Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 5

Chapter 53,944 wordsPublic domain

Et c'est justice, puisque tu dévores les fonds publics, avant le partage, que tu tâtes les accusés comme on tâte un figuier, pour voir ceux qui sont encore verts, ou plus ou moins mûrs, et que, si tu en sais un insouciant et bonasse, tu le fais venir de la Khersonèsos, tu le saisis par le milieu du corps, tu lui prends le cou sous ton bras, puis, lui renversant l'épaule en arrière, tu le fais tomber et tu l'avales. Tu guettes aussi, parmi les citoyens, quiconque est d'humeur moutonnière, riche, pas méchant et tremblant devant les affaires.

KLÉÔN.

Vous vous coalisez? Et moi, citoyens, c'est à cause de vous que je suis battu, parce que j'allais proposer, comme un acte de justice, d'élever dans la ville un monument à votre bravoure.

LE CHOEUR.

Qu'il est donc hâbleur, et souple comme un cuir! Voyez, il rampe auprès de nous autres vieillards, pour nous friponner; mais, s'il réussit d'un côté, il échouera de l'autre; et, s'il se tourne par ici, il s'y cassera la jambe.

KLÉÔN, _battu_.

O ville, ô peuple, voyez par quelles bêtes féroces je suis éventré!

LE CHOEUR.

Tu cries à ton tour, toi qui ne cesses de bouleverser la ville?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES, _reparaissant_.

Oh! Moi, par mes cris, je l'aurai bientôt mis en fuite.

LE CHOEUR.

Ah! si tu cries plus fort que lui, tu es digne de l'hymne triomphal; mais, si tu le surpasses en impudence, à nous le gâteau au miel.

KLÉÔN.

Je te dénonce cet homme, et je dis qu'il exporte ses sauces pour les trières des Péloponésiens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, par Zeus! je te dénonce cet homme, qui court au Prytanéion le ventre vide, et qui en revient le ventre plein.

DÈMOSTHÉNÈS.

Et, par Zeus! il en rapporte des mets interdits, pain, viande, poisson; ce à quoi Périklès n'a jamais été autorisé.

KLÉÔN.

A mort, tout de suite!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je crierai trois fois plus fort que toi.

KLÉÔN.

Mes cris domineront tes cris.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mes beuglements tes beuglements.

KLÉÔN.

Je te dénoncerai, si tu deviens stratège.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te résisterai comme un chien.

KLÉÔN.

Je rabattrai tes vanteries.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je déjouerai tes ruses.

KLÉÔN.

Ose donc me regarder en face.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi aussi j'ai été élevé sur l'Agora.

KLÉÔN.

Je te mettrai en pièces, si tu grognes.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te couvrirai de merde, si tu parles.

KLÉÔN.

Je conviens que je suis un voleur. Et toi?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Par Hermès Agoréen! je me parjure, même devant ceux qui m'ont vu.

KLÉÔN.

C'est donc que tu t'attribues à faux le mérite des autres. Je te dénonce aux Prytanes comme possédant des tripes sacrées, qui n'ont pas payé la dîme.

LE CHOEUR.

Infâme, scélérat, braillard, tout le pays est plein de ton impudence, l'assemblée entière, les finances, les greffes, les tribunaux. Agitateur brouillon, tu as rempli toute la cité de désordre, et tu as assourdi notre Athènes de tes cris; d'une roche élevée tu as l'oeil sur les revenus, comme un pêcheur sur des thons.

KLÉÔN.

Je connais cette affaire et où depuis longtemps elle a été ressemelée.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Si tu ne te connaissais pas en ressemelage, moi je n'entendrais rien aux andouilles. C'est toi qui coupais obligeamment le cuir d'un mauvais boeuf, pour le vendre aux paysans, après une préparation frauduleuse, qui le faisait paraître épais. Ils ne l'avaient pas porté un jour, qu'il s'allongeait de deux palmes.

DÈMOSTHÉNÈS.

Par Zeus! il m'a joué le même tour, si bien que je devins la risée complète de mes voisins et de mes amis: car, avant d'arriver à Pergasè, je nageais dans mes souliers.

LE CHOEUR.

N'as-tu pas, dès le début, étalé ton impudence, qui est l'unique force des orateurs? Tu la pousses jusqu'à traire les étrangers opulents, toi le chef de l'État. Aussi, à ta vue, le fils de Hippodamos fond-il en larmes. Mais voici un autre homme, bien pire que toi, qui me ravit l'âme; il t'élimine, il te surpasse, c'est facile à voir, en perversité, en effronterie, en tours de passe-passe. Allons, toi, qui as été élevé à l'école d'où sortent tous les grands hommes, montre donc qu'une éducation sensée ne signifie rien.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Alors, écoutez quel est ce citoyen-là.

KLÉÔN.

Ne me laisseras-tu point parler?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, de par Zeus! je suis aussi mauvais que toi.

LE CHOEUR.

S'il ne cède pas à cette raison, dis qu'il est de mauvaise lignée.

KLÉÔN.

Tu ne me laisseras point parler?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, de par Zeus!

KLÉÔN.

Mais si, de par Zeus!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, par Poséidôn! Mais qui parlera le premier, c'est ce que je commencerai par débattre.

KLÉÔN.

Oh! j'en crèverai.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Non, je ne te laisserai pas.

LE CHOEUR.

Laisse-le donc, au nom des dieux, laisse-le crever!

KLÉÔN.

Mais d'où te vient cette hardiesse de me contredire en face?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De ce que je me sens capable de parler et de cuisiner.

KLÉÔN.

De parler! Ah! vraiment, s'il te tombait quelque affaire, tu saurais la découper dans le vif et l'accommoder comme il faut; mais veux-tu savoir ce qu'il me semble que tu as éprouvé? Ce qui arrive à tout le monde. Si, par hasard, tu as gagné une toute petite cause contre un métèque, durant la nuit, tu t'es mis à marmotter, à te parler à toi-même dans les rues, buvant de l'eau, importunant tes amis; et tu te figures que tu es capable de parler? Pauvre fou!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et que bois-tu donc, toi, pour que, maintenant, la ville, abasourdie par ton unique bavardage, soit réduite au silence?

KLÉÔN.

Mais quel homme m'opposerais-tu, à moi? Aussitôt que j'aurai avalé du thon chaud, et bu par là-dessus une coupe de vin pur, je me moquerai des stratèges de Pylos.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, quand j'aurai englouti une caillette de boeuf et un ventre de truie, et, par là-dessus, bu la sauce, à moi seul, je mettrai à mal les orateurs, et j'épouvanterai Nikias.

DÈMOSTHÉNÈS.

Tes paroles ne me déplaisent point; mais il y a une chose qui ne me va pas dans ces affaires, c'est que tu es seul à boire la sauce.

KLÉÔN.

Et toi, ce n'est pas en avalant des loups de mer que tu battras les Milésiens.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Mais si je dévore des côtes de boeuf, je rachèterai nos mines.

KLÉÔN.

Et moi, je me ruerai sur le Conseil, et j'y mettrai tout en l'air.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, je te tripoterai le derrière en guise d'andouilles.

KLÉÔN.

Et moi, je t'empoignerai par les fesses et je te jetterai à la porte la tête en avant.

DÈMOSTHÉNÈS.

Par Poséidôn! ce ne sera pourtant que quand tu m'y auras jeté.

KLÉÔN.

Comme je te serrerai dans des entraves de bois!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je t'accuserai de lâcheté.

KLÉÔN.

Je te taillerai en ronds de cuir.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je ferai de ta peau un sac à voleur.

KLÉÔN.

Je te clouerai par terre.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te couperai en petits morceaux.

KLÉÔN.

Je t'arracherai les paupières.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je te crèverai le jabot.

DÈMOSTHÉNÈS.

De par Zeus! nous lui enfoncerons un morceau de bois dans la bouche, comme font les cuisiniers, puis nous lui arracherons la langue et nous examinerons avec soin et hardiment, par sa gorge béante, s'il a de la ladrerie au derrière.

LE CHOEUR.

Il y a donc ici des choses plus chaudes que le feu et des êtres plus impudents que l'impudence de certains discours. L'affaire n'est pas sans importance. Allons, pousse, bouscule, ne fais rien à demi. Tu le tiens à bras-le-corps: s'il mollit, dès le premier choc, tu trouveras en lui un lâche; je connais, moi, son caractère.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Tel, en effet, il a été toute sa vie; il n'a semblé être un homme que quand il a moissonné la récolte d'autrui: maintenant les épis qu'il a amenés tout engerbés de là-bas, il les fait sécher et il veut les vendre.

KLÉÔN.

Je ne vous crains pas, tant qu'il y a un Conseil, et que Dèmos radote.

LE CHOEUR.

Il dépasse toute impudence, et il ne change pas de couleur! Si je ne te hais pas, que je devienne une couverture du lit de Kratinos, et qu'on me donne un rôle dans une tragédie de Morsimos! O toi, qui te poses partout et dans toutes les affaires, pour en tirer profit, comme on voltige sur des fleurs, puisses-tu rendre ton manger aussi vilainement que tu l'as trouvé! Car alors seulement je chanterai: «Bois, bois à la Bonne Fortune!» Je crois que le fils d'Ioulios, ce vieux cupide, se réjouirait et chanterait: «Io Pæan! Bakkhos! Bakkhos!»

KLÉÔN.

Par Poséidon! vous ne me surpasserez pas en impudence, ou alors que je n'aie jamais place aux sacrifices de Zeus Agoréen!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et moi, je jure par les coups de poing que j'ai tant de fois reçus, dès mon enfance, et par les balafres des couteaux, que j'espère l'emporter dans cette lutte; ou c'est en vain que je suis devenu si gros, nourri de boulettes à la crasse.

KLÉÔN.

De boulettes, comme un chien! O chef-d'oeuvre de méchanceté, comment donc un être nourri de la pâture d'un chien ose-t-il combattre contre un Cynocéphale?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De par Zeus! j'ai fait bien des tours, étant enfant. Entre autres j'attrapais les cuisiniers en leur disant: «Regardez donc, mes enfants. Ne voyez-vous pas? Voici le renouveau, l'hirondelle!» Eux de regarder, et moi, pendant ce temps-là, de faire main-basse sur les viandes.

LE CHOEUR.

O masse de chair astucieuse, quelle prévoyante sagesse! Comme le mangeur d'orties, tu faisais ta main, avant le retour des hirondelles.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et en agissant ainsi, j'échappais aux regards: ou, si quelqu'un me voyait, je cachais la viande entre mes fesses, et je niais au nom des dieux. Aussi un orateur important me voyant agir ainsi: «Un jour, dit-il, cet enfant-là gouvernera le peuple.»

LE CHOEUR.

Il a prédit juste, et rien de clair comme sa conjecture: tu te parjurais, tu volais et tu avais de la viande au derrière.

KLÉÔN.

Moi, je mettrai fin à ton audace, ou plutôt, je crois, à la vôtre. Je fondrai sur toi comme un vent clair et prolongé, bouleversant à la fois la terre et la mer.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Moi, je ferai un paquet de mes andouilles, et puis je m'abandonnerai à un courant favorable, en te souhaitant des ennuis sans fin.

DÈMOSTHÉNÈS.

Et moi, en cas de voie d'eau, je veillerai à la sentine.

KLÉÔN.

Par Dèmètèr! ce n'est pas impunément que tu auras volé tant de talents aux Athéniens.

LE CHOEUR.

Attention! Cargue un peu la voile; ce vent de nord-est va souffler la dénonciation.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je sais très bien que tu as dix talents tirés de Potidaïa.

KLÉÔN.

Quoi donc? Veux-tu recevoir un de ces talents pour te taire?

DÈMOSTHÉNÈS.

Notre homme le prendrait volontiers. Lâche les câbles: le vent est moins fort.

KLÉÔN.

Tu auras à tes trousses quatre procès de cent talents.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et toi vingt pour désertion, et plus de mille pour vols.

KLÉÔN.

Je dis que tu descends de profanateurs de la Déesse.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je dis que ton grand-père a été doryphore...

KLÉÔN.

De qui? Dis.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

De Byrsina, la mère d'Hippias.

KLÉÔN.

Tu es un imposteur.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Et toi un coquin.

LE CHOEUR.

Frappe vigoureusement.

KLÉÔN.

Aïe! aïe! les conjurés m'assomment.

LE CHOEUR.

Frappe-le de toute vigueur; tape sur le ventre à coups de tripes et de boyaux: châtie bien notre homme. O robuste masse de chair et âme généreuse entre toutes, tu apparais comme un sauveur à la cité et à nous les citoyens. Avec quel bonheur tu as daubé notre homme dans tes paroles! Comment nos louanges égaleraient-elles notre joie?

KLÉÔN.

Ah! par Dèmètèr! je n'ignorais pas qu'on fabriquait ces intrigues, mais j'avais l'oeil sur cette charpente et sur cette colle.

LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.

Malheur à nous! Est-ce que tu n'as pas à ton service quelques termes de charronnage?

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Je sais ce qui se passe à Argos. Sous prétexte de faire des Argiens nos amis, il négocie personnellement avec les Lakédæmoniens. Et je connais, moi, les soufflets de la forge: c'est la question des captifs qu'on bat sur l'enclume.

LE CHOEUR.

Bien, très bien, voilà l'enclume opposée à la colle!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Il y a là-bas des gens qui battent le fer avec toi; mais tes présents d'argent et d'or ne pourront m'induire, pas plus que l'envoi de tes amis, à ne pas dénoncer ta conduite aux Athéniens.

KLÉÔN.

Moi, je me rends immédiatement au Conseil révéler toute votre conspiration, vos réunions nocturnes dans la ville, tous vos serments aux Mèdes et à leur Roi sans compter ce que vous avez fourragé en Boeotia.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Combien donc se vend le fourrage chez les Boeotiens?

KLÉÔN.

Ah! par Hèraklès! je vais te corroyer.

LE CHOEUR.

Voyons, certes, as-tu de l'esprit et de la résolution? C'est le moment de le montrer comme le jour où tu cachais, dis-tu, de la viande dans ton derrière. Hâte-toi de courir à la salle du Conseil; car il va s'y ruer, lui, pour nous calomnier en jetant les hauts cris.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

J'y cours; mais d'abord je vais déposer ici tout de suite ces tripes et ces couteaux.

DÈMOSTHÉNÈS.

Maintenant, frotte-toi le cou avec cette graisse, afin que tu puisses en faire glisser les calomnies.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

C'est bien dit: on en use ainsi chez les maîtres de gymnastique.

DÈMOSTHÉNÈS.

Maintenant, prends ceci, et avale! (_Il lui donne de l'ail._)

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Pourquoi?

DÈMOSTHÉNÈS.

Afin, mon cher, que tu te battes mieux, après avoir mangé de l'ail. Et hâte-toi! Vite!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Ainsi fais-je.

DÈMOSTHÉNÈS.

N'oublie pas maintenant de mordre, de renverser, de ronger la crête, et ne reviens qu'après lui avoir dévoré le jabot.

LE CHOEUR.

Vas-y donc gaiement: réussis selon mes voeux; et que Zeus te garde! Puisses-tu revenir vainqueur vers nous, chargé de couronnes! Et vous (_s'adressant aux spectateurs_); prêtez l'oreille à nos anapestes, vous qui, sur les différents genres consacrés aux Muses, avez exercé votre esprit.

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Si quelqu'un des vieux auteurs comiques m'eût contraint à monter sur le théâtre pour réciter des vers, il n'y aurait point aisément réussi. Aujourd'hui notre poète en est digne, parce qu'il a les mêmes haines que nous, l'audace de dire ce qui est juste et le courage d'affronter le typhon et la tempête. Il affirme que plusieurs d'entre vous sont venus lui témoigner leur surprise, et lui demander formellement pourquoi il est resté si longtemps sans réclamer un Choeur pour lui: il nous a chargés de vous en dire la raison. Il dit que ses délais ne sont pas un acte de folie; il croit que l'art de la comédie est le plus difficile de tous: un grand nombre s'y essayent; très peu réussissent. Il connaît depuis longtemps votre humeur changeante et comment vous délaissez les anciens poètes quand la vieillesse les prend. Il sait ce qui est advenu à Magnès, lorsque ses tempes ont blanchi, lui qui dressa de nombreux trophées en signe de victoire sur ses rivaux. Il vous en fit entendre sur tous les tons, Joueurs de luth, Oiseaux, Lydiens, Moucherons, se barbouillant le visage en vert de Grenouilles, cela n'a servi de rien: il a fini, vieillard, car il n'était plus jeune, par être rejeté à cause de son âge, parce que sa verve moqueuse l'avait abandonné. L'auteur se souvient aussi de Kratinos, qui, dans son cours glorieux, roulait rapide à travers les plaines, dévastant ses bords, entraînant chênes, platanes et rivaux déracinés. On ne pouvait chanter, dans un banquet, que: «Doro à la chaussure de figuier», et: «Auteurs d'hymnes élégants», tant ce poète florissait. Aujourd'hui vous le voyez radoter, et vous n'en avez pas pitié; les clous d'ambre sont tombés, le ton est faux, et les harmonies discordantes. Vieillard, il se met à errer, comme Konnas, portant une couronne desséchée, mourant de soif, lui qui méritait, pour ses anciennes victoires, de boire dans le Prytanéion et, au lieu de radoter, de s'asseoir au théâtre, tout parfumé, près de Dionysos. Quelles colères, quels sifflets Kratès a supportés de vous, lui qui vous renvoyait régalés, à peu de frais, pétrissant de sa bouche délicate les pensées les plus ingénieuses! Et cependant il s'est maintenu seul, tantôt essuyant une chute, tantôt n'en éprouvant pas.

Ces craintes retenaient toujours notre poète; et il disait souvent qu'il faut être rameur, avant de prendre en main le gouvernail; avoir gardé la proue et observé les vents, avant de diriger soi-même le navire. Pour tous ces motifs, dignes d'un homme réservé, qui ne se lance pas follement dans les niaiseries, soulevez pour lui des flots d'applaudissements, faites bruire sur onze avirons les acclamations glorieuses des Lénæa, afin que le poète s'en aille joyeux, ayant réussi à son gré, et le front rayonnant de bonheur.

Dieu des chevaux, Poséidôn, à qui plaît le hennissement sonore des coursiers aux sabots d'airain, et l'essor des trières salariées aux éperons noirs, et la lutte des jeunes gens sur leurs chars magnifiques et ruineux, viens ici vers nos choeurs, ô souverain au trident d'or, roi des dauphins, dieu du Sounion et du Géræstos, fils de Kronos, ami de Philémôn, et de tous les autres dieux le plus cher aux Athéniens à l'heure présente.

Nous voulons chanter la gloire de nos pères, parce qu'ils furent des hommes dignes de cette terre et du péplos, toujours vainqueurs dans les combats terrestres et navals, honorant leur cité. Jamais aucun d'eux, en voyant les ennemis, ne les a comptés, mais leur coeur était tout prêt à combattre. Si l'un d'eux tombait sur l'épaule, dans une mêlée, il s'essuyait, riait de sa chute, et revenait à la charge. Jamais un stratège, en ces temps-là, n'aurait demandé à Kléænétos le droit d'être nourri. Aujourd'hui, si l'on n'obtient pas la préséance et le droit à la nourriture, on refuse de combattre. Pour nous, nous sommes résolus à défendre gratuitement et avec courage la patrie et les dieux nationaux, et nous ne demanderons que cela seul: si la paix arrive et le terme de nos fatigues, qu'on ne nous refuse pas de laisser croître notre chevelure et de nous brosser la peau avec la strigile.

O protectrice de la cité, Pallas, toi, la très sainte, déesse d'un pays puissant par la guerre et par le génie de ses poètes, viens et amène avec toi notre compagne dans les expéditions et dans les batailles, la Victoire, amie de nos Choeurs, et qui lutte dans nos rangs contre les ennemis. Parais donc ici en ce jour! Il faut, par tous les moyens, procurer à ces hommes la victoire, et plus que jamais aujourd'hui. Ce que nous devons à nos coursiers, nous voulons en faire l'éloge: ils sont dignes de nos louanges: dans beaucoup d'affaires, ils nous ont secondés, incursions et combats. Mais n'admirons pas trop ce qu'ils ont fait sur terre. Disons comme ils se sont bravement lancés sur les barques de transport, munis de tasses militaires, d'ail et d'oignon; saisissant ensuite les rames comme nous autres mortels, se courbant et s'écriant: «Hippapai! qui prendra l'aviron? Plus d'ardeur! Que faisons-nous? Ne rameras-tu pas, Samphoras?» Ils firent une descente à Korinthos: là, les plus jeunes se creusèrent des lits avec leurs sabots et allèrent chercher des couvertures: ils mangèrent des pagures au lieu de l'herbe de Médie, soit à leur sortie de l'eau, soit en les poursuivant au fond de la mer. Aussi Théoros fait-il dire à un crabe de Korinthos: «Il est cruel, ô Poséidon, que je ne puisse, ni au fond de l'abîme, ni sur terre, ni sur mer, échapper aux Chevaliers!»

* * * * *

LE CHOEUR, _au marchand d'andouilles_.

O le plus cher et le plus bouillant des hommes, que ton absence nous a donné d'inquiétude! Mais maintenant puisque tu es revenu sain et sauf, raconte-nous comment la lutte s'est passée.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Qu'y a-t-il autre chose sinon que j'ai été vainqueur au Conseil?

LE CHOEUR.

C'est donc maintenant qu'il nous convient à tous de pousser des cris. Oui, tu parles bien; mais tes actes sont encore au-dessus de tes paroles. Voyons, raconte-moi tout en détail. Il me semble que je ferais même une longue route pour t'entendre. Ainsi, excellent homme, parle avec confiance; nous sommes tous ravis de toi.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Assurément, il est bon d'entendre l'affaire. En sortant d'ici, j'ai suivi notre homme sur les talons; et lui, à peine entré, fait éclater sa voix comme un tonnerre, se déchaînant contre les Chevaliers, entassant contre eux des montagnes et les traitant de conspirateurs, comme si c'était réel. Le Conseil tout entier, en l'entendant, se laisse gagner par la mauvaise herbe de ses mensonges; les regards s'aigrissent, les sourcils se froncent. Et moi, voyant le Conseil accueillant ses discours et trompé par ses impostures: «Voyons, m'écrié-je, dieux protecteurs de la Bassesse, de l'Imposture, de la Sottise, de la Friponnerie, de la Bouffonnerie, et toi, Agora, où je fus élevé dès l'enfance, donnez-moi maintenant de l'audace, une langue agile et une voix impudente!» Pendant que je fais cette prière, un débauché pète à ma droite, et moi je me prosterne; puis, poussant la barre avec mon derrière, je la fais sauter et, ouvrant une bouche énorme, je m'écrie: «O Conseil, j'apporte de bonnes, d'excellentes nouvelles, et c'est à vous d'abord que j'en veux faire part. Car, depuis que la guerre s'est déchaînée sur nous, je n'ai jamais vu les anchois à meilleur marché.» Aussitôt la sérénité se répand sur les visages et l'on me couronne pour ma bonne nouvelle. Alors je continue en leur indiquant le secret d'avoir tout de suite quantité d'anchois pour une obole, qui est d'accaparer les plats chez les fabricants. Ils applaudissent et restent devant moi bouche bée. Soupçonnant la chose, le Paphlagonien, qui sait bien aussi le langage qui plaît le plus au Conseil, émet son avis: «Citoyens, dit-il, je crois bon, pour les heureux événements qui vous sont annoncés, d'immoler cent boeufs à la déesse.» Le Conseil l'écoute de nouveau avec faveur; et moi, me voyant battu par de la bouse de vache, je porte le nombre à deux cents boeufs; puis je propose de faire voeu à Agrotera de mille chèvres pour le lendemain, si les anchois ne sont qu'à une obole le cent. Les têtes du Conseil se reportent vers moi. L'autre, entendant ces mots, en est abasourdi et bat la campagne. Alors les prytanes et les archers l'entraînent. Quelques-uns se lèvent et devisent bruyamment au sujet des anchois, tandis que notre homme leur demande en grâce un instant de délai. «Écoutez au moins, dit-il, ce que dit le héraut des Lakédæmoniens: il est venu pour traiter.» Mais tout le monde crie d'une seule voix: «Pour traiter maintenant? Imbécile! puisqu'ils savent que les anchois sont chez nous à bon marché, qu'avons-nous besoin de traités? Que la guerre suive son cours!» Les Prytanes crient de lever la séance, et chacun de sauter par-dessus les barrières de tous les côtés. Moi, je cours acheter la coriandre et tout ce qu'il y a de ciboules sur l'Agora, puis j'en donne à ceux qui en ont besoin pour assaisonner leurs anchois, le tout gratis, et afin de leur être agréable. Tous m'accablent d'éloges, de caresses, si bien que j'ai dans ma main le Conseil entier pour une obole de coriandre, et me voici.

LE CHOEUR.

Tu as agi dans tout cela comme il faut quand on a pour soi la Fortune. Le fourbe a trouvé un rival mieux pourvu que lui de fourberies, de toutes sortes de ruses, de paroles décevantes. Mais fais en sorte de terminer la lutte à ton avantage, sûr d'avoir en nous des alliés dévoués depuis longtemps.

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.

Voici le Paphlagonien qui s'avance, poussant la vague devant lui, troublant, bouleversant tout, comme pour m'engloutir. Peste de l'effronterie!

* * * * *

KLÉÔN.

Si je ne t'extermine, pour peu qu'il me reste de mes anciens mensonges, que je m'en aille en morceaux!

LE MARCHAND D'ANDOUILLES.