Aristophane; Traduction nouvelle, tome second

Chapter 15

Chapter 153,939 wordsPublic domain

Allons à l'assemblée, citoyens. Le thesmothète a menacé quiconque n'arriverait pas dès le point du jour tout poudreux, content de saumure à l'ail, le regard de travers, de ne pas toucher le triobole. Mais, Kharitinidès, Smikythos, Drakès, allez vite, et veillez attentivement à ne rien négliger de ce que vous avez à faire. Le salaire reçu, asseyons-nous ensuite les uns près des autres, afin de voter tout ce qu'il faut à nos amies. Que dis-je? C'est nos amis qu'il fallait prononcer. Voyons comment nous expulserons tous ces gens venant de la ville, qui, jadis, lorsqu'on ne devait, à l'arrivée, toucher qu'une obole, restaient à babiller, la tête ceinte de couronnes. Maintenant on se bouscule dans la presse. Non, lorsque le brave Myronidès était arkhonte, personne n'eût osé administrer, pour de l'argent, les affaires de la ville. Chacun venait, apportant de quoi boire dans une petite outre, avec du pain, deux oignons et trois olives. Mais aujourd'hui, on cherche à gagner un triobole, quand on travaille à l'oeuvre publique: on est des gâcheurs de plâtre.

BLÉPYROS.

Quelle affaire! Par où ma femme a-t-elle passé? Voici bientôt l'aurore, et elle ne paraît pas. Et moi je suis couché, ayant depuis longtemps besoin d'aller, cherchant dans l'obscurité à prendre mes chaussures. Cependant il y a quelque temps déjà que Kopros frappe à la porte: je prends la mantille de ma femme et je mets ses chaussures persiques. Mais où trouverait-on bien un endroit propre pour se soulager le ventre? La nuit, tous les endroits sont bons. A l'heure qu'il est, personne ne me verra chier. Hélas! malheureux que je suis de m'être marié vieux. Combien je mérite de recevoir des coups! Elle n'est pas sortie pour rien faire d'honnête. Quoi qu'il en soit, il faut que je chie.

UN CITOYEN.

Qui est là? N'est-ce pas le voisin Blépyros? De par Zeus! c'est lui-même. Dis-moi, qu'est-ce que tu as donc là de rougeâtre? Kinésias t'aurait-il par hasard embrené?

BLÉPYROS.

Non, mais je suis sorti, vêtu de la robe safranée dont s'habille ma femme.

LE CITOYEN.

Mais ton manteau, où est-il?

BLÉPYROS.

Je ne saurais le dire. J'ai cherché et je n'ai rien trouvé sur mes couvertures.

LE CITOYEN.

Alors, tu n'as pas prié ta femme de dire où il était.

BLÉPYROS.

Non, de par Zeus! car il se trouve qu'elle n'est pas à la maison: elle s'est évadée furtivement, et je crains qu'elle ne fasse quelque équipée.

LE CITOYEN.

Par Poséidôn! je suis, de mon côté, dans la même situation: ma femme a disparu, ayant le manteau que je porte; et ce n'est pas la seule chose qui me tourmente: elle a pris mes chaussures, et je ne puis les retrouver nulle part.

BLÉPYROS.

Par Dionysos! c'est comme moi pour mes chaussures lakoniennes; me sentant pris du besoin d'aller, j'ai mis vite ces kothurnes à mes pieds, afin de ne pas chier sur ma couverture, qui était toute propre.

LE CITOYEN.

Qu'y a-t-il donc? Est-ce qu'une de ses amies l'aurait invitée à un festin?

BLÉPYROS.

C'est mon avis; car elle n'est pas dépravée, que je sache.

LE CITOYEN.

Mais tu chies donc des cordes! Pour moi, c'est le moment de me rendre à l'assemblée, afin d'y retrouver mon manteau, le seul que j'aie.

BLÉPYROS.

Moi aussi, quand j'aurai fini; mais j'ai là une poire qui obstrue le passage des matières.

LE CITOYEN.

Est-ce celle dont parlait Thrasyboulos aux Lakoniens?

BLÉPYROS.

Par Dionysos! elle tient ferme. Que faire? Car ce n'est pas la seule chose qui me chagrine; mais, quand je mangerai, par où passeront ensuite les excréments? Maintenant la porte est verrouillée par cet homme, quel qu'il soit, par cet Akradousien. Qui donc me fera venir un médecin, et lequel? Un qui soit habile dans la science des derrières? Amynôn, je le sais? Mais peut-être refusera-t-il. Qu'on appelle Antisthénès par tous les moyens! C'est un homme qui, en raison de ses soupirs, sait ce que veut un derrière qui a besoin d'aller. O vénérable Ilithyia, ne me laisse pas crever d'un verrouillage au derrière, et servir de pot de chambre aux comiques.

KHRÉMÈS.

Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne chies-tu pas?

BLÉPYROS.

Moi! Non, de par Zeus! je me relève.

KHRÉMÈS.

N'as-tu pas mis la robe de ta femme?

BLÉPYROS.

Dans l'obscurité, je me suis trouvé mettre la main dessus. Mais d'où viens-tu? dis-moi.

KHRÉMÈS.

De l'assemblée.

BLÉPYROS.

Est-ce qu'elle est déjà dissoute?

KHRÉMÈS.

Oui, de par Zeus! et dès le matin. Et certes, ô Zeus bienveillant! la marque rouge m'a donné fort à rire, répandue tout à l'entour.

BLÉPYROS.

Tu as reçu le triobole?

KHRÉMÈS.

Plût aux dieux! Je suis arrivé trop tard, et j'ai honte, de par Zeus! de ne rien rapporter que mon sac.

BLÉPYROS.

Quelle en est la cause?

KHRÉMÈS.

Une affluence d'hommes, telle qu'on n'en vit jamais d'aussi épaisse dans la Pnyx. En les voyant, nous les prîmes tous pour des cordonniers. En effet, on avait sous les yeux une assemblée de visages excessivement blancs. Voilà comment je ne reçus rien, ni moi, ni bien d'autres.

BLÉPYROS.

Alors, je ne recevrais rien, si j'y allais maintenant?

KHRÉMÈS.

Le moyen? Pas même, j'en atteste Zeus! si tu étais venu dès le second chant du coq.

BLÉPYROS.

Malheureux que je suis! «Antilokhos, pleure sur ma vie plutôt que sur le triobole!» Car tout mon avoir est perdu... Mais quelle affaire a réuni de si bon matin une si grande foule?

KHRÉMÈS.

Rien, sinon que les Prytanes ont mis en délibération les moyens de sauver l'État. Aussitôt le chassieux Néoklidès a paru le premier. Alors le peuple s'est mis à crier avec une force que tu peux te figurer: «N'est-il pas indigne que cet homme ait le front de prendre la parole, et cela quand il s'agit du salut de l'État, lui qui n'a pas su sauver ses paupières?» Lui, alors, criant et jetant les yeux autour de lui: «Que devais-je donc faire?» dit-il.

BLÉPYROS.

«Broyer de l'ail avec du jus de silphion, en y mêlant du tithymale de Lakonie, et t'en frotter les paupières le soir,» voilà ce que je lui aurais dit, si je m'étais trouvé là.

KHRÉMÈS.

Après lui, le très habile Evæôn s'est avancé nu, à ce qu'il semblait au plus grand nombre; mais il prétendait, lui, qu'il avait un manteau. Il a tenu ensuite les discours les plus démocratiques. «Voyez, dit-il, que moi-même j'ai besoin d'être sauvé, et il s'en faut de quatre statères. Je dirai néanmoins comment vous sauverez la société et les citoyens. Si les foulons fournissent des lænas à ceux qui en ont besoin, au premier moment où le soleil se détourne, jamais aucun de nous n'attrapera de pleurésie. Que ceux qui n'ont ni lit, ni couvertures, aillent coucher, après le bain, chez les corroyeurs; et si l'un d'eux ferme sa porte, en hiver, qu'il soit condamné à trois peaux de mouton.»

BLÉPYROS.

Par Dionysos! c'est parfait. Il eût dû ajouter, et personne ne l'aurait contredit: «Que les marchands de farine d'orge doivent fournir trois khoenix à tous les pauvres pour leur nourriture, sous peine de gémir longuement: c'est le seul moyen de profiter du bien de Nausikydès.»

KHRÉMÈS.

Après cela, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable à Nikias, s'est élancé pour haranguer le peuple, et il a commencé par dire qu'il faut abandonner aux femmes le gouvernement de l'État. Alors grand tumulte et cris: «Qu'il parle bien!» dans la bande des cordonniers. Mais les gens de la campagne éclatent en murmures.

BLÉPYROS.

Ils avaient raison, de par Zeus!

KHRÉMÈS.

Mais ils étaient en minorité. Pour lui, il domine leurs clameurs, disant beaucoup de bien des femmes et beaucoup de mal de toi.

BLÉPYROS.

Et qu'a-t-il dit?

KHRÉMÈS.

D'abord il a dit que tu es un vaurien.

BLÉPYROS.

Et toi?

KHRÉMÈS.

Ne m'interroge pas encore là-dessus. Puis un voleur.

BLÉPYROS.

Moi seul?

KHRÉMÈS.

Et puis, de par Zeus! un sykophante.

BLÉPYROS.

Moi seul?

KHRÉMÈS.

Toi, de par Zeus! et toute cette foule-ci.

BLÉPYROS.

Qui prétend le contraire?

KHRÉMÈS.

Il a dit que la femme est un être bourré d'esprit et capable d'acquérir de la fortune, ajoutant que nulle d'entre elles ne divulgue les secrets des Thesmophoria, tandis que toi et moi nous révélons toujours les décisions du Conseil.

BLÉPYROS.

Par Hermès! il n'a pas menti sur ce point.

KHRÉMÈS.

Il disait ensuite qu'elles se prêtent entre elles des habits, des bijoux d'or, de l'argent, des coupes, seule à seule, et sans témoins; qu'elles rendent tous ces objets et ne se font point tort, chose, dit-il, si fréquente parmi nous.

BLÉPYROS.

Oui, par Poséidôn! même quand il y a des témoins.

KHRÉMÈS.

Qu'elles ne font ni délations, ni procès, ni soulèvement contre le peuple; mais qu'elles ont de nombreuses et excellentes qualités; et autres grands éloges des femmes.

BLÉPYROS.

Et qu'a-t-on résolu?

KHRÉMÈS.

Que tu leur remettes le gouvernement de la cité, à elles; d'autant que c'est la seule chose qui ne se soit jamais faite dans la ville.

BLÉPYROS.

Et cela a été résolu?

KHRÉMÈS.

Comme je te le dis.

BLÉPYROS.

Tout va leur être subordonné de ce qui est confié aux citoyens?

KHRÉMÈS.

Il en est ainsi.

BLÉPYROS.

Et je n'irai plus au tribunal, mais ma femme?

KHRÉMÈS.

Ce ne sera plus toi qui élèveras les enfants que tu as, mais ta femme.

BLÉPYROS.

Je n'aurai plus le souci des affaires dès le point du jour?

KHRÉMÈS.

Non, de par Zeus! les femmes en auront désormais le soin. Toi, tu pètes à ton aise, sans bouger de la maison.

BLÉPYROS.

Il y a une chose à redouter pour notre groupe, quand elles auront en main les rênes de la cité, c'est qu'elles ne nous prennent de force.

KHRÉMÈS.

Pourquoi faire?

BLÉPYROS.

Pour les baiser.

KHRÉMÈS.

Et si nous ne pouvons pas?

BLÉPYROS.

Elles ne nous donneront pas de quoi dîner.

KHRÉMÈS.

Mais toi, de par Zeus! fais en sorte de dîner et de baiser, le tout ensemble.

BLÉPYROS.

Ce qu'on fait par contrainte est toujours très pénible.

KHRÉMÈS.

Mais si l'intérêt de la ville l'exige, il faut que tout homme agisse ainsi. C'est une tradition émanant de nos pères que nos décisions insensées et extravagantes ont toujours eu pour nous la meilleure issue. Favorisez cette issue, vénérable Pallas et vous autres dieux! Mais je m'en vais: à toi, bonne santé.

BLÉPYROS.

Et à toi également, Khrémès.

LE CHOEUR.

Marche, avance. Y a-t-il quelqu'un des hommes qui nous suive? Retourne-toi, fais attention, veille sur toi-même avec soin. Il y a bon nombre de mauvaises gens. Prends garde qu'on n'épie nos mouvements par derrière. Fais avec tes pieds le plus de bruit possible en marchant. Quelle honte ce serait pour nous toutes aux yeux des hommes, si cette affaire était découverte! Enveloppe-toi donc bien. Regarde de tous côtés, à gauche, à droite, pour qu'il n'arrive point malheur à l'entreprise. Mais hâtons-nous. Nous sommes déjà tout près de l'endroit d'où nous sommes parties pour l'assemblée, après nous y être réunies. On peut voir la maison d'où vient notre stratège, celle qui a trouvé l'affaire, sanctionnée, en ce moment, par les citoyens. Il faut donc que, sans plus tarder, sans plus attendre, nous détachions nos barbes, de peur que quelqu'un ne nous voie et peut-être ne nous dénonce. Ainsi retire-toi à l'ombre; va par ici, du côté de ce mur, l'oeil au guet; et reprends tes vêtements, comme tu étais. Ne tarde pas. Notre stratège revient de l'assemblée; nous la voyons. Hâtez-vous toutes; prenez en haine votre barbe au menton. Les femmes arrivent, après avoir déjà repris leur costume.

PRAXAGORA.

Femmes, le succès a favorisé l'entreprise que nous avions projetée. Dépouillez au plus vite vos lænas, avant qu'aucun homme vous aperçoive: loin de vous les chaussures d'hommes; débouclez les courroies lakoniennes qui y adhèrent; laissez là les bâtons. Toi, cependant, dispose avec soin la toilette de celles-ci; moi, je veux me glisser à l'intérieur, avant que mon mari me voie, et remettre son manteau où je l'ai pris, ainsi que les autres objets que j'ai emportés.

LE CHOEUR.

Tout est arrangé comme tu l'as dit. C'est ton affaire de nous indiquer comment nous devons agir dans tes intérêts et en pleine obéissance. Jamais je ne me suis trouvée en relations avec une femme plus habile que toi.

PRAXAGORA.

Restez maintenant, afin que j'use de l'avis de vous toutes, à propos de l'autorité dont on m'a tout à l'heure investie. Dans le tumulte et dans les dangers vous avez été on ne peut plus courageuses.

BLÉPYROS.

Hé! d'où viens-tu, Praxagora?

PRAXAGORA.

Qu'est-ce que cela te fait, mon cher?

BLÉPYROS.

Ce que cela me fait? C'est naïf.

PRAXAGORA.

Tu ne diras pas, du moins, que je viens de chez un amant.

BLÉPYROS.

Pas de chez un seul, peut-être.

PRAXAGORA.

Il t'est possible de t'en assurer.

BLÉPYROS.

Comment?

PRAXAGORA.

Si ma tête exhale un parfum.

BLÉPYROS.

Quoi! Est-ce qu'une femme ne peut être cajolée sans parfum?

PRAXAGORA.

Pas moi, du moins, les dieux m'assistent!

BLÉPYROS.

Où t'es-tu donc enfuie silencieusement dès l'aurore, en prenant mon manteau?

PRAXAGORA.

Une femme, une de mes meilleures amies, m'a envoyé chercher cette nuit, prise de mal d'enfant.

BLÉPYROS.

Ne pouvais-tu pas me dire que tu y allais?

PRAXAGORA.

Comment n'avoir pas souci d'une femme dans cette situation-là, mon cher mari?

BLÉPYROS.

Il fallait me le dire. Il y a là quelque méfait.

PRAXAGORA.

Non, par les deux Déesses! J'y ai couru comme j'étais. Elle me priait de venir de n'importe quelle manière.

BLÉPYROS.

Eh bien, ne devais-tu pas prendre tes vêtements? Mais tu as endossé les miens, et jeté là ta robe; puis tu t'es enfuie, me laissant comme un mort exposé, à cela près que tu ne m'avais pas mis de couronne, ou placé près de moi un lékythe.

PRAXAGORA.

Il faisait froid; je suis frêle et délicate. Pour me tenir chaud, je me suis enveloppée comme cela. Tu étais couché chaudement, et dans tes couvertures, quand je t'ai laissé, mon cher mari.

BLÉPYROS.

Mais mes chaussures lakoniennes sont parties avec toi, ainsi que mon bâton, et pourquoi faire?

PRAXAGORA.

Pour sauver le manteau, je me suis chaussée à ta manière, faisant du bruit avec les pieds, et frappant les pierres avec ton bâton.

BLÉPYROS.

Sais-tu que tu as perdu un setier de blé, que j'aurais dû gagner à l'assemblée?

PRAXAGORA.

N'en aie cure. Elle a fait un fort garçon.

BLÉPYROS.

L'assemblée?

PRAXAGORA.

Non, de par Zeus! mais celle chez laquelle j'ai couru. L'assemblée a-t-elle eu lieu?

BLÉPYROS.

Oui, de par Zeus! Tu ne te rappelles pas que je te l'ai dit hier?

PRAXAGORA.

Je me le rappelle maintenant.

BLÉPYROS.

Tu ne sais donc pas ce qui a été résolu?

PRAXAGORA.

Non, de par Zeus! je n'en sais rien.

BLÉPYROS.

Tu peux donc rester assise à manger des sépias. On dit qu'on va vous donner le gouvernement.

PRAXAGORA.

Pourquoi faire? Pour tisser?

BLÉPYROS.

Non, de par Zeus! mais pour administrer.

PRAXAGORA.

Quoi?

BLÉPYROS.

Tout ce qui concerne les affaires de l'Etat.

PRAXAGORA.

Par Aphroditè, la République va être heureuse désormais.

BLÉPYROS.

Comment cela?

PRAXAGORA.

Pour beaucoup de raisons. On n'osera plus dorénavant lui faire subir des traitements honteux, faux témoignages, délations.

BLÉPYROS.

Au nom des dieux, ne fais pas une chose qui m'ôterait mon gagne-pain.

LE CHOEUR.

Hé, mon brave homme, laisse parler ta femme!

PRAXAGORA.

Plus de vols; plus de jalousie à l'égard du prochain; plus de nudité; plus de misère; plus d'injures; plus de gages pris sur le débiteur.

LE CHOEUR.

Par Poséidôn, voilà de belles choses, si ce ne sont pas des mensonges!

PRAXAGORA.

Mais je les réaliserai de telle sorte que tu me rendras témoignage et que celui-ci n'aura pas à me contredire.

LE CHOEUR.

Voici, pour toi, le moment de tenir en éveil ton esprit avisé et tes sentiments démocratiques, afin de venir en aide à tes amies. C'est le bonheur commun que doit avoir en vue la finesse de ton intelligence, pour égayer le peuple, sagement policé, des mille ressources de la vie, et pour lui faire voir ce qu'il peut. L'occasion est favorable. Notre cité a besoin d'un plan habilement conçu. Mais ne tente que des choses qui n'aient pas encore été faites ni proposées jusqu'ici. Car nos gens détestent d'avoir sous les yeux des vieilleries souvent vues... Seulement, il ne faut pas tarder; mets vite tes idées en pratique, car la promptitude est ce qui agrée le plus aux spectateurs.

PRAXAGORA.

Que ce que j'indiquerai soit le meilleur, j'en ai la confiance. Mais que les spectateurs veuillent du nouveau et qu'ils ne soient pas trop attachés aux choses antiques, voilà ce que je redoute avant tout.

BLÉPYROS.

Pour ce qui est d'innover, sois sans crainte, vu que la nouveauté nous semble préférable à tout autre gouvernement, ainsi que le dédain des vieilleries.

PRAXAGORA.

Tout d'abord que personne, en ce moment, ne me contredise ni ne m'interroge avant de connaître ma pensée et d'écouter ma parole. Je dis qu'il faut que tous ceux qui possèdent mettent tous leurs biens en commun, et que chacun vive de sa part; que ni l'un ne soit riche, ni l'autre pauvre; que l'un ait de vastes terres à cultiver et que l'autre n'ait pas de quoi se faire enterrer; que l'un soit servi par de nombreux esclaves, et que l'autre n'ait pas un seul suivant: enfin, j'établis une vie commune, la même pour tous.

BLÉPYROS.

Comment sera-t-elle commune pour tous?

PRAXAGORA.

Toi, tu mangeras de la merde avant moi.

BLÉPYROS.

Est-ce que nous nous partagerons aussi la merde?

PRAXAGORA.

Non, de par Zeus! mais ta brusquerie m'a interrompue. Or, voici ce que je voulais dire: je mettrai d'abord en commun la terre, l'argent, toutes les propriétés d'un chacun; ensuite, avec tous ces biens mis en commun, nous vous nourrirons, gérant, épargnant, organisant avec soin.

BLÉPYROS.

Et celui de nous qui ne possède pas de terres, mais de l'argent, des darikes, des richesses cachées?

PRAXAGORA.

Il les déposera à la masse; et, s'il ne les dépose pas, il sera parjure.

BLÉPYROS.

Mais c'est comme cela qu'il les a gagnées.

PRAXAGORA.

Elles ne lui serviraient absolument de rien.

BLÉPYROS.

Comment cela?

PRAXAGORA.

Rien ne se fera plus sous l'impulsion de la pauvreté; tout appartiendra à tous, pains, salaisons, gâteaux, lænas, vin, couronnes, pois chiches. Quel profit à ne point mettre à la masse? Dis ce que tu en penses.

BLÉPYROS.

Ne sont-ce pas, en ce moment, les plus voleurs, ceux qui ont tout cela?

PRAXAGORA.

Jadis, mon cher, quand nous usions des lois anciennes; aujourd'hui que la vie sera en commun, quel profit de ne pas mettre à la masse?

BLÉPYROS.

Si quelqu'un voit une fillette qui lui plaise et s'il veut en jouir, il lui sera permis de prendre sur ce qu'il a pour lui faire un présent, et de participer aux biens de la communauté, tout en couchant avec elle.

PRAXAGORA.

Mais il pourra coucher avec elle gratis. J'entends que toutes les femmes soient communes à tous les hommes, et fassent des enfants avec qui voudra.

BLÉPYROS.

Mais comment cela, si tous vont à la plus jolie et cherchent à l'avoir?

PRAXAGORA.

Les plus laides et les plus camuses se tiendront auprès des plus belles: si tu veux en avoir une de celles-ci, c'est par la laide que tu devras commencer.

BLÉPYROS.

Mais comment nous autres vieux, si nous couchons avec les laides, ne trouverons-nous pas notre instrument en défaut, avant d'en venir où tu dis?

PRAXAGORA.

Elles ne résisteront pas.

BLÉPYROS.

A quoi?

PRAXAGORA.

Du courage, sois sans crainte; elles ne résisteront pas.

BLÉPYROS.

A quoi?

PRAXAGORA.

A la jouissance: et voilà pour ce qui te regarde.

BLÉPYROS.

Votre idée ne manque pas d'un certain sens. Elle est calculée de manière que la cavité de nulle de vous ne soit vide. Mais les hommes, que feront-ils? Elles fuiront les laids et elles courront après les beaux.

PRAXAGORA.

Mais les plus laids guetteront les plus jolis garçons à l'issue du repas et les observeront dans les endroits publics; et il ne sera pas permis aux femmes de coucher avec les beaux, avant de s'être mises en liesse avec les laids et les petits.

BLÉPYROS.

Ainsi, à présent, le nez de Lysikratès aura des aspirations aussi fières que celui des beaux jeunes gens.

PRAXAGORA.

Oui, par Apollôn! c'est un décret démocratique; et ce sera une grande confusion pour les fiérots et les porteurs de bagues, lorsqu'un mal-chaussé lui dira: «Cède le pas tout de suite, et attends, pendant que je fais la chose, que je t'accorde le second tour.»

BLÉPYROS.

Mais comment, en vivant ainsi, chacun de nous pourra-t-il reconnaître ses enfants?

PRAXAGORA.

A quoi bon? Les enfants reconnaîtront pour leurs pères tous les hommes plus âgés qu'eux.

BLÉPYROS.

N'étrangleront-ils pas bel et bien, à la file, tout vieillard, faute de le connaître, puisque, aujourd'hui même, ils étranglent leur père qu'ils connaissent? Que sera-ce, s'il leur est inconnu? Comment alors ne lui chieront-ils pas sur le nez?

PRAXAGORA.

Mais les assistants ne le permettront pas. Autrefois, ils n'avaient nul souci qu'on frappât le père des autres; maintenant, quand on entendra quelqu'un de battu, chacun, craignant que son père n'ait été frappé, luttera contre les auteurs de cet acte.

BLÉPYROS.

Tout cela, tu ne l'as pas sottement dit, cependant, si Épikouros ou Leukolophos m'appelait son papa, ce me serait très désagréable à entendre.

PRAXAGORA.

Il y a pourtant quelque chose de beaucoup plus désagréable que cela.

BLÉPYROS.

Quoi donc?

PRAXAGORA.

Qu'Aristyllos te donnât un baiser, disant qu'il est ton père.

BLÉPYROS.

Il gémirait et jetterait les hauts cris.

PRAXAGORA.

Et toi tu sentirais la kalaminthe. Seulement, il y a longtemps qu'il est de ce monde et avant que le décret fût rendu, si bien que tu n'as pas à craindre ses baisers.

BLÉPYROS.

Ce serait pour moi une cruelle souffrance. Mais qui cultivera la terre?

PRAXAGORA.

Les esclaves. Toi, tu n'auras de souci, lorsque l'ombre du cadran sera de dix pieds, que d'aller, gros et gras, vers le dîner.

BLÉPYROS.

Et les vêtements? Comment s'en procurera-t-on? C'est une question à faire.

PRAXAGORA.

Ceux que vous avez tout d'abord vous suffisent: les autres, nous vous les tisserons.

BLÉPYROS.

Encore une question. Comment, si quelqu'un est condamné par les magistrats à payer quelque chose à un autre, s'acquittera-t-il de cette amende? Car la prendre sur le fonds commun, ce n'est pas juste.

PRAXAGORA.

Mais d'abord il n'y aura pas de procès.

BLÉPYROS.

Que de gens cela va ruiner!

PRAXAGORA.

J'ai fait rendre ce décret. Et en effet, malheureux, pourquoi y en aurait-il?

BLÉPYROS.

Pour beaucoup de raisons, j'en prends Apollôn à témoin. Une d'abord, si l'on nie une dette.

PRAXAGORA.

Mais où le prêteur prendra-t-il de quoi prêter, si tous les biens sont en commun? Ce serait un voleur manifeste.

BLÉPYROS.

Par Dèmètèr, tu donnes de bonnes raisons. Mais, dis-moi donc, les hommes qui se portent à des voies de fait sur les autres et qui, au sortir d'un bon repas, les maltraitent, comment paieront-ils? Je crois que ce point t'embarrasse.

PRAXAGORA.

Avec la pitance qu'ils allaient manger. Quand on en sera privé, on ne commettra plus d'outrages si honteusement punis par le ventre.

BLÉPYROS.

Ainsi il n'y aura plus de voleur?

PRAXAGORA.

Comment voler sa propre part?

BLÉPYROS.

On ne sera plus dépouillé la nuit?

PRAXAGORA.

Non: que tu couches soit chez toi, soit dehors, comme auparavant, puisque la vie sera facile à tous. Si l'on te dépouille, tu feras un présent. Car à quoi bon résister? On ira au fonds commun se faire donner un autre vêtement meilleur que le premier.

BLÉPYROS.

On ne jouera plus aux dés?

PRAXAGORA.

A propos de quoi le ferait-on?

BLÉPYROS.

Quel régime établiras-tu?

PRAXAGORA.

La vie commune à tous. Je veux faire de la ville une seule habitation, où tout se tiendra, de manière à ce qu'on passe de l'un chez l'autre.

BLÉPYROS.

Et les repas, où les feras-tu servir?

PRAXAGORA.

Les tribunaux et les portiques, je ferai de tout des salles à manger.

BLÉPYROS.

A quoi la tribune te servira-t-elle?

PRAXAGORA.

J'y placerai les kratères et les cruches d'eau; de jeunes enfants y chanteront les exploits des braves à la guerre, et flétriront les lâches, que la honte éloignera du festin.

BLÉPYROS.