Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 7

Chapter 73,825 wordsPublic domain

Accomplissez maintenant ce que vous devez faire. A celui de vous deux qui aura le plus d'égards pour moi je remettrai les rênes de la Pnyx.

KLÉÔN.

J'y cours le premier.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non pas, ce sera moi.

* * * * *

LE CHOEUR.

O Dèmos, tu as une belle souveraineté; tous les hommes te craignent comme un tyran; mais tu es facile à mener par les petits soins, et tu te plais à être dupe, la bouche toujours béante devant celui qui parle, et alors ta présence d'esprit déménage.

DÈMOS.

C'est vous qui n'avez pas d'esprit sous vos chevelures, quand vous me croyez en démence. Je joue à dessein le rôle de niais. J'aime à boire tout le jour, et à prendre pour chef un voleur que je nourris; puis, quand il est bien plein, je le saisis et je l'écrase.

LE CHOEUR.

Tu as raison d'agir ainsi, s'il est vrai que tu as, comme tu le dis, cette prudence excessive de conduite; si tu les engraisses exprès dans la Pnyx comme des victimes publiques, et qu'ensuite, quand il t'arrive de manquer de vivres, tu prends le plus gros d'entre eux, tu l'immoles et tu le manges!

DÈMOS.

Voyez quelle est mon adresse à les circonvenir, quand ils se croient assez fins pour m'attraper. Je les observe attentivement, sans paraître rien voir, pendant qu'ils volent; puis, quand ils m'ont volé, je les contrains à rendre gorge, en insinuant une sonde.

* * * * *

KLÉÔN.

Va-t'en à la malheure!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Vas-y toi-même, infâme!

KLÉÔN.

O Dèmos, il y a je ne sais combien de temps que je suis assis là, tout prêt et voulant te faire du bien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, il y a dix fois longtemps, douze fois longtemps, mille fois longtemps, et encore plus longtemps, longtemps, longtemps.

DÈMOS.

Et moi, qui attends depuis trente mille fois longtemps, je vous maudis tous les deux depuis encore plus longtemps, longtemps, longtemps.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Sais-tu ce que tu as à faire?

DÈMOS.

Si je ne le sais, tu me le diras, toi.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Lâche-nous hors de la barrière, moi et cet homme, afin de concourir à qui te fera du bien.

DÈMOS.

C'est ce qu'il faut faire. Éloignez-vous!

KLÉÔN.

Voilà.

DÈMOS.

Partez!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ne me laisse pas devancer.

DÈMOS.

Certes, je vais recevoir aujourd'hui un grand bonheur de ces deux adorateurs, ou bien, par Zeus! je ferai le difficile.

KLÉÔN.

Vois-tu? Je suis le premier à t'apporter un siège.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Oui, mais pas une table, et c'est moi le premier.

KLÉÔN.

Regarde, je t'apporte cette galette pétrie avec mes orges de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi des morceaux de pain morcelés par la main d'ivoire de la Déesse.

DÈMOS.

Oh! comme tu as un grand doigt, vénérable Déesse!

KLÉÔN.

Et moi, voici de la purée de pois, d'aussi bonne couleur que belle: elle a été pilée par Pallas, protectrice du combat de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

O Dèmos, la Déesse veille attentivement sur toi; et, en ce moment, elle étend au-dessus de ta tête une marmite pleine de bouillon.

DÈMOS.

Penses-tu que nous habiterions encore cette ville, si elle n'avait pas manifestement étendu sur nous cette marmite?

KLÉÔN.

Voici des poissons qui te sont offerts par l'Épouvante des armées.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

La Fille du Dieu redoutable t'envoie cette viande cuite dans son jus, avec ce plat de tripes, de caillette, de gras-double.

DÈMOS.

Elle a bien fait de se ressouvenir du péplos.

KLÉÔN.

La Déesse à la redoutable aigrette t'invite à manger de cette galette longue, afin que nous fassions bien allonger nos vaisseaux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Prends également ceci maintenant.

DÈMOS.

Et que ferai-je de ces intestins?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est à propos que la Déesse t'envoie de quoi garnir l'intérieur des trières: car elle veille attentivement sur notre flotte. Bois aussi ce mélange de trois parties d'eau contre deux de vin.

DÈMOS.

Qu'il est donc bon, par Zeus! Comme il porte bien ses trois parties d'eau.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tritogénéia elle-même a mêlé cette triple mesure.

KLÉÔN.

Reçois de moi cette tranche de galette grasse.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et de moi ce gâteau tout entier.

KLÉÔN.

Mais tu n'as pas où prendre un civet de lièvre à donner; moi je l'ai.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Malheur à moi! Où trouver un civet? O mon esprit, invente maintenant quelque farce.

KLÉÔN.

Le vois-tu, pauvre malheureux?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je n'en ai cure. Voici des gens qui viennent à moi.

KLÉÔN.

Qui sont-ils?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Des envoyés qui ont des sacs d'argent.

KLÉÔN.

Où donc? où donc?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais qu'est-ce que cela te fait? Ne laisseras-tu pas les étrangers tranquilles? O mon petit Dèmos, vois-tu le civet que je t'apporte?

KLÉÔN.

Malheur à moi! Tu m'as indignement volé.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Poséidon! et toi les habitants de Pylos!

DÈMOS.

Dis-moi, je t'en prie; comment tu as imaginé de faire ce vol?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

L'inspiration est de la Déesse, le vol de moi.

KLÉÔN.

Mais j'ai eu de la peine pour attraper ce lièvre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi pour le rôtir.

DÈMOS, _à Kléôn_.

Va-t'en: je ne sais de gré qu'à celui qui me l'a servi.

KLÉÔN.

Hélas! malheureux que je suis! Être surpassé en impudence!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ne décides-tu pas, Dèmos, lequel de nous deux a le mieux servi toi et ton ventre?

DÈMOS.

Par quel moyen prouverai-je aux spectateurs que j'ai bien choisi entre vous deux?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te le dirai. Va, sans rien dire, prendre ma corbeille; fouilles-y, et ensuite dans celle du Paphlagonien: de la sorte tu jugeras bien.

DÈMOS.

Eh bien, qu'y a-t-il dans la tienne?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tu ne vois donc pas, mon petit papa, qu'elle est vide? Je t'ai tout apporté.

DÈMOS.

Voilà une corbeille dévouée à Dèmos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Visite maintenant ici celle du Paphlagonien. Vois-tu?

DÈMOS.

Bon Dieu, comme elle est pleine de bonnes choses! Quelle ampleur de gâteau il s'était réservée! Et à moi il donnait cette toute petite rognure.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est pourtant ce qu'il t'a toujours fait: il te donnait très peu de ce qu'il prenait, et il en gardait pour lui la meilleure part.

DÈMOS.

Misérable! Tu volais, et tu me trompais! Et moi, je t'ai tressé des couronnes et donné des présents.

KLÉÔN.

Je volais pour le bien de l'État.

DÈMOS.

Dépose à l'instant cette couronne, pour que je la mette au front de l'homme que voici.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Dépose-la vite, gibier à étrivières.

KLÉÔN.

Non certes; j'ai par devers moi un oracle Pythique, désignant celui-là seul par qui je dois être vaincu.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et c'est mon nom qu'il indique: c'est par trop clair.

KLÉÔN.

Mais je veux te convaincre avec preuve si tu as le moindre rapport avec les paroles du Dieu. Tout enfant, à l'école de quel maître allais-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est dans les cuisines que j'ai été formé à coups de poing.

KLÉÔN.

Que dis-tu? Ah! cet oracle s'adapte à mon idée! Bien; et chez le maître de palestre quel exercice apprenais-tu?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

A voler, à me parjurer, à regarder en face la partie adverse.

KLÉÔN.

O Phoebos Apollôn Lykios, que me réserves-tu? Quel métier as-tu fait, devenu homme?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Vendre des andouilles, et m'accoupler.

KLÉÔN.

Malheureux que je suis! C'est fait de moi! Légère est l'espérance qui me soutient. Mais, dis-moi, est-ce en effet sur l'Agora que tu vendais tes andouilles, ou bien aux portes?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Aux portes, où se fait le commerce des salaisons.

KLÉÔN.

O ciel! l'oracle du Dieu est accompli. Roulez-moi infortuné dans ma demeure. Chère couronne, adieu, disparais; c'est à regret que je te quitte; un autre va te prendre et te garder. Il n'est pas plus voleur, mais il est plus chanceux.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Zeus Hellènios, à toi cette victoire!

LE CHOEUR.

Salut, beau vainqueur; souviens-toi que je t'ai fait ce que tu es, un homme! Je t'en demande une faible récompense, c'est d'être pour toi Phanos, greffier du tribunal.

DÈMOS, _au marchand d'andouilles_.

Dis-moi quel est ton nom?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Agorakritos, car j'ai été nourri sur l'Agora, au milieu des procès.

DÈMOS.

Je me remets donc aux mains d'Agorakritos, et je lui livre ce Paphlagonien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, Dèmos, j'emploierai mon zèle à te bien servir, de telle sorte que tu avoueras n'avoir jamais vu d'homme plus dévoué à la ville des Gobe-mouches.

* * * * *

LE CHOEUR.

Quoi de plus beau, à notre début ou à notre fin, que de chanter les entraîneurs des coursiers rapides, sans chagriner, de gaieté de coeur, Lysistratos, ou Théomantis sans foyer. Celui-ci, cher Apollôn, à tout jamais pauvre, fond en larmes, en embrassant ton carquois dans le temple pythique, pour ne pas mourir de faim.

Injurier les méchants n'est point chose odieuse, mais honorable aux yeux des bons, quand on s'en acquitte bien. Si l'homme, qui doit entendre nombre de traits méchants, était connu, je ne mentionnerais pas le nom d'un ami. Maintenant, pour ce qui est d'Arignotos, il n'est personne qui ne le connaisse, à moins d'ignorer le blanc ou le nome orthien. Or, il a un frère qui ne l'est guère par les moeurs, l'infâme Ariphradès, qui veut être ce qu'il est. Il n'est pas seulement pervers, mais il y raffine. Il salit sa langue des plus honteux plaisirs, léchant la hideuse rosée des lupanars, souillant sa barbe, caressant les pustules, versifiant à la façon de Polymnestos, et vivant avec OEnikhos. Quiconque ne prendra pas cet homme en horreur, ne boira jamais dans la même coupe que nous.

Souvent, durant la nuit, je me suis pris à réfléchir, et je me suis demandé alors pourquoi Kléonymos mange si gloutonnement. On dit que, quand il se repaît aux dépens des gens riches, il ne sort plus de la huche. Ils en arrivent à le supplier: «Allez-vous-en, seigneur, nous embrassons vos genoux; entrez et ménagez notre table.»

On dit que les trières se sont formées en Conseil, et que l'une d'elles, la plus âgée, a dit aux autres: «N'avez-vous pas entendu, mes soeurs, ce qui se passe dans la ville? On dit qu'on demande cent de nous contre la Khalkèdonia: c'est ce mauvais citoyen, l'aigre Hyperbolos.» Cette proposition leur paraît affreuse, intolérable. L'une d'elles, qui n'a pas encore eu commerce avec les hommes: «Nous préserve le ciel! dit-elle. Jamais il ne sera mon pilote, ou, s'il le faut, que je sois rongée par les vers et que je vieillisse au port! Non, Nauphantè, fille de Nauson, j'en atteste les dieux, aussi vrai que je suis faite de planches de pin et charpentée de bois, si ce projet agrée aux Athéniens, je suis d'avis d'aller stationner au Thèséion, ou devant le temple des Vénérables Déesses. Ainsi nous ne le verrions pas devenir notre stratège et insulter notre ville: qu'il navigue seul du côté des corbeaux, s'il veut, et que les chaloupes, où il vendait des lanternes, le portent à la mer!»

* * * * *

AGORAKRITOS.

Silence, une clef à la bouche, trêve à l'audition des témoins, clôture des tribunaux qui sont les délices de cette ville, et, en réjouissance de nos prospérités nouvelles, Pæan au théâtre!

LE CHOEUR.

O toi, flambeau d'Athènes, la ville sacrée, et protecteur des îles, quelle bonne nouvelle viens-tu nous apporter, afin que nous parfumions les rues du fumet des victimes?

AGORAKRITOS.

Je vous ai recuit Dèmos, et de laid je l'ai fait beau.

LE CHOEUR.

Et où est-il maintenant, ô merveilleux inventeur de métamorphose?

AGORAKRITOS.

Couronné de violettes, il habite la vieille Athènes.

LE CHOEUR.

Comment le verrons-nous? Quel est son costume? Qu'est-il devenu?

AGORAKRITOS.

Tel que jadis il vivait avec Aristidès et Miltiadès. Vous l'allez voir. On entend le bruit de l'ouverture des Propylæa. Saluez de vos cris de joie l'antique Athènes, la merveilleuse, la glorifiée, où séjourne l'illustre Dèmos.

LE CHOEUR.

Cité brillante et couronnée de violettes, Athènes, digne d'envie, montre-moi le monarque de la Hellas et de cette contrée.

AGORAKRITOS.

Voyez; c'est lui qui porte la cigale, dans tout l'éclat du costume antique, ne sentant plus la coquille à voter, mais la paix, et parfumé de myrrhe.

LE CHOEUR.

Salut, ô roi des Hellènes: nous nous réjouissons tous avec toi. Ton sort est digne de cette cité et du trophée de Marathôn.

DÈMOS.

O le plus chéri des hommes, viens ici, Agorakritos; que de bien tu m'as fait, en me recuisant!

AGORAKRITOS.

Moi? Mais, mon pauvre ami, tu ne sais pas ce que tu étais alors, ni ce que tu faisais; sans quoi, tu me croirais un dieu.

DÈMOS.

Que faisais-je donc en ce temps-là? dis-le-moi; et quel étais-je?

AGORAKRITOS.

Et d'abord, dès que quelqu'un disait dans l'assemblée: «Dèmos, je suis épris de toi; seul, je t'aime, je veille à tes intérêts, et j'y pourvois,» quand on usait de cet exorde, tu te redressais et tu portais la tête haute.

DÈMOS.

Moi?

AGORAKRITOS.

Et puis, après t'avoir dupé de la sorte, il s'en allait.

DÈMOS.

Que dis-tu? Ils me faisaient cela, et je ne m'en apercevais pas?

AGORAKRITOS.

Mais oui, par Zeus! tes oreilles s'ouvraient comme une ombrelle et se fermaient ensuite.

DÈMOS.

J'étais devenu si stupide et si vieux?

AGORAKRITOS.

Oui, par Zeus! Si deux orateurs prenaient la parole, l'un pour la construction de grands navires, l'autre pour le salaire des juges, celui qui parlait du salaire s'en allait triomphant de l'orateur des trières. Mais pourquoi baisses-tu la tête et ne restes-tu pas en place?

DÈMOS.

J'ai honte de mes fautes passées.

AGORAKRITOS.

Mais tu n'en es pas responsable, n'en aie point de souci, ce sont les gens qui te trompaient de la sorte. Maintenant, dis-moi, si quelque harangueur impudent se met à parler ainsi: «Juges, vous n'aurez pas d'orges, si vous ne condamnez cet accusé,» que feras-tu, dis, à ce harangueur?

DÈMOS.

Je le soulèverai en l'air, et je le lancerai dans le Barathron, après lui avoir attaché au cou Hyperbolos.

AGORAKRITOS.

Voilà qui est juste, et tu parles en homme sensé. Pour le reste, voyons quels sont tes projets politiques, dis-les.

DÈMOS.

D'abord, toutes les fois qu'on fera rentrer de grands navires, je paierai la somme intégrale aux matelots.

AGORAKRITOS.

Par là tu feras plaisir à bien des derrières usés.

DÈMOS.

Ensuite nul hoplite, inscrit sur un registre, ne sera, par faveur, porté sur un autre, mais il demeurera inscrit comme tout d'abord.

AGORAKRITOS.

Voilà qui mord le bouclier de Kléonymos.

DÈMOS.

Nul imberbe ne haranguera dans l'Agora.

AGORAKRITOS.

Où harangueront donc Klisthénès et Stratôn?

DÈMOS.

Je parle de ces efféminés qui vivent dans les parfumeries, et qui, de leurs sièges, babillent ainsi: «L'habile homme que Phæax! Il a eu l'adresse de ne pas mourir! C'est un dialecticien pressant, serrant ses conclusions, sentencieux, clair, émouvant, dominant puissamment le tumulte.»

AGORAKRITOS.

Est-ce que tu ne joues pas du doigt avec cette gent babillarde?

DÈMOS.

Non, de par Zeus! mais je les forcerai tous d'aller à la chasse et de mettre fin à leurs décrets.

AGORAKRITOS.

En ce cas, je te donne ce pliant et ce jeune garçon bien monté, qui te le portera ou, si bon te semble, te servira de pliant.

DÈMOS.

Quel bonheur pour moi de recouvrer mon ancien état!

AGORAKRITOS.

C'est ce que tu pourras dire quand je t'aurai livré les trêves de trente ans: «O Trêves, paraissez au plus vite!»

DÈMOS.

O Zeus vénéré, comme elles sont belles! Au nom des dieux, est-il permis de les trentanniser? Où les as-tu prises, en réalité?

AGORAKRITOS.

C'était le Paphlagonien qui les tenait cachées dans sa maison, afin que tu ne les prisses pas. Maintenant, moi, je te les donne, pour que tu les emmènes à la campagne.

DÈMOS.

Et ce Paphlagonien, qui a fait tout cela, quel châtiment lui infligeras-tu?

AGORAKRITOS.

Pas bien terrible; il exercera mon métier: établi seul devant les portes, il vendra pour andouilles un mélange de chien et d'âne, luttera d'outrages, dans son ivresse, avec des prostituées, et boira l'eau sale des baignoires.

DÈMOS.

C'est une bonne invention et digne de ce qu'il mérite, que ces assauts de cris avec des prostituées et des baigneurs. Pour toi, en récompense de tes services, je t'invite au Prytanéion, sur le siège occupé par ce poison. Suis-moi, vêtu de cette robe couleur de grenouille. Quant à lui, qu'on l'emmène à l'endroit où il doit faire son métier, bien en vue de ceux qu'il outrageait, c'est-à-dire des étrangers!

FIN DES CHEVALIERS.

LES NUÉES

(L'AN 425 AVANT J.-C.)

Le titre de cette pièce indique que plusieurs scènes se passent en l'air et que le choeur est formé d'acteurs dont les vêtements aériens imitent les flocons de vapeurs qui flottent dans l'atmosphère. Le véritable sujet est l'éducation. Le bonhomme Strepsiadès, ruiné par les dépenses de son fils Phidippidès, l'envoie au _philosophoir_ de Socrate afin d'y apprendre le raisonnement injuste, ainsi que l'art de ne point payer ses créanciers. Phidippidès se met vite au fait des subtilités de l'école, bat son père, et lui prouve qu'il a le droit de le battre. Strepsiadès, furieux, lance dans le philosophoir une torche ardente, sans s'inquiéter des cris de Socrate et de ses disciples.

PERSONNAGES DU DRAME

STREPSIADÈS. PHIDIPPIDÈS. UN SERVITEUR DE STREPSIADÈS. DISCIPLES DE SOKRATÈS. SOKRATÈS. CHOEUR DE NUÉES. LE RAISONNEMENT JUSTE. LE RAISONNEMENT INJUSTE. PASIAS, créancier. AMYNIAS, créancier. UN TÉMOIN. KHÆRÉPHÔN.

_La scène se passe dans la chambre à coucher de Strepsiadès, puis devant la porte de Sokratès._

LES NUÉES

STREPSIADÈS.

Iou! Iou! O souverain Zeus, quelle chose à n'en pas finir que les nuits! Le jour ne viendra donc pas? Et il y a déjà longtemps que j'ai entendu le coq; et mes esclaves dorment encore. Cela ne serait pas arrivé autrefois. Maudite sois-tu, ô guerre, pour toutes sortes de raisons, mais surtout parce qu'il ne m'est pas permis de châtier mes esclaves! Et ce bon jeune homme, qui ne se réveille pas de la nuit! Non, il pète, empaqueté dans ses cinq couvertures. Eh bien, si bon nous semble, ronflons dans notre enveloppe. Mais je ne puis dormir, malheureux, rongé par la dépense, l'écurie et les dettes de ce fils qui est là. Ce bien peigné monte à cheval, conduit un char et ne rêve que chevaux. Et moi, je ne vis pas, quand je vois la lune ramener les vingt jours: car les échéances approchent.--Enfant, allume la lampe, et apporte mon registre, pour que, l'ayant en main, je lise à combien de gens je dois, et que je suppute les intérêts. Voyons, que dois-je? Douze mines à Pasias. Pourquoi douze mines à Pasias? Pourquoi ai-je fait cet emprunt? Parce que j'ai acheté Koppatias. Malheureux que je suis, pourquoi n'ai-je pas eu plutôt l'oeil fendu par une pierre!

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Philon, tu triches: fournis ta course toi-même.

STREPSIADÈS.

Voilà, voilà le mal qui me tue; même en dormant, il rêve chevaux.

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Combien de courses doivent fournir ces chars de guerre?

STREPSIADÈS.

C'est à moi, ton père, que tu en fais fournir de nombreuses courses! Voyons quelle dette me vient après Pasias. Trois mines à Amynias pour un char et des roues.

PHIDIPPIDÈS, _rêvant_.

Emmène le cheval à la maison, après l'avoir roulé.

STREPSIADÈS.

Mais, malheureux, tu as déjà fait rouler mes fonds! Les uns ont des jugements contre moi, et les autres disent qu'ils vont prendre des sûretés pour leurs intérêts.

PHIDIPPIDÈS, _éveillé_.

Eh! mon père, qu'est-ce qui te tourmente et te fait te retourner toute la nuit?

STREPSIADÈS.

Je suis mordu par un dèmarkhe sous mes couvertures.

PHIDIPPIDÈS.

Laisse-moi, mon bon père, dormir un peu.

STREPSIADÈS.

Dors donc; mais sache que toutes ces dettes retomberont sur ta tête. Hélas! Périsse misérablement l'agence matrimoniale qui me fit épouser ta mère! Moi, je menais aux champs une vie des plus douces, inculte, négligé, et couché au hasard, riche en abeilles, en brebis, en marc d'olives. Alors je me suis marié, moi paysan, à une personne de la ville, à la nièce de Mégaklès, fils de Mégaklès, femme altière, luxueuse, fastueuse comme Koesyra. Lorsque je l'épousai, je me mis au lit, sentant le vin doux, les figues sèches, la tonte des laines, elle tout parfum, safran, tendres baisers, dépense, gourmandise, Kolias, Génétyllis. Je ne dis pas qu'elle fût oisive; non, elle tissait. Et moi, lui montrant ce vêtement, je prenais occasion de lui dire: «Femme, tu serres trop les fils.»

UN SERVITEUR.

Nous n'avons plus d'huile dans la lampe.

STREPSIADÈS.

Malheur! Pourquoi m'avoir allumé une lampe buveuse? Viens ici, que je te fasse crier!

LE SERVITEUR.

Et pourquoi crierai-je?

STREPSIADÈS.

Parce que tu as mis une trop grosse mèche... Après cela, lorsque nous arriva ce fils qui est là, nous nous disputâmes, moi et mon excellente femme, au sujet du nom qu'il porterait. Elle voulait qu'il y eût du cheval dans son nom: «Xanthippos, Khærippos, Kallippidès». Enfin, au bout de quelque temps, nous fîmes un arrangement, et nous le nommâmes «Phidippidès». Elle, embrassant son fils, le caressait: «Quand tu seras grand, tu conduiras un char à travers la ville, comme Mégaklès, et vêtu d'une belle robe.» Moi, je disais: «Quand donc feras-tu descendre tes chèvres du mont Phelleus, comme ton père, vêtu d'une peau de bique?» Mais il n'écoutait pas mes discours, et sa passion pour le cheval a coulé mon avoir. Maintenant, durant cette nuit, à force d'y songer, j'ai trouvé un expédient merveilleux qui, si je puis le convaincre, sera pour moi le salut. Mais je veux d'abord l'éveiller. Seulement, comment l'éveiller le plus doucement possible? Comment?... Phidippidès, mon petit Phidippidès!

PHIDIPPIDÈS.

Quoi, mon père?

STREPSIADÈS.

Un baiser, et donne-moi la main.

PHIDIPPIDÈS.

Voici. Qu'y a-t-il?

STREPSIADÈS.

Dis-moi, m'aimes-tu?

PHIDIPPIDÈS.

J'en jure par Poséidon, dieu des chevaux!

STREPSIADÈS.

Non, non, pas de ce dieu des chevaux! C'est lui qui est la cause de mes malheurs. Mais si tu m'aimes réellement et de tout coeur, ô mon enfant, suis mon conseil.

PHIDIPPIDÈS.

Et en quoi faut-il que je suive ton conseil?

STREPSIADÈS.

Change au plus tôt de conduite, et va prendre des leçons où je t'indiquerai.

PHIDIPPIDÈS.

Parle, qu'ordonnes-tu?

STREPSIADÈS.

Et tu obéiras?

PHIDIPPIDÈS.

J'obéirai, j'en jure par Dionysos.

STREPSIADÈS.

Regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison?

PHIDIPPIDÈS.

Je les vois; mais, mon père, qu'est-ce que cela veut dire?

STREPSIADÈS.

C'est le philosophoir des âmes sages. Là sont logés des hommes qui disent et démontrent que le ciel est un étouffoir, dont nous sommes entourés, et nous, des charbons. Ils enseignent, si on leur donne de l'argent, à gagner les causes justes ou injustes.

PHIDIPPIDÈS.

Qui sont-ils?

STREPSIADÈS.

Je ne sais pas exactement leur nom. Ce sont de profonds penseurs, beaux et bons.

PHIDIPPIDÈS.

Ah! oui, les misérables, je les connais. Ce sont des charlatans, des hommes pâles, des va-nu-pieds, que tu veux dire, et, parmi eux, ce maudit Sokratès et Khæréphôn.

STREPSIADÈS.

Hé! hé! tais-toi! ne dis pas de bêtises. Si tu as souci des orges paternelles, deviens l'un d'eux, et lâche-moi l'équitation.

PHIDIPPIDÈS.

Oh! non, par Dionysos! quand tu me donnerais les faisans que nourrit Léogoras.

STREPSIADÈS.

Vas-y, je t'en supplie, ô toi, l'homme le plus cher à mon coeur. Entre à leur école.

PHIDIPPIDÈS.

Et qu'est-ce que je t'y apprendrai?

STREPSIADÈS.

Ils disent qu'il y a deux raisonnements: le supérieur et l'inférieur. Ils prétendent que, par le moyen de l'un de ces deux raisonnements, c'est-à-dire de l'inférieur, on gagne les causes injustes. Si donc tu m'y apprenais ce raisonnement injuste, de toutes les dettes que j'ai contractées pour toi, je ne paierais une obole à personne.

PHIDIPPIDÈS.