Aristophane; Traduction nouvelle, tome second
Chapter 13
Introduisant sur la scène la vie intime, nos habitudes quotidiennes, de manière à provoquer la critique: car chacun s'y connaissant pouvait critiquer mon procédé. Mais je ne faisais pas un fracas capable de troubler la raison, je ne les frappais point d'étonnement avec des Kyknos et des Memnôns guindés sur des chevaux dont les harnais résonnent. Tu vas connaître quels sont ses disciples et les miens. A lui Phormisios, Mégænétos de Magnésia, hérissés de trompettes, de lances et de barbes, dont les sarcasmes plient les pins; à moi Klitophôn et le gracieux Thèraménès.
DIONYSOS.
Thèraménès, cet homme habile et prêt à tout, qui, tombant dans quelque méchante affaire, et voyant l'imminence, se tire de peine, en disant qu'il n'est pas de Khios, mais de Kéos?
EURIPIDÈS.
Voilà comment je suis parvenu à leur former le jugement, en introduisant dans mon art le raisonnement et la réflexion; de sorte que maintenant ils comprennent et pénètrent tout, gouvernent mieux leur maison qu'autrefois, en se disant: «Où en est cette affaire? Qu'est devenu ceci? Qui a pris cela?»
DIONYSOS.
Oui! de par les dieux! Aujourd'hui tout Athénien rentrant chez lui crie à ses serviteurs et s'informe: «Où est la marmite? Qui a mangé la tête de l'anchois? Le plat que j'ai acheté l'an dernier n'existe plus. Où est l'ail d'hier? Qui a mangé les olives?» Auparavant, c'étaient des sots, bouche béante, plantés là, comme des Mammakythes et des Mélitides.
LE CHOEUR.
«Tu vois cela, brillant Akhilleus!» Et toi, voyons, que vas-tu répondre? Seulement, que la passion ne t'emporte pas au delà des oliviers: car son attaque a été vive. Mais, ô mon brave, ne riposte pas avec colère; cargue tes voiles et ne fais usage que de leur extrémité; puis avance doucement, doucement, et veille à ne prendre le vent que quand tu le sentiras doux et régulier. Alors toi, qui, le premier des Hellènes, as crénelé les hauteurs du langage, relevé les jeux de la tragédie, déchaîne sans peur le torrent.
ÆSKHYLOS.
Je suis irrité de cette rencontre; mes entrailles s'indignent d'avoir à contredire cet homme; mais qu'il ne prétende point m'avoir jeté dans l'embarras. Réponds-moi, qu'est-ce qui rend un poète digne d'admiration?
EURIPIDÈS.
L'adresse et la justesse, avec laquelle nous rendons les hommes meilleurs dans les cités.
ÆSKHYLOS.
Si donc tu ne l'as point fait, mais si de bons et généreux tu les as rendus tout à fait pervers, de quoi, dis-le-moi, es-tu passible?
DIONYSOS.
De la mort: ne le demande pas.
ÆSKHYLOS.
Vois donc quels hommes il a, tout d'abord, reçus de mes mains: généreux, hauts de quatre coudées, ne se dérobant point aux charges publiques, ni flâneurs, ni bouffons, comme aujourd'hui, ni toujours prêts au mal, mais respirant lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets, bottines, boucliers à sept cuirs de boeuf.
EURIPIDÈS.
Voilà qui va mal: il m'assommera avec ses casques. Mais comment fais-tu pour leur enseigner la bravoure?
DIONYSOS.
Réponds, Æskhylos, et ne donne pas l'essor à ta jactance farouche.
ÆSKHYLOS.
En faisant un drame rempli d'Arès.
DIONYSOS.
Lequel?
ÆSKHYLOS.
_Les Sept devant Thèbæ_. Tous les spectateurs souhaitaient d'être hommes de guerre.
DIONYSOS.
En cela tu as mal fait: tu as rendu les Thèbains plus ardents au combat. Aussi mérites-tu d'être frappé.
ÆSKHYLOS.
Il ne tenait qu'à vous de vous exercer; mais vous ne vous êtes point tournés de ce côté. Depuis, en faisant représenter _les Perses_, je vous ai appris à désirer vaincre toujours les ennemis; et j'ai produit un chef-d'oeuvre admirable.
DIONYSOS.
Moi, j'éprouvai une grande joie, en apprenant la mort de Daréios, lorsque le choeur, battant des mains, s'écria: «Iau! Iau!»
ÆSKHYLOS.
Voilà les sujets où les poètes doivent s'exercer. Remarquez, en effet, dès l'origine, combien les poètes de génie ont été utiles. Orpheus a enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musæos, les remèdes des maladies et les oracles; Hèsiodos, l'agriculture, la saison des fruits, les labours; et le divin Homèros, d'où lui est venu tant d'honneur et de gloire, si ce n'est d'avoir enseigné, mieux que personne, la tactique, les vertus et les armures des guerriers?
DIONYSOS.
Il n'a pourtant rien appris à ce grand niais de Pantaklès: en effet, tout récemment, faisant partie d'une pompe, il avait attaché son casque à sa tête, oubliant d'y adapter l'aigrette.
ÆSKHYLOS.
Mais il a formé un grand nombre d'autres héros, parmi lesquels est le vaillant Lamakhos. Ma muse, tout imprégnée de lui, a célébré les vertus héroïques des Patroklès, des Teukros au coeur de lion, afin d'entraîner chaque citoyen à s'égaler à eux, dès qu'il entend la trompette. Mais, de par Zeus! je ne mettais point en scène des Phædras impudiques, ni des Sthénéboeas, et je ne sache point avoir jamais créé le personnage d'une femme amoureuse.
EURIPIDÈS.
Non, de par Zeus! car Aphroditè n'était rien pour toi.
ÆSKHYLOS.
Et qu'il en soit toujours ainsi! Mais qu'elle règne sans cesse attachée à toi et aux tiens! Car elle a fini par te perdre toi-même.
DIONYSOS.
De par Zeus! c'est tout à fait cela. Les crimes que tu imputais aux femmes des autres, tu en as été toi-même frappé.
EURIPIDÈS.
Eh! malheureux! Quel tort mes Sthénéboeas font-elles à l'État?
ÆSKHYLOS.
Que tu as poussé des femmes honnêtes, épouses d'honnêtes citoyens, à boire la ciguë, prises de honte en face de tes Bellérophôns.
EURIPIDÈS.
Est-ce que j'ai mis en oeuvre une fausse légende relative à Phædra?
ÆSKHYLOS.
Non, elle est réelle. Mais le poète doit jeter un voile sur le mal, ne pas le produire au jour, ni sur la scène. Ce qu'est le maître pour l'éducation de l'enfance, le poète l'est pour l'âge viril. Nous ne devons rien dire que d'absolument bien.
EURIPIDÈS.
Lors donc que tu nous parles des Lykabèttos ou des hauteurs du Parnasos, est-ce enseigner des choses bonnes, quand il fallait user d'un langage humain?
ÆSKHYLOS.
Mais, malheureux, il faut pour les grandes sentences, pour les grandes pensées, créer des expressions à la hauteur. D'ailleurs, il est naturel que les demi-dieux se servent de mots sublimes, comme ils sont habillés de vêtements plus magnifiques que les nôtres. Ce que j'avais ennobli, tu l'as ravalé, toi.
EURIPIDÈS.
De quelle manière?
ÆSKHYLOS.
D'abord, tu as revêtu les rois de haillons pour paraître dignes de compassion aux yeux des hommes.
EURIPIDÈS.
Quel mal ai-je fait en cela?
ÆSKHYLOS.
Cela fait que pas un riche ne veut être triérarkhe, mais s'enveloppe de haillons, pleure et dit qu'il est pauvre.
DIONYSOS.
Par Dèmètèr! ils ont par-dessous un khitôn de laine fine, et tel, qui ment ainsi, on le voit poindre tout à coup sur le marché aux poissons.
ÆSKHYLOS.
C'est encore toi qui as enseigné le goût du bavardage et des arguties, fait déserter les palestres, montré à serrer le derrière des jeunes diseurs de riens, appris aux matelots à tenir tête à leurs chefs. Au contraire, de mon vivant, ils ne savaient que crier: «Hé! la galette!» ou bien: «Rhyppapæ!»
DIONYSOS.
Oui, par Apollôn! Puis péter au nez des thalamistes, embrener les camarades de gamelle, détrousser les habitants des ports de relâche. Maintenant ils disputent, et ils voguent à l'aventure, soit par ici, soit par là.
ÆSKHYLOS.
De quels crimes n'est-il pas l'auteur? N'a-t-il pas mis en scène des entremetteuses, des femmes accouchant dans des temples, des soeurs incestueuses, et d'autres qui disent que vivre c'est ne pas vivre? Voilà comment notre ville est remplie de scribes et de bouffons, singes populaires, qui trompent le peuple sans cesse: si bien que personne n'est plus en état aujourd'hui de porter le flambeau, faute d'exercice.
DIONYSOS.
Personne, de par Zeus! Aussi, aux Panathènæa, j'ai failli mourir de rire, en voyant courir un lourdaud, plié en deux, blanc, gras, laissé en arrière, se donnant un mal affreux. Ceux qui étaient aux portes du Kéramique lui frappent le ventre, les côtes, les reins, les fesses; en réponse à ces claques, le battu éteint son flambeau, et s'enfuit.
LE CHOEUR.
Sérieuse est l'affaire, grand débat, lutte rudement engagée. Le jugement sera difficile à rendre; car, si l'un attaque avec vigueur, l'autre sait se retourner et résister avec prestesse. Mais ne restez pas toujours sur le même terrain. Vous avez mille moyens, et d'autres encore, de lancer vos attaques. Tous les points que vous avez à débattre, exposez-les; allez de l'avant; déployez les arguments vieux ou nouveaux, et n'hésitez point à dire quelque chose de subtil et d'ingénieux. Si vous craignez que l'ignorance des spectateurs ne saisisse pas vos finesses de langage, n'ayez pas peur. Il ne peut plus se faire qu'il en soit ainsi. Ils ont été à la guerre: chacun a son livre, où il apprend la sagesse. Ce sont, d'ailleurs, des créatures d'élite et aujourd'hui plus aiguisées que jamais. Ne redoutez donc rien, déployez tout votre talent; vous êtes devant des spectateurs éclairés.
EURIPIDÈS.
Eh bien, je m'attaquerai d'abord à tes prologues. C'est la première partie de la tragédie, c'est donc le premier point que j'examinerai dans cet habile poète. Il n'était pas clair dans l'énoncé des faits.
DIONYSOS.
Et quel est celui de ses prologues que tu critiques?
EURIPIDÈS.
Une foule. Récite-moi d'abord celui de l'_Orestéia_.
DIONYSOS.
Que tout le monde se taise. Parle, Æskhylos.
ÆSKHYLOS.
«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel, sois mon sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette contrée et j'y rentre.» As-tu là quelque mot à reprendre?
EURIPIDÈS.
Plus de douze.
ÆSKHYLOS.
Mais il n'y a en tout ici que trois vers.
EURIPIDÈS.
Chacun d'eux a au moins vingt fautes.
ÆSKHYLOS.
Ne vois-tu pas que tu dis une niaiserie?
EURIPIDÈS.
C'est le dernier de mes soucis.
DIONYSOS.
Æskhylos, je te conseille de te taire; sinon, outre ces trois iambes, tu seras responsable de plusieurs encore.
ÆSKHYLOS.
Moi, me taire devant lui?
DIONYSOS.
Si tu m'en crois.
EURIPIDÈS.
Et de fait, dès le début, il a commis une faute immense comme le ciel.
ÆSKHYLOS.
Où dis-tu que j'ai commis une faute?
EURIPIDÈS.
Répète ce que tu as dit tout d'abord.
ÆSKHYLOS.
«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel.»
EURIPIDÈS.
Orestès ne dit-il pas cela sur la tombe de son père mort?
ÆSKHYLOS.
Je ne dis pas autre chose.
EURIPIDÈS.
Veut-il dire que Hermès, quand le père d'Orestès mourait sous les coups d'une femme, par une odieuse perfidie, veillait sur le royaume paternel?
ÆSKHYLOS.
Ce n'est pas Hermès, dieu de la ruse, mais Hermès Secourable qu'il invoque sous le titre de Souverain, et il dit nettement qu'il tient ces fonctions de son père.
EURIPIDÈS.
Ta faute est encore plus grosse que je ne voulais le dire, s'il tient de son père ces fonctions souveraines.
DIONYSOS.
Ainsi son père en aurait fait un fossoyeur.
ÆSKHYLOS.
Dionysos, tu bois un vin dépourvu de bouquet.
DIONYSOS.
Passe à l'autre vers; et toi, observe les fautes.
ÆSKHYLOS.
«Sois mon sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette contrée, et j'y rentre.»
EURIPIDÈS.
C'est deux fois la même chose que nous dit l'habile Æskhylos.
DIONYSOS.
Comment deux fois?
EURIPIDÈS.
Vois bien la phrase; je vais te la dire: «Je viens dans cette contrée, et j'y rentre.»
DIONYSOS.
De par Zeus! c'est comme si quelqu'un disait à son voisin: «Prête-moi ta huche, ou, si tu veux, ton pétrin.»
ÆSKHYLOS.
Ce n'est pas cela du tout, insigne bavard, mais mon expression est excellente.
DIONYSOS.
Comment cela? Indique-moi de quelle manière tu l'entends.
ÆSKHYLOS.
Venir dans une contrée est le fait de tout homme qui en est étranger: car il y vient sans avoir éprouvé aucune infortune; mais un exilé «y vient et y rentre».
DIONYSOS.
Bien, par Apollôn! Que dis-tu, Euripidès?
EURIPIDÈS.
Je dis qu'Orestès n'est pas rentré dans sa patrie: il est venu en secret, sans l'aveu des maîtres du pays.
DIONYSOS.
Bien, par Hermès! Mais je ne te comprends pas.
EURIPIDÈS.
Passe à un autre.
DIONYSOS.
Allons, achève, Æskhylos, et vivement. Toi, aie l'oeil sur le mauvais.
ÆSKHYLOS.
«Au sommet de ce tombeau, je prie mon père de m'écouter, de m'entendre.»
EURIPIDÈS.
Cette redite des mots «écouter, entendre», est une tautologie toute pure.
ÆSKHYLOS.
Mais, malheureux, il parle à des morts, auxquels il ne nous suffit pas de dire trois fois la même chose. Et toi, comment faisais-tu tes prologues?
EURIPIDÈS.
Je vais le dire; et, si j'emploie deux fois la même expression, ou si tu vois du remplissage déborder de mon style, conspue-moi.
DIONYSOS.
Allons, dis; je n'ai rien à faire qu'à t'écouter et à constater l'allure droite du vers de tes prologues.
EURIPIDÈS.
«OEdipous était d'abord un heureux homme.»
ÆSKHYLOS.
De par Zeus! non pas; mais de sa nature destiné au malheur, puisque, avant même sa naissance, Apollôn prédit qu'il tuerait son père. Ainsi comment était-il tout d'abord un heureux homme?
EURIPIDÈS.
«Et ensuite il devint le plus malheureux des mortels.»
ÆSKHYLOS.
De par Zeus! non pas; car il ne cessa jamais de l'être. En effet, à peine est-il né qu'on l'expose, en plein hiver, dans un vase de terre, de peur que, si on l'élevait, il ne devînt le meurtrier de son père; il se rend ensuite chez Polybos, avec ses pieds enflés; puis, jeune encore, il épouse une vieille femme, et, pour comble d'étrangeté, sa propre mère; enfin, il se crève les yeux.
DIONYSOS.
Certes, il aurait été heureux, s'il avait été stratège avec Érasinidès.
EURIPIDÈS.
Tu radotes; je suis un excellent faiseur de prologues.
ÆSKHYLOS.
Assurément, de par Zeus! je n'éplucherai pas chacune de tes paroles; mais avec l'aide des dieux, d'un seul petit lékythe je mettrai à néant tes prologues.
EURIPIDÈS.
Toi, mes prologues, d'un seul petit lékythe!
ÆSKHYLOS.
D'un seul. Tu fais de façon qu'on peut adapter quoi que ce soit, «petite toison, petit lékythe, petit sac», à tes iambes: je le montrerai tout de suite.
EURIPIDÈS.
Voyons; toi, le montrer?
ÆSKHYLOS.
Je l'affirme.
DIONYSOS.
Il faut le prouver: parle.
EURIPIDÈS.
«Ægyptos, selon la tradition répandue, accompagné de ses cinquante fils, faisant voile vers Argos...»
ÆSKHYLOS.
A perdu son petit lékythe.
EURIPIDÈS.
Qu'est-ce que c'est que ce lékythe? Ne va-t-on pas le faire crier?
DIONYSOS.
Récite-lui un autre prologue, afin qu'il voie encore.
EURIPIDÈS.
«Dionysos, qui, armé de thyrses et couvert de peaux de faon, danse sur le Parnasos, à la lueur des torches...»
ÆSKHYLOS.
A perdu son petit lékythe.
DIONYSOS.
Hélas! nous voilà de nouveau frappés par le petit lékythe.
EURIPIDÈS.
Mais cela n'arrivera plus: il ne pourra pas à ce prologue ajuster son petit lékythe. «Il n'est pas d'homme heureux en tout point: l'un, issu d'une illustre origine, n'a pas de quoi vivre; l'autre, d'une basse naissance...»
ÆSKHYLOS.
A perdu son petit lékythe.
DIONYSOS.
Euripidès!
EURIPIDÈS.
Qu'y a-t-il?
DIONYSOS.
Je crois qu'il te faut carguer la voile: ce petit lékythe va souffler violemment.
EURIPIDÈS.
Par Dèmètèr! je ne m'en ferai pas de souci: à l'instant même il va être brisé.
DIONYSOS.
Allons, dis-en un autre; mais gare le petit lékythe.
EURIPIDÈS.
«Kadmos, fils d'Agènor, ayant un jour quitté la ville de Sidôn...»
ÆSKHYLOS.
A perdu son petit lékythe.
DIONYSOS.
Ah! mon pauvre ami, achète ce petit lékythe, pour qu'il ne gâte pas nos prologues.
EURIPIDÈS.
Eh quoi! moi, j'achèterais quelque chose de lui?
DIONYSOS.
Oui, si tu m'en crois.
EURIPIDÈS.
Jamais; j'ai encore à dire beaucoup de prologues, auxquels il ne se trouvera pas moyen d'adapter son petit lékythe. «Pélops, fils de Tantalos, étant venu à Pisa sur de rapides coursiers...»
ÆSKHYLOS.
A perdu son petit lékythe.
DIONYSOS.
Tu vois, il a encore ajusté son petit lékythe. Allons, mon bon, cède-le maintenant, à quelque prix que ce soit; pour une obole, tu en auras un tout à fait bel et bon.
EURIPIDÈS.
Non, non, de par Zeus! J'ai encore bien des prologues. «OEneus dans les champs...»
ÆSKHYLOS.
A perdu son petit lékythe.
EURIPIDÈS.
Laisse-moi d'abord dire le vers tout entier. «OEneus, dans les champs, ayant fait une abondante récolte et offert les prémices...»
ÆSKHYLOS.
A perdu son petit lékythe.
DIONYSOS.
Pendant le sacrifice? Et qui donc le lui a enlevé?
EURIPIDÈS.
Laisse-le, mon cher: qu'il essaie avec celui-ci. «Zeus, comme on l'a dit en toute vérité...»
DIONYSOS.
Tu es perdu; il va dire: «A perdu son petit lékythe.» Ce lékythe, en effet, est à tes prologues comme un pic qui s'attache aux yeux. Mais, au nom des dieux, passons à la partie lyrique.
EURIPIDÈS.
Ah! je puis démontrer qu'il est un mauvais compositeur de choeurs, faisant toujours des tautologies.
LE CHOEUR.
Comment l'affaire va-t-elle aller? Je suis inquiet de voir quel reproche il peut adresser à un poète qui a composé un si grand nombre de très beaux vers supérieurs à ceux d'aujourd'hui. Je m'étonne qu'il reprenne rien à ce roi des fêtes bachiques, et je crains pour lui.
EURIPIDÈS.
Oui, d'admirables chants lyriques: on le verra bientôt. Je vais réunir tous les choeurs en un seul.
DIONYSOS.
Et moi j'en compterai les fragments avec ces cailloux.
EURIPIDÈS.
«Héros de la Phthia, Akhilleus, pourquoi, à la nouvelle du carnage, hé! ne cours-tu pas soulager les travaux? Habitants des marais, nous honorons Hermès, Dieu de cette race; hé! ne cours-tu pas soulager les travaux?»
DIONYSOS.
Cela fait, Æskhylos, deux travaux pour toi.
EURIPIDÈS.
«O le plus illustre des Akhæens, fils d'Atreus, qui règnes sur un peuple nombreux, dis-moi; hé! ne cours-tu pas soulager les travaux?...»
DIONYSOS.
Æskhylos, c'est pour toi le troisième travail.
EURIPIDÈS.
«Silence, Mélissonomes, on va ouvrir le temple d'Artémis; hé! ne cours-tu pas soulager les travaux? Je puis rappeler l'heureux et favorable départ de nos guerriers; hé! ne cours-tu pas soulager les travaux?»
DIONYSOS.
Zeus Souverain, quelle infinité de travaux! Je veux aller aux bains: ces travaux m'ont donné des douleurs néphrétiques.
EURIPIDÈS.
Attends; écoute auparavant cet autre chant fixe, arrangé sur des airs de kithare.
DIONYSOS.
Allons, fais vite; mais n'ajoute pas de travaux.
EURIPIDÈS.
Comment ce couple de rois Akhæens, qui règne sur la jeunesse hellénique... Tophlattothratto phlattothrat, envoie la Sphinx redoutable, la Chienne puissante, Phlattothratto phlattothrat, armé de la lance et d'un bras vigoureux. L'oiseau guerrier, Phlattothratto phlattothrat, livre aux chiens audacieux, qui traversent les airs, Phlattothratto phlattothrat, le parti qui incline vers Aïas, Phlattothratto phlattothrat.
DIONYSOS.
Qu'est-ce que ce phlattothrat? Vient-il de Marathôn, ou bien as-tu recueilli les chansons d'un tireur d'eau?
ÆSKHYLOS.
Moi, j'ai ajouté de la beauté à ce qui était beau, pour ne point paraître faucher dans la prairie sacrée des Muses le même gazon que Phrynikhos. Lui, il emprunte au langage des courtisanes, aux skolies de Mélétos, aux airs de flûte kariens, aux thrènes, aux airs de danse. Cela sera bientôt mis en évidence. Qu'on m'apporte une lyre! Mais à quoi bon une lyre pour lui? Où est la joueuse de coquilles? Viens ici, Muse d'Euripidès; à toi revient la tâche de moduler ces vers.
DIONYSOS.
Jamais cette Muse n'a imité les Lesbiennes, jamais.
ÆSKHYLOS.
«Alcyons, qui gazouillez sur les flots intarissables de la mer, le corps parfumé de gouttes de rosée; et vous, araignées, qui, dans les coins, ti-ti-ti-ti-tissez avec vos doigts la trame d'une toile déliée, chef-d'oeuvre de la navette harmonieuse, où le dauphin se plaît à bondir, au son de la flûte, autour des proues azurées. Oracles, stades, pampre, délice de la vigne; enlacements qui soutiennent le raisin. Entoure-moi de tes bras, ô mon enfant!» Vois-tu quel rhythme?
DIONYSOS.
Je le vois.
ÆSKHYLOS.
Quoi, vraiment! Tu le vois?
DIONYSOS.
Je le vois.
ÆSKHYLOS.
Et, après cela, tu oses critiquer mes chants, toi qui, pour les tiens, prends modèle sur les douze postures de Kyrènè. Voilà tes vers lyriques; mais je veux encore examiner le procédé de tes monodies. «O noire obscurité de la Nuit, quel songe funeste m'envoies-tu du fond des ténèbres, ministre de Hadès, doué d'une âme inanimée, fils de la sombre Nuit, dont le terrible aspect fait frissonner, enveloppé d'un noir linceul, aux regards farouches, farouches, muni d'ongles allongés?
«Femmes, allumez-moi la lampe; de vos urnes puisez la rosée des fleuves; chauffez l'eau, pour que je me purifie de ce songe divin. O Dieu des mers, c'est cela même. O mes compagnes, contemplez ces prodiges. Glyka m'a enlevé mon coq et a disparu. Nymphes des montagnes, ô Mania, arrêtez-la. Et moi, infortunée, j'étais alors tout entière à mon oeuvre, ti-ti-ti-tissant de mes mains le lin qui garnissait mon fuseau, faisant un peloton, pour le porter de grand matin à l'Agora et pour le vendre. Pour lui, il s'envolait, il s'envolait dans l'air, sur les pointes rapides de ses ailes. Et à moi il ne m'a laissé que les douleurs, les douleurs, et les larmes, les larmes coulant, coulant de mes yeux. Infortunée! Allons, Krètois, fils de l'Ida, prenez vos flèches, venez à mon aide, donnez l'essor à vos pieds, investissez la maison. Toi, Diktynna, déesse virginale, belle Artémis, parcours, avec tes chiens, la demeure entière. Et toi, fille de Zeus, Hékatè, prends deux torches dans tes mains agiles, et éclaire-moi jusque chez Glyka, afin que j'y découvre son larcin.»
DIONYSOS.
Laissez là les chants.
ÆSKHYLOS.
J'en ai moi-même assez. Je veux maintenant le mettre en face de la balance, qui, seule, fera connaître la valeur de notre poésie et déterminera le poids de nos expressions.
DIONYSOS.
Approchez donc, puisque je dois apprécier le génie des deux poètes en marchand de fromage.
LE CHOEUR.
Les habiles sont inventifs; car voici une merveille singulière, neuve, pleine d'étrangeté, et quel autre l'eût imaginée? Réellement, moi, si l'on m'eût dit quelque chose de ce qui arrive, je ne l'aurais pas cru, mais j'aurais pensé que c'était une plaisanterie.
DIONYSOS.
Voyons, maintenant, mettez-vous près des balances.
ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS.
Voici.
DIONYSOS.
Que chacun de vous, en les tenant, récite un vers, et ne lâchez pas avant que j'aie crié: «Coucou!»
ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS.
Nous y sommes.
DIONYSOS.
A présent récitez un vers, la main sur la balance.
EURIPIDÈS.
«Plût aux dieux que le navire Argo n'eût jamais volé sur les flots!»
ÆSKHYLOS.
«Fleuve Sperkhios, gras pâturages des génisses.»
DIONYSOS.
Coucou! lâchez! Ce dernier vers descend bien plus bas que celui de l'autre.
EURIPIDÈS.
Quelle en est la cause?
DIONYSOS.
Parce qu'il a mis un fleuve dans le plateau et qu'il a rendu son vers humide selon le procédé des vendeurs de laine. Toi, tu as mis dans le plateau un vers ailé.
EURIPIDÈS.
Eh bien, qu'il en dise un autre et qu'il le fasse peser.
DIONYSOS.
Prenez encore la balance.
ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS.
Voici.
DIONYSOS.
Parle.
EURIPIDÈS.
«La Persuasion n'a pas d'autre temple que l'éloquence.»
ÆSKHYLOS.
«Seule parmi les divinités, la Mort est insensible aux présents.»
DIONYSOS.
Lâchez, lâchez! C'est celui-ci qui l'emporte encore sur l'autre: il a mis au plateau la Mort, le plus lourd des maux.
EURIPIDÈS.
Et moi la Persuasion; mon vers est excellent.
DIONYSOS.
Mais la Persuasion est légère et elle n'a pas de sens. Cherche un autre vers, qui emporte la balance du côté favorable pour toi, un vers vigoureux, grand.
EURIPIDÈS.
Voyons, où en ai-je un de cette espèce? Où?
DIONYSOS.
Je te le dirai: «Akhilleus a amené au jeu de dés deux et quatre.» Parlez; ceci est pour vous la dernière épreuve.
EURIPIDÈS.
«Sa main saisit une massue lourde comme le fer.»
ÆSKHYLOS.
«Char sur char, mort sur mort.»
DIONYSOS.
Tu as encore le dessous cette fois.
EURIPIDÈS.
Comment cela?
DIONYSOS.
Il a mis au plateau deux chars et deux morts: c'est un poids que ne soulèveraient pas cent Ægyptiens.
ÆSKHYLOS.