Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 3

Chapter 33,836 wordsPublic domain

Depuis que notre directeur préside à des choeurs trygiques, il ne s'est point encore avancé sur le théâtre pour parler de son talent. Mais diffamé par ses ennemis auprès des Athéniens au jugement hâtif, comme ridiculisant la ville et outrageant le peuple, il faut qu'il se disculpe maintenant auprès des Athéniens au jugement réfléchi. Notre poète dit donc qu'il est digne de tous biens, en vous empêchant d'être trop dupés par les discours des étrangers ou séduits par la flatterie, vrais citoyens de la ville des sots. Jadis les envoyés des villes commençaient, afin de vous tromper, par vous appeler les gens aux couronnes de violettes. Et aussitôt que le mot de couronnes était prononcé, vous n'étiez plus assis que du bout des fesses. Si un autre, d'un ton flatteur, parlait de la «grasse Athènes», il obtenait tout pour ce mot «grasse», dont il vous honorait comme des anchois. En agissant de la sorte, le poète a été pour vous la cause de grands biens, ainsi qu'en faisant voir au peuple des autres villes ce qu'est une démocratie. Voilà pourquoi, lorsque les envoyés de ces villes viendront vous apporter leur tribut, ils désireront voir le poète éminent qui ne craint pas de dire aux Athéniens ce qui est juste. Aussi le bruit de son audace s'est-il déjà répandu si loin, que le Roi, questionnant un jour les envoyés de Lakédæmôn, après leur avoir demandé quel était le peuple le plus puissant par ses vaisseaux, les interrogea ensuite sur ce poète et sur ceux dont il disait tant de mal; et il ajouta que ces hommes étaient devenus de beaucoup meilleurs, et qu'à la guerre, ils seraient tout à fait victorieux, en ayant un tel conseiller. C'est pour cela que les Lakédæmoniens vous proposent la paix et redemandent Ægina, non que de cette île ils aient grand souci, mais pour dépouiller ce poète. Pour vous, ne l'abandonnez jamais: sa comédie frappera juste. Il dit qu'il vous enseignera mille bonnes choses pour que vous soyez heureux, et cela sans vous cajoler, sans vous leurrer de récompenses, sans vous duper, sans user de fourberie, sans vous mettre l'eau à la bouche, mais ne vous donnant que les meilleurs conseils. Qu'après cela, Kléôn dresse ses machines, qu'il ourdisse contre moi toutes ses trames, j'aurai pour alliées la probité et la justice, et jamais on ne me prendra à être, comme lui, pour la ville, un fléau et un derrière maudit.

Viens ici, Muse brûlante, qui as la force du feu, fille véhémente d'Akharnæ. Semblable à l'étincelle qui jaillit des charbons d'yeuse, excitée par un vent favorable, quand on étend dessus une grillade de poissons, les uns tournant une grasse marinade de Thasos, les autres maniant la pâte, viens de même, mélodie fière, intense, aux accents rustiques, et traite-moi en citoyen.

Vieillards chargés d'ans, nous accusons cette ville. Loin de recevoir de vous la nourriture due à nos victoires navales, nous en souffrons de cruelles; tout vieux que nous sommes, vous nous impliquez dans des procès et vous nous faites servir de risée à de jeunes orateurs; réduits à rien, nous restons muets, usés comme de vieilles flûtes: votre Poséidôn tutélaire est un bâton. La vieillesse nous fait balbutier devant la pierre du tribunal où nous ne voyons rien que l'ombre de la Justice. Mais le jeune homme, soucieux de faire valoir son éloquence, se hâte de frapper par l'agencement de ses périodes arrondies. Puis, traînant l'accusé, il le questionne, le prend au piège de ses paroles, tourmentant, troublant, bouleversant ce pauvre Tithôn. Le vieux mâchonne, se retire frappé d'une amende, sanglote, pleure, et dit à ses amis: «Ce qui devait payer ma bière, c'est l'amende dont je suis frappé. »

Est-il décent de ruiner ainsi un vieillard blanc devant la klepsydre, un compagnon qui a beaucoup peiné, qui s'est mouillé tant de fois d'une sueur chaude et glorieuse, un brave qui s'est battu à Marathôn pour la République? Oui, nous qui étions à Marathôn, à la poursuite de l'ennemi; aujourd'hui nous sommes poursuivis à outrance par des hommes méchants, et puis après condamnés. A cela que répondrait un Marpsias?

Et de fait, est-il juste qu'un homme, courbé par l'âge comme Thoukydidès, périsse enfermé dans les déserts de la Skythia parce qu'il a maille à partir avec Képhisodèmos, cet avocat bavard? Je me suis senti pris de pitié, et j'ai versé des larmes, en voyant maltraité par un archer ce vieil homme qui, j'en atteste Dèmètèr, lorsqu'il était le Thoukydidès qui eût aisément tenu tête à la Déesse Gémissante (Dèmètèr pleurant Kora), aurait d'abord terrassé dix Evathlos, effrayé de ses cris trois mille archers, et percé de flèches le père et toute la lignée. Ah! puisque vous ne permettez pas que les vieillards jouissent du sommeil, décrétez que les causes soient divisées, de manière qu'un vieux édenté plaide contre un vieux, et les jeunes contre un homme à l'anus élargi, un bavard, le fils de Klinias. Il faut désormais exercer des poursuites, et, s'il y a un coupable, que le vieillard soit frappé d'amende par le vieillard, et le jeune homme par le jeune homme.

* * * * *

DIKÆOPOLIS.

Voici les limites de mon marché. Tous les Péloponésiens, Mégariens et Boeotiens ont le droit de trafiquer ici, à la condition de vendre à moi, et à Lamakhos rien. J'institue pour agoranomes de mon marché ces trois fouets en cuir de Lépros désignés par le sort. Entrée interdite à tout sykophante et à tout habitant du Phasis. Pour moi, je fais apporter la colonne sur laquelle est mon traité, afin qu'il soit bien en vue sur l'Agora.

UN MÉGARIEN. (_Il parle en dialecte dorien._)

Agora d'Athènes, salut, toi qui es chère aux Mégariens. Par le dieu de l'amitié! je te regrettais comme une mère. Allons, pauvres fillettes d'un père malheureux, montez les marches pour trouver des galettes, s'il y en a. Écoutez-moi, et que votre ventre soit tout attention. Qu'aimez-vous mieux, être vendues ou souffrir de la faim?

LES FILLETTES.

Être vendues! être vendues!

LE MÉGARIEN.

C'est aussi ce que je dis. Mais qui serait assez sot pour vous acheter, sûr d'y perdre? Toutefois il me vient à l'esprit une invention mégarienne. Je vais vous déguiser en petits cochons et dire que j'en ai à vendre. Ajustez-vous ces pattes de cochon, et faites qu'on vous croie issues d'une bonne truie. Par Hermès! si vous reveniez à la maison, vous souffririez tout de suite les horreurs de la faim. Ensuite mettez ces groins, et puis entrez dans ce sac. Là, grognez, et faites coï, comme les cochons dans les Mystères. Moi, je vais appeler Dikæopolis du côté par où il est... Dikæopolis, veux-tu acheter des petits cochons?

DIKÆOPOLIS.

Qu'est-ce? Un Mégarien?

LE MÉGARIEN.

Nous venons à ton marché.

DIKÆOPOLIS.

Comment allez-vous?

LE MÉGARIEN.

Nous mourons de faim, assis auprès du feu.

DIKÆOPOLIS.

Eh! de par Zeus! c'est bien agréable, si on a là un joueur de flûte. Mais que faites-vous encore à Mégara à l'heure qu'il est?

LE MÉGARIEN.

Tu le demandes! Quand je suis parti de là-bas pour le marché, les gens du Conseil faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour que notre ville pérît le plus vite et le plus mal.

DIKÆOPOLIS.

Vous allez donc bientôt être tirés d'embarras.

LE MÉGARIEN.

C'est vrai.

DIKÆOPOLIS.

Et qu'y a-t-il encore à Mégara? Combien le blé s'y vend-il?

LE MÉGARIEN.

Chez nous il est à très haut prix, comme les dieux.

DIKÆOPOLIS.

Apportes-tu du sel?

LE MÉGARIEN.

Ne tenez-vous pas nos salines?

DIKÆOPOLIS.

Est-ce de l'ail?

LE MÉGARIEN.

Comment de l'ail? Mais dans toutes vos incursions, vrais mulots, vous déterrez les têtes avec vos piquets!

DIKÆOPOLIS.

Eh bien, qu'apportes-tu?

LE MÉGARIEN.

Des truies mystiques.

DIKÆOPOLIS.

A merveille! Montre-les-moi.

LE MÉGARIEN.

Hé! Elles sont belles. Soupèse-les si cela te plaît. Comme c'est gras et beau!

DIKÆOPOLIS.

Mais qu'est-ce donc?

LE MÉGARIEN.

Une truie, par Zeus!

DIKÆOPOLIS.

Que dis-tu? D'où vient-elle?

LE MÉGARIEN.

De Mégara. Ce n'est pas là une truie?

DIKÆOPOLIS.

Cela ne m'en a pas l'air.

LE MÉGARIEN.

N'est-ce pas absurde? Voilà un incrédule! Il dit que ce n'est pas une truie. Moi, si tu veux bien, gageons une mesure de sel parfumé de thym, si ce n'est pas là une truie, en bon grec!

DIKÆOPOLIS.

Pas du tout, elle tient de l'homme.

LE MÉGARIEN.

Sans doute, par Dioklès, elle tient de moi. Et toi, de qui crois-tu qu'elle soit? Veux-tu l'entendre grogner?

DIKÆOPOLIS.

Oui, de par les dieux! je veux bien.

LE MÉGARIEN.

Grogne vite, petite truie! Tu ne dis rien? Est-ce que tu te tais? Oh! tu vas mourir de male mort. Par Hermès! je te remporte à la maison.

LA FILLETTE.

Coï! Coï!

LE MÉGARIEN.

N'est-ce pas une truie?

DIKÆOPOLIS.

Oui, cela m'en a l'air. Bien nourrie, dans cinq ans, elle aura son bijou parfait.

LE MÉGARIEN.

Sache-le bien, elle sera pareille à sa mère.

DIKÆOPOLIS.

Mais on ne peut pas l'immoler en sacrifice.

LE MÉGARIEN.

Pourquoi donc? Qui empêche qu'elle ne soit immolée?

DIKÆOPOLIS.

Elle n'a pas de queue.

LE MÉGARIEN.

C'est qu'elle est jeune, mais devenue une vraie bête porcine, elle en aura une grande, grasse et rouge. Si tu veux la nourrir, ce sera une truie superbe.

DIKÆOPOLIS.

Comme le bijou de la soeur est semblable à celui de l'autre!

LE MÉGARIEN.

Elles sont de la même mère et du même père. Qu'elle engraisse, qu'il lui fleurisse des poils, et ce sera la plus belle truie qu'on puisse immoler à Aphroditè.

DIKÆOPOLIS.

Mais on n'immole pas de truies à Aphroditè.

LE MÉGARIEN.

Pas de truies à Aphroditè! Mais c'est la seule déesse à qui la chair des truies soit très agréable, quand elle est bien embrochée.

DIKÆOPOLIS.

Mangent-elles seules maintenant sans leur mère?

LE MÉGARIEN.

Oui, par Poséidôn! et aussi sans leur père.

DIKÆOPOLIS.

Que mangent-elles de préférence?

LE MÉGARIEN.

Tout ce que tu voudras leur donner. Mais demande-le-leur.

DIKÆOPOLIS.

Petite truie, petite truie!

LA FILLETTE.

Coï, coï!

DIKÆOPOLIS.

Mangerais-tu bien des pois chiches montants?

LA FILLETTE.

Coï, coï, coï!

DIKÆOPOLIS.

Et puis encore! Des figues de Phibalis?

LA FILLETTE.

Coï, coï!

DIKÆOPOLIS.

Quels cris aigus vous poussez à propos de figues! Que quelqu'un de l'intérieur apporte des figues à ces petites truies. En mangeront-elles? Ah! ah! comme elles les croquent, ô vénérable Hèraklès! De quel pays sont ces truies? On les croirait de Tragasa-la-Goulue.

LE MÉGARIEN.

Mais elles n'ont pas mangé toutes les figues: car en voici une que je leur ai enlevée.

DIKÆOPOLIS.

Par Zeus! ce sont deux gentilles bêtes. Combien veux-tu me vendre tes truies? Dis.

LE MÉGARIEN.

L'une pour une botte d'ail; l'autre, si tu veux, pour un khoenix de sel.

DIKÆOPOLIS.

Je te les achète. Attends ici.

LE MÉGARIEN.

Voilà qui va bien. Hermès, dieu du gain, puissé-je vendre ainsi ma femme et ma mère!

UN SYKOPHANTE.

Hé! l'homme. De quel pays es-tu?

LE MÉGARIEN.

Marchand de cochons de Mégara.

LE SYKOPHANTE.

Je dénonce comme ennemis tes cochons et toi.

LE MÉGARIEN.

Allons, bon! Voilà la cause de toutes nos misères revenue!

LE SYKOPHANTE.

Chanson mégarienne! Ne lâcheras-tu pas ce sac?

LE MÉGARIEN.

Dikæopolis! Dikæopolis! On me dénonce.

DIKÆOPOLIS.

Qui cela? Quel est ton dénonciateur? Agoranomes, vous ne mettrez pas à la porte les sykophantes? A quoi penses-tu de nous éclairer sans lanterne?

LE SYKOPHANTE.

Ne puis-je pas dénoncer les ennemis?

DIKÆOPOLIS.

Tu vas crier, si tu ne cours pas dénoncer ailleurs.

LE MÉGARIEN.

Quel fléau pour Athènes!

DIKÆOPOLIS.

Courage, Mégarien! Tiens, voilà le prix de tes truies; prends l'ail et le sel, et bien de la joie!

LE MÉGARIEN.

Ah! il n'y en a pas beaucoup chez nous.

DIKÆOPOLIS.

Quelle inadvertance! Qu'elle retombe sur ma tête!

LE MÉGARIEN.

Petits cochons, tâchez, sans votre père, de manger de la galette avec du sel, si quelqu'un vous en donne!

* * * * *

CHOEUR DES AKHARNIENS.

Heureux homme! N'as-tu pas entendu quel gain il tire de sa résolution? Il fera ses affaires assis sur l'Agora. Et si Ktésias se présente, ou quelque autre sykophante, il ira gémir assis. Pas un homme ne te fraudera sur le prix des denrées; Prépis n'essuiera pas devant toi son infâme derrière, et Kléonymos ne te bousculera pas. Tu te promèneras drapé dans une brillante læna. Tu ne rencontreras pas Hyperbolos, inassouvi de chicanes; tu ne seras pas abordé, en parcourant l'Agora, par Kratinos, toujours rasé à la fine lame, comme les galants; ni par le pervers Artémôn, trop alerte à la musique, exhalant de ses aisselles la mauvaise odeur d'un bouc de sa patrie Tragasa. Jamais plus ne te raillera le roi des méchants, Pauson, ni, sur l'Agora, Lysistratos, l'opprobre des Kholargiens, homme imprégné de tous les vices, grelottant et mourant de faim plus de trente jours par chaque mois.

* * * * *

UN BOEOTIEN.

Par Hèraklès! mon épaule n'en peut mais. Ismènias, pose doucement à terre le pouliot. Vous tous, flûteurs thébains, soufflez avec vos flûtes d'or dans un derrière de chien.

DIKÆOPOLIS.

Aux corbeaux! Ces frelons ne quitteront donc pas nos portes? D'où s'est abattue sur ma porte cette volée, élevée par Khæris, ces flûtistes bourdonnants?

LE BOEOTIEN.

Par Iolaos! ton souhait m'est agréable, étranger! Depuis Thèbæ, en soufflant derrière moi, ils ont fait tomber par terre mes fleurs de pouliot. Mais, si tu veux bien, achète-moi de ce que je porte, des poulets ou des sauterelles.

DIKÆOPOLIS.

Ah! salut! mon cher Boeotien, mangeur de kollix. Qu'apportes-tu?

LE BOEOTIEN.

Tout ce que nous avons de bon en Boeotia: origan, pouliot, nattes de jonc, feuilles à mèches, canards, geais, francolins, poules d'eau, roitelets, plongeons.

DIKÆOPOLIS.

Tu es un orage qui sème les oiseaux sur l'Agora.

LE BOEOTIEN.

J'apporte également oies, lièvres, renards, taupes, hérissons, chats, picfides, belettes, loutres, anguilles du Kopaïs.

DIKÆOPOLIS.

O toi, qui offres le morceau le plus agréable aux hommes, permets-moi de saluer les anguilles que tu apportes.

LE BOEOTIEN.

Toi, l'aînée de mes cinquante vierges du Kopaïs, viens faire la joie de notre hôte.

DIKÆOPOLIS.

O bien-aimée, objet de mes longs désirs, te voilà donc, toi pour qui soupirent les choeurs tragiques, et chère à Morykhos. Esclaves, apportez-moi ici le réchaud et le soufflet. Regardez, enfants, cette maîtresse anguille, qui vient enfin, désirée depuis six ans! Saluez-la, mes enfants. Moi, je fournirai le charbon pour faire honneur à l'étrangère. Mais emportez-la. La mort même ne pourra me séparer de toi, si on te cuit avec des bettes.

LE BOEOTIEN.

Et à moi, que me donneras-tu en retour?

DIKÆOPOLIS.

Tu me la donnes en paiement de ton droit au marché. Mais si tu veux vendre quelques autres choses, parle.

LE BOEOTIEN.

Hé! tout cela.

DIKÆOPOLIS.

Voyons, combien dis-tu? ou veux-tu troquer contre des denrées emportées d'ici?

LE BOEOTIEN.

Bien! Je prends des produits d'Athènes, qu'on n'a pas en Boeotia.

DIKÆOPOLIS.

Tu peux acheter et emporter des anchois de Phalèron ou de la poterie.

LE BOEOTIEN.

Des anchois et de la poterie? Mais nous en avons, là-bas. Je veux un produit qui ne soit pas chez nous et qui abonde ici.

DIKÆOPOLIS.

Je sais alors. Emporte un sykophante, emballé comme de la poterie.

LE BOEOTIEN.

Par les Jumeaux! j'aurais grand profit à en emmener un. Ce serait un singe plein de malice.

DIKÆOPOLIS.

Voici justement Nikarkhos qui vient dénoncer quelqu'un.

LE BOEOTIEN.

C'est un bien petit homme!

DIKÆOPOLIS.

Mais il est tout venin.

NIKARKHOS.

A qui sont ces marchandises?

LE BOEOTIEN.

A moi. De Thèbæ, Zeus m'en est témoin.

NIKARKHOS.

Et moi, je les dénonce comme ennemies.

LE BOEOTIEN.

Quel mauvais instinct te pousse à guerroyer et à batailler contre des oiseaux?

NIKARKHOS.

Je vais te dénoncer toi-même en sus.

LE BOEOTIEN.

Quel mal ai-je fait?

NIKARKHOS.

Je vais te le dire dans l'intérêt des assistants. Tu introduis des mèches de chez les ennemis.

DIKÆOPOLIS.

Ainsi donc tu dénonces des mèches?

NIKARKHOS.

Une seule suffit pour embraser l'arsenal.

DIKÆOPOLIS.

L'arsenal? une mèche?

NIKARKHOS.

Je le crois.

DIKÆOPOLIS.

Et comment?

NIKARKHOS.

Un Boeotien peut l'attacher à l'aile d'une tipule, la lancer sur l'arsenal au moyen d'un tube, par un grand vent de Boréas; et, le feu prenant une fois aux vaisseaux, ils flambent tout de suite.

DIKÆOPOLIS.

Méchant, digne de mille morts! ils flamberaient embrasés par une tipule et par une mèche?

NIKARKHOS, _battu par Dikæopolis_.

Des témoins!

DIKÆOPOLIS.

Fermez-lui la bouche! Donne-moi du foin: je vais l'emballer comme de la poterie, pour qu'il ne se casse pas en route.

LE CHOEUR.

Emballe bien, mon cher, cette marchandise destinée à l'étranger, afin qu'il n'aille pas la briser.

DIKÆOPOLIS.

J'y veillerai, car elle rend le son grêle d'un objet fêlé par le feu, et désagréable aux dieux.

LE CHOEUR.

Que va-t-il en faire?

DIKÆOPOLIS.

Un vase utile à tout, une coupe de maux, un mortier à procès, une lanterne pour espionner les comptables, un récipient à brouiller les affaires.

LE CHOEUR.

Mais qui oserait se servir d'un vase qui craque de la sorte dans la maison?

DIKÆOPOLIS.

Il est solide, mon bon, et il ne cassera jamais, s'il est suspendu par les pieds, la tête en bas.

LE CHOEUR.

Le voilà empaqueté comme tu le veux.

LE BOEOTIEN.

Je vais enlever ma gerbe.

LE CHOEUR, _à Dikæopolis_.

O le meilleur des hôtes, aide-le dans le transport, et jette où tu voudras ce sykophante bon à tout.

DIKÆOPOLIS.

J'ai eu bien de la peine à empaqueter ce maudit scélérat. Allons, Boeotien, emporte ta poterie.

LE BOEOTIEN.

Viens ici, et baisse ton épaule, Ismènikhos.

DIKÆOPOLIS.

Veille à la porter avec précaution. En réalité, tu ne porteras là rien de bon; fais-le toutefois. Tu gagneras à te charger de ce fardeau. Les sykophantes te porteront bonheur.

UN SERVITEUR DE LAMAKHOS.

Dikæopolis!

DIKÆOPOLIS.

Qu'y a-t-il? Pourquoi m'appelles-tu?

LE SERVITEUR.

Pourquoi? Lamakhos te prie de lui céder, moyennant cette drakhme, quelques grives pour la fête des Coupes, et, au prix de trois drakhmes, une anguille du Kopaïs.

DIKÆOPOLIS.

Qui est ce Lamakhos avec son anguille?

LE SERVITEUR.

Le terrible, l'infatigable, qui agite sa Gorgôn et qui remue les trois aigrettes, dont il est ombragé.

DIKÆOPOLIS.

Par Zeus! je refuse, me donnât-il son bouclier. Qu'il remue ses aigrettes en mangeant du poisson salé! S'il vient faire du bruit, j'appelle les agoranomes. Pour moi, j'emporte ces provisions, destinées à ma personne. J'entre sur les ailes des grives et des merles.

* * * * *

LE CHOEUR.

Tu as vu, oui, tu as vu, ville tout entière, la prudence et l'éminente sagesse de cet homme. Depuis qu'il a conclu une trêve, il peut acheter ce dont il a besoin pour sa maison et ce qui convient à des repas chaudement servis. D'eux-mêmes tous les biens lui arrivent.

Non, jamais je ne recevrai chez moi la Guerre; jamais elle ne me chantera l'air de Harmodios, assise à ma table, parce que c'est un être qui, pris de vin, et faisant ripaille chez ceux qui ont tous les biens, y cause tous les maux, renverse, ruine, détruit, et cela quand on lui a fait nombre d'avances: «Bois, assieds-toi, prends cette coupe de l'amitié,» tandis que lui porte partout le feu sur nos échalas, et répand brutalement le vin de nos vignes.

Chez l'homme que je dis le repas est grandement, libéralement ordonné, et les preuves de sa bonne chère se voient dans les plumes étalées devant sa porte.

* * * * *

DIKÆOPOLIS.

O compagne de la belle Kypris et des Grâces aimables, Réconciliation, comme tu as un beau visage! Ai-je pu l'ignorer? Puisse un Amour nous unir, moi et toi, semblable à celui qui est présent, et couronné de fleurs! Crois-tu donc, par hasard, que je suis trop vieux? Mais si je te prends, je crois pouvoir t'offrir trois avantages. Et d'abord je puis aligner un long plant de vignes, puis élever auprès de tendres rejetons de figuier, en troisième lieu, tout vieux que je suis, y marier de jeunes ceps de vigne, et enfin garnir d'oliviers tout le tour de mon champ pour nous oindre d'huile, toi et moi, aux Noumènia.

UN HÉRAUT.

Écoutez, peuple. A la façon de vos pères, buvez dans les coupes au son de la trompette. Celui qui l'aura vidée le premier recevra une outre faite comme Ktésiphon.

DIKÆOPOLIS.

Enfants, femmes, n'avez-vous pas entendu? Que faites-vous? N'entendez-vous pas le Héraut? Faites bouillir, rôtissez, retournez et enlevez ces lièvres prestement; tressez les couronnes... Apporte les broches, pour enfiler les grives.

LE CHOEUR.

J'envie ta prudence, mon cher homme, et encore plus ta bonne chère actuelle.

DIKÆOPOLIS.

Que sera-ce, quand vous verrez rôtir ces grives?

LE CHOEUR.

Je crois que tu dis juste encore sur ce point.

DIKÆOPOLIS.

Attise le feu.

LE CHOEUR.

Entends-tu avec quelle habileté culinaire, avec quelle science et avec quelle entente de gourmet il se fait servir?

UN LABOUREUR.

Malheureux que je suis!

DIKÆOPOLIS.

Par Hèraklès! quel est cet homme?

LE LABOUREUR.

Un homme infortuné.

DIKÆOPOLIS.

Suis ton chemin devant toi.

LE LABOUREUR.

O cher ami, puisque la trêve est pour toi seul, cède-moi un peu de pain, ne fût-ce que de cinq ans.

DIKÆOPOLIS.

Que t'est-il arrivé?

LE LABOUREUR.

Je suis ruiné, j'ai perdu deux boeufs.

DIKÆOPOLIS.

Comment?

LE LABOUREUR.

Les Boeotiens les ont pris à Phyla.

DIKÆOPOLIS.

O trois fois malheureux! Et tu es encore vêtu de blanc?

LE LABOUREUR.

Ces deux boeufs, par Zeus! me nourrissaient de leur fumier.

DIKÆOPOLIS.

Que te faut-il donc, maintenant?

LE LABOUREUR.

J'ai perdu la vue à pleurer mes boeufs. Mais si tu prends intérêt à Derkélès de Phyla, frotte-moi vite les deux yeux avec de la poix.

DIKÆOPOLIS.

Mais, malheureux, je ne suis pas en situation de rendre service à tout le monde.

LE LABOUREUR.

Allons, je t'en conjure, peut-être retrouverais-je mes boeufs.

DIKÆOPOLIS.

Impossible. Va-t'en pleurer auprès des disciples de Pittalos.

LE LABOUREUR.

Rien pour moi qu'une seule goutte de poix, verse-la dans ce chalumeau.

DIKÆOPOLIS.

Pas un fétu! Va-t'en gémir ailleurs!

LE LABOUREUR.

Infortuné que je suis; plus de boeufs de labour!

LE CHOEUR.

Cet homme, avec son traité, s'est fait une vie douce, et il ne semble vouloir partager avec personne.

DIKÆOPOLIS.

Toi, arrose les tripes avec du miel; fais griller les sépias.

LE CHOEUR.

Entends-tu ses éclats de voix?

DIKÆOPOLIS.

Grillez les anguilles!

LE CHOEUR.

Tu vas nous faire mourir, moi de faim, et les voisins de fumée et de ta voix, en criant de la sorte.

DIKÆOPOLIS.

Rôtissez cela, et que la couleur en soit dorée!

* * * * *

UN PARANYMPHE.

Dikæopolis! Dikæopolis!

DIKÆOPOLIS.

Quel est cet homme?

LE PARANYMPHE.

Un jeune marié t'envoie ces viandes de son repas de noces.

DIKÆOPOLIS.

Il fait bien, quel qu'il soit.

LE PARANYMPHE.

Il te prie, en échange de ces viandes, pour ne pas aller à la guerre et pour rester à caresser sa femme, de lui verser dans cette fiole un verre de poix.

DIKÆOPOLIS.

Remporte, remporte les viandes et ne me les donne pas, je ne verserais pas de la poix pour mille drakhmes. Mais quelle est cette femme?

LE PARANYMPHE.

C'est la meneuse de la noce: elle demande à te parler de la part de la mariée, à toi seul.

DIKÆOPOLIS.

Voyons, que dis-tu? Par les dieux! elle est plaisante la demande de la mariée! Elle désire que la partie essentielle du marié reste à la maison. Allons! qu'on apporte la trêve; je lui en donnerai à elle seule; elle est femme; elle ne doit pas souffrir de la guerre. Femme, approche; tends-moi la fiole. Sais-tu la manière de s'en servir? Dis à la mariée, quand on fera une levée de soldats, d'en frotter la nuit la partie essentielle de son mari. Qu'on remporte la trêve. Vite, la cruche au vin, pour que j'en verse dans les coupes!

* * * * *

LE CHOEUR.

Mais voici un homme aux sourcils froncés: il se presse comme pour annoncer un malheur.

UN PREMIER MESSAGER.

O fatigues, lames en bataille, Lamakhos!

LAMAKHOS.