Aristophane; Traduction nouvelle, tome second

Chapter 18

Chapter 183,890 wordsPublic domain

Mais j'aperçois notre Blepsidèmos qui vient à nous: on voit qu'il a entendu parler de l'affaire, à en juger par son allure et par sa promptitude.

BLEPSIDÈMOS.

Qu'y a-t-il donc? Comment et par quel moyen Khrémylos s'est-il enrichi tout à coup? Je ne puis le croire. Cependant, par Hèraklès! on ne se lassait pas de dire parmi les gens assis chez les barbiers, que notre homme était tout à coup devenu riche. Mais, pour moi, ce qu'il y a d'étrange, c'est que, faisant une bonne affaire, il y associe ses amis: il accomplit là un acte vraiment extraordinaire.

KHRÉMYLOS.

Je ne te cache rien, je te dis tout. Oui, de par les dieux! Blepsidèmos, mes affaires sont en meilleur état qu'hier: je puis donc partager avec toi; car tu es de mes amis.

BLEPSIDÈMOS.

Vraiment, comme on le dit, tu es devenu riche?

KHRÉMYLOS.

Je le serai bientôt, si le Dieu le veut: car il y a, il y a quelque péril dans l'affaire.

BLEPSIDÈMOS.

Lequel?

KHRÉMYLOS.

C'est que...

BLEPSIDÈMOS.

Vite, achève ce que tu veux dire.

KHRÉMYLOS.

Si nous réussissons, nous sommes heureux à jamais; si nous échouons, c'est un effondrement complet.

BLEPSIDÈMOS.

Ce fardeau me semble trop lourd, et il ne me convient pas. La soudaineté de cet excès de richesse et la crainte qui la suit sont d'un homme qui n'a rien fait de bon.

KHRÉMYLOS.

Comment, rien de bon?

BLEPSIDÈMOS.

Peut-être, de par Zeus! reviens-tu de là-bas, après avoir volé de l'argent ou de l'or dans le temple du Dieu, et maintenant sans doute tu t'en repens.

KHRÉMYLOS.

Apollôn, qui détournes les fléaux! J'en atteste Zeus, cela n'est pas!

BLEPSIDÈMOS.

Trêve de plaisanteries, mon bon: je le sais pertinemment.

KHRÉMYLOS.

Ne forme pas sur moi de pareils soupçons.

BLEPSIDÈMOS.

Hélas! il n'y a pas, assurément, un seul homme qui fasse rien de bien. Tous sont esclaves de l'intérêt.

KHRÉMYLOS.

Par Dèmètèr! tu ne parais pas être dans ton bon sens.

BLEPSIDÈMOS.

Combien il est changé de ses habitudes d'autrefois!

KHRÉMYLOS.

Tu tournes à l'humeur noire, mon pauvre homme, j'en atteste le ciel!

BLEPSIDÈMOS.

Ses yeux mêmes sont égarés: il est évident qu'il a fait un mauvais coup.

KHRÉMYLOS.

Je devine ton croassement; tu veux me prendre en délit de vol pour en avoir ta part.

BLEPSIDÈMOS.

En avoir ma part? Et de quoi?

KHRÉMYLOS.

Mais ce n'est pas du tout cela, c'est autre chose.

BLEPSIDÈMOS.

Peut-être n'as-tu pas volé, mais dérobé.

KHRÉMYLOS.

Tu perds la tête.

BLEPSIDÈMOS.

Est-il vrai que tu n'as fait tort à personne?

KHRÉMYLOS.

Non, vraiment.

BLEPSIDÈMOS.

Par Hèraklès! voyons, de quel côté se retourner? Il ne veut pas dire la vérité.

KHRÉMYLOS.

Tu m'accuses avant de savoir l'affaire qui me concerne.

BLEPSIDÈMOS.

Mon cher, je veux arranger la chose à peu de frais, avant qu'elle s'ébruite dans la ville: quelques pièces de monnaie fermeront la bouche aux rhéteurs.

KHRÉMYLOS.

Tu es homme, j'en atteste les dieux, à avancer trois mines, et, en bon ami, à m'en compter douze.

BLEPSIDÈMOS.

Je vois quelqu'un assis près du bèma, tenant un rameau de suppliant, avec ses enfants et sa femme, semblable en tout aux Hèrakléides de Pamphilos.

KHRÉMYLOS.

Non, misérable; mais les gens de bien, les hommes habiles et honnêtes, voilà les seuls que, moi, j'enrichirai.

BLEPSIDÈMOS.

Que dis-tu? As-tu donc volé tant que cela?

KHRÉMYLOS.

Hélas! Malheur! Tu me feras mourir!

BLEPSIDÈMOS.

C'est toi-même qui te perds, ce me semble.

KHRÉMYLOS.

Mais non, malheureux, puisque j'ai Ploutos.

BLEPSIDÈMOS.

Toi, Ploutos? Lequel?

KHRÉMYLOS.

Le Dieu lui-même.

BLEPSIDÈMOS.

Où est-il?

KHRÉMYLOS.

Là dedans.

BLEPSIDÈMOS.

Chez qui?

KHRÉMYLOS

Chez moi.

BLEPSIDÈMOS.

Chez toi?

KHRÉMYLOS.

Absolument.

BLEPSIDÈMOS.

Aux corbeaux! Ploutos chez toi?

KHRÉMYLOS.

J'en atteste les dieux.

BLEPSIDÈMOS.

Tu dis vrai?

KHRÉMYLOS.

Vrai.

BLEPSIDÈMOS.

Par Hestia?

KHRÉMYLOS.

Par Poséidôn!

BLEPSIDÈMOS.

Le Dieu des mers, dis-tu?

KHRÉMYLOS.

Et, s'il y a un autre Poséidôn, par un autre!

BLEPSIDÈMOS.

Et tu ne l'envoies pas chez nous, qui sommes tes amis?

KHRÉMYLOS.

Les choses n'en sont point encore là.

BLEPSIDÈMOS.

Que dis-tu? Pas encore au partage?

KHRÉMYLOS.

Non, de par Zeus! Il faut d'abord...

BLEPSIDÈMOS.

Quoi?

KHRÉMYLOS.

Que nous lui rendions la vue.

BLEPSIDÈMOS.

La vue à qui? Parle.

KHRÉMYLOS.

A Ploutos. Qu'il voie, comme auparavant, d'une manière ou d'une autre.

BLEPSIDÈMOS.

Est-il aveugle réellement?

KHRÉMYLOS.

J'en atteste le ciel.

BLEPSIDÈMOS.

Il n'est pas étonnant qu'il ne soit jamais venu chez moi.

KHRÉMYLOS.

Mais, si les dieux le veulent, aujourd'hui il y viendra.

BLEPSIDÈMOS.

Ne faudrait-il pas appeler quelque médecin?

KHRÉMYLOS.

Quel médecin y a-t-il à présent dans la ville? Où il n'y a pas de récompense, il n'y a pas d'art.

BLEPSIDÈMOS.

Cherchons.

KHRÉMYLOS.

Il n'y en a pas.

BLEPSIDÈMOS.

Je n'en vois pas non plus.

KHRÉMYLOS.

Non, de par Zeus! mais, comme j'y songeais déjà, le faire coucher dans le temple d'Asklèpios, voilà le meilleur.

BLEPSIDÈMOS.

C'est ce qu'il y a de mieux à faire, j'en atteste les dieux. Ne tarde pas; tâche d'en finir.

KHRÉMYLOS.

J'y vais.

BLEPSIDÈMOS.

Hâte-toi donc.

KHRÉMYLOS.

C'est ce que je fais.

PÉNIA.

O vous deux qui osez faire une oeuvre brûlante, impie, illégale, chétifs bouts d'homme, où donc, où fuyez-vous? Ne vous arrêterez-vous pas?

BLEPSIDÈMOS.

Par Hèraklès!

PÉNIA.

Mais je vous traiterai misérablement comme des misérables. Vous osez un trait d'audace qu'on ne saurait tolérer, tel qu'un autre ne l'a jamais tenté, ni dieu, ni homme: aussi, vous êtes perdus.

KHRÉMYLOS.

Qui es-tu donc, toi? Tu me parais bien pâle.

BLEPSIDÈMOS.

C'est peut-être quelque Érinys de tragédie: elle a le regard furieux et tragique.

KHRÉMYLOS.

Mais elle n'a pas de torches.

BLEPSIDÈMOS.

Alors, si nous la faisions crier?

PÉNIA.

Qui croyez-vous donc que je sois?

KHRÉMYLOS.

Une cabaretière ou une marchande d'oeufs. Car, autrement, tu ne crierais pas si fort, n'ayant éprouvé de nous aucun mal.

PÉNIA.

Vraiment? Ne m'avez-vous pas fait la plus cruelle injustice, en cherchant à me chasser de tout pays?

KHRÉMYLOS.

Ne te reste-t-il donc pas le Barathron? Mais il fallait dire tout de suite et sur l'heure qui tu es.

PÉNIA.

Quelqu'un qui vous fera repentir aujourd'hui tous les deux d'avoir essayé de me bannir d'ici.

BLEPSIDÈMOS.

N'est-ce pas la cabaretière du voisinage, qui me trompe constamment sur les kotyles?

PÉNIA.

Je suis Pénia, qui habite avec vous depuis nombre d'années.

BLEPSIDÈMOS.

Seigneur Apollôn, ô dieux! où fuir?

KHRÉMYLOS.

Hé! l'homme! Que fais-tu, ô le plus lâche des animaux? Veux-tu rester!

BLEPSIDÈMOS.

Pas le moins du monde.

KHRÉMYLOS.

Tu ne resteras pas? Nous, deux hommes, nous fuirons devant une femme?

BLEPSIDÈMOS.

Mais, malheureux, c'est Pénia, le plus redoutable de tous les monstres.

KHRÉMYLOS.

Demeure, je t'en prie, demeure.

BLEPSIDÈMOS.

De par Zeus! je n'en ferai rien.

KHRÉMYLOS.

Je te le dis, nous commettrions, de tous les actes, le plus honteux qui soit possible, si nous laissions là le Dieu tout seul, pour fuir tremblants devant cette femme et sans nulle résistance.

BLEPSIDÈMOS.

Quelles armes, quel pouvoir nous donneraient confiance? Est-il une cuirasse, un bouclier, que la coquine n'ait mis en gage?

KHRÉMYLOS.

Sois tranquille: à lui tout seul, le Dieu, je le sais, déjouera facilement ses tours.

PÉNIA.

Vous avez le front de grommeler, infâmes, quand on vous a pris en flagrant délit.

KHRÉMYLOS.

Mais toi, digne de malemort, pourquoi viens-tu nous injurier, quand on ne t'a pas fait le moindre mal?

PÉNIA.

Croyez-vous donc, j'en jure par les dieux, ne pas m'en faire, quand vous essayez de rendre la vue à Ploutos?

KHRÉMYLOS.

En quoi te faisons-nous du tort, quand nous cherchons le moyen de faire du bien à tous les hommes?

PÉNIA.

Et quel bien pouvez-vous leur faire?

KHRÉMYLOS.

Lequel? D'abord de te chasser de la Hellas.

PÉNIA.

Me chasser? Quel plus grand mal imagineriez-vous faire aux hommes?

KHRÉMYLOS.

Oui, si nous négligions d'exécuter notre dessein.

PÉNIA.

Eh bien, je veux, sur ce point, vous donner tout d'abord une raison. Je vous démontrerai que je suis la cause unique de tous les biens, et que vous me devez la vie. Si je ne le prouve, faites tout de suite de moi ce que bon vous semblera.

KHRÉMYLOS.

Tu oses, infâme, tenir un pareil langage?

PÉNIA.

Laisse-toi renseigner; car je crois pouvoir te montrer aisément que tu commets tout ce qu'il y a de pire, en disant que tu vas enrichir les gens de bien.

KHRÉMYLOS.

O gourdins, ô carcans, ne nous viendrez-vous point en aide?

PÉNIA.

Il ne faut pas s'emporter et crier avant de savoir.

KHRÉMYLOS.

Et qui pourrait ne pas crier: «Iou! Iou!» en entendant de pareilles choses?

PÉNIA.

Quiconque a le sens commun.

KHRÉMYLOS.

A quelle amende te soumets-tu, si tu perds ta cause?

PÉNIA.

A ce que tu voudras.

KHRÉMYLOS.

C'est bien dit.

PÉNIA.

Et vous, si vous perdez, vous devrez subir la même peine.

KHRÉMYLOS.

Penses-tu que vingt morts suffisent?

BLEPSIDÈMOS.

Oui, pour elle; mais, pour nous, il suffira de deux seulement.

PÉNIA.

Vous n'y échapperez point, en agissant de la sorte. Car quelle bonne raison ferait-on valoir contre moi?

LE CHOEUR.

C'est maintenant qu'il faut dire de sages paroles, pour la confondre, en réfutant son discours: pas de mollesse, ne donnez rien au hasard.

KHRÉMYLOS.

Il est évident, je crois, et tout le monde le reconnaît sans exception, qu'il est juste que les gens de bien soient heureux et que les méchants et les athées éprouvent un sort contraire. Nous donc, mus d'un vif désir, nous avons trouvé, non sans peine, le moyen de convertir cette idée belle, généreuse, en un acte utile à jamais. En effet, si Ploutos recouvre aujourd'hui la vue et s'il n'erre plus en aveugle, il ira chez les gens de bien pour ne les plus quitter; et, quant aux méchants et aux athées, il les fuira. De la sorte, il fera que les honnêtes gens, devenus riches, respecteront les dieux. Qui pourrait imaginer rien de meilleur pour tous les hommes?

BLEPSIDÈMOS.

Personne, assurément; je suis là pour l'attester: ne l'interrogez donc pas.

KHRÉMYLOS.

A voir, en ce moment, comment se passe pour nous la vie humaine, qui ne croirait que tout y est folie, voire même extravagance? En effet, le plus grand nombre d'hommes qui aient des richesses sont les méchants, dont l'injustice les a gagnées. Beaucoup d'autres, fort honnêtes gens, vivent dans la misère et dans le besoin, n'ayant souvent que toi pour compagne. Je dis donc que, si Ploutos recouvre la vue, ce sera une route ouverte à qui voudra procurer de plus grands biens aux hommes.

PÉNIA.

O vous deux, de tous les hommes les plus disposés à radoter, vieillards, compagnons de niaiserie et de démence, s'il arrivait ce que vous désirez, je prétends que vous n'en profiteriez ni l'un ni l'autre. Car que Ploutos recouvre la vue et qu'il se donne à tous également, pas un homme ne voudra exercer un art, une industrie, pas un. Or, quand vous aurez tous deux détruit ces métiers, qui voudra forger le fer, construire des vaisseaux, tourner des roues, couper le cuir, faire de la brique, blanchir, corroyer, fendre avec la charrue le sol de la terre pour en tirer les fruits de Dèo, puisqu'il vous sera permis de vivre oisifs et libres de tous soucis?

KHRÉMYLOS.

Tu niaises pour niaiser; car tous ces travaux que tu viens de nous énumérer, nos esclaves les exécuteront.

PÉNIA.

Mais comment auras-tu des esclaves?

KHRÉMYLOS.

Eh mais, nous en achèterons avec notre argent.

PÉNIA.

Et d'abord qui sera le vendeur, si celui-là même a de l'argent?

KHRÉMYLOS.

Un homme épris du gain, un trafiquant venant de Thessalia, d'où sont les rusés marchands d'esclaves.

PÉNIA.

Mais tout d'abord il n'y aura plus un seul marchand d'esclaves, d'après le discours même que tu tiens. Car quel riche courra le risque de sa vie pour faire ce commerce? Si bien que, contraint toi-même de labourer, de piocher, de faire tous les autres travaux, tu mèneras une existence beaucoup plus douloureuse que celle d'aujourd'hui.

KHRÉMYLOS.

Que cela retombe sur ta tête!

PÉNIA.

Tu n'auras plus de lit pour y dormir: ils auront disparu; ni tapis, car qui voudra tisser, ayant de l'or? ni gouttes d'essence pour parfumer votre jeune épouse; ni étoffes teintes à grands frais pour la parer de formes changeantes. Or, à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de tous ces biens? Chez moi, au contraire, se trouve abondamment tout ce dont vous manquez: car moi, comme une maîtresse sédentaire, je force l'artisan, par le besoin et par la pauvreté, à chercher de quoi vivre.

KHRÉMYLOS.

Mais quel bien peux-tu donc procurer, que des brûlures gagnées au bain, des enfants affamés, un tas de vieilles femmes? Je ne te parle pas des légions de poux, de cousins, de puces, foule innombrable, qui bourdonne, gênante, autour de notre tête, nous réveille et nous dit: «Tu mourras de faim, mais lève-toi!» Pour habits, tu donnes des haillons; pour lit, une litière de jonc, pleine de punaises, qui éveillent les gens endormis; pour tapis, une natte pourrie; pour oreiller, une pierre énorme sous la tête; pour nourriture, au lieu de pain, des racines de mauve; comme gâteaux, des raves sèches; pour escabeau, un couvercle de cruche cassée; pour pétrin, une douve de tonneau, et fendue encore. Sont-ce là les biens nombreux dont tu prétends être la source pour tous les hommes?

PÉNIA.

Ce n'est pas du tout ma vie que tu as dépeinte; tu as esquissé celle des mendiants.

KHRÉMYLOS.

Mais ne disons-nous pas que la pauvreté est soeur de la mendicité?

PÉNIA.

Oui, vous assimilez Dionysos à Thrasyboulos, mais ce n'est point là, j'en jure par Zeus, la condition de ma vie, et ce ne doit point l'être. La vie du mendiant, dont tu parles, est vivre sans rien avoir; celle du pauvre est vivre d'épargne et de travail assidu, sans nul superflu, mais sans manquer de rien.

KHRÉMYLOS.

Quelle vie heureuse, par Dèmètèr! tu nous as représentée, si ton épargne et ton travail ne te laissent pas de quoi te faire enterrer!

PÉNIA.

Tu t'efforces de railler et de jouer la comédie, sans nul souci de ce qui est sérieux. Tu ne sais pas que, mieux que Ploutos, je rends les hommes meilleurs d'esprit et de corps. Avec lui, ils sont podagres, ventrus, les cuisses épaisses, outrageusement gras; avec moi, ils sont minces, à taille de guêpe, redoutables à l'ennemi.

KHRÉMYLOS.

C'est sans doute en les faisant jeûner que tu leur donnes cette taille de guêpe?

PÉNIA.

Pour ce qui est des moeurs, je vais vous expliquer et vous prouver que la modestie habite avec moi et l'insolence avec Ploutos.

KHRÉMYLOS.

Ainsi, voler et percer les murs est tout à fait modeste?

BLEPSIDÈMOS.

Oui, de par Zeus! du moment qu'on se cache, comment ne serait-ce pas modeste?

PÉNIA.

Vois donc les orateurs dans les cités: tant qu'ils sont pauvres, ils sont justes envers le peuple et l'État; mais une fois enrichis des dépouilles publiques, ils deviennent injustes, attaquent le gouvernement et font la guerre au peuple.

KHRÉMYLOS.

Oui, dans tout cela, tu ne mens pas d'un mot, bien que tu sois mauvaise langue. Cependant tu n'en gémiras pas moins, et tu n'auras pas à faire la fière, toi qui cherches à nous persuader que Pénia vaut mieux que Ploutos.

PÉNIA.

Et, de ton côté, tu ne pourras me réfuter sur ce point: tu radotes et tu bats de l'aile.

KHRÉMYLOS.

D'où vient alors que tous les hommes te fuient?

PÉNIA.

C'est que je les rends meilleurs. Prends un exemple d'après les enfants: ils fuient leurs pères, qui ont pour eux les meilleures intentions. Tant c'est chose difficile de discerner ce qui est juste!

KHRÉMYLOS.

Tu diras donc que Zeus ne discerne pas bien ce qu'il y a de meilleur; car il garde Ploutos avec lui.

BLEPSIDÈMOS.

Et c'est toi qu'il nous envoie.

PÉNIA.

Mais vous avez tous les deux l'esprit réellement chassieux de chassies qui datent de Kronos: Zeus est pauvre, et je vais vous le prouver clairement. S'il était riche, comment dans le concours olympique, créé par lui, où il a assemblé régulièrement tous les cinq ans la Hellas entière, ferait-il proclamer les athlètes vainqueurs pour les couronner d'une couronne d'olivier? Il vaudrait mieux qu'elle fût d'or, s'il était riche.

KHRÉMYLOS.

Mais cela même ne prouve-t-il pas qu'il fait cas de la richesse? C'est par économie et parce qu'il ne veut faire aucune dépense, qu'il donne ces bagatelles aux vainqueurs, et qu'il garde la richesse pour lui.

PÉNIA.

Tu cherches à lui imputer un méfait bien plus honteux que la pauvreté, si, étant riche, il se montre aussi bas, aussi épris du gain.

KHRÉMYLOS.

Que Zeus te confonde en te couronnant d'une couronne d'olivier!

PÉNIA.

Osez me répondre que tous les biens ne vous viennent pas de la pauvreté!

KHRÉMYLOS.

On peut demander à Hékatè lequel vaut mieux d'être riche ou pauvre. Elle exige que ceux qui possèdent et qui sont riches offrent un festin tous les mois, et que les pauvres l'enlèvent avant qu'il soit servi. Mais crève, et ne dis pas un traître mot. Tu ne me persuaderas pas, même si tu me persuades.

PÉNIA.

O ville d'Argos, tu entends ce qu'il dit.

KHRÉMYLOS.

Appelle Pausôn, ton commensal.

PÉNIA.

Que ferai-je, malheureuse?

KHRÉMYLOS.

Va-t'en aux corbeaux! Vite, loin de nous!

PÉNIA.

Où donc irai-je?

KHRÉMYLOS.

Au carcan! Allons, point de retard; en route!

PÉNIA.

Certes, un jour vous me rappellerez ici.

KHRÉMYLOS.

Alors, tu reviendras; mais, pour le moment, disparais! Mieux vaut pour moi être riche, et te laisser crier à ton aise, en te cognant la tête.

BLEPSIDÈMOS.

Et moi, de par Zeus! devenu riche, je veux faire bonne chère avec mes enfants et ma femme, sortir du bain tout gras de parfums, pétant au nez des travailleurs et de la pauvreté.

KHRÉMYLOS.

Voilà enfin cette coquine partie! Maintenant, moi et toi, emmenons au plus vite le Dieu, pour le faire coucher dans le temple d'Asklèpios.

BLEPSIDÈMOS.

Ne perdons pas de temps, de peur qu'on ne vienne derechef nous empêcher de faire le nécessaire.

KHRÉMYLOS.

Esclave! Kariôn! Apporte vite les tapis: il faut conduire Ploutos avec les rites accoutumés; prends tout ce qui est prêt dans la maison.

LE CHOEUR.

_(Lacune.)_

KARIÔN.

O vous, qui souvent avez fait maigre chère dans les fêtes de Thèseus, vieillards, nourris de quelques grains d'orge, que vous êtes heureux, quelle bonne chance pour vous et pour tous ceux qui sont gens de bien!

LE CHOEUR.

Qu'est-il donc arrivé, mon cher, à tes amis? Tu as l'air d'un conteur de bonne nouvelle.

KARIÔN.

Il est arrivé à mon maître le plus grand bonheur, ou, pour mieux dire, à Ploutos lui-même: il était aveugle; il a recouvré la vue, ses prunelles brillent: un remède salutaire d'Asklèpios lui a procuré cette chance.

LE CHOEUR.

Tes paroles provoquent mon allégresse, mes cris de joie.

KARIÔN.

C'est le moment de se réjouir, bon gré, mal gré.

LE CHOEUR.

Je célébrerai ce fils d'un illustre père, éclatante lumière des hommes, Asklèpios.

LA FEMME DE KHRÉMYLOS.

Que veulent dire ces cris? Est-ce quelque bonne nouvelle? Il y a longtemps que, pleine d'impatience, je suis assise dans la maison, à t'attendre.

KARIÔN.

Vite, vite, apporte du vin, maîtresse, afin que tu boives aussi: tu te plais à cet exercice, et beaucoup. Tous les bonheurs, je te les apporte en bloc.

LA FEMME.

Et où sont-ils?

KARIÔN.

Dans mes paroles; tu le sauras bientôt.

LA FEMME.

Finis-en donc: achève ce que tu as à dire.

KARIÔN.

Écoute alors: je vais te conter toute l'affaire des pieds à la tête.

LA FEMME.

A la tête, non, je ne veux pas.

KARIÔN.

Tu ne veux pas des biens qui t'arrivent?

LA FEMME.

Je ne veux point d'affaires.

KARIÔN.

Aussitôt donc que nous sommes arrivés auprès du Dieu, conduisant l'homme, alors le plus misérable, et maintenant un être au comble du bonheur et de la félicité, nous avons commencé par le mener à la mer, puis nous l'avons baigné.

LA FEMME.

Quel bonheur, de par Zeus! c'était pour un vieillard d'être baigné dans la mer froide!

KARIÔN.

Ensuite, nous nous rendons au sanctuaire du Dieu. Après avoir consacré sur l'autel gâteaux et offrandes, livrés à la flamme noire de Hèphæstos, nous couchons Ploutos d'après le rite voulu, et chacun de nous s'arrange un lit de paille.

LA FEMME.

Y avait-il quelques autres personnes implorant le Dieu?

KARIÔN.

Tout d'abord Néoklidès, qui, bien qu'aveugle, surpasse en adresse les voleurs clairvoyants; puis un grand nombre d'autres, atteints de toutes sortes de maladies. Après qu'il eut éteint les lampes, le ministre du Dieu nous enjoint de dormir, nous disant que, si l'on entend du bruit, nous ayons à nous taire; nous nous couchons tous tranquillement. Moi, je ne pouvais fermer l'oeil: certain plat de bouillie, placé à peu de distance de la tête d'une vieille, m'entraînait fatalement à me glisser par là. Portant en haut mes regards, j'aperçois le prêtre qui enlève les gâteaux et les figues sèches de dessus la table sainte; après quoi, il fait le tour des autels, l'un après l'autre, afin de voir si quelque galette y est restée, et il les met ensuite pieusement dans une sacoche. Alors moi, convaincu de la grande sainteté de l'action, je saute sur le plat de bouillie.

LA FEMME.

Malheureux homme! Tu n'as pas eu peur du Dieu?

KARIÔN.

Non, de par les dieux! Je craignais qu'il n'arrivât avant moi à la bouillie, ayant ses bandelettes: son prêtre m'en avait donné l'exemple. La vieille, entendant le bruit que je faisais, étend la main: moi je siffle, je la saisis et je la mords, comme si j'étais un serpent sacré. Aussitôt, elle retire la main et s'enveloppe, sans bouger, dans ses couvertures, lâchant, par peur, un vent plus puant que celui d'un chat. Enfin, moi, je me bourre de bouillie; puis, quand j'en suis plein, je me recouche.

LA FEMME.

Et le Dieu ne venait donc pas?

KARIÔN.

Pas encore. Mais, après cela, je fais quelque chose de tout à fait drôle. Au moment où il s'approche, je lâche un énorme pet; car mon ventre était tout gonflé.

LA FEMME.

Sans doute alors cette gentillesse le met en colère.

KARIÔN.

Non; mais Iaso, qui le suivait, rougit, et Panakéia se détourne, en se bouchant le nez: car je ne vesse pas à l'odeur d'encens.

LA FEMME.

Et le Dieu?

KARIÔN.

Lui, de par Zeus! il n'y fit pas attention.

LA FEMME.

Tu veux dire que c'est là un Dieu grossier.

KARIÔN.

Non pas, de par Zeus! mais c'est un mange-merde.

LA FEMME.

Ah! misérable!

KARIÔN.

Après cela, je me blottis vite, de frayeur; et lui, faisant le tour des malades, les examine successivement avec une grande attention. Ensuite, un esclave lui apporte un mortier en pierre, un pilon et une petite boîte.

LA FEMME.

En pierre?

KARIÔN.

Mais non, de par Zeus! pas la boîte.

LA FEMME.

Toi, comment voyais-tu cela, coquin digne de mort, puisque tu dis que tu étais blotti?

KARIÔN.

A travers mon manteau: car il ne manque pas de trous, Zeus m'en est témoin. Avant tout, il se met à délayer un cataplasme pour Néoklidès, en versant trois têtes d'ail. Il pile ensuite le tout dans un mortier avec un mélange de gomme et de lentisque, l'arrose de vinaigre sphettien, et l'applique sur les paupières retournées, pour augmenter la douleur. Le patient crie, hurle, s'enfuit à toutes jambes; mais le Dieu lui dit en riant: «Demeure ici avec ton cataplasme, afin que je t'empêche de te parjurer dans l'assemblée.»

LA FEMME.

Quel dieu patriote et sage!

KARIÔN.

Cela fait, il s'assoit auprès de Ploutos, et, d'abord, il lui tâte la tête, puis, pressant un linge bien propre, il lui essuie les paupières: Panakéia lui enveloppe la tête d'un voile de pourpre, ainsi que le visage; le Dieu souffle, et aussitôt deux énormes dragons s'élancent hors du temple.

LA FEMME.

Bons dieux!

KARIÔN.