Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 8

Chapter 83,744 wordsPublic domain

Je n'y saurais consentir: je n'oserais pas regarder les cavaliers avec ma face jaune et maigre.

STREPSIADÈS.

Alors, par Dèmètèr, vous ne mangerez plus mon bien, ni toi, ni ton attelage, ni ton cheval. Je te chasse de ma maison et je t'envoie aux corbeaux marqué au Sigma.

PHIDIPPIDÈS.

Mon oncle Mégaklès ne me laissera pas sans monture. Je vais chez lui, et je me moque de toi.

* * * * *

STREPSIADÈS.

Eh bien, moi, pour une chute, je ne reste point par terre. Mais j'invoquerai les dieux et j'irai moi-même au philosophoir. Seulement, vieux comme je suis, sans mémoire et l'esprit lent, comment apprendrai-je les broutilles de leurs raisonnements raffinés? Il faut y aller. Pourquoi hésiter encore et ne pas frapper à la porte?... Enfant, petit enfant!

UN DISCIPLE.

Va-t'en aux corbeaux! Qui frappe à la porte?

STREPSIADÈS.

Le fils de Phidôn, Strepsiadès du dême de Kikynna.

LE DISCIPLE.

De par Zeus! tu dois être un grossier personnage, toi qui donnes à la porte un coup de pied si brutal, et qui fais avorter la conception de ma pensée.

STREPSIADÈS.

Pardonne-moi, car j'habite loin dans la campagne; mais dis-moi la chose avortée.

LE DISCIPLE.

Il n'est permis de la dire qu'aux disciples.

STREPSIADÈS.

Dis-la-moi donc sans crainte, car je viens comme disciple au philosophoir.

LE DISCIPLE.

Je la dirai; mais songe donc que ce sont des mystères. Sokratès demandait tout à l'heure à Khæréphôn combien de fois une puce saute la longueur de ses pattes. Elle avait piqué Khæréphôn au sourcil, et de là elle était sautée sur la tête de Sokratès.

STREPSIADÈS.

Et comment a-t-il mesuré cela?

LE DISCIPLE.

Très adroitement. Il a fait fondre de la cire, puis il a pris la puce, et il lui a trempé les pattes dedans. La cire refroidie a fait à la puce des souliers persiques; en les déchaussant, il a mesuré l'espace.

STREPSIADÈS.

O Zeus souverain, quelle finesse d'esprit!

LE DISCIPLE.

Que serait-ce, si tu apprenais une autre invention de Sokratès?

STREPSIADÈS.

Laquelle? Je t'en prie, dis-la-moi?

LE DISCIPLE.

Khæréphôn, du dême de Sphattos, lui demandait s'il pensait que le bourdonnement des cousins vînt de la trompe ou du derrière.

STREPSIADÈS.

Et qu'a-t-il dit au sujet du cousin?

LE DISCIPLE.

Il a dit que l'intestin du cousin est étroit; et que, à cause de cette étroitesse, l'air est poussé tout de suite avec force vers le derrière; ensuite, l'ouverture de derrière communiquant avec l'intestin, le derrière résonne par la force de l'air.

STREPSIADÈS.

Ainsi le derrière des cousins est une trompette. Trois fois heureux l'auteur de cette découverte! Il doit être facile d'échapper à une poursuite en justice, quand on connaît à fond l'intestin du cousin.

LE DISCIPLE.

Dernièrement il fut détourné d'une haute pensée par un lézard.

STREPSIADÈS.

De quelle manière? Dis-moi.

LE DISCIPLE.

Il observait le cours de la lune et ses révolutions, la tête en l'air, la bouche ouverte; un lézard, du haut du toit, pendant la nuit, lui envoya sa fiente.

STREPSIADÈS.

Il est amusant ce lézard, qui fait dans la bouche de Sokratès!

LE DISCIPLE.

Hier, nous n'avions pas à souper pour le soir.

STREPSIADÈS.

Eh bien! qu'imagina-t-il pour avoir des vivres?

LE DISCIPLE.

Il étend sur la table une légère couche de cendre, courbe une tige de fer, prend un fil à plomb, et de la palestre il enlève un manteau.

STREPSIADÈS.

Et nous admirons le célèbre Thalès! Ouvre-moi, ouvre vite le philosophoir; et fais-moi voir au plus tôt Sokratès. J'ai hâte d'être son disciple. Mais ouvre donc la porte. O Hèraklès! de quels pays sont ces animaux?

LE DISCIPLE.

Qu'est-ce qui t'étonne? A quoi trouves-tu qu'ils ressemblent?

STREPSIADÈS.

Aux prisonniers de Pylos, aux Lakoniens. Mais pourquoi regardent-ils ainsi la terre?

LE DISCIPLE.

Ils cherchent ce qui est sous la terre.

STREPSIADÈS.

Ils cherchent donc des oignons. Ne vous donnez pas maintenant tant de peine; je sais, moi, où il y en a de gros et de beaux. Mais que font ceux-ci tellement courbés?

LE DISCIPLE.

Ils sondent les abîmes du Tartaros.

STREPSIADÈS.

Et leur derrière, qu'a-t-il à regarder le ciel?

LE DISCIPLE.

Il apprend aussi pour son compte à faire de l'astronomie... Mais rentrez, de peur que le maître ne vous surprenne.

STREPSIADÈS.

Pas encore, pas encore: qu'ils restent, afin que je leur communique une petite affaire.

LE DISCIPLE.

Mais ils ne peuvent pas demeurer trop longtemps à l'air et dehors.

STREPSIADÈS.

Au nom des dieux, qu'est ceci? Dis-moi.

LE DISCIPLE.

L'astronomie.

STREPSIADÈS.

Et cela?

LE DISCIPLE.

La géométrie.

STREPSIADÈS.

A quoi cela sert-il?

LE DISCIPLE.

A mesurer la terre.

STREPSIADÈS.

Celle qui se partage au sort?

LE DISCIPLE.

Non; la terre entière.

STREPSIADÈS.

C'est charmant ce que tu dis là: voilà une invention populaire et utile!

LE DISCIPLE.

Tiens, voici la surface de la terre entière: vois-tu? Ici, c'est Athènes.

STREPSIADÈS.

Que dis-tu? Je ne te crois pas; je n'y vois point de juges en séance.

LE DISCIPLE.

C'est pourtant réellement le territoire Attique.

STREPSIADÈS.

Et où sont mes concitoyens de Kikynna?

LE DISCIPLE.

C'est ici qu'ils habitent. Voici l'Euboea, tu vois, cette terre qui s'étend en longueur infinie.

STREPSIADÈS.

Je vois: nous l'avons pressurée, nous et Périklès. Mais où est Lakédæmôn?

LE DISCIPLE.

Où elle est? Ici.

STREPSIADÈS.

Comme c'est près de nous! Songez-y bien, éloignez-la de nous à la plus grande distance possible.

LE DISCIPLE.

Il n'y a pas moyen.

STREPSIADÈS.

Par Zeus! vous en gémirez. Mais quel est donc cet homme juché dans un panier?

LE DISCIPLE.

Lui.

STREPSIADÈS.

Qui, lui?

LE DISCIPLE.

Sokratès.

STREPSIADÈS.

Sokratès! Voyons, toi, appelle-le-moi donc bien fort.

LE DISCIPLE.

Appelle-le toi-même. Moi, je n'en ai pas le temps.

STREPSIADÈS.

Sokratès, mon petit Sokratès!

SOKRATÈS.

Pourquoi m'appelles-tu, être éphémère?

STREPSIADÈS.

Et d'abord que fais-tu là? Je t'en prie, dis-le-moi.

SOKRATÈS.

Je marche dans les airs et je contemple le soleil.

STREPSIADÈS.

Alors c'est du haut de ton panier que tu regardes les dieux, et non pas de la terre, si toutefois...

SOKRATÈS.

Je ne pourrais jamais pénétrer nettement dans les choses d'en haut, si je ne suspendais mon esprit, et si je ne mêlais la subtilité de ma pensée avec l'air similaire. Si, demeurant à terre, je regardais d'en bas les choses d'en haut, je ne découvrirais rien. Car la terre attire à elle l'humidité de la pensée. C'est précisément ce qui arrive au cresson.

STREPSIADÈS.

Que dis-tu? Ta pensée attire l'humidité sur le cresson? Mais maintenant descends, mon petit Sokratès, afin de m'enseigner les choses pour lesquelles je suis venu.

SOKRATÈS.

Pourquoi es-tu venu?

STREPSIADÈS.

Je veux apprendre à parler. Les prêteurs à intérêts, race intraitable, me poursuivent, me harcèlent, se nantissent de mon bien.

SOKRATÈS.

Comment t'es-tu donc endetté sans le savoir?

STREPSIADÈS.

C'est l'hippomanie qui m'a ruiné, maladie dévorante. Mais enseigne-moi l'un de tes deux raisonnements, celui qui sert à ne pas payer, et, quel que soit le salaire, je jure par les dieux de te le payer.

SOKRATÈS.

Par quels dieux jures-tu? D'abord les dieux ne sont pas chez nous une monnaie courante.

STREPSIADÈS.

Par quoi jurez-vous donc? Est-ce par de la monnaie de fer, comme à Byzantion?

SOKRATÈS.

Veux-tu connaître nettement les choses célestes, ce qu'elles sont au juste?

STREPSIADÈS.

Oui, par Zeus! si elles sont.

SOKRATÈS.

Et converser avec les Nuées, nos divinités?

STREPSIADÈS.

Assurément.

SOKRATÈS.

Assois-toi donc sur la banquette sainte.

STREPSIADÈS.

Voilà, je suis assis.

SOKRATÈS.

Maintenant prends cette couronne.

STREPSIADÈS.

A quoi bon une couronne? Malheur à moi, Sokratès! Est-ce que vous allez me sacrifier comme Athamas?

SOKRATÈS.

Non; c'est tout ce que nous faisons aux initiés.

STREPSIADÈS.

Eh bien, qu'y gagnerai-je?

SOKRATÈS.

D'être un roué en fait de langage, une cliquette, une fleur de farine. Seulement, ne bouge pas.

STREPSIADÈS.

Par Zeus! tu ne mens pas! Saupoudré comme je suis, je vais devenir fleur de farine.

SOKRATÈS.

Il faut que ce vieillard observe le silence et qu'il écoute la prière: «Souverain maître, Air immense, qui enveloppes la terre de toutes parts, Æther brillant, et vous, Nuées, vénérables déesses, mères du tonnerre et de la foudre, levez-vous, ô souveraines, apparaissez au penseur dans les régions supérieures!»

STREPSIADÈS.

Pas encore, pas encore; pas avant que je me sois enveloppé de ce manteau, de peur d'être inondé. N'avoir pas pris, en sortant de chez moi, une casquette de peau de chien, quelle malechance!

SOKRATÈS.

Venez, ô Nuées vénérées, vous manifester à cet homme, soit que vous occupiez les cimes sacrées de l'Olympos, battues par les neiges, soit que dans les jardins de votre père Okéanos vous formiez un choeur sacré avec les Nymphes, soit que, aux bouches du Nilos, vous puisiez des eaux dans des cornes d'or, que vous résidiez aux Palus Mæotides ou sur le rocher neigeux du Mimas, écoutez-nous, accueillez notre sacrifice, et que nos cérémonies vous fassent plaisir.

* * * * *

LE CHOEUR.

Nuées éternelles, élevons-nous, en rosée transparente et légère, du sein de notre père Okéanos aux bruissements profonds, jusqu'aux sommets des monts couronnés de forêts, afin de découvrir les horizons lointains, les fruits qui ornent la Terre sacrée, le cours sonore des fleuves divins, et la Mer aux mugissements sourds; car l'oeil de l'Æther brille sans relâche de rayons éclatants. Mais dissipons le voile pluvieux qui cache nos figures immortelles, et embrassons le monde de notre regard illimité.

* * * * *

SOKRATÈS.

O Nuées très vénérables, il est certain que vous avez entendu mon appel. Et toi, as-tu entendu leur voix divine avec le mugissement du tonnerre?

STREPSIADÈS.

Moi aussi je vous révère, Nuées respectables, et je veux répondre au bruit du tonnerre, tant il m'a causé de tremblement et d'effroi. Aussi, tout de suite, permis ou non, je lâche tout.

SOKRATÈS.

Ne raille pas et ne fais pas comme les poètes que grise la vendange. Sois silencieux: un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.

* * * * *

LE CHOEUR, _se rapprochant de la scène_.

Vierges dispensatrices des pluies, allons vers la terre féconde de Pallas, voyons le royaume de Kékrops, riche en grands hommes et mille fois aimé. Là se trouve le culte des initiations sacrées, le sanctuaire mystique des cérémonies saintes, les offrandes aux divinités célestes, les temples magnifiques et les statues, les processions trois fois saintes des bienheureux, victimes couronnées immolées aux dieux; les festins dans toutes les saisons; et là, au renouveau, la fête de Bromios, les chants mélodieux des choeurs et la musique des flûtes frémissantes.

* * * * *

STREPSIADÈS.

Au nom de Zeus, je t'en prie, dis-moi, Sokratès, quelles sont ces femmes qui font entendre un chant si respectable? Sont-ce quelques héroïnes?

SOKRATÈS.

Pas du tout; mais les Nuées célestes, grandes divinités des hommes oisifs, qui nous suggèrent pensée, parole, intelligence, charlatanisme, loquacité, ruse, compréhension.

STREPSIADÈS.

C'est pour cela qu'en écoutant leur voix, mon âme se sent des ailes; elle cherche à épiloguer, à ergoter sur de la fumée, à coudre trait d'esprit à trait d'esprit, pour riposter à l'autre raisonnement. De telle sorte que, s'il est possible, je souhaite vivement de les voir en personne.

SOKRATÈS.

Eh bien, regarde du côté de la Parnès. Je les vois descendre lentement par là.

STREPSIADÈS.

Où donc? Montre-moi.

SOKRATÈS.

Elles s'avancent en grand nombre, à travers les cavités et les bois, sur une ligne oblique.

STREPSIADÈS.

Qu'est-ce donc? Je ne les vois pas.

SOKRATÈS.

Là, à l'entrée.

STREPSIADÈS.

Ah! oui, maintenant un peu, par là.

SOKRATÈS.

Tu dois maintenant les voir tout à fait, à moins que tu n'aies une coloquinte de chassie.

STREPSIADÈS.

Oui, par Zeus! O vénérables divinités, elles remplissent toute la scène.

SOKRATÈS.

Et cependant tu ne savais pas, tu ne croyais pas que ce fussent des déesses?

STREPSIADÈS.

Non, par Zeus! mais je me figurais que c'était du brouillard, de la rosée, de la fumée.

SOKRATÈS.

Non, non, par Zeus! Sache que ce sont elles qui nourrissent une foule de sophistes, des devins de Thourion, des empiriques, des oisifs à bagues qui vont au bout des ongles et à longs cheveux, des fabricants de chants pour les choeurs cycliques, des tireurs d'horoscopes, fainéants, dont elles nourrissent l'oisiveté, parce qu'ils les chantent.

STREPSIADÈS.

Voilà pourquoi ils chantent «le rapide essor des Nuées humides qui lancent des éclairs, les tresses du Typhôn aux cent têtes, les tempêtes furieuses, filles de l'air, agiles oiseaux qu'un vol oblique fait nager dans les airs, torrents de pluies émanant des Nuées humides». Et, pour prix de leurs vers, ils engloutissent des tranches salées d'énormes et bons mulets, et la chair délicate des grives.

SOKRATÈS.

Grâce à elles toutefois, et n'est-ce pas juste?

STREPSIADÈS.

Dis-moi, comment se fait-il, si ce sont vraiment des Nuées, qu'elles ressemblent à des mortelles? Elles ne le sont pourtant pas?

SOKRATÈS.

Alors que sont-elles donc?

STREPSIADÈS.

Je ne sais pas trop. Elles ressemblent à des flocons de laine et non à des femmes, j'en atteste Zeus, pas le moins du monde. Et celles-ci ont des nez.

SOKRATÈS.

Réponds maintenant à mes questions.

STREPSIADÈS.

Dis-moi vite ce que tu veux.

SOKRATÈS.

As-tu vu quelquefois, en regardant en l'air, une nuée semblable à un centaure, à un léopard, à un loup, à un taureau?

STREPSIADÈS.

De par Zeus! j'en ai vu. Eh bien?

SOKRATÈS.

Elles sont tout ce qu'elles veulent. Et alors, si elles voient un débauché à longue chevelure, quelqu'un de ces sauvages velus, comme le fils de Xénophantès, pour se moquer de sa manie, elles se changent en centaures.

STREPSIADÈS.

Qu'est-ce à dire? Si elles voient Simôn, le voleur des deniers cyniques, que font-elles?

SOKRATÈS.

Pour le représenter au naturel, elles deviennent tout à coup des loups.

STREPSIADÈS.

C'est donc pour cela certainement que, hier, voyant Kléonymos, qui a jeté son bouclier, à la vue de ce lâche, elles sont devenues cerfs.

SOKRATÈS.

Et maintenant, quand elles ont aperçu Klisthénès, tu vois, c'est pour cela qu'elles sont devenues femmes.

STREPSIADÈS.

Salut, ô souveraines! Aujourd'hui, si vous l'avez fait pour quelque autre, faites résonner pour moi votre voix céleste, reines toutes-puissantes.

LE CHOEUR.

Salut, vieillard des anciens jours, pourchasseur des études chères aux Muses; et toi, prêtre des plus subtiles niaiseries, dis-nous ce que tu désires. Car nous ne prêtons l'oreille à aucun des sophistes égarés dans les nuages, si ce n'est à Prodikos, à cause de sa sagesse et de son bon sens, et à toi, à cause de ta démarche fière dans les rues, ton regard dédaigneux, tes pieds nus, ta patience à supporter nombre de maux, et l'air de gravité que tu tiens de nous.

STREPSIADÈS.

O Terre, quelle voix! Qu'elle est sainte, auguste, prodigieuse!

SOKRATÈS.

C'est qu'elles seules sont déesses; tout le reste n'est que bagatelle.

STREPSIADÈS.

Mais, dis-moi, par la Terre! notre Zeus Olympien n'est-il pas dieu?

SOKRATÈS.

Quel Zeus? Trêve de plaisanteries! Il n'y a pas de Zeus.

STREPSIADÈS.

Que dis-tu? Et qui est-ce qui pleut? Dis-moi cela avant tout.

SOKRATÈS.

Ce sont elles; et je t'en donnerai de bonnes preuves. Voyons, où as-tu jamais vu pleuvoir sans Nuées? Si c'était lui, il faudrait qu'il plût par un jour serein, elles absentes.

STREPSIADÈS.

Par Apollôn! Ta parole s'applique bien à notre conversation actuelle. Autrefois je croyais bonnement que Zeus pissait dans un crible. Mais qui est-ce qui tonne? Dis-le-moi. Cela me fait trembler.

SOKRATÈS.

Elles tonnent en roulant.

STREPSIADÈS.

Comment cela, ô toi qui braves tout?

SOKRATÈS.

Lorsqu'elles sont pleines d'eau, et contraintes à se mouvoir, précipitées d'en haut violemment, avec la pluie qui les gonfle, puis alourdies, et lancées les unes contre les autres, elles se brisent et éclatent avec fracas.

STREPSIADÈS.

Mais qui donc les contraint et les emporte? N'est-ce pas Zeus?

SOKRATÈS.

Pas du tout, mais le Tourbillon Æthéréen.

STREPSIADÈS.

Le Tourbillon? J'ignorais et que Zeus n'existât pas et que le Tourbillon régnât aujourd'hui à sa place. Mais tu ne m'as encore rien appris sur le bruit du tonnerre.

SOKRATÈS.

Ne m'as-tu pas entendu te dire que les Nuées étaient pleines d'eau et, tombant les unes sur les autres, font ce fracas à cause de leur densité?

STREPSIADÈS.

Voyons, comment peut-on croire cela?

SOKRATÈS.

Je vais te l'enseigner par ton propre exemple. Quand tu t'es rempli de viande aux Panathènæa et que tu as ensuite le ventre troublé, le désordre ne le fait-il pas résonner tout à coup?

STREPSIADÈS.

Oui, par Apollôn! je souffre aussitôt, le trouble se met en moi; comme un tonnerre le manger éclate et fait un bruit déplorable, d'abord sourdement, pappax, pappax, puis plus fort, papapappax, et quand je fais mon cas, c'est un vrai tonnerre, papapappax, comme les Nuées.

SOKRATÈS.

Considère donc que, avec ton petit ventre, tu as fait un pet résonnant: n'est-il pas naturel alors que l'air qui est immense produise un bruit détonant?

STREPSIADÈS.

En effet, les mots «bruit détonant» et «pet résonnant» ont entre eux quelque ressemblance. Mais la foudre, d'où lui vient son étincelle de feu, dis-le-moi, qui tantôt nous frappe et nous consume, tantôt laisse vivants ceux qu'elle a effleurés? Il est évident que c'est Zeus qui la lance sur les parjures.

SOKRATÈS.

Mais comment, sot que tu es, toi qui sens l'âge de Kronos, plus vieux que le pain et la lune, s'il frappait les parjures, comment n'aurait-il pas foudroyé Simôn, Kléonymos, Théoros? Ce sont pourtant bien des parjures. Mais il frappe ses propres temples et Sounion, le cap de l'Attique, et les grands chênes.

STREPSIADÈS.

Je ne sais; mais tu sembles avoir raison. Qu'est-ce donc alors que la foudre?

SOKRATÈS.

Lorsqu'un vent sec s'élève vers les Nuées et s'y enferme, il en gonfle l'intérieur comme une vessie; ensuite, par une force fatale il les crève, s'échappe au dehors avec violence, en raison de la densité, et s'enflamme lui-même par la fougue de son élan.

STREPSIADÈS.

Par Zeus! la même chose tout à fait m'est arrivée un jour aux Diasia: je faisais cuire pour ma famille un ventre de truie; je néglige de le fendre; il se gonfle, éclate tout à coup, me débonde dans les yeux et me brûle le visage.

LE CHOEUR.

Homme, qui as désiré apprendre de nous la grande sagesse, tu seras très heureux parmi les Athéniens et les Hellènes, si tu as de la mémoire, de la réflexion, et de la patience dans l'âme; si tu ne te lasses ni de rester debout, ni de marcher, ni d'endurer la rigueur du froid; si tu ne désires pas te mettre à table; si tu t'abstiens de vin, des gymnases et des autres folies; si tu regardes comme le meilleur de tout, ainsi qu'il convient à un homme sensé, d'être le premier par ta conduite, ta prudence et par la force polémique de ta langue.

STREPSIADÈS.

Pour ce qui est d'une âme forte, d'un souci qui brave l'insomnie, d'un ventre économe, qui ne s'écoute pas, et qui dîne de sarriette, sois sans crainte, pour tout cela, je servirais bravement d'enclume.

SOKRATÈS.

A l'avenir, n'est-ce pas, tu ne reconnaîtras plus d'autres dieux que ceux que nous reconnaissons nous-mêmes: le Khaos, les Nuées et la Langue, ces trois-là?

STREPSIADÈS.

Jamais, franchement, je ne converserai avec les autres, même si je les rencontrais: pas de sacrifices, pas de libations, pas d'encens brûlé.

LE CHOEUR.

Dis-nous maintenant avec confiance ce que nous devons faire pour toi; tu auras pleine satisfaction, si tu nous honores, si tu nous admires, et si tu veux devenir un habile homme.

STREPSIADÈS.

O Souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite chose: c'est d'être de cent stades le plus fort des Hellènes dans l'art de parler.

LE CHOEUR.

Tu l'obtiendras de nous: désormais, à partir de ce moment, devant le peuple, personne ne fera triompher plus d'idées que toi.

STREPSIADÈS.

Je ne tiens pas à exposer de grandes idées; ce n'est pas là que je vise, mais à retourner la justice de mon côté et à échapper à mes créanciers.

LE CHOEUR.

Tu obtiendras donc ce que tu désires; car tu ne vises pas au grand: livre-toi donc bravement à nos ministres.

STREPSIADÈS.

Je le ferai en toute confiance; car la nécessité m'y contraint, étant donnés ces chevaux marqués du Koppa, et le mariage qui m'a ruiné. Maintenant que ceux-ci fassent de moi ce qu'ils voudront: je leur livre mon corps à frapper, à lui faire endurer la faim, la soif, le chaud, le froid, à le tailler en outre, pourvu que je ne paie pas mes dettes: je consens à être aux yeux des hommes insolent, beau diseur, effronté, impudent, vil coquin, colleur de mensonges, hâbleur, rompu aux procès, table de lois, cliquette, renard, tarière, souple, dissimulé, visqueux, fanfaron, gibier à étrivières, ordure, retors, hargneux, lécheur d'écuelles. Dût-on me donner ces noms au passage, qu'ils fassent de moi ce qu'ils voudront; et, s'ils veulent, par Dèmètèr! qu'ils me servent en andouille aux penseurs.

LE CHOEUR.

Voilà une volonté! Il n'a pas peur, il a du coeur. Sache que dès que tu tiendras de moi cette science, tu auras parmi les mortels une gloire montant jusqu'aux cieux.

STREPSIADÈS.

Que m'arrivera-t-il?

LE CHOEUR.

Tout le temps avec moi tu passeras la vie la plus enviable qui soit parmi les hommes.

STREPSIADÈS.

Verrai-je jamais cela?

LE CHOEUR.

La foule ne cessera d'assiéger tes portes: on voudra t'aborder, causer avec toi d'affaires et de procès d'un grand nombre de talents, dignes des conseils de ta prudence. (_A Sokratès._) Mais toi, commence à donner au vieillard quelqu'une de tes leçons; mets en mouvement son esprit, et fais l'épreuve de son intelligence.

SOKRATÈS.

Allons, voyons, dis-moi ton caractère, afin que, sachant qui tu es, je dirige, d'après un plan nouveau, mes machines de ton côté.

STREPSIADÈS.

Quoi donc? Songes-tu, au nom des dieux! à me battre en brèche?

SOKRATÈS.

Pas du tout, mais je veux t'adresser quelques questions. As-tu de la mémoire?

STREPSIADÈS.

C'est selon, par Zeus! Si l'on me doit, j'en ai beaucoup; mais si je dois, infortuné, je n'en ai aucune.

SOKRATÈS.

As-tu de la facilité naturelle à parler?

STREPSIADÈS.

A parler, non; mais à voler, oui.

SOKRATÈS.

Comment pourras-tu donc apprendre?

STREPSIADÈS.

Ne t'inquiète pas; très bien.

SOKRATÈS.

Voyons maintenant; quand je te laisserai quelque sage pensée au sujet des phénomènes célestes, saisis-la vite.

STREPSIADÈS.

Quoi donc? Happerai-je la sagesse, comme un chien?

SOKRATÈS.

Oh! l'homme ignorant, le barbare! J'ai peur, mon vieux, que tu n'aies besoin de coups. Voyons, que ferais-tu, si l'on te battait?

STREPSIADÈS.

On me bat; un peu après, je prends des témoins, et ensuite, après un moment de répit, je vais en justice.

SOKRATÈS.

Voyons maintenant; ôte ton manteau.

STREPSIADÈS.

Ai-je commis quelque faute?

SOKRATÈS.

Non; mais il est prescrit d'entrer nu.

STREPSIADÈS.

Mais je n'entre pas chercher un objet volé!

SOKRATÈS.

Ote-le: pourquoi ce bavardage?

STREPSIADÈS.

Dis-moi seulement ceci: si je suis attentif, et si j'apprends avec zèle, auquel des disciples serai-je comparable?

SOKRATÈS.

Tu seras le portrait de Khæréphôn.

STREPSIADÈS.

Malheur à moi! J'aurai l'air d'un cadavre.

SOKRATÈS.

Pas un mot; mais suis-moi de ce côté: hâtons-nous.

STREPSIADÈS.

Mets-moi donc maintenant entre les mains un gâteau miellé: j'ai peur, en entrant là dedans, comme si je descendais dans l'antre de Trophonios.

SOKRATÈS.

Marche; pourquoi lanterner devant la porte?

* * * * *

LE CHOEUR.

Va gaiement, en raison de ton ouvrage. Bonne chance à ce vieillard, que son âge avancé n'empêche pas de prendre une teinture des nouveautés à la mode, et qui s'exerce à la sagesse.