Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 9

Chapter 93,710 wordsPublic domain

* * * * *

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Spectateurs, je vous dirai librement la vérité, j'en atteste Dionysos, dont je suis le nourrisson. Puissé-je être vainqueur et réputé sage, moi qui, vous regardant comme des spectateurs intelligents, et pensant que cette pièce est la meilleure de mes comédies, ai cru devoir vous la donner à goûter les premiers, vu qu'elle m'a coûté beaucoup de peine! Et pourtant je me suis retiré, vaincu par des lourdauds, sans l'avoir mérité. C'est donc ce que je vous reproche, à vous, hommes habiles, pour lesquels je me suis donné tant de mal. Et cependant jamais je ne me soustrairai à des juges intelligents comme vous l'êtes. Car depuis que dans cette réunion, à laquelle il est agréable de s'adresser, mon Modeste et mon Débauché ont été écoutés avec un plein succès, moi aussi, vierge alors et n'ayant pas encore la permission d'enfanter, j'exposai mon fruit; une autre jeune femme le recueillit, l'emporta, et vous l'avez généreusement nourri et élevé. Depuis lors votre bienveillance pour moi a eu la constance d'un serment.

Aujourd'hui, comme une autre Élektra, cette comédie paraît, cherchant à rencontrer des spectateurs aussi éclairés. Elle reconnaîtra, du premier coup d'oeil, la chevelure de son frère. Voyez comme elle est réservée. Elle est la première qui ne vienne pas traînant un morceau de cuir, rouge par le bout, gros à faire rire les enfants. Elle ne se moque pas des chauves; elle ne danse pas le kordax; elle n'a pas de vieillard qui, en débitant les vers, frappe de son bâton son interlocuteur, pour dissimuler ses grossières plaisanteries; elle n'entre pas une torche à la main, en criant: «Iou! Iou!» mais elle s'avance confiante en elle-même et en ses vers. Pour moi, qui suis un poète de ce caractère, je ne porte pas la tête haute, et je ne cherche pas à vous tromper, en vous servant deux ou trois fois le même sujet: je vous apporte des pièces nouvelles de mon invention, qui ne se ressemblent point entre elles et qui sont toutes ingénieuses. Au moment de toute sa grandeur j'ai frappé Kléôn en plein ventre, mais je n'ai pas eu l'audace de le fouler aux pieds abattu. Eux, une fois que Hyperbolos a donné prise sur lui, ils ne cessent d'écraser ce malheureux, ainsi que sa mère. Eupolis le premier traîna sur la scène son Marikas; c'étaient nos Chevaliers mal retournés par une main mauvaise, avec l'addition d'une vieille ivre, qui dansait le kordax, invention surannée de Phrynikhos, et une baleine l'avalait. A son tour, Hermippos a joué Hyperbolos, et maintenant tous les autres se ruent sur Hyperbolos et m'empruntent la comparaison des anguilles. Que ceux qui rient avec eux se déplaisent à mes oeuvres. Mais si vous vous amusez avec moi et avec mes pièces, on dira dans les âges à venir que vous avez bon goût.

C'est le souverain des dieux, Zeus, plein de grandeur et de toute-puissance, que j'invoque d'abord pour ce Choeur, et puis le maître magnanime du trident, remueur farouche de la Terre et de la plaine salée; et toi, notre père au grand nom, Æther vénérable, qui entretiens la vie universelle; et toi, Conducteur de coursiers, dont les rayons éblouissants embrassent l'espace terrestre, divinité grande parmi les dieux et parmi les mortels.

Très sages spectateurs, ici prêtez-nous attention. Malmenés par vous, nous vous adressons nos reproches. Plus que tous les autres dieux nous avons rendu service à votre ville, et nous sommes les seules divinités à qui vous n'offriez ni sacrifices ni libations, nous qui vous protégeons. Si l'on décrète quelque expédition insensée, nous toussons ou nous pleurons. Cet ennemi des dieux, le corroyeur paphlagonien, lorsque vous l'avez élu stratège, nous avons froncé les sourcils et manifesté notre colère: «le tonnerre bruit au milieu des éclairs», la Lune dévia de sa route, et soudain le Soleil, repliant son flambeau sur lui-même, refusa de nous luire, si Kléôn était stratège. Cependant vous l'avez élu. Aussi dit-on que la démence s'est répandue sur la ville, mais que toutefois les dieux tournent à bien vos fautes. Comment celle-ci peut facilement être utile, nous allons vous le dire. Si, convainquant ce Kléôn, vraie mouette de corruption et de vol, vous lui serrez le cou dans une travée, c'en est fait aussitôt de vos fautes passées, et les affaires de la ville remontent vers le mieux.

Viens aussi, souverain Phoebos, dieu de Dèlos, qui habites la roche escarpée du Kynthos; et toi, bienheureuse habitante du Temple d'or d'Éphésos, où les jeunes filles des Lydiens te rendent des honneurs solennels; et toi encore, Déesse de notre contrée, maîtresse de l'égide, protectrice de la ville, Athèna; et toi, qui habites la roche du Parnasse, brillant au milieu des torches agitées par les Bakkhantes de Delphoe, roi des Orgies, Dionysos.

Au moment où nous étions prêtes à partir, Sélènè nous aborde, et nous enjoint d'abord de souhaiter toute joie aux Athéniens et à leurs alliés; puis elle dit qu'elle est furieuse parce que vous l'avez indignement traitée après qu'elle vous a été utile à tous, non pas en paroles, mais en réalité. Premièrement, par mois vous n'économisez pas moins d'une drakhme de lumière; car tous ceux qui sortent le soir disent: «Enfant, n'achète pas de torches; la lueur de Sélènè est brillante.» Elle y ajoute, dit-elle, d'autres services; et vous, au lieu de compter exactement les jours, vous renversez tout du haut en bas. Aussi, les dieux l'accablent de fréquentes menaces, lorsque, frustrés du festin, ils reviennent chez eux, sans avoir eu la fête d'après l'ordre des jours. Quand il faudrait sacrifier, vous donnez la question ou vous êtes en procès. Souvent, tandis que, nous autres dieux, nous jeûnons en signe de deuil pour la mort de Memnôn ou de Sarpédôn, vous vous livrez aux libations ou au rire. Voilà pourquoi Hyperbolos, élevé cette année aux fonctions de hiéromnémôn, nous, dieux, nous lui avons enlevé sa couronne. Il saura mieux désormais que c'est d'après Sélènè qu'il faut régler les jours de la vie.

* * * * *

SOKRATÈS.

Par la Respiration! Par le Khaos! Par l'Air, je n'ai jamais vu d'homme si grossier, si stupide, si gauche, si oublieux! Les jeux d'esprit les plus simples, il les oublie, avant même de les avoir appris. Cependant, je veux l'appeler ici à la porte, au grand jour. Où es-tu, Strepsiadès? Sors, et prends ton grabat.

STREPSIADÈS.

Mais elles ne veulent pas me le laisser apporter, les punaises!

SOKRATÈS.

Pose-le vite, et fais attention.

STREPSIADÈS.

M'y voici.

SOKRATÈS.

Voyons, que veux-tu d'abord apprendre, pour le moment, de toutes les choses que tu ignores, dis-le-moi? Les mesures, les rhythmes, les vers?

STREPSIADÈS.

Moi? Les mesures: car, l'autre jour, un marchand de farine d'orge m'a trompé de deux khoenix.

SOKRATÈS.

Ce n'est pas là ce que je te demande, mais quelle mesure te paraît la plus belle, le trimètre ou le tétramètre?

STREPSIADÈS.

Pour moi, rien n'est supérieur au demi-setier.

SOKRATÈS.

Tu dis des sottises, brave homme.

STREPSIADÈS.

Parie avec moi que le demi-setier est un tétramètre.

SOKRATÈS.

Va-t'en aux corbeaux! Tu n'es qu'un rustre et un ignorant! Peut-être pourras-tu mieux apprendre les rhythmes.

STREPSIADÈS.

A quoi me serviront les rhythmes pour la farine d'orge?

SOKRATÈS.

D'abord à être aimable en société, puis à comprendre ce que sont dans les rhythmes le rhythme énoplien et le rhythme du daktyle.

STREPSIADÈS.

Du daktyle?

SOKRATÈS.

Oui, par Zeus!

STREPSIADÈS.

Je le connais.

SOKRATÈS.

Dis alors.

STREPSIADÈS.

Quel autre cela peut-il être que ce doigt-ci. J'en ai usé, dès mon enfance, de ce doigt-là.

SOKRATÈS.

Tu es un rustre et un lourdaud.

STREPSIADÈS.

Mais, misérable, je ne désire apprendre rien de tout cela, rien.

SOKRATÈS.

Quoi donc alors?

STREPSIADÈS.

Voici, voici; le raisonnement le plus injuste.

SOKRATÈS.

Mais il y a d'abord, avant cela, beaucoup d'autres choses à apprendre: ainsi, parmi les quadrupèdes, quels sont vraiment les mâles?

STREPSIADÈS.

Mais je connais les mâles, si j'ai bien ma tête; bélier, bouc, taureau, chien, coq.

SOKRATÈS.

Vois-tu ce qui t'arrive? Tu donnes le nom de coq aussi bien à la femelle qu'au mâle.

STREPSIADÈS.

Comment donc? voyons!

SOKRATÈS.

Comment? Un coq et une coq.

STREPSIADÈS.

Par Poséidon! mais de quel nom veux-tu que je l'appelle?

SOKRATÈS.

«Femelle du coq» et l'autre «coq».

STREPSIADÈS.

«Femelle du coq»! Par l'Air! voilà qui est bien. Pour cette leçon seule, je remplirais de farine d'orge, jusqu'aux bords, ton auge à pétrir.

SOKRATÈS.

Autre faute! Tu donnes la qualité de mâle à un être femelle.

STREPSIADÈS.

Comment, en la désignant, fais-je de l'auge un mâle?

SOKRATÈS.

Absolument comme quand tu dis «Kléonymos».

STREPSIADÈS.

Comment cela? Dis-le-moi.

SOKRATÈS.

Parce que auge (kardopos) et Kléonymos sont du même genre.

STREPSIADÈS.

Mais, mon bon, Kléonymos n'avait pas d'auge à pétrir: il se servait d'un mortier rond. Enfin, comment dire?

SOKRATÈS.

Comment? «La auge», comme tu dirais «la Sostrata».

STREPSIADÈS.

«La auge» au féminin?

SOKRATÈS.

C'est bien dit.

STREPSIADÈS.

C'est cela même: «la auge» (kardopè) comme «la Kléonymè».

SOKRATÈS.

Maintenant il faut que tu apprennes à distinguer les noms propres masculins des féminins.

STREPSIADÈS.

Mais je connais des noms féminins.

SOKRATÈS.

Dis.

STREPSIADÈS.

Lysilla, Philinna, Klitagora, Dèmètria.

SOKRATÈS.

Et des noms masculins?

STREPSIADÈS.

Dix mille: Philoxénos, Mélèsias, Amynias.

SOKRATÈS.

Mais, malheureux! ce ne sont pas là des noms d'hommes.

STREPSIADÈS.

Comment! Pas des noms d'hommes?

SOKRATÈS.

Pas du tout. Comment, si cela se rencontrait, appellerais-tu Amynias?

STREPSIADÈS.

Comment? «Ohé, dirais-je, ici, ici, Amynia!»

SOKRATÈS.

Vois-tu? Tu appelles Amynias «Amynia», d'un nom de femme!

STREPSIADÈS.

Aussi ai-je raison, puisqu'«elle» ne va pas à l'armée. Mais à quoi sert d'apprendre ce que nous savons tous?

SOKRATÈS.

A rien, par Zeus! Mais couche-toi là.

STREPSIADÈS.

Pourquoi faire?

SOKRATÈS.

Songe un peu à tes affaires.

STREPSIADÈS.

Ah! je t'en prie, pas là. S'il le faut, laisse-moi m'étendre par terre pour rêver à tout cela.

SOKRATÈS.

Cela ne se peut pas autrement.

STREPSIADÈS.

Malheureux! Quel supplice les punaises vont m'infliger aujourd'hui!

SOKRATÈS.

Médite et réfléchis; tourne ton esprit dans tous les sens; concentre-le. Dès que tu tomberas dans le vide, bondis vers une autre idée: que le sommeil doux à l'âme soit absent de tes yeux!

STREPSIADÈS.

Aie! aie! aie! aie!

SOKRATÈS.

Qu'as-tu donc? que souffres-tu?

STREPSIADÈS.

C'est fait de moi, misérable! Du lit s'échappent des Korinthiens qui me mordent; ils me déchirent les flancs, ils me boivent l'âme, ils m'arrachent les testicules, ils me fouillent le derrière, ils me tuent.

SOKRATÈS.

Que ta douleur ne crie pas si fort!

STREPSIADÈS.

Mais comment? Envolé mon argent, envolée ma couleur, envolée ma chance, envolée ma chaussure, et, pour comble de maux, tout en chantant pendant que je monte la garde, envolé moi-même.

SOKRATÈS.

Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne songes-tu pas?

STREPSIADÈS.

Moi? Oui, par Poséidôn!

SOKRATÈS.

Et à quoi songes-tu?

STREPSIADÈS.

A savoir si les punaises laisseront quelque bribe de moi.

SOKRATÈS.

Va-t'en à la malheure!

STREPSIADÈS.

Mais, mon bon, la malheure est arrivée.

SOKRATÈS.

Oh! le mollasse! enveloppe-toi la tête. Il faut trouver un procédé artificieux, une ruse.

STREPSIADÈS.

Hélas! qui m'enveloppera, comme procédé artificieux, d'une peau de mouton?

* * * * *

SOKRATÈS.

Voyons maintenant! Commençons par regarder ce que fait notre homme. Hé! l'homme! Dors-tu?

STREPSIADÈS.

Par Apollôn! non, je ne dors pas.

SOKRATÈS.

Tiens-tu quelque chose?

STREPSIADÈS.

Par Zeus! rien du tout.

SOKRATÈS.

Rien absolument?

STREPSIADÈS.

Rien qu'un certain objet dans ma main droite.

SOKRATÈS.

Allons! couvre-toi vite, et médite.

STREPSIADÈS.

Pourquoi? Dis-le-moi, Sokratès.

SOKRATÈS.

Dis toi-même d'abord ce que tu veux trouver.

STREPSIADÈS.

Tu as entendu dix mille fois ce que je veux au sujet des intérêts, le moyen de n'en payer à personne.

SOKRATÈS.

Va donc, couvre-toi; fixe ta pensée fugitive; examine la chose par le menu, distinguant et réfléchissant.

STREPSIADÈS.

Malheureux que je suis!

SOKRATÈS.

Doucement. Si une pensée t'embarrasse, laisse-la, passe outre; puis reviens-y; remets en mouvement la même pensée, et place-la dans la balance.

STREPSIADÈS.

O mon petit Sokratès bien-aimé.

SOKRATÈS.

Qu'est-ce donc, vieillard?

STREPSIADÈS.

Au sujet des intérêts j'ai une idée ingénieuse.

SOKRATÈS.

Indique-la. Allons, dis-moi ce que c'est.

STREPSIADÈS.

Si j'achetais une femme thessalienne pour faire descendre la lune pendant la nuit! Je l'enfermerais ensuite comme un miroir dans un étui rond, et puis je la garderais.

SOKRATÈS.

A quoi cela te servirait-il?

STREPSIADÈS.

A quoi? Si désormais la lune ne se levait plus du tout, je ne paierais pas d'intérêts.

SOKRATÈS.

Comment cela?

STREPSIADÈS.

Parce que, chaque mois, on paie l'argent prêté.

SOKRATÈS.

Très bien. Mais je vais te proposer un autre tour d'adresse. Si l'on te condamnait en justice à payer cinq talents, comment annulerais-tu cet arrêt? Dis-le-moi.

STREPSIADÈS.

Comment? Comment? Je ne sais pas. Aussi faut-il chercher.

SOKRATÈS.

N'enroule pas toujours ta pensée autour de toi; mais lâche tes idées dans l'air, donne-leur l'essor, comme à un hanneton qu'un fil retient par la patte.

STREPSIADÈS.

J'ai une annulation d'arrêt des plus ingénieuses, tu vas en convenir avec moi.

SOKRATÈS.

Laquelle?

STREPSIADÈS.

Tu as sans doute déjà vu chez les vendeurs de drogues une pierre belle, diaphane, au moyen de laquelle ils allumaient du feu?

SOKRATÈS.

C'est le cristal que tu veux dire?

STREPSIADÈS.

Oui.

SOKRATÈS.

Eh bien, qu'en ferais-tu?

STREPSIADÈS.

Je prendrais cette pierre, et quand le greffier écrirait l'arrêt, moi, debout, à l'écart, j'emploierais le soleil à fondre les lettres de ma condamnation.

SOKRATÈS.

Sagement fait, j'en atteste les Kharites!

STREPSIADÈS.

Quelle jouissance pour moi d'effacer une condamnation de cinq talents!

SOKRATÈS.

Voyons, trouve-moi vite ceci.

STREPSIADÈS.

Quoi?

SOKRATÈS.

Le moyen de retourner une condamnation contre tes adversaires, au moment même de la subir, faute de témoins.

STREPSIADÈS.

Tout ce qu'il y a de plus insignifiant, et très facile.

SOKRATÈS.

Dis donc.

STREPSIADÈS.

Eh bien, je le dis. S'il ne restait plus qu'une affaire à juger, avant qu'on appelât la mienne, je courrais me pendre.

SOKRATÈS.

Cela ne signifie rien.

STREPSIADÈS.

Mais si, de par les dieux! Personne à moi une fois mort n'enverrait d'assignation.

SOKRATÈS.

Tu déraisonnes. Va-t'en; je ne veux plus te donner de leçons.

STREPSIADÈS.

Pourquoi, Sokratès, au nom des dieux?

SOKRATÈS.

Parce que, à chaque instant, tu oublies ce qu'on t'apprend. Pour le moment, qu'est-ce que je t'ai d'abord enseigné ici? Parle.

STREPSIADÈS.

Voyons un peu! Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était d'abord? Qu'est-ce que c'était que la chose où l'on pétrit la farine d'orge? Malheur! Qu'est-ce que c'était?

SOKRATÈS.

Aux corbeaux et à la malheure cette vieille ganache oublieuse et stupide!

STREPSIADÈS.

Hélas! Que vais-je devenir? Je suis un homme perdu, si je n'apprends pas à bien retourner ma langue. O Nuées, donnez-moi quelque bon conseil.

LE CHOEUR.

Pour nous, ô vieillard, nous te conseillons, si tu as un fils, élevé par toi, de l'envoyer apprendre à ta place.

STREPSIADÈS.

Oui, j'ai un fils beau et bon, mais il ne veut pas apprendre. Que ferai-je?

LE CHOEUR.

Et tu le souffres?

STREPSIADÈS.

Il est plein de vigueur et de santé, et, par des femmes de haute volée, il descend de Koesyra. Je vais le trouver. S'il ne veut pas, je n'ai plus qu'à le chasser de la maison. (_A Sokratès._) Toi, rentre, et attends-moi un instant.

LE CHOEUR, _à Sokratès près de sortir_.

Ne vois-tu pas tous les biens que tu vas obtenir sur-le-champ de nous seules parmi les divinités? Voilà un homme prêt à faire tout ce que tu lui ordonneras. Tu le vois. Le connaissant émerveillé, et absolument enthousiasmé, il faut le laper autant que possible, et vivement. D'ordinaire, les affaires de ce genre cèdent la place à d'autres.

* * * * *

STREPSIADÈS.

Non, par le Brouillard! tu ne resteras pas ici davantage. Va manger, si tu veux, les colonnes de Mégaklès.

PHIDIPPIDÈS.

Mais, excellent père, qu'as-tu donc? Tu n'es pas dans ton bon sens, j'en jure par Zeus Olympien!

STREPSIADÈS.

Voyez, voyez, «Zeus Olympien»! Quelle folie! Croire à Zeus, à ton âge!

PHIDIPPIDÈS.

D'où vient donc que tu ris ainsi?

STREPSIADÈS.

Parce que je songe que tu es assez petit garçon pour avoir en tête ces vieilleries. Cependant approche, pour en savoir davantage; je vais te dire une chose, dont la connaissance fera de toi un homme. Seulement, n'en dis rien à personne.

PHIDIPPIDÈS.

Voyons, qu'est-ce que c'est?

STREPSIADÈS.

Tu as juré par Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Oui.

STREPSIADÈS.

Vois donc comme il est bon d'apprendre. Phidippidès, il n'y a pas de Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Qu'y a-t-il alors?

STREPSIADÈS.

C'est Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus.

PHIDIPPIDÈS.

Allons donc! est-ce que tu radotes?

STREPSIADÈS.

Sache que c'est comme cela.

PHIDIPPIDÈS.

Et qui le dit?

STREPSIADÈS.

Sokratès de Mêlos, et Khæréphôn, qui connaît les sauts des puces.

PHIDIPPIDÈS.

En es-tu donc à ce point de démence, que tu croies à ces hommes bilieux?

STREPSIADÈS.

Parles-en mieux, et ne dis pas de mal de ces hommes habiles et pleins de sens, dont pas un, par économie, ne se fait jamais raser, ni ne se parfume, ni ne va aux bains pour se laver; tandis que toi, comme si j'étais mort, tu gaspilles mon avoir. Mais va-t'en au plus vite étudier à ma place.

PHIDIPPIDÈS.

Et que peut-on apprendre de bon de ces gens-là?

STREPSIADÈS.

Vraiment? Tout ce qu'il y a de sciences parmi les hommes. Tu verras combien toi-même tu es ignorant et épais. Mais attends-moi ici un instant.

PHIDIPPIDÈS.

Quel malheur! Que faire? Mon père est fou! Dois-je le faire interdire pour cause de démence, ou prévenir de sa folie les faiseurs de cercueils?

STREPSIADÈS.

Voyons un peu! Comment appelles-tu cet oiseau? Dis-le-moi.

PHIDIPPIDÈS.

Un coq.

STREPSIADÈS.

Bien. Et cette femelle?

PHIDIPPIDÈS.

Un coq.

STREPSIADÈS.

Tous les deux de même; tu me fais rire. Ne recommence plus dorénavant, mais appelle celle-ci «femelle du coq» et cet autre «coq».

PHIDIPPIDÈS.

«Femelle du coq»! Ce sont là les nesses que tu viens d'apprendre chez les Fils de la Terre.

STREPSIADÈS.

Et beaucoup d'autres choses. Mais ce que j'apprenais successivement, je l'oubliais tout de suite, à cause du nombre des années.

PHIDIPPIDÈS.

Est-ce aussi pour cela que tu as perdu ton manteau?

STREPSIADÈS.

Je ne l'ai pas perdu, mais je l'ai emphilosophé.

PHIDIPPIDÈS.

Et tes sandales, qu'en as-tu fait, pauvre insensé?

STREPSIADÈS.

Comme Périklès, je les ai perdues pour le nécessaire. Mais viens, marche, allons; et, si c'est pour obéir à ton père, sois en faute. Moi, quand tu n'avais encore que six ans et que tu bégayais, je t'obéissais, et la première obole que je touchai, comme juge au tribunal des hèliastes, je t'en ai acheté un petit chariot aux Diasia.

PHIDIPPIDÈS.

Oui, mais un temps viendra où tu te repentiras de ce que tu fais.

STREPSIADÈS.

Tout va bien, puisque tu obéis. Ici, ici, Sokratès! Sors, je t'amène mon fils, que voici: il ne voulait pas, mais je l'ai décidé.

* * * * *

SOKRATÈS.

C'est encore un enfant, peu rompu à nos paniers suspendus en l'air.

PHIDIPPIDÈS.

A toi de t'y rompre, si tu y restais pendu!

STREPSIADÈS.

Aux corbeaux! Tu insultes ton maître.

SOKRATÈS.

Ah! «Si tu y restais pendu», quelle mauvaise manière de parler, et les lèvres largement ouvertes! Comment ce jeune homme saura-t-il jamais se tirer d'un procès, citer des témoins, avoir la faculté persuasive ou dissolvante? Voilà donc ce que pour un talent enseignait Hyperbolos!

STREPSIADÈS.

Qu'importe? Instruis-le. C'est une nature philosophique. Tout petit petit enfant, il bâtissait chez nous des maisons, il sculptait des vaisseaux, il construisait des chariots de cuir, et avec des écorces de grenade il faisait des grenouilles: c'était à ravir. Apprends-lui donc les deux Raisonnements, le fort et puis le faible, qui triomphe du fort à l'aide de l'injustice: tout au moins enseigne-lui l'injuste par n'importe quel moyen.

SOKRATÈS.

Il va s'instruire en entendant les deux Raisonnements eux-mêmes.

STREPSIADÈS.

Moi, je m'en vais. Souviens-toi maintenant de le mettre en état de réfuter tout ce qui est juste.

LE JUSTE.

Viens ici, et montre-toi aux spectateurs, si impudent que tu sois.

L'INJUSTE.

Allons où tu voudras, il me sera beaucoup plus facile, en parlant devant la multitude, de t'anéantir.

LE JUSTE.

M'anéantir, toi? Qui es-tu donc?

L'INJUSTE.

Le Raisonnement.

LE JUSTE.

Oui, le plus faible.

L'INJUSTE.

Mais je te vaincrai, toi qui te vantes d'être le plus fort.

LE JUSTE.

Par quel art?

L'INJUSTE.

Par la nouveauté de mes idées.

LE JUSTE.

En effet, elles fleurissent parmi les insensés.

L'INJUSTE.

Non pas; auprès des sages.

LE JUSTE.

Je te mettrai à male mort.

L'INJUSTE.

Dis-moi, en quoi faisant?

LE JUSTE.

En disant ce qui est juste.

L'INJUSTE.

Et moi je renverserai tout cela, en te contredisant. Et d'abord je soutiens absolument qu'il n'y a pas de justice.

LE JUSTE.

Pas de justice?

L'INJUSTE.

Oui; où est-elle?

LE JUSTE.

Chez les dieux.

L'INJUSTE.

Comment donc, si la justice existe, Zeus n'a-t-il pas péri pour avoir enchaîné son père?

LE JUSTE.

Eh quoi! Voilà où en est venue la perversité? Apporte-moi un bassin.

L'INJUSTE.

Tu es un vieux radoteur, un mal équilibré!

LE JUSTE.

Tu es un infâme et un éhonté!

L'INJUSTE.

Tu me couvres de roses.

LE JUSTE.

Un impie!

L'INJUSTE.

Tu me couronnes de lis.

LE JUSTE.

Un parricide!

L'INJUSTE.

Tu m'arroses d'or, sans t'en apercevoir.

LE JUSTE.

Autrefois ce n'était pas de l'or, mais du plomb.

L'INJUSTE.

Aujourd'hui, ce m'est une parure.

LE JUSTE.

Tu n'es pas mal effronté.

L'INJUSTE.

Et toi, une vraie ganache.

LE JUSTE.

C'est à cause de toi que les jeunes gens ne veulent plus fréquenter les écoles. On ne tardera pas à connaître chez les Athéniens ce que tu enseignes à des fous.

L'INJUSTE.

Tu es d'une saleté honteuse.

LE JUSTE.

Et toi dans une bonne situation; mais il n'y a pas longtemps que tu mendiais. Tu disais: «Je suis Téléphos le Mysien,» tirant de ta besace, pour les grignoter, des maximes de Pandélétos.

L'INJUSTE.

La belle sagesse...

LE JUSTE.

La belle folie...

L'INJUSTE.

Que tu nous vantes!

LE JUSTE.

Que la tienne et celle de la ville qui te nourrit, toi le corrupteur des jeunes gens.

L'INJUSTE.

Ne veux-tu pas instruire ce jeune homme, vieux Kronos?

LE JUSTE.

Sans doute, s'il faut le sauver et ne pas l'exercer seulement au bavardage.

L'INJUSTE.

Viens ici, et laisse celui-ci à sa folie!

LE JUSTE.

Je te ferai crier, si tu avances la main vers lui.

LE CHOEUR.

Trêve à cette lutte et à ces insultes. Mais fais voir, toi, ce que tu enseignais aux hommes d'autrefois; toi, ce qu'est l'éducation nouvelle. De la sorte, après vous avoir entendus tous les deux exposer le pour et le contre, il jugera quelle école il faut fréquenter.

LE JUSTE.

Je veux bien faire ainsi.

L'INJUSTE.

Moi aussi je le veux.

LE CHOEUR.

Voyons donc qui des deux parlera le premier.

L'INJUSTE.

Je lui accorde la parole; puis, quand il aura parlé, je décocherai sur lui des expressions et des pensées nouvelles. A la fin, s'il se met à grommeler, je fais de mes idées une volée de bourdons, qui lui piquent la figure et les deux yeux et le mettent à mal.

LE CHOEUR.