Aristophane; Traduction nouvelle, tome second

Chapter 12

Chapter 123,802 wordsPublic domain

XANTHIAS.

Cela suffit, c'est bon. Voici. Peut-être un jour auras-tu besoin de moi, si un dieu le veut.

LE CHOEUR.

Il est d'un homme sensé, prudent, et qui a beaucoup navigué, de se porter toujours vers la paroi solide du navire plutôt que de se tenir, comme une image peinte, dans la même attitude. Mais se retourner du côté le plus avantageux est le fait d'un habile homme, à la façon de Thèraménès.

DIONYSOS.

Ne serait-ce pas ridicule, si Xanthias, un esclave, s'étalant sur des tapis de Milètos, cajolait une danseuse et demandait un pot de chambre, tandis que moi, les yeux fixés sur lui, je me gratterais le ventre, et que lui, mauvais comme il est, m'assénant un coup de poing sur la mâchoire, me briserait les dents de devant?

UNE CABARETIÈRE.

Plathanè, Plathanè, viens ici; voici le gredin qui, entré l'autre jour dans notre cabaret, nous a mangé seize pains.

PLATHANÈ.

De par Zeus! c'est lui-même.

XANTHIAS.

Cela va mal pour quelqu'un.

LA CABARETIÈRE.

Et de plus vingt portions de viandes bouillies, d'une demi-obole chacune.

XANTHIAS.

Quelqu'un en portera la peine.

LA CABARETIÈRE.

Et avec cela beaucoup d'ail.

DIONYSOS.

Tu plaisantes, femme, et tu ne sais ce que tu dis.

LA CABARETIÈRE.

Tu te figurais donc, parce que tu avais des kothurnes, que je ne te reconnaîtrais pas? Mais quoi? Je n'ai encore rien dit de tant de salaison.

PLATHANÈ.

Ni moi, de par Zeus! voyez le malheur! de ce fromage jaune qu'il a avalé avec les claies d'osier.

LA CABARETIÈRE.

Et, comme je lui demandais l'argent, il me regarda de travers et se mit à mugir.

XANTHIAS.

C'est tout à fait de lui; il se conduit de même partout.

LA CABARETIÈRE.

Et il a tiré son épée d'un air furieux.

PLATHANÈ.

De par Zeus! malheureux!

LA CABARETIÈRE.

Et nous deux, saisies de crainte, nous nous élançons vers le grenier, tandis qu'il disparaît d'un bond, emportant les nattes qu'il a prises.

XANTHIAS.

C'est bien son fait; mais il fallait agir.

LA CABARETIÈRE.

Va vite, appelle Kléôn, qui me protège.

PLATHANÈ.

Et toi, appelle-moi, si tu le rencontres, Hyperbolos, pour que nous l'écrasions.

LA CABARETIÈRE.

O gueule vorace, avec quel plaisir je briserais, à coups de pierre, les mâchoires à l'aide desquelles tu as mangé mes provisions!

PLATHANÈ.

Et moi, comme je te jetterais dans le Barathron!

LA CABARETIÈRE.

Moi, je te couperais, armée d'une faux, le gosier par où tu as englouti les tripes.

PLATHANÈ.

Mais je vais trouver Kléôn, qui aujourd'hui débrouillera tes méfaits, en t'appelant en justice.

DIONYSOS.

Que je meure de malemort, si je n'aime pas Xanthias!

XANTHIAS.

Je sais, je sais ta pensée: finis, finis ce propos. Je ne voudrais plus être Hèraklès.

DIONYSOS.

Ne dis pas cela, mon petit Xanthias.

XANTHIAS.

Et comment serais-je le fils d'Alkmènè, moi tout ensemble esclave et mortel?

DIONYSOS.

Je sais que tu es fâché, et que tu as raison de l'être. Même tu me battrais que je ne t'en voudrais pas. Mais si dorénavant je te reprends ce costume, que je périsse misérablement, tranché dans la racine, moi, ma femme, mes enfants et le chassieux Arkhédèmos!

XANTHIAS.

Je reçois ton serment, et, à ces conditions, j'accepte.

LE CHOEUR.

A toi, maintenant, puisque tu as repris le costume que tu avais au début, de faire de nouveau le jeune homme, de regarder encore de travers, en souvenir du Dieu que tu représentes. Mais si l'on te prend à niaiser, si tu te laisses aller à quelque faiblesse, il te faudra, de toute nécessité, reprendre encore les paquets.

XANTHIAS.

Votre conseil n'est pas mauvais, braves gens; mais il se trouve que je viens de penser tout cela moi-même. Si les choses tournent bien, il essaiera de nouveau de me dépouiller, je le sais. Mais je n'en montrerai pas moins un courage viril, un regard pénétrant comme l'origan. Il va le falloir, car j'entends le bruit d'une porte.

ÆAKOS, _à ses esclaves_.

Garrottez vite ce voleur de chiens, afin qu'on le punisse! Dépêchez!

DIONYSOS.

Cela va mal pour quelqu'un.

XANTHIAS.

Allez aux corbeaux! N'approchez pas!

ÆAKOS.

Hé! hé! Tu veux te battre? Ditylas, Skéblyas, Pardokas, venez ici, marchez contre cet homme!

DIONYSOS.

N'est-ce pas une indignité que celui-là batte les gens, qui a l'habitude de les voler?

XANTHIAS.

Cela dépasse toutes les bornes!

DIONYSOS.

Oui, c'est une indignité, une monstruosité.

XANTHIAS.

J'en atteste Zeus, si jamais je suis venu ici, je consens à mourir, ou si je t'ai volé la valeur d'un cheveu. Et je t'en donnerai une preuve tout à fait éclatante. Mets à la question l'esclave que voici, et, si tu me trouves coupable, tue-moi sans hésiter.

ÆAKOS.

Et quel genre de question?

XANTHIAS.

N'importe laquelle: garrottage à l'échelle, pendaison, étrivières à pointes, écorchure, torture, infusion de vinaigre dans les narines, entassement de briques, tout le reste, sauf le fouet avec des poireaux et de l'ail nouveau.

ÆAKOS.

Bien dit; et si j'estropie ton esclave en le frappant, on te comptera de l'argent.

XANTHIAS.

A moi, pas du tout: mets-le à la question, emmène-le.

ÆAKOS.

Ici même, pour qu'il parle sous tes yeux. Toi, dépose ton paquet tout de suite; et, quoi que tu dises, pas un mensonge.

DIONYSOS.

Je dis qu'on ne doit pas me mettre à la question, moi, un Immortel: autrement, ne t'en prends qu'à toi-même.

ÆAKOS.

Que dis-tu?

DIONYSOS.

Je dis que je suis un Immortel, Dionysos, fils de Zeus, et que voici l'esclave.

ÆAKOS.

Tu l'entends?

XANTHIAS.

Oui, j'entends. Et c'est pour cela qu'il faut fouetter beaucoup plus fort. Étant dieu, il ne le sentira pas.

DIONYSOS.

Quoi donc? Puisque tu prétends être dieu, pourquoi ne reçois-tu pas les mêmes coups que moi?

XANTHIAS.

C'est juste. Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier ou se montrer sensible aux coups, conclus que celui-là n'est pas dieu.

ÆAKOS.

Non, on ne saurait nier que tu ne sois un brave. Tu vas au-devant de ce qui est juste. Allons, déshabillez-vous!

XANTHIAS.

Comment donc nous appliqueras-tu la question d'une façon équitable?

ÆAKOS.

Aisément: coup par coup à chacun.

XANTHIAS.

Bien dit. Tiens, regarde si tu me vois remuer.

ÆAKOS.

Voilà, je t'ai frappé.

XANTHIAS.

Non, de par Zeus!

ÆAKOS.

En effet, je ne le croirais pas. Mais je vais à celui-ci, et je frappe.

DIONYSOS.

Quand donc?

ÆAKOS.

Mais j'ai frappé.

DIONYSOS.

Comment se fait-il que je n'aie pas éternué!

ÆAKOS.

Je ne sais. Je vais recommencer sur l'autre.

XANTHIAS.

Finis-en. Iattatai!

ÆAKOS.

Que signifie ce «Iattatai»? As-tu souffert?

XANTHIAS.

Non, de par Zeus! Je pensais au temps où les Hèrakléia se célèbrent à Dioméia.

ÆAKOS.

Homme pieux! Passons maintenant à l'autre.

DIONYSOS.

Iou! Iou!

ÆAKOS.

Qu'est-ce donc?

DIONYSOS.

J'aperçois des cavaliers.

ÆAKOS.

Pourquoi pleures-tu?

DIONYSOS.

Je sens l'odeur de l'oignon.

ÆAKOS.

Dis si tu as souci de quelque chose.

DIONYSOS.

Je n'ai souci de rien.

ÆAKOS.

Il faut revenir à celui-ci.

XANTHIAS.

Holà!

ÆAKOS.

Qu'est-ce donc?

XANTHIAS.

Ote-moi cette épine.

ÆAKOS.

Que signifie cela? Il faut retourner à l'autre.

DIONYSOS.

Apollôn, Dieu souverain de Dèlos ou de Pytho!

XANTHIAS.

Il a souffert: n'as-tu pas entendu?

DIONYSOS.

Moi? Pas du tout: je me rappelais un iambe de Hipponax.

XANTHIAS.

Tu ne fais rien comme cela: secoue les intestins!

ÆAKOS.

Allons, de par Zeus! présente le ventre.

DIONYSOS.

Poséidôn!...

XANTHIAS.

On a souffert.

DIONYSOS.

Qui règne sur les caps de la mer Ægée, ou sur les flots d'azur, au fond des abîmes.

ÆAKOS.

Par Dèmètèr! je ne puis pas savoir lequel de vous deux est dieu. Mais entrez. Le maître et Perséphonè, dieux tous les deux, en jugeront.

DIONYSOS.

Bien dit. Mais j'aurais voulu que tu t'en fusses avisé avant de m'appliquer des coups.

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Muse, assiste à nos choeurs sacrés, et viens prendre plaisir à mes chants, en voyant cette foule nombreuse d'hommes assis, dont les dix mille intelligences sont plus ambitieuses que celle de Kléophôn, de qui les lèvres bavardes émettent un son strident, comme l'hirondelle de Thrakè, assise sur un arbre barbare. Il croasse le chant lamentable du rossignol, jusqu'à ce qu'il périsse, eût-il les suffrages égaux.

Il est juste que le Choeur sacré conseille et enseigne ce qui est utile à l'État. Et d'abord il nous semble bon que les citoyens soient égaux et exempts de crainte. Si quelqu'un a commis la faute d'être dupe des artifices de Phrynikhos, je dis qu'il faut que ces délinquants d'alors puissent exposer leur cause et se disculper de leurs méfaits passés. J'ajoute que personne d'indigne ne doit faire partie de la cité. Car il est honteux que ceux qui se sont trouvés à une seule bataille navale soient tout de suite des Platæens, et d'esclaves deviennent maîtres. Ce n'est pas que je dise que la mesure n'a pas été bonne; je l'approuve: c'est le seul acte de bon sens que vous ayez fait. Mais il convient aussi que ceux qui ont pris part avec vous, ainsi que leurs pères, à de nombreux combats sur mer, et vos alliés par la race, obtiennent le pardon, réclamé par eux, d'une faute unique. Relâchez-vous de votre colère, hommes d'une nature très sage; faisons de bon gré nos parents et nos concitoyens honorés tous les hommes qui ont pris part à nos combats sur mer. Si nous sommes si arrogants et si renchéris sur ce point, au moment où la ville est à la merci des flots, dans l'avenir nous ne semblerons pas avoir gardé notre bon sens.

Si j'ai l'esprit assez juste pour voir la vie et le caractère de ceux qui auront bientôt à gémir, c'est le tour de ce singe, qui trouble maintenant la ville, du petit Kligénès, le pire de tous les baigneurs, qui emploient un mélange de sable, de cendre, de pseudonitre et de craie de Kimolos: il n'attendra pas longtemps. Voyant cela, il n'a rien de pacifique; car de peur d'être dépouillé, quand il est ivre, il ne marche jamais sans bâton.

Souvent la ville nous a paru en user à l'égard des citoyens beaux et bons, comme pour la vieille monnaie et la nouvelle. Les premières ne sont pas falsifiées: ce sont les plus belles de toutes les monnaies, à ce qu'il semble, les seules frappées au bon coin et d'un son légal; et cependant, nulle part, ni chez les Hellènes, ni chez les Barbares, nous n'en faisons usage, préférant ces méchantes pièces de bronze, frappées hier ou avant-hier au plus mauvais coin. Il en est de même pour ceux des citoyens que nous savons bien nés, modérés, hommes justes, beaux et bons, nourris dans les palestres, dans les choeurs, dans la musique, nous les couvrons de boue, tandis que les hommes faits de bronze, étrangers, aux cheveux roux, méchants issus de méchants, nous en usons pour tout: derniers venus dont jadis la ville n'eût pas facilement voulu pour victimes expiatoires. Du moins aujourd'hui, insensés, changez de conduite, usez de nouveau de ceux qui sont utiles: si vous réussissez, on vous donnera raison; et, si vous tombez, ce sera d'une branche respectable; si vous avez quelque chose à souffrir, vous paraîtrez aux sages avoir honorablement souffert.

ÆAKOS.

Par Zeus Sauveur! c'est un brave homme que ton maître.

XANTHIAS.

Comment ne serait-ce pas un brave homme, lui qui ne sait que boire et faire l'amour?

ÆAKOS.

Pourquoi ne t'a-t-il pas battu, lorsqu'il t'a pris en flagrant délit de dire, toi esclave, que tu étais le maître?

XANTHIAS.

Il aurait eu à en gémir.

ÆAKOS.

Tu t'es montré bon esclave en faisant ce que je me plais à faire moi-même.

XANTHIAS.

Tu te plais à cela? Comment, je t'en prie?

ÆAKOS.

Il me semble que je suis épopte, quand je maudis mon maître en cachette.

XANTHIAS.

Et lorsque, en grognant, roué de coups, tu t'en vas vers la porte?

ÆAKOS.

Je suis également ravi.

XANTHIAS.

Et quand tu te mêles de mille affaires?

ÆAKOS.

De par Zeus! je ne sache rien au-dessus.

XANTHIAS.

O Zeus, Dieu de la fraternité! Et lorsque tu écoutes ce que disent les maîtres.

ÆAKOS.

C'est plus que du délire.

XANTHIAS.

Et quand tu le racontes à ceux qui sont à la porte?

ÆAKOS.

Moi? De par Zeus! quand je le fais, je suis au comble de la jouissance.

XANTHIAS.

Par Phoebos Apollôn, donne-moi la main, faisons un échange de baisers, et dis-moi, au nom de Zeus, mon compagnon de fouettade, dis-moi quel est ce tapage de là dedans, ces cris, cette dispute.

ÆAKOS.

C'est entre Æskhylos et Euripidès.

XANTHIAS.

Ah!

ÆAKOS.

C'est une affaire, une grosse affaire en mouvement; grande émotion chez les morts; débat grave tout à fait.

XANTHIAS.

A propos de quoi?

ÆAKOS.

Il y a ici une loi, qui porte que, dans les arts grands et ingénieux, tout homme supérieur à ses confrères sera nourri au Prytanéion et siégera auprès de Ploutôn...

XANTHIAS.

Je comprends.

ÆAKOS.

Jusqu'au moment où il arrivera un autre artiste plus habile que lui; alors il faut qu'il lui cède la place.

XANTHIAS.

Or, en quoi cela trouble-t-il Æskhylos?

ÆAKOS.

Il occupait le trône tragique, comme étant le premier dans son art.

XANTHIAS.

Et qui est-ce qui l'occupe maintenant?

ÆAKOS.

Lorsque Euripidès descendit ici, il fit un étalage devant les voleurs d'habits, les coupeurs de bourse, les parricides, les perceurs de murs, qui foisonnent chez Hadès, et ces gens-là, entendant ses pour et contre, ses tours de souplesse, ses artifices, en raffolèrent, et le jugèrent le plus habile: lui, dans sa présomption, s'empara du trône où siégeait Æskhylos.

XANTHIAS.

Et on ne l'a pas lapidé!

ÆAKOS.

Non, de par Zeus! La foule criait qu'il fallait un jugement pour décider lequel des deux est le plus habile dans son art.

XANTHIAS.

Les gredins!

ÆAKOS.

De par Zeus! leurs cris allaient jusqu'au ciel.

XANTHIAS.

A côté d'Æskhylos, n'y en a-t-il pas d'autres qui soient ses partisans?

ÆAKOS.

Les gens de bien sont rares, comme ici _(montrant les spectateurs)_.

XANTHIAS.

Et qu'est-ce que Ploutôn compte faire?

ÆAKOS.

Ouvrir tout de suite un débat, un jugement, une épreuve de leur talent.

XANTHIAS.

Et comment Sophoklès n'a-t-il pas aussi réclamé le trône?

ÆAKOS.

Loin de là, de par Zeus! Quand il est descendu ici, il a embrassé Æskhylos, lui a tendu la main, et lui a laissé le trône; mais maintenant, a dit Klidèmidès, il va lui servir d'éphèdre: si Æskhylos est vainqueur, il lui cède la place; sinon, il dit qu'il disputera à Euripidès la supériorité dans leur art.

XANTHIAS.

La chose va-t-elle se faire?

ÆAKOS.

De par Zeus! avant peu. Ici même, la grande lutte va s'agiter, et le talent dramatique sera pesé dans une balance.

XANTHIAS.

Eh quoi? Ils vont peser la tragédie?

ÆAKOS.

Oui, ils apporteront des règles, des toises à vers, des moules compacts...

XANTHIAS.

Ils vont mouler de la brique?

ÆAKOS.

Des diamètres, des équerres. Euripidès dit qu'il soupèsera les tragédies vers par vers.

XANTHIAS.

Je pense qu'Æskhylos doit avoir de la peine à supporter cela.

ÆAKOS.

Il a des regards de taureau, il baisse la tête.

XANTHIAS.

Mais qui jugera l'affaire?

ÆAKOS.

Ce n'était pas chose facile; car il y avait disette de gens sensés. Les Athéniens n'agréaient pas à Æskhylos.

XANTHIAS.

Peut-être y voyait-il beaucoup de perceurs de murs.

ÆAKOS.

Et d'ailleurs il regardait comme une plaisanterie de connaître du génie des poètes. Ils ont fini par s'en remettre à ton maître, expert en fait d'art. Mais entrons: quand les maîtres s'intéressent à une chose, pour nous gare les coups!

LE CHOEUR.

Certes, le poète au courroux frémissant sentira en lui de la colère, quand il verra son rival bavard aiguiser ses dents; alors, pris d'une folie terrible, il fera rouler ses yeux. Ce sera une lutte panachée de paroles à crins de cheval, de subtilités glissant sur l'épieu, de copeaux mis en mouvement par un poète rivalisant avec les mots bondissants d'un génie créateur. Celui-ci, hérissant la crinière hirsute de son cou chevelu, fronçant un sourcil redoutable, va venir rugissant, arrachant les mots comme des planches clouées, avec le souffle d'un géant. L'autre, artisan de paroles, langue experte, bien affilée, déliée, rongeant le frein de l'envie, épiloguera sur des mots disséqués, travail d'un robuste poumon.

EURIPIDÈS, _à Dionysos_.

Je ne quitterai pas le trône; cesse de me le conseiller; je prétends être supérieur à celui-ci dans notre art.

DIONYSOS.

Æskhylos, pourquoi gardes-tu le silence? Tu entends ce qu'il dit.

EURIPIDÈS.

Il va d'abord prendre un ton solennel, comme il le fait d'ordinaire dans ses tragédies, où se déploie son charlatanisme.

DIONYSOS.

Homme important, pas de paroles si arrogantes!

EURIPIDÈS.

Je le connais, et j'ai, depuis longtemps, percé à jour ce créateur d'hommes farouches, ce poète au langage hautain, à la bouche sans frein, sans règle, sans mesure, emportée, pleine d'entassements emphatiques.

ÆSKHYLOS.

Vraiment, c'est toi, le fils d'une déité agreste, qui me parles ainsi, toi, un débitant de collections de sottises, un faiseur de mendiants, un rapetasseur de haillons; mais il t'en cuira de tenir ces propos.

DIONYSOS.

Finis, Æskhylos; que la colère ne t'échauffe pas la bile.

ÆSKHYLOS.

Non, certes, pas avant que j'aie montré clairement si ce faiseur de boiteux a sujet de faire le fier.

DIONYSOS.

Une brebis, une brebis noire! Esclaves, amenez-la; un orage menace d'éclater.

ÆSKHYLOS.

O assembleur de monodies krètiques, introducteur dans l'art d'hyménées incestueux!

DIONYSOS.

Modère-toi, vénérable Æskhylos; et toi, pour éviter la grêle, misérable Euripidès, dérobe-toi vite, si tu es sage, de peur que, dans sa colère, il ne te lance à la tête quelque grand mot qui en fasse jaillir «Tèléphos»! Toi, Æskhylos, apaise ton courroux; mais, en critiquant, critique avec modération. Il ne convient pas que des poètes s'injurient comme des boulangères; et toi, tu cries tout de suite comme de l'yeuse enflammée.

EURIPIDÈS.

Moi, je suis tout prêt, sans broncher, à mordre ou à être mordu le premier, si bon lui semble, sur les vers, sur les morceaux lyriques, sur le nerf de la tragédie, et, j'en atteste Zeus! sur Pèleus, sur Æolos, sur Méléagros, et même sur Tèléphos.

DIONYSOS.

Et toi, que résous-tu de faire? Parle, Æskhylos.

ÆSKHYLOS.

Moi, j'aurais désiré ne pas combattre ici; car la partie n'est pas égale.

DIONYSOS.

Pourquoi?

ÆSKHYLOS.

C'est que ma poésie n'est pas morte avec moi, tandis que la sienne est morte avec lui, si bien qu'il aura matière à parole. Toutefois, puisque c'est ton désir, il faut agir ainsi.

DIONYSOS.

Voyons, maintenant, qu'on apporte ici l'encens et le feu pour prier le ciel, avant leur lutte ingénieuse, de me faire juger ce débat en habile connaisseur. Et vous, chantez un hymne aux Muses.

LE CHOEUR.

O neuf Vierges, filles de Zeus, chastes Muses, vous qui voyez les âmes subtiles et ingénieuses des forgeurs de pensées, lorsqu'ils entrent en dispute, armés de leurs artifices les plus déliés, venez contempler la puissance de deux bouches très éloquentes, fournissez-leur des paroles et le prisme des vers. C'est aujourd'hui le grand combat du génie: la lutte est près de s'engager.

DIONYSOS.

Faites tous deux quelque prière, avant de dire vos vers.

ÆSKHYLOS.

Dèmètèr, qui as nourri mon esprit, puissé-je me montrer digne de tes Mystères!

DIONYSOS.

Toi aussi, prends et brûle de l'encens.

EURIPIDÈS.

C'est juste; car j'ai aussi d'autres dieux que j'invoque.

DIONYSOS.

Des dieux à toi, de fabrique nouvelle?

EURIPIDÈS.

Assurément.

DIONYSOS.

Eh bien! adresse-toi à ces dieux particuliers.

EURIPIDÈS.

Æther, qui me sers de nourriture, volubilité de la langue, finesse de l'esprit, subtilité de l'odorat, donnez la force persuasive aux réfutations que je vais prononcer.

LE CHOEUR.

Certes, nous brûlons d'entendre les paroles rhythmées de ces deux hommes habiles et leurs ingénieux procédés. Leur langue est acérée; ni l'un ni l'autre n'a le coeur dépourvu d'audace; leur âme est intrépide. Il faut donc s'attendre à ce que l'un ne dise rien que d'élégant et de limé, et que l'autre, s'armant de paroles tout d'une pièce, fonde sur son adversaire et mette en déroute les nombreux artifices de ses vers.

DIONYSOS.

Mais il faut se hâter de prendre la parole. Seulement n'usez que de termes polis, sans figures, et sans rien de ce qu'un autre pourrait dire.

EURIPIDÈS.

De moi-même et de mes titres poétiques je ne parlerai qu'en dernier lieu, mais je veux d'abord le convaincre d'être un hâbleur, un charlatan, qui trompe les spectateurs grossiers, formés à l'école de Phrynikhos. Et d'abord, par exemple, il faisait asseoir un personnage voilé, Akhilleus ou Niobè, dont il ne montrait pas le visage, vrais figurants de tragédie, ne soufflant pas un mot.

DIONYSOS.

De par Zeus! c'est tout à fait cela.

EURIPIDÈS.

Le choeur, cependant, débitait des tirades de chants, jusqu'à quatre de suite, et sans discontinuer; mais eux se taisaient toujours.

DIONYSOS.

Moi, j'aimais ce silence; il ne me déplaisait pas moins que le bavardage d'aujourd'hui.

EURIPIDÈS.

C'est que tu étais un imbécile, sache-le bien!

DIONYSOS.

Je le crois aussi. Mais pourquoi le drôle agissait-il ainsi?

EURIPIDÈS.

Par charlatanisme, pour que le spectateur demeurât dans l'attente du moment où Niobè parlerait; en attendant, le drame allait son train.

DIONYSOS.

Le vaurien! Que de fois j'ai été dupé par lui! mais pourquoi ces regards furieux, cette impatience?

EURIPIDÈS.

C'est parce que je le confonds. Puis, après ces radotages, lorsque le drame était arrivé à la moitié, il lançait une douzaine de termes beuglants, ayant sourcils et aigrettes, affreux, épouvantables, inconnus aux spectateurs.

ÆSKHYLOS.

Malheur à moi!

DIONYSOS.

Silence!

EURIPIDÈS.

Il ne disait rien d'intelligible: pas un mot.

DIONYSOS.

Ne grince pas des dents.

EURIPIDÈS.

Ce n'étaient que Skamandros, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés sur l'airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à saisir.

DIONYSOS.

De par les dieux! il m'est arrivé, à moi, de veiller une grande partie de la nuit, cherchant son hippalektryôn jaune, quel oiseau c'était!

ÆSKHYLOS.

Ignorant, c'était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux.

DIONYSOS.

Moi, je croyais que c'était le fils de Philoxénos, Éryxis.

EURIPIDÈS.

Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies?

ÆSKHYLOS.

Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait.

EURIPIDÈS.

Chez moi, j'en atteste Zeus! jamais comme chez toi de hippalektryôns, ni de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. J'avais reçu de tes mains la tragédie, gonflée de termes ampoulés et de propos pesants; je l'ai tout d'abord allégée, et j'ai diminué ce poids, à l'aide de petits vers, de digressions, de poirées blanches, étendues de suc de sornettes extrait des livres anciens; ensuite je l'ai nourrie de monodies, dosées de kèphisophôn; puis je ne radotais pas au hasard, et je ne brouillais pas tout à l'aventure; mais le premier qui sortait exposait tout de suite l'origine du drame.

DIONYSOS.

Cela valait mieux, de par Zeus! que de rappeler la tienne.

EURIPIDÈS.

Alors, dès les premiers vers, nul ne restait inactif; mais tout le monde parlait dans ma pièce, femme, esclave ou maître, jeune fille ou vieille.

ÆSKHYLOS.

Ne méritais-tu pas la mort pour cette audace?

EURIPIDÈS.

Non, par Apollôn! Je faisais une oeuvre démocratique.

DIONYSOS.

Laissons cela de côté, mon cher; car la discussion sur ce point ne serait pas pour toi une très belle affaire.

EURIPIDÈS.

De plus j'ai appris à ces gens-ci à parler.

ÆSKHYLOS.

J'en conviens, mais avant de le leur apprendre, que n'as-tu craqué par le milieu!

EURIPIDÈS.

Et puis la mise en oeuvre des règles subtiles, les coins et recoins des mots, réfléchir, voir, comprendre, ruser, aimer, intriguer, soupçonner le mal, songer à tout.

ÆSKHYLOS.

J'en conviens.

EURIPIDÈS.