Aristophane; Traduction nouvelle, tome second

Chapter 3

Chapter 33,809 wordsPublic domain

De tes bouts d'aile. Sais-tu à quoi tu ressembles absolument avec ton plumage? A une oie grossièrement ébauchée.

EVELPIDÈS.

Et toi à un merle, dont la tête a été plumée.

PISTHÉTÆROS.

C'est nous qui nous sommes imposé ces ressemblances, et, pour parler avec Æskhylos, non pas à l'aide des plumes d'autrui, mais avec les nôtres.

EVELPIDÈS.

Voyons, que faut-il faire?

PISTHÉTÆROS.

Il faut d'abord donner à notre ville un nom grand, magnifique, et ensuite sacrifier aux dieux.

EVELPIDÈS.

C'est aussi mon avis.

LA HUPPE.

Voyons, quel nom donnerons-nous à la ville?

PISTHÉTÆROS.

Voulez-vous que ce grand nom soit emprunté à Lakédæmôn? Lui donnerons-nous le nom de Sparte?

EVELPIDÈS.

Par Hèraklès! moi donner le nom de Sparte à ma cité! Je ne voudrais pas du tout, même pour mon grabat, avoir de la sparterie.

PISTHÉTÆROS.

Alors, quel nom lui donnerons-nous?

EVELPIDÈS.

Un terme emprunté aux nuages et aux régions éthérées, quelque chose de bien ronflant.

PISTHÉTÆROS.

Veux-tu Néphélokokkygia?

EVELPIDÈS.

Iou! Iou! Le beau nom vraiment, le grand nom que tu as trouvé là! Est-ce que c'est la Néphélokokkygia où sont les biens immenses de Théagénès et tous ceux d'Æskhinès?

PISTHÉTÆROS.

C'est plutôt la plaine de Phlégra, où les dieux écrasèrent de leurs traits la révolte des Fils de la Terre.

EVELPIDÈS.

Chose brillante que cette ville! Mais quel dieu en sera le patron? Pour qui tisserons-nous le péplos?

PISTHÉTÆROS.

Pourquoi ne choisissons-nous pas Athèna Polias?

EVELPIDÈS.

Oh! comme ce serait une ville bien policée que celle où une déesse, née femme, se dresserait armée de pied en cap, et où Klisthénès manierait la navette!

PISTHÉTÆROS.

Et qui gardera le rempart pélasgique?

LA HUPPE.

Un oiseau, l'un des nôtres, de race persique, qu'on proclame partout le plus brave de tous, le poussin d'Arès.

EVELPIDÈS.

O noble poussin, que voilà donc un dieu bien fait pour habiter sur des rochers!

PISTHÉTÆROS.

Or çà, maintenant, toi, va-t'en dans les airs te mettre au service de ceux qui construisent les murs; porte des moellons, mets-toi tout nu et gâche du mortier, monte l'auge, tombe de l'échelle, pose des sentinelles, entretiens le feu constamment, fais la ronde, une clochette à la main, et endors-toi ici: envoie ensuite un héraut vers les dieux, là-haut, et un autre de là-haut vers les hommes, en has, et de là reviens vers moi.

EVELPIDÈS.

Et toi, qui restes ici, pleure auprès de moi.

PISTHÉTÆROS.

Va, mon bon, où je t'envoie; car sans toi rien de ce que je dis ne s'exécutera. Pour moi, je vais offrir un sacrifice aux nouvelles divinités, et appeler un prêtre qui préside à la cérémonie. Enfant, enfant, apporte la corbeille et le bassin.

LE PRÊTRE.

Je fais ce que tu fais, je veux ce que tu veux: je t'engage à adresser aux dieux de grandes et solennelles prières et à immoler une victime en signe de reconnaissance. Va, va, va; fais retentir l'hymne pythien, et que Khæris accompagne nos chants!

PISTHÉTÆROS, _au joueur de flûte._

Toi, cesse de souffler. Par Hèraklès! qu'est-ce que cela? De par Zeus! j'ai vu bien des prodiges; mais je n'avais pas encore vu de corbeau muselé. Prêtre, fais ton office: sacrifie aux nouveaux dieux.

LE PRÊTRE.

Je le fais. Mais où est celui qui tient la corbeille? Invoquez la Hèstia des oiseaux, le milan protecteur du Foyer, les oiseaux, olympiens et olympiennes, dieux et déesses, toutes et tous.

PISTHÉTÆROS.

O Épervier de Sounion, salut, prince pélasgique.

LE PRÊTRE.

Salut encore au Cygne pythien et dèlien, à Lèto, mère des cailles, à Artémis Chardonneret.

PISTHÉTÆROS.

Il n'y a plus d'Artémis Kolænis, mais Artémis Chardonneret.

LE PRÊTRE.

Et Sabazios Pinson, et l'Autruche, mère vénérée des hommes!...

PISTHÉTÆROS.

Souveraine Kybélè, Autruche, mère de Kléokritos!

LE PRÊTRE.

Donne aux Néphélokokkygiens santé et prospérité, ainsi qu'aux citoyens de Khios.

PISTHÉTÆROS.

Je suis heureux de voir des citoyens de Khios établis partout.

LE PRÊTRE.

Aux héros, aux oiseaux, aux enfants des héros, au porphyrion, au pélican, au pélékinos, au flexis, au tétras, au paon, à la hulotte, à la sarcelle, à l'élasa, au héron, au plongeon, au bec-figue, à la mésange!

PISTHÉTÆROS.

Finis, ou va-t'en aux corbeaux, finis ton appel! Iou! Iou! A quel sacrifice, malheureux, invites-tu les aigles de mer et les vautours? Ne vois-tu pas qu'un seul milan s'envolerait en emportant tout cela? Loin de nous, toi et tes bandelettes! Je ferai bien moi-même et sans plus ce sacrifice.

LE PRÊTRE.

Il faut encore que, pour l'aspersion, j'entonne un nouvel hymne sacré, et que j'invoque les Bienheureux, ou du moins l'un d'eux, si toutefois vous avez là quelque mets convenable. Car vos offrandes présentes ne sont guère que des poils et des cornes.

PISTHÉTÆROS.

Adressons nos sacrifices et nos prières aux dieux ailés.

UN POÈTE.

Néphélokokkygia la bienheureuse, célèbre-la, Muse, dans tes chants mélodieux!

PISTHÉTÆROS.

Quel est cet être? D'où vient-il? Dis-moi, qui es-tu?

LE POÈTE.

Je suis un chanteur d'hymnes, aux sons doux comme le miel, un zélé serviteur des Muses, selon Homèros.

PISTHÉTÆROS.

Au fait, tu es un esclave et tu as les cheveux longs!

LE POÈTE.

Non pas, mais nous tous, poètes, nous sommes, selon Homèros, les zélés serviteurs des Muses.

PISTHÉTÆROS.

Il n'est donc pas étonnant que tu aies un manteau troué. Mais pourquoi donc, ô poète, as-tu la malechance de venir ici?

LE POÈTE.

J'ai fait des vers pour votre Néphélokokkygia, nombre de beaux dithyrambes et de parthénies dans le goût de Simonidès.

PISTHÉTÆROS.

Et quand les as-tu faits? depuis combien de temps?

LE POÈTE.

Il y a longtemps, longtemps, que je chante cette cité.

PISTHÉTÆROS.

Mais je célèbre à l'instant même son dixième jour, et je viens de la nommer comme on fait pour les petits enfants.

LE POÈTE.

La parole des Muses est rapide; elle vole comme les coursiers. Et toi, vénérable fondateur d'Ætna, toi de qui le nom rappelle les sacrifices sacrés, fais-nous tel don que tu voudrais pour ta personne; que ta bienveillance nous l'accorde.

PISTHÉTÆROS.

Ce maudit poète va nous donner de la tablature, si nous ne lui octroyons quelque chose qui nous en débarrasse. Holà! toi qui as une casaque par-dessus ta tunique, quitte-la et fais-en présent à ce poète habile. Prends cette casaque: tu m'as l'air tout transi.

LE POÈTE.

Ma Muse chérie reçoit volontiers ce présent; mais toi, prête-moi une oreille attentive à ce chant pindarique.

PISTHÉTÆROS.

Cet homme ne nous délivrera pas de lui!

LE POÈTE.

Parmi les Skythes nomades erre Stratôn, qui n'a pas même un léger tissu pour se vêtir: il s'en va sans gloire, sans casaque et sans tunique. Tu comprends ce que je dis?

PISTHÉTÆROS.

Je comprends que tu veux recevoir la tunique. Dépouille-toi; il faut rendre service au poète. Prends et va-t'en.

LE POÈTE.

Je m'en vais, et, en m'en allant, je composerai ces vers pour honorer la ville: «Dieu au trône d'or, célèbre la cité frissonnante et glacée: j'ai parcouru des plaine neigeuses et fécondes. Tra la la la!»

PISTHÉTÆROS.

Mais, de par Zeus! te voilà maintenant à l'abri du froid, avec la tunique que tu as reçue. Par Zeus! je ne pensais pas que ce maudit homme eût si promptement entendu parler de notre ville. Reprends l'aspersoir et fais le tour de l'autel.

LE PRÊTRE.

Faites silence!

UN DISEUR D'ORACLES.

Ne touche pas au bouc.

PISTHÉTÆROS.

Qui es-tu?

LE DISEUR D'ORACLES.

Qui? Un diseur d'oracles.

PISTHÉTÆROS.

Va-t'en gémir.

LE DISEUR D'ORACLES.

Malheureux! ne traite pas légèrement les choses divines. Il y a un oracle de Bakis, qui concerne directement Néphélokokkygia.

PISTHÉTÆROS.

Pourquoi, alors, n'as-tu pas énoncé cet oracle avant que j'eusse bâti la ville?

LE DISEUR D'ORACLES.

Le ciel m'en empêchait.

PISTHÉTÆROS.

Mais il n'y a rien de tel que d'entendre les paroles mêmes.

LE DISEUR D'ORACLES.

«Quand les loups et les vieilles corneilles habiteront ensemble l'espace qui sépare Korinthos de Sikyôn...»

PISTHÉTÆROS.

Qu'est-ce que les Korinthiens ont de commun avec moi?

LE DISEUR D'ORACLES.

Par ces mots, Bakis désigne l'air. «... Que d'abord on immole à Pandôra un bélier à la toison blanche; et que celui qui, le premier, sera le prophète de vraies paroles, on lui donne un manteau propre et des chaussures neuves.»

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il aussi les chaussures?

LE DISEUR D'ORACLES.

Prends le papyrus. «Qu'on lui donne aussi une fiole et une large part des entrailles.»

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il aussi le don des entrailles?

LE DISEUR D'ORACLES.

Prends le papyrus. «Et si tu fais, jeune homme, ce que je te prescris, tu seras aigle dans les nuées; mais si tu ne le fais pas, tu ne seras ni tourterelle, ni aigle, ni pivert.»

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il encore cela?

LE DISEUR D'ORACLES.

Prends le papyrus.

PISTHÉTÆROS.

Cet oracle, assurément, ne ressemble en rien à celui que j'ai écrit sous la dictée d'Apollôn: «Si un charlatan vient, sans être appelé, gêner les sacrificateurs et réclamer une part des entrailles, il faut, à l'instant même, lui caresser les côtes.»

LE DISEUR D'ORACLES.

Tu divagues, je crois.

PISTHÉTÆROS.

Prends le papyrus. «Et ne le ménage pas, fût-ce un aigle dans les nuées, fût-ce Lampôn ou le grand Diopithès.»

LE DISEUR D'ORACLES.

Y a-t-il cela?

PISTHÉTÆROS.

Prends le papyrus et va-t'en aux corbeaux!

LE DISEUR D'ORACLES.

Malheur à moi!

PISTHÉTÆROS.

Cours tout de suite ailleurs débiter tes oracles.

MÉTÔN.

Je viens auprès de vous.

PISTHÉTÆROS.

Autre fâcheux! Que viens-tu faire ici? Quel est ton dessein? l'idée de ton voyage? ta démarche de porteur de kothurne?

MÉTÔN.

Je veux toiser l'air et vous le partager en rues.

PISTHÉTÆROS.

Au nom des dieux, quel homme es-tu?

MÉTÔN.

Qui je suis? Métôn, que connaissent la Hellas et Kolônos.

PISTHÉTÆROS.

Dis-moi, qu'est-ce que tu as avec toi?

MÉTÔN.

Des mesures de l'air. Sache, en effet, tout d'abord, que l'air dans son entier est absolument semblable à un four. A l'aide de cette règle courbe, tombant d'en haut, et en y ajustant le compas... Comprends-tu?

PISTHÉTÆROS.

Je n'y comprends rien.

MÉTÔN.

J'applique une règle droite, de manière à ce que tu aies un cercle tétragone; au centre est l'Agora, les rues qui y conduisent sont droites et convergentes au centre, ainsi que d'un astre, qui est rond de sa nature, partent des rayons droits qui brillent dans tous les sens.

PISTHÉTÆROS.

Cet homme est un Thalès... Métôn?

MÉTÔN.

Qu'est-ce donc?

PISTHÉTÆROS.

Tu sais combien je t'aime, moi? Mais, si tu veux m'en croire, rebrousse chemin.

MÉTÔN.

Quel danger y a-t-il?

PISTHÉTÆROS.

Le même qu'à Lakédæmôn: la xénélasia; il y pleut nombre de coups à travers la ville.

MÉTÔN.

Est-ce que vous êtes en sédition?

PISTHÉTÆROS.

Non pas, de par Zeus!

MÉTÔN.

Comment, alors?

PISTHÉTÆROS.

Nous avons pris la résolution unanime de balayer tous les charlatans.

MÉTÔN.

Je m'esquive.

PISTHÉTÆROS.

Je ne sais pas trop si tu n'es pas en retard: l'orage approche: il est là.

MÉTÔN.

Malheur à moi!

PISTHÉTÆROS.

Ne l'avais-je pas dit depuis longtemps? Va-t'en prendre tes mesures ailleurs!

UN INSPECTEUR.

Où sont les proxènes?

PISTHÉTÆROS.

Quel est ce Sardanapalos?

L'INSPECTEUR.

Je viens ici en qualité d'Inspecteur, élu par la fève, pour surveiller Néphélokokkygia.

PISTHÉTÆROS.

En qualité d'Inspecteur? Et qui t'envoie ici?

L'INSPECTEUR.

Un mauvais décret de Téléas.

PISTHÉTÆROS.

Veux-tu, moyennant salaire, ne rien faire et décamper?

L'INSPECTEUR.

Oui, au nom des dieux. Je pourrais, en effet, assister à l'assemblée, si je restais là-bas. Je suis chargé d'une affaire pour Pharnakès.

PISTHÉTÆROS.

Va-t'en avec ceci: c'est ton salaire. _(Il le bat.)_

L'INSPECTEUR.

Qu'est-ce que c'est que cela?

PISTHÉTÆROS.

L'assemblée relative à Pharnakès.

L'INSPECTEUR.

Des témoins! On me frappe, moi, un Inspecteur!

PISTHÉTÆROS.

Tu ne décampes pas? Tu n'emportes pas les urnes? N'est-ce pas étrange? On envoie déjà des Inspecteurs à notre ville, avant même qu'on ait sacrifié aux dieux!

UN VENDEUR DE DÉCRETS.

«Si quelque Néphélokokkygien fait tort à un Athénien...»

PISTHÉTÆROS.

Qu'est-ce que ce maudit papyrus?

LE VENDEUR DE DÉCRETS.

Je suis Vendeur de décrets, et je viens ici vous vendre les lois nouvelles.

PISTHÉTÆROS.

Lesquelles?

LE VENDEUR DE DÉCRETS.

«Ordre aux Néphélokokkygiens d'user des mesures, des poids et des décrets prescrits aux Olophyxiens.»

PISTHÉTÆROS.

Et toi tu vas user tout de suite de ceux qui sont prescrits aux Ototyxiens.

LE VENDEUR DE DÉCRETS.

Hé! l'homme! que fais-tu?

PISTHÉTÆROS.

Remporte-moi ces lois! Je t'en ferai voir aujourd'hui de rudes.

L'INSPECTEUR, _revenant_.

J'assigne Pisthétæros, pour fait d'outrages, au mois de Mounykhiôn.

PISTHÉTÆROS.

Vraiment, l'homme! Tu es encore ici?

LE VENDEUR DE DÉCRETS.

«Et si quelqu'un chasse les magistrats et ne les reçoit pas, conformément à la stèle...»

PISTHÉTÆROS.

Ah! quelle misère! Et toi aussi te voilà encore!

L'INSPECTEUR.

Je te mettrai à mal, et je te fais condamner à dix mille drakhmes.

PISTHÉTÆROS.

Et moi je vais briser tes urnes.

L'INSPECTEUR.

Souviens-toi du moment où tu as fait tes ordures près de la stèle, le soir.

PISTHÉTÆROS.

Fi! Qu'on le saisisse! Eh bien! tu ne restes pas?

LE PRÊTRE.

Allons-nous-en d'ici au plus vite; et à l'intérieur sacrifions le bouc aux dieux.

LE CHOEUR.

Désormais c'est à moi, qui vois tout, qui domine tout, que tous les mortels offriront des sacrifices et de solennelles prières. Car mes regards embrassent la terre entière; je préserve les fruits en fleur, en détruisant la race des bêtes de toute espèce, qui, dans la terre, dévorent de leurs mâchoires insatiables les germes sortant du calice, et sur les arbres les fruits qui s'y étalent; je tue celles qui, dans les jardins embaumés, portent le ravage de leur contact funeste: les reptiles et les animaux voraces qui tombent sous mon aile périssent tous jusqu'au dernier.

Aujourd'hui, plus que jamais, on proclame cet édit: «Celui de vous qui tuera Diagoras de Mèlos, recevra un talent; si quelqu'un tue quelqu'un des tyrans morts, il recevra un talent.» Nous aussi, nous voulons aujourd'hui promulguer ce décret: «Si quelqu'un de vous tue Philokratès le Strouthien, il recevra un talent; s'il l'amène vif, il en aura quatre; car c'est lui qui, faisant des paquets de pinsons, en vend sept pour une obole; puis il souffle les grives, les étale et les torture; aux merles, il passe des plumes dans les narines; il rassemble des pigeons et les tient clos, puis il les contraint à servir d'appelants, enfermés dans le filet.» Voilà le décret que nous voulons publier; et si quelqu'un de vous nourrit des oiseaux captifs dans sa cour, nous lui disons de leur donner la volée. Si vous n'obéissez pas, saisis par les oiseaux, enchaînés aussitôt, vous servirez d'appelants.

Heureuse la gent ailée! L'hiver, ils ne s'enveloppent point de lænas; l'été, le rayon lumineux ne nous accable pas d'une chaleur suffocante. Mais c'est dans des prés fleuris que j'habite, au sein des feuillages, lorsque la divine cigale, folle de soleil, émet son chant strident à la chaleur de midi: j'hiverne dans les antres creux, jouant avec les nymphes des montagnes; au printemps, nous paissons le myrte virginal, aux baies blanches, et les fruits du jardin des Kharites.

Aux juges nous voulons dire un mot sur la victoire: nos biens, s'ils nous l'accordent, nous les leur donnerons à tous, présents plus précieux que ceux qui furent offerts à Alexandros. Et d'abord, chose que tout juge souhaite le plus, les chouettes ne vous manqueront jamais, celles du Laurion: elles logeront chez vous, elles nicheront dans vos bourses, et pondront de la petite monnaie. En outre, vous habiterez comme dans des temples, vu que nous élèverons le faîte de vos maisons en forme d'aigle. Si vous exercez une modeste magistrature, et si vous voulez y rapiner quelque chose, nous donnerons à vos mains les serres de l'épervier. Si vous dînez quelque part, nous vous enverrons un vaste jabot. Mais si vous ne nous accordez pas le prix, faites-vous forger des ombrelles de cuivre, et portez-les comme on en met aux statues. Gare à celui de vous qui n'en aura pas: quand vous aurez une khlamyde blanche, vous éprouverez alors notre pire vengeance: tous les oiseaux foireront sur vous.

PISTHÉTÆROS.

Oiseaux, nos sacrifices ont été favorables. Mais je m'étonne qu'il ne vienne des remparts aucun messager nous annoncer comment s'y passent les affaires. En voici un pourtant qui accourt, hors d'haleine, comme le long de l'Alphéios.

UN PREMIER MESSAGER.

Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où est Pisthétæros, notre chef?

PISTHÉTÆROS.

Le voici.

PREMIER MESSAGER.

On a bâti la muraille.

PISTHÉTÆROS.

Bonne nouvelle!

PREMIER MESSAGER.

Très bel ouvrage et des plus magnifiques! En haut, elle est si large que Proxénidès le Vautour et Théagénès, sur deux chars qui se croiseraient, feraient courir leur attelage, les chevaux en fussent-ils grands comme le Cheval de bois.

PISTHÉTÆROS.

Par Hèraklès!

PREMIER MESSAGER.

La longueur, je l'ai mesurée moi-même, est de cent stades.

PISTHÉTÆROS.

Par Poséidôn! c'est ce qui s'appelle grand. Et quels ouvriers ont bâti cette oeuvre gigantesque?

PREMIER MESSAGER.

Les oiseaux. Nul autre qu'eux n'était là: ni tuilier ægyptien, ni tailleur de pierre, ni charpentier: ils ont tout fait de leurs mains: aussi suis-je émerveillé. De la Libyè sont venues trente mille grues, qui avaient avalé les pierres d'assises; les râles les ont équarries de leurs becs: dix mille cigognes façonnaient les briques, tandis que l'eau était portée en l'air par les pluviers et les autres oiseaux de rivière.

PISTHÉTÆROS.

Qui leur préparait le mortier?

PREMIER MESSAGER.

Des hérons dans des auges.

PISTHÉTÆROS.

Et comment transportaient-ils ce mortier?

PREMIER MESSAGER.

Voici, mon bon, une invention des plus ingénieuses. Les oies, se servant de leurs pattes comme de pelles, battaient le mortier et l'entassaient dans les auges.

PISTHÉTÆROS.

Ah! vraiment, que ne ferait-on pas avec les pattes?

PREMIER MESSAGER.

En même temps, de par Zeus! les canes, la ceinture serrée, portaient des briques; en haut, la truelle au dos, comme des mères leurs enfants, le mortier au bec, voltigeaient les hirondelles.

PISTHÉTÆROS.

Quel besoin, après cela, de salarier des mercenaires? Voyons, maintenant, quels oiseaux ont construit la charpente du mur?

PREMIER MESSAGER.

Comme charpentiers des plus habiles étaient les pélicans, qui, de leurs becs, équarrissaient les portes: on eût dit le bruit des haches dans un chantier naval. Et maintenant tout est garni de portes, verrouillé et bien gardé; on fait la ronde, la cloche circule, partout sont posées des sentinelles et des feux allumés sur les tours. Mais je cours vite me laver: à toi à présent de faire le reste.

LE CHOEUR.

Eh bien, que fais-tu? Tu t'étonnes de ce que la muraille a été bâtie si vite?

PISTHÉTÆROS.

Oui, par les dieux! et cela en vaut la peine; car, en vérité, tout cela me paraît mensonges. Mais voici un garde qui nous arrive de la ville en messager; il a l'oeil tout en feu.

DEUXIÈME MESSAGER.

Iou Iou! Iou Iou! Iou Iou!

PISTHÉTÆROS.

Qu'y a-t-il?

DEUXIÈME MESSAGER.

Le plus affreux outrage! Je ne sais quel dieu, envoyé par Zeus, a franchi nos portes et pris son vol en l'air, à l'insu des geais, nos gardes de jour.

PISTHÉTÆROS.

Terrible affaire, indigne forfait! Mais quel dieu?

DEUXIÈME MESSAGER.

Nous ne savons pas: il avait des ailes, c'est ce que nous savons.

PISTHÉTÆROS.

Il fallait absolument envoyer des péripoles à sa poursuite!

DEUXIÈME MESSAGER.

Mais nous avons envoyé trente mille éperviers comme archers à cheval; toute la gent aux ongles crochus s'est mise en campagne, crécerelle, buse, vautour, chouette, aigle; leur élan, leurs ailes, leurs battements agitent l'air, à la recherche du dieu. Il n'est pas bien loin, il doit être près d'ici.

PISTHÉTÆROS.

Il faut donc prendre les frondes et les flèches: que tout serviteur soit ici! Vise, frappe! Donne-moi une fronde.

LE CHOEUR.

Une guerre éclate, guerre indicible, entre moi et les dieux. Que tout le monde garde l'air nuageux, fils de l'Érébos, pour qu'aucun dieu ne le traverse à mon insu; que chacun ait l'oeil au guet à l'entour. Comme s'il planait près d'ici un génie aérien, un bruit d'ailes se fait entendre.

PISTHÉTÆROS.

Holà! toi, où, où, où voles-tu? Reste tranquille, ne bouge pas, demeure ici: suspends ta course. Qui es-tu? D'où viens-tu? Dis tout de suite d'où part ton essor.

IRIS.

Je viens de chez les dieux de l'Olympos.

PISTHÉTÆROS.

Quel est ton nom? Navire ou Casquette?

IRIS.

Iris la rapide.

PISTHÉTÆROS.

Paralienne ou Salaminienne?

IRIS.

Qu'est-ce cela?

PISTHÉTÆROS.

Est-ce qu'il n'y a pas là, pour la saisir, une buse ailée?

IRIS.

Me saisir? Qu'est-ce donc que cette indignité?

PISTHÉTÆROS.

Tu pousseras de grands soupirs.

IRIS.

C'est quelque chose d'inimaginable.

PISTHÉTÆROS.

Par quelles portes as-tu franchi la muraille, misérable?

IRIS.

Mais je ne sais pas, de par Zeus! par quelles portes.

PISTHÉTÆROS.

Tu l'entends, comme elle raille. T'es-tu présentée aux officiers des geais? Tu ne dis rien? Avais-tu un cachet scellé par les cigognes?

IRIS.

Qu'est-ce que cette absurdité?

PISTHÉTÆROS.

Tu n'en avais pas?

IRIS.

Es-tu dans ton bon sens?

PISTHÉTÆROS.

Aucun sauf-conduit ne t'a été donné par un chef des oiseaux?

IRIS.

De par Zeus! pas un seul ne m'en a donné, pauvre fou.

PISTHÉTÆROS.

Et c'est comme cela que tu prends ton vol en silence au travers d'une ville étrangère et de l'espace?

IRIS.

Et par quelle autre route doivent voler les dieux?

PISTHÉTÆROS.

De par Zeus! je ne sais pas, moi; mais par celle-là, non.

IRIS.

Tu me manques d'égards, maintenant.

PISTHÉTÆROS.

Sais-tu que jamais aucune Iris n'aurait été plus justement mise à mort, si l'on te traitait comme tu mérites!

IRIS.

Mais je suis immortelle.

PISTHÉTÆROS.

Tu n'en mourrais pas moins. Ce serait, à mon avis, user avec nous d'un procédé des plus étranges, si, quand le reste nous obéit, vous autres dieux vous faisiez les insolents, et ne compreniez pas qu'il vous faut céder, à votre tour, aux plus forts. Mais, dis-moi, où diriges-tu ta navigation aérienne?

IRIS.

Moi? Je vole vers les hommes, de la part de mon père, pour leur dire de sacrifier aux dieux de l'Olympos, d'immoler brebis et boeufs sur les autels, et de remplir les rues de fumée.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu? A quels dieux?

IRIS.

A quels dieux? A nous, les dieux du ciel.

PISTHÉTÆROS.

Vous êtes des dieux?

IRIS.

Y a-t-il quelque autre dieu?

PISTHÉTÆROS.

Les oiseaux sont aujourd'hui des dieux pour les hommes: c'est à eux qu'il faut sacrifier, et non à Zeus, de par Zeus!

IRIS.

Insensé, insensé, n'excite pas le courroux terrible des dieux, de peur que la Justice, armée de la cognée de Zeus, n'extermine toute race, et que la flamme ne brûle ton corps et les portiques de tes demeures des mêmes traits que Lykimnios.

PISTHÉTÆROS.

Écoute toi-même: cesse ces criailleries: sois tranquille. Voyons, me prends-tu pour un Lydien ou un Phrygien, et penses-tu m'épouvanter avec tes grands mots? Sais-tu que, si Zeus m'ennuie encore, je me jette sur ses palais et sur la demeure d'Amphiôn, avec les aigles porte-feu, et je réduis tout en cendres; puis je détacherai dans le ciel, contre lui, des porphyrions revêtus de peaux de léopard, au nombre de plus de six cents. Un seul porphyrion lui donna, jadis, tant de mal! Quant à toi, sa messagère, si tu me causes quelque ennui, je commence par t'étendre les jambes en l'air, tout Iris que tu es, puis je t'ouvre les cuisses et tu seras étonnée comment un homme si vieux renouvelle, trois fois de suite, son assaut.

IRIS.

Puisses-tu crever, imbécile, avec un pareil langage!

PISTHÉTÆROS.

Ne vas-tu pas te sauver? Décampe vite! Gare les coups!

IRIS.

Si mon père ne met pas fin à tes insultes...

PISTHÉTÆROS.

Ah, mais! Est-ce que tu ne t'envoles pas ailleurs en foudroyer de plus novices?

LE CHOEUR.