Aristophane; Traduction nouvelle, tome second
Chapter 11
Oh! je ne suis pas capable d'étouffer mon rire, quand je vois cette peau de lion par-dessus une robe jaune. Quelle idée! Un kothurne, une massue! Quel amalgame! En quel pays as-tu voyagé?
DIONYSOS.
J'ai monté Klisthénès.
HÈRAKLÈS.
Et tu as combattu sur mer?
DIONYSOS.
Et nous avons coulé bas douze ou treize vaisseaux ennemis.
HÈRAKLÈS.
Vous?
DIONYSOS.
Oui, par Apollôn!
XANTHIAS.
Et ensuite je m'éveillai.
DIONYSOS.
J'étais sur le vaisseau à lire l'_Andromédè_, quand un désir soudain vient frapper mon coeur, tout ce qu'il a de plus violent.
HÈRAKLÈS.
Un désir? De quelle espèce?
DIONYSOS.
Petit comme Molôn.
HÈRAKLÈS.
D'une femme?
DIONYSOS.
Non.
HÈRAKLÈS.
D'un garçon?
DIONYSOS.
Nullement.
HÈRAKLÈS.
D'un homme?
DIONYSOS.
Taratata!
HÈRAKLÈS.
Tu étais avec Klisthénès!
DIONYSOS.
Ne me raille pas, frère. Je ne suis pas du tout à mon aise et ce violent désir me met au supplice.
HÈRAKLÈS.
Mais lequel, frère chéri?
DIONYSOS.
Je ne puis le dire. Toutefois je te l'expliquerai par allusion. As-tu quelquefois eu une envie soudaine de purée?
HÈRAKLÈS.
De la purée? Babæax! Dix mille fois dans ma vie.
DIONYSOS.
Mon explication est-elle claire ou en faut-il une autre?
HÈRAKLÈS.
Inutile pour la purée: je comprends parfaitement.
DIONYSOS.
Hé bien, c'est le désir qui me consume pour Euripidès.
HÈRAKLÈS.
Quoi! pour un homme mort?
DIONYSOS.
Et pas un mortel ne me détournerait d'aller le trouver.
HÈRAKLÈS.
Chez Hadès, en bas?
DIONYSOS.
Oui, de par Zeus! et plus bas encore.
HÈRAKLÈS.
Que veux-tu?
DIONYSOS.
J'ai besoin d'un bon poète. Il n'y en a plus: ceux qui vivent sont mauvais.
HÈRAKLÈS.
Quoi donc? Iophôn ne vit-il plus?
DIONYSOS.
Il ne reste que lui de bon, si toutefois il l'est; car je ne sais pas au juste ce qu'il en est réellement.
HÈRAKLÈS.
Et Sophoklès, supérieur à Euripidès, ne peux-tu pas le faire remonter, s'il faut que tu retires quelqu'un d'ici?
DIONYSOS.
Non, pas avant d'avoir pris Iophôn à part et de m'être assuré de ce qu'il fait sans Sophoklès. D'ailleurs, Euripidès, en fin matois, fera tous ses efforts pour s'échapper et revenir avec moi, tandis que l'autre, bonhomme ici, est bonhomme là-bas.
HÈRAKLÈS.
Agathôn, où est-il?
DIONYSOS.
Il m'a quitté; il est parti: bon poète et regretté de ses amis.
HÈRAKLÈS.
Où est-il, l'infortuné?
DIONYSOS.
Au banquet des Bienheureux.
HÈRAKLÈS.
Et Xénoklès?
DIONYSOS.
Qu'il crève, de par Zeus!
HÈRAKLÈS.
Et Pythangélos!
XANTHIAS.
Et de moi pas un mot; et mon épaule est brisée épouvantablement!
HÈRAKLÈS.
N'y a-t-il donc pas ici d'autres jouvenceaux, faiseurs de tragédies, plus que par dix mille, et plus bavards qu'Euripidès de plus de la longueur d'un stade?
DIONYSOS.
Ce sont de frêles rejetons, babillards, orchestres d'hirondelles, gâte-métier, promptement épuisés, dès qu'ils ont obtenu un choeur et pissé contre la Muse tragique. Mais un poète de génie, tu n'en trouveras pas un, en cherchant bien, qui produise de généreux accents.
HÈRAKLÈS.
Que veut dire ce génie?
DIONYSOS.
Le poète de génie est celui qui fait entendre des expressions hardies, telles que «l'Æther, palais de Zeus», «le pied du Temps», «un coeur qui ne veut pas jurer par un serment sacré», «une langue qui jure sans la participation du coeur».
HÈRAKLÈS.
Cela te plaît?
DIONYSOS.
Peu s'en faut que je n'en raffole.
HÈRAKLÈS.
Ce sont de pures sottises, tu le sens toi-même.
DIONYSOS.
«N'habite pas mon esprit, tu as une maison.»
HÈRAKLÈS.
En vérité je trouve cela tout à fait détestable.
DIONYSOS.
Enseigne-moi l'art des bons repas.
XANTHIAS.
Et de moi pas un mot!
DIONYSOS.
Quant au motif pour lequel, sous cet accoutrement imité du tien, j'ai entrepris ce voyage, c'est pour apprendre de toi, au besoin, les hôtes dont tu as fait usage, quand tu es descendu chez Kerbéros; dis-moi les ports, les boulangeries, les maisons de débauche, les stations, les auberges, les fontaines, les routes, les villes, les restaurants, les cabarets où il y a le moins de punaises.
XANTHIAS.
Et de moi pas un mot!
HÈRAKLÈS.
Malheureux! tu oseras faire ce voyage?
DIONYSOS.
Ne me dis rien là contre, mais indique la route la plus prompte pour descendre chez Hadès, en bas. Qu'elle ne soit ni trop chaude, ni trop froide.
HÈRAKLÈS.
Voyons, laquelle t'indiquerai-je d'abord? Laquelle? Il y en a une: qui serait de prendre une corde et un escabeau, et de te pendre.
DIONYSOS.
Assez! c'est une route étouffante, que tu me proposes...
HÈRAKLÈS.
Il y a encore un chemin raccourci et bien battu: celui du mortier.
DIONYSOS.
Tu veux dire la ciguë?
HÈRAKLÈS.
Oui.
DIONYSOS.
Il est froid, glacial, et il engourdit tout de suite les deux jambes.
HÈRAKLÈS.
Veux-tu que je t'en indique un en pente et rapide?
DIONYSOS.
Oui, de par Zeus! d'autant que je ne suis pas marcheur.
HÈRAKLÈS.
Rends-toi de ce pas au Kéramique.
DIONYSOS.
Et puis?
HÈRAKLÈS.
Monte au haut de la tour.
DIONYSOS.
Qu'y faire?
HÈRAKLÈS.
Aie de là les yeux sur la torche allumée, et puis, lorsque les spectateurs crieront: «Lancez!...» lance-toi toi-même.
DIONYSOS.
Où?
HÈRAKLÈS.
En bas!
DIONYSOS.
Mais je me briserais les deux membranes du cerveau: je ne veux pas prendre cette route.
HÈRAKLÈS.
Laquelle, alors?
DIONYSOS.
Celle que tu as jadis suivie.
HÈRAKLÈS.
Mais le trajet est long. Tu arriveras d'abord à un marais immense et très profond.
DIONYSOS.
Comment le traverserai-je?
HÈRAKLÈS.
Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque moyennant un péage de deux oboles.
DIONYSOS.
Oh! quel pouvoir ont partout les deux oboles! Comment sont-elles descendues là?
HÈRAKLÈS.
C'est Thèseus qui les a portées. Après cela tu verras des milliers de serpents et des monstres effroyables.
DIONYSOS.
N'essaie pas de me frapper de terreur: tu ne me feras pas changer de résolution.
HÈRAKLÈS.
Puis un bourbier épais et des excréments éternels, où plonge quiconque a jadis fait injustice à son hôte, privé de son salaire l'enfant dont il abusa, outragé sa mère, brisé la mâchoire à son père, fait un faux serment, ou transcrit des vers de Morsimos.
DIONYSOS.
Au nom des dieux, on devrait y ajouter quiconque a appris la pyrrhique de Kinésias.
HÈRAKLÈS.
Plus loin, tu seras enveloppé par le son des flûtes; tu verras une brillante lumière, comme ici; des buissons, des myrtes, d'heureux thiases d'hommes et de femmes, avec de bruyants applaudissements.
DIONYSOS.
Et qui sont ceux-là?
HÈRAKLÈS.
Les initiés.
XANTHIAS.
Et moi, de par Zeus! je suis l'âne qui porte les mystères. Non, je ne supporterai pas cela pendant plus longtemps.
HÈRAKLÈS.
Ils te diront tout au long ce qu'il te faudra, car ils demeurent tout auprès de la route voisine des portes de Ploutôn. Mille prospérités, frère.
DIONYSOS.
Et à toi, de par Zeus! bonne santé. Toi, esclave, reprends ton bagage.
XANTHIAS.
Avant de l'avoir déposé?
DIONYSOS.
Et au plus vite!
XANTHIAS.
Non, vraiment, je t'en conjure, loue plutôt un des morts qu'on transporte, et qui se rend ici.
DIONYSOS.
Et si je n'en trouve pas?
XANTHIAS.
Alors emmène-moi.
DIONYSOS.
Bien dit. Or, voilà justement un mort qu'on emporte. Hé! le mort! c'est à toi que je parle, à toi, le mort! Dis, l'homme, veux-tu porter un petit paquet chez Hadès?
LE MORT.
Comment est-il?
DIONYSOS.
Le voici.
LE MORT.
Tu paieras deux drakhmes de commission.
DIONYSOS.
De par Zeus! pas tant que cela.
LE MORT.
Continuez votre route, vous autres.
DIONYSOS.
Attends un peu, l'ami, que je m'arrange avec toi.
LE MORT.
Si tu n'allonges pas deux drakhmes, pas un mot.
DIONYSOS.
Voici neuf oboles.
LE MORT.
J'aimerais mieux revivre là-haut.
XANTHIAS.
Fait-il le fier, ce coquin-là! Ne lui en cuira-t-il pas? J'irai moi-même.
DIONYSOS.
Tu es un bon et brave garçon. Courons à la barque!
KHARÔN.
Oh! op! aborde!
XANTHIAS.
Qu'est-ce que cela?
DIONYSOS.
Cela? De par Zeus! c'est le marais qu'on nous a dit, et je vois la barque.
XANTHIAS.
Par Poséidôn! et celui-ci, c'est Kharôn lui-même.
DIONYSOS.
Salut, Kharôn! Salut, Kharôn! Salut, Kharôn!
KHARÔN.
Qui vient ici, du séjour des maux et des tribulations, dans l'asile du Lèthè, ou vers la toison de l'âme, ou chez les Kerbériens, ou chez les corbeaux, ou vers le Ténaros?
DIONYSOS.
Moi.
KHARÔN.
Embarque vite!
DIONYSOS.
Où te proposes-tu d'aborder? Est-ce réellement chez les corbeaux?
KHARÔN.
Oui, de par Zeus! pour t'obliger. Embarque.
DIONYSOS.
Esclave, ici!
KHARÔN.
Je ne passe pas d'esclave, à moins qu'il n'ait combattu sur mer pour sa peau.
XANTHIAS.
De par Zeus! impossible: j'avais mal aux yeux.
KHARÔN.
Eh bien, tu feras, en courant, le tour du marais.
XANTHIAS.
Où m'arrêterai-je?
KHARÔN.
Auprès de la pierre d'Avænos, près des hôtelleries.
DIONYSOS.
Comprends-tu?
XANTHIAS.
Je comprends bien. Malheureux que je suis! Quelle rencontre ai-je faite en sortant?
KHARÔN.
Assieds-toi à la rame.--S'il y en a encore à embarquer, qu'on se hâte!--Eh bien, que fais-tu là?
DIONYSOS.
Ce que je fais? Pas autre chose que d'être assis à la rame, comme tu m'en as donné l'ordre, toi.
KHARÔN.
Assieds-toi donc ici, gros ventru.
DIONYSOS.
Voici.
KHARÔN.
Avance les bras, étends-les.
DIONYSOS.
Voici.
KHARÔN.
Pas de plaisanterie! Rame ferme et du coeur à l'ouvrage!
DIONYSOS.
Mais comment pourrai-je, n'étant ni exercé, ni marin, ni Salaminien, me mettre à ramer?
KHARÔN.
Très simplement: tu entendras, en effet, de très beaux chants, une fois que tu t'y seras mis!
DIONYSOS.
Lesquels?
KHARÔN.
Des grenouilles à la voix de cygne: c'est ravissant.
DIONYSOS.
Commande, alors?
KHARÔN.
Oh! op, op! Oh! op, op!
LES GRENOUILLES.
Brekekekex coax coax, brekekekex coax coax! Filles marécageuses des eaux, unissons les accents de nos hymnes aux sons de la flûte, le chant harmonieux coax coax, que nous entonnons dans le marais, en l'honneur de Dionysos Nysèïen, fils de Zeus, lorsque la foule enivrée, le jour de la fête des Marmites, se porte vers notre temple. Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Moi, je commence à avoir mal aux fesses. Oh! coax coax! Mais vous n'en avez sans doute nul souci.
LES GRENOUILLES.
Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Foin de vous avec votre coax! Vous n'avez pas autre chose que coax?
LES GRENOUILLES.
Et c'est tout naturel, faiseur d'embarras! car je suis aimée des Muses à la lyre mélodieuse, de Pan aux pieds de corne, qui se plaît aux sons du chalumeau. Je suis chérie du Dieu de la kithare, Apollôn, à cause des roseaux que je nourris dans les marais, pour être les chevalets de la lyre. Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Et moi, j'ai des ampoules, et depuis longtemps le derrière en sueur, et bientôt, à force de remuer, il va dire: «Brekekekex coax coax!» Aussi, race musicienne, cessez.
LES GRENOUILLES.
Nous allons donc crier plus fort. Si jamais, par des journées ensoleillées, nous avons sauté parmi le souchet et le phléos, joyeuses des airs nombreux qu'on chante en nageant; ou si, fuyant la pluie de Zeus, retirées au fond des eaux, nous avons mêlé nos choeurs variés au bruissement des bulles, répétons: Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Je vous l'interdis.
LES GRENOUILLES.
Nous en souffrirons cruellement.
DIONYSOS.
Et moi, plus cruellement encore, de crever en ramant.
LES GRENOUILLES.
Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
La peste soit de vous!
LES GRENOUILLES.
Peu m'importe! Tant que notre gosier y suffira, tout le long du jour nous crierons: Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Vous ne l'emporterez pas sur moi.
LES GRENOUILLES.
Ni toi sur nous.
DIONYSOS.
Ni vous sur moi, jamais. Car je chanterai toute la journée: «Brekekekex coax coax,» jusqu'à ce que je domine votre coax.
LES GRENOUILLES _et_ DIONYSOS.
Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Je devais finir par faire cesser votre coax.
KHARÔN.
Assez, assez! Un dernier coup de rame. Débarque, et paie ton passage.
DIONYSOS.
Prends ces deux oboles.--Xanthias! Où est Xanthias? Hé! Xanthias!
XANTHIAS.
Iau!
DIONYSOS.
Viens ici.
XANTHIAS.
Salut, maître.
DIONYSOS.
Qu'y a-t-il par là-bas?
XANTHIAS.
Ténèbres et fange.
DIONYSOS.
As-tu vu quelque part les parricides et les parjures, dont il nous parlait?
XANTHIAS.
Et toi?
DIONYSOS.
Par Poséidôn! j'en vois à présent. Allons, que ferons-nous?
XANTHIAS.
Le meilleur est d'aller plus loin; car c'est ici le lieu, disait-il, où sont les monstres horribles.
DIONYSOS.
Comme il gémira! Il faisait le fendant, pour m'effrayer, me sachant brave. Pure jalousie. Je ne connais rien de plus hâbleur que Hèraklès. Oui, je souhaiterais quelque rencontre, quelque lutte qui signalât mon voyage.
XANTHIAS.
De par Zeus! j'entends je ne sais quel bruit.
DIONYSOS.
Par où, par où est-ce?
XANTHIAS.
Par derrière.
DIONYSOS.
Marche derrière.
XANTHIAS.
Non, c'est par devant.
DIONYSOS.
Marche devant.
XANTHIAS.
Hé! de par Zeus! je vois un monstre énorme.
DIONYSOS.
Comment est-il?
XANTHIAS.
Effrayant. Il prend toutes les formes, tantôt boeuf, tantôt mulet, puis femme charmante.
DIONYSOS.
Où est-elle? Que j'aille de son côté.
XANTHIAS.
Mais ce n'est plus une femme; c'est un chien.
DIONYSOS.
C'est donc Empousa!
XANTHIAS.
Tout son visage alors est en feu.
DIONYSOS.
A-t-elle une jambe d'airain?
XANTHIAS.
Oui, de par Zeus! et l'autre est une jambe d'âne, sois-en certain.
DIONYSOS.
Où me sauverai-je?
XANTHIAS.
Et moi?
DIONYSOS.
Prêtre, sauve-moi, pour boire avec toi.
XANTHIAS.
C'est fait de nous, souverain Hèraklès.
DIONYSOS.
Hé! l'homme! Ne me nomme pas, je t'en conjure, ne prononce pas mon nom.
XANTHIAS.
Dionysos, alors.
DIONYSOS.
Encore moins ce nom que l'autre.
XANTHIAS.
Va droit devant toi.--Ici, ici, maître!
DIONYSOS.
Qu'y a-t-il?
XANTHIAS.
Rassure-toi: nous avons réussi: il nous est permis de dire comme Hégélokhos: «Au sortir des flots je vois le chat.» Empousa a disparu.
DIONYSOS.
Jure-le!
XANTHIAS.
Oui, de par Zeus!
DIONYSOS.
Jure encore!
XANTHIAS.
De par Zeus!
DIONYSOS.
Jure!
XANTHIAS.
De par Zeus!
DIONYSOS.
Malheureux! Comme j'ai pâli en la voyant!
XANTHIAS.
Mais celui-ci a eu encore plus peur que toi.
DIONYSOS.
Hélas! D'où tant de maux ont-ils fondu sur moi? Quels dieux dois-je accuser de vouloir ma perte? «L'Æther palais de Zeus» ou «le pied du Temps»?
XANTHIAS.
Hé! hé!
DIONYSOS.
Qu'y a-t-il?
XANTHIAS.
Tu n'as pas entendu?
DIONYSOS.
Quoi?
XANTHIAS.
Le son des flûtes.
DIONYSOS.
Je l'ai entendu; et l'odeur mystique des torches envoie ses exhalaisons jusqu'à nous. Retirons-nous à l'écart, pour écouter.
LE CHOEUR DES MYSTES.
Iakkhos, ô Iakkhos! Iakkhos, ô Iakkhos!
XANTHIAS.
C'est cela même, mon maître. Ce sont les jeux habituels des Mystes, dont il nous a parlé. Ils chantent Iakkhos, comme Diagoras.
DIONYSOS.
C'est ce qui me semble aussi. Le meilleur est donc de demeurer tranquilles, pour bien voir ce qu'il en est.
LE CHOEUR.
Iakkhos, toi qui habites ces retraites vénérées, Iakkhos, ô Iakkhos! viens sur ce gazon présider aux danses, parmi les thiases sacrés, agitant sur ton front la couronne de myrte aux mille fruits et toute frémissante. D'un pied hardi figure ces attitudes libres, joyeuses, pleines de grâce, religieuses: la danse sainte des Mystes sacrés.
XANTHIAS.
O respectable et vénérée fille de Dèmètèr, qu'elle est suave pour moi l'odeur de la chair des porcs!
DIONYSOS.
Tu ne pourras pas rester coi, si tu sens quelque tripe.
LE CHOEUR.
Ranime la flamme des torches en les secouant dans tes mains, Iakkhos, ô Iakkhos! astre lumineux de l'initiation nocturne! La prairie brille de feux, le genou des vieillards recouvre sa souplesse. Ils chassent les chagrins de l'âge et les ennuis des années écoulées, grâce à la solennité. Et toi, qui brilles d'une vive lumière, viens et guide sur cet humide tapis de fleurs une jeunesse dansante, heureux Iakkhos!
Qu'il garde un religieux silence et qu'il s'éloigne de nos choeurs, celui qui, étranger à ces chants, n'a point une âme pure; ou qui n'a vu ni les orgies, ni les danses des Muses; ou qui n'a pas été initié au langage bachique de Kratinos le taurophage; ou qui se plaît aux propos bouffons et déplacés; ou qui, loin d'apaiser une sédition ennemie et d'être bienveillant pour ses concitoyens, les excite et les enflamme, en vue de son propre intérêt; ou qui, placé à la tête d'une cité en proie aux orages, est corrompu par les présents; ou qui livre soit une forteresse, soit des vaisseaux; ou qui d'Ægina, comme Thorykiôn, ce misérable percepteur des vingtièmes, envoie à Épidauros des denrées prohibées: des cuirs, du lin, de la poix; ou qui conseille de prêter de l'argent aux ennemis pour des constructions navales; ou qui souille d'excréments les images de Hékatè, en mêlant ses chants à la ronde des choeurs; ou tout orateur qui rogne le salaire des poètes, parce qu'il a été bafoué dans les antiques solennités de Dionysos: à tous ceux-là je dis, je redis, je répète et redis encore pour la troisième fois, de céder la place à nos choeurs mystiques! Et vous, élevez la voix et chantez nos hymnes nocturnes en usage pour cette fête!
Que chacun maintenant s'avance hardiment dans les retraites fleuries de nos prés, du pied frappant la terre, décochant la raillerie, le mot plaisant, la satire. Assez de festins! En avant! Chante de tout coeur, exalte par ta voix Sotéira, qui promet d'assurer à jamais le salut de ce pays, malgré le mauvais vouloir de Thorykiôn. Chantez à présent un autre genre d'hymnes à la Reine des Récoltes, à la divine Dèmètèr; que vos hommages éclatent en merveilleuses mélodies!
Dèmètèr, souveraine des chastes orgies, sois-nous favorable et protège le choeur qui t'est consacré; fais que je puisse toujours et sans trouble me livrer aux jeux et à la danse; me répandre en mots plaisants et en propos sérieux, dignes de ta fête, et, vainqueur en badinage et en raillerie, être couronné de bandelettes!
Voyons, maintenant, appelez ici par vos chants l'aimable Dieu, qui prend toujours part à vos danses.
Iakkhos vénéré, inventeur des douces mélodies de cette fête, guide nos pas auprès de la Déesse, et montre que, sans fatigue, tu accomplis une longue route.
Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car c'est toi qui as déchiré, pour provoquer le rire et pour être simple, ce brodequin et ces vêtements négligés, et qui as trouvé de la sorte moyen de rire impunément et de danser.
Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car, il n'y a qu'un instant, du coin de l'oeil, j'ai vu une fillette tout à fait charmante, jouant avec ses compagnes, et, par un trou de sa tunique, sa gorge saillir.
Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi.
DIONYSOS.
Moi, j'aime toujours à être l'un des vôtres, et je veux, en dansant, m'ébattre avec cette fillette.
XANTHIAS.
Et moi aussi.
LE CHOEUR.
Voulez-vous que nous nous moquions ensemble d'Arkhédèmos qui, à sept ans, n'était pas encore inscrit dans sa phratrie, et qui, maintenant, démagogue parmi les morts d'en haut, y tient le premier rang de la perversité? J'apprends que Klisthénès sur les tombeaux s'épile le derrière et se gratte les joues, puis, le front contre terre, il gémit, il appelle Sébinos, d'Anaphlystos. On dit aussi que Kallias, l'illustre fils de Hippobinos, s'est vêtu d'un pelage de lionne, pour aller combattre sur mer.
DIONYSOS.
Pourriez-vous nous dire où est la demeure de Ploutôn? Nous sommes deux étrangers, arrivés récemment.
LE CHOEUR.
Ne va pas plus loin, et ne me réitère pas la question; mais sache que tu es arrivé devant la porte même.
DIONYSOS.
Esclave, reprends tes paquets.
XANTHIAS.
Toujours la même affaire! C'est donc la Korinthos de Zeus que ces paquets!
LE CHOEUR.
Dansez une ronde, maintenant, en l'honneur de la Déesse, et jouez dans ce bocage fleuri, vous qui êtes admis à cette fête religieuse. Moi, je me joins aux filles et aux femmes, à l'endroit où elles célèbrent la fête nocturne de la Déesse, et je porterai le flambeau sacré.
Allons dans les prairies émaillées de roses et de fleurs former, selon notre coutume, ces belles danses que conduisent les Moires bienheureuses. Pour nous seuls brille le soleil, et sa lumière nous réjouit, nous tous qui avons été initiés, et qui avons mené une conduite pieuse à l'égard des étrangers et de nos concitoyens.
DIONYSOS.
Or çà, comment frapperai-je à cette porte? De quelle manière frappent donc les gens de ce pays?
XANTHIAS.
Ne perds pas de temps, mais attaque la porte à la façon de Hèraklès, dont tu as l'accoutrement et le courage.
DIONYSOS.
Holà, esclave!
ÆAKOS.
Qui est là?
DIONYSOS.
Hèraklès le vigoureux.
ÆAKOS.
Effronté, impudent, téméraire, scélérat, très scélérat, le plus scélérat des êtres, c'est toi qui nous as enlevé le chien Kerbéros, en lui serrant le cou, et qui t'es dérobé par la fuite avec l'animal confié à ma garde. Mais aujourd'hui je te tiens. Les pierres noires du Styx et le rocher sanglant de l'Akhérôn t'enferment; les chiens errants du Kokytos et l'Ékhidna aux cent têtes déchireront tes entrailles; la murène tartésienne te dévorera les poumons; les Gorgones tithrasiennes mettront en lambeaux tes reins et tes entrailles rouges de sang, et moi je cours les chercher d'un pied rapide.
XANTHIAS.
Hé! qu'as-tu fait?
DIONYSOS.
J'ai tout lâché. Invoque le Dieu.
XANTHIAS.
Drôle de corps! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie.
DIONYSOS.
Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le coeur.
XANTHIAS.
Voici, prends.
DIONYSOS.
Applique.
XANTHIAS.
Où est-il? Dieux d'or, c'est là que tu as le coeur?
DIONYSOS.
Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre.
XANTHIAS.
O le plus poltron des dieux et des hommes!
DIONYSOS.
Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge? Pas un autre homme ne l'eût fait.
XANTHIAS.
Qu'est-ce à dire?
DIONYSOS.
Un lâche serait resté dans la matière odorante; moi, je me suis levé et torché.
XANTHIAS.
Exploit viril, par Poséidôn!
DIONYSOS.
Je le crois, de par Zeus! Mais toi, n'as-tu pas eu peur du fracas de ses paroles et de ses menaces?
XANTHIAS.
Non, de par Zeus! je ne m'en suis point inquiété.
DIONYSOS.
Eh bien, comme tu es brave et vaillant, fais-toi moi, prends cette massue et cette peau de lion, puisque tu as du coeur au ventre. Moi, je serai ton skeuophore, à mon tour.
XANTHIAS.
Soit! Fais vite: il faut bien obéir. Regarde Hèraklèo-Xanthias; vois si je suis un lâche, et si j'ai une âme comme la tienne.
DIONYSOS.
De par Zeus! tu as vraiment l'air du gibier à fouet de Mélitè. Voyons, maintenant, je vais prendre ce bagage.
LA SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.
Sois le bienvenu, ami Hèraklès: entre ici. Dès que la Déesse a su ton arrivée, aussitôt elle a cuit des galettes, mis au feu des marmites de pois cassés, deux ou trois de purée, fait rôtir un boeuf entier, griller des gâteaux et des kottabes. Mais entre.
XANTHIAS.
C'est au mieux: approuvé.
LA SERVANTE.
Par Apollôn! je ne te laisserai pas aller: elle a fait bouillir de la volaille, rissolé des dragées et trempé le vin le plus doux. Mais entre avec moi.
XANTHIAS.
Parfaitement bien.
LA SERVANTE.
Tu te moques; je ne te lâcherai pas: tu auras là dedans une joueuse de flûte très jolie, et deux ou trois danseuses.
XANTHIAS.
Comment dis-tu? Des danseuses?
LA SERVANTE.
Fraîches de jeunesse et récemment épilées. Mais entre; car le cuisinier allait bientôt retirer les poissons du feu, et on dressait la table.
XANTHIAS.
Eh bien, dis tout de suite aux danseuses de là dedans que je vais entrer.--Esclave, suis-moi de ce côté, et apporte le bagage.
DIONYSOS.
Holà, arrête un peu! Tu ne prends pas au sérieux sans doute ma plaisanterie de te déguiser en Hèraklès? Pas de niaiseries, Xanthias, reprends vite et porte de nouveau les bagages.
XANTHIAS.
Qu'est-ce à dire? Tu ne songes pas assurément à me reprendre ce que tu m'as donné toi-même?
DIONYSOS.
Non pas bientôt, mais c'est tout de suite que je le fais. Quitte cette peau.
XANTHIAS.
Moi, j'en atteste les dieux, et c'est à eux que je me confie.
DIONYSOS.
Quels dieux? Quelle ineptie et quelle folie de te mettre dans la tête, toi un esclave et un mortel, que tu es le fils d'Alkmènè.