Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 16

Chapter 163,891 wordsPublic domain

Parce que, de par Zeus! c'est à vous que nous offrons des sacrifices, tandis que c'est à eux que sacrifient les Barbares. Aussi est-il naturel qu'ils veuillent vous voir tous exterminés, afin de recevoir les offrandes faites aux dieux.

HERMÈS.

Voilà pourquoi, depuis longtemps, ils trichent tous deux sur la durée des jours et rognent frauduleusement de leur disque.

TRYGÆOS.

Oui, de par Zeus! Ainsi, cher Hermès, viens-nous résolument en aide et délivre avec nous la captive. Et désormais c'est à toi, Hermès, que seront consacrées les grandes Panathènæa et les autres fêtes en l'honneur des dieux, Mystères, Dipolia, Adonia. Partout les villes, débarrassées de leurs maux, offriront des sacrifices à Hermès Préservateur. Et tu auras encore bien d'autres avantages: moi, d'abord, je te fais présent de cette coupe pour les libations.

HERMÈS.

Ah! je suis toujours sensible aux coupes d'or. A votre oeuvre donc, braves gens! Pioches en main, entrez dans la caverne, et écartez au plus vite les pierres.

LE CHOEUR.

Nous y sommes; mais toi, le plus habile des dieux, dis-nous en bon ouvrier ce qu'il faut faire; pour le reste, tu ne nous trouveras pas insouciants à la besogne.

TRYGÆOS.

Voyons, alors; toi, tends vite la coupe, et préludons par les libations à notre travail, en invoquant les dieux! Libation! Libation! Silence! Par ces libations, demandons que ce jour soit pour tous les Hellènes la source de mille biens, et que quiconque aura bravement mis la main à ces câbles, ce même homme ne la mette pas au bouclier.

LE CHOEUR.

Oui, au nom de Zeus, et que je passe ma vie au sein de la paix, aux bras d'une hétaïre, et tisonnant les charbons.

TRYGÆOS.

Fais que celui qui aime mieux voir régner la Guerre, ne cesse jamais, ô souverain Dionysos, de retirer de ses coudes les pointes des dards.

LE CHOEUR.

Et si quelque aspirant au grade de taxiarkhe te jalouse la lumière, ô Déesse vénérable, qu'il éprouve dans les combats le sort de Kléonymos.

TRYGÆOS.

Et si un fabricant de lances ou un brocanteur de boucliers, afin de vendre davantage, souhaite les batailles, qu'il soit pris par des voleurs et n'ait que de l'orge à manger.

LE CHOEUR.

Et si quelque aspirant au grade de stratège refuse son concours, ou qu'un esclave se prépare à passer à l'ennemi, qu'il soit attaché à la roue et fustigé.

TRYGÆOS.

A nous la bonne chance! Iè, Pæan, iè!

LE CHOEUR.

Pas de «Pæan»! Dis seulement: «Iè!»

TRYGÆOS.

A Hermès, aux Kharites, aux Heures, à Aphroditè, au Désir!

LE CHOEUR.

Et point à Arès!

TRYGÆOS.

Point!

LE CHOEUR.

Point à Enyalios!

TRYGÆOS.

Point! Tous, faites jouer les leviers et appliquez les câbles aux pierres.

HERMÈS.

Ho! Eia!

LE CHOEUR.

Eia! Plus fort!

HERMÈS.

Ho! Eia!

LE CHOEUR.

Encore plus fort!

HERMÈS.

Ho! Eia! Ho! Eia!

TRYGÆOS.

Mais ces hommes ne tirent pas également! Vous n'agissez pas de concert! Gare à vous! Vous gémirez, tas de Boeotiens.

HERMÈS.

Eia! encore!

TRYGÆOS.

Eia! Ho!

LE CHOEUR.

Eh! voyons! Tirez aussi, vous deux.

TRYGÆOS.

Mais je tire, je me pends à la corde; je me couche dessus; j'y vais de bon coeur.

LE CHOEUR.

Comment se fait-il donc que la besogne n'avance pas?

TRYGÆOS.

O Lamakhos! tu as tort de rester en dehors, assis. Nous n'avons pas besoin, brave homme, de ta Mormô.

HERMÈS.

Ces Argiens ne tirent pas non plus; et il y a longtemps de ça; mais ils se rient de nos misères, et ils font leurs orges des deux côtés à la fois.

TRYGÆOS.

Oui, mais les Lakoniens, mon bon, tirent en vrais hommes.

LE CHOEUR.

Tu vois que ce sont exclusivement tous ceux d'entre eux qui ont en main le bois aratoire, seuls ils ont du coeur. Mais l'armurier s'y oppose.

HERMÈS.

Les Mégariens ne font pas grand'chose non plus: ils tirent toutefois, ouvrant gloutonnement leur bouche humide, à la manière des chiens, et, de par Zeus! mourant d'inanition.

TRYGÆOS.

Nous ne faisons rien, bonnes gens; allons-y tous du même coeur: sachons nous y reprendre.

HERMÈS.

Ho! Eia!

TRYGÆOS.

Eia, plus fort!

HERMÈS.

Ho! Eia!

TRYGÆOS.

Eia, de par Zeus!

LE CHOEUR.

Nous n'avançons guère.

TRYGÆOS.

N'est-ce pas affreux que les uns tirent dans un sens et les autres dans un autre? Vous recevrez des coups, les Argiens!

HERMÈS.

Eia, encore!

TRYGÆOS.

Eia! Ho!

LE CHOEUR.

Il y a des malintentionnés parmi nous.

TRYGÆOS.

Vous au moins, qui avez envie de la paix, tirez vigoureusement.

LE CHOEUR.

Mais il y en a qui empêchent.

HERMÈS.

Citoyens de Mégara, n'irez-vous pas aux corbeaux? Vous êtes en haine à la Déesse, qui a bonne mémoire; car c'est vous les premiers qui l'avez frottée d'ail. Quant à vous, Athéniens, je vous dis de cesser de tirer maintenant de ce côté, car vous ne faites que vous occuper de procès. Si donc vous désirez délivrer la captive, descendez un peu vers la mer.

LE CHOEUR.

Voyons, mes amis, que les laboureurs seuls saisissent les câbles.

HERMÈS.

La chose est en bien meilleur train, mes amis, pour notre avantage.

LE CHOEUR.

Il dit que la chose est en bon train: que chacun s'y mette donc de tout coeur.

TRYGÆOS.

Ce sont les laboureurs, et pas un autre, qui avancent l'ouvrage.

LE CHOEUR.

Allons, maintenant; allons, tout le monde! Il y a décidément de l'ensemble. Ne nous relâchons pas pour le moment, mais tendons les muscles avec plus de vigueur. Voilà qui est fait. Ho! Eia! maintenant. Ho! Eia! tout le monde. Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Eia! Eia! Eia! tout le monde. (_La Paix sort de la caverne._)

* * * * *

TRYGÆOS.

Vénérable Déesse qui donnes les raisins, quelles paroles t'adresserai-je? Où prendrai-je des mots de la contenance de dix mille amphores pour te les adresser? Je n'en ai plus à la maison. Salut, Opôra! Salut, Théoria! Que tu as donc un charmant visage, ô Théoria! Quelle haleine, quelle odeur suave s'exhale de ton sein! C'est la senteur très douce du congé militaire et des parfums.

HERMÈS.

Est-ce donc une odeur comparable à celle du sac militaire?

TRYGÆOS.

J'ai le coeur sur les lèvres devant l'affreux sac d'osier d'un très affreux ennemi: c'est l'odeur du rot d'un mangeur d'oignon; mais avec Opôra réceptions, Dionysia, flûtes, tragédies, chants de Sophoklès, grives, petits vers d'Euripidès...

HERMÈS.

Pleure de la calomnier: elle ne se plaît pas avec un faiseur de plaidoiries.

TRYGÆOS.

Lierre, passoire pour le vin, brebis bêlantes, gorges de femmes courant aux champs, servante prise d'ivresse, kongion renversé et mille autres bonnes choses.

HERMÈS.

Tiens, maintenant, regarde comme ces villes réconciliées jasent entre elles et rient de bonne humeur; et cela, bien qu'affreusement meurtries, et toutes couvertes de ventouses.

TRYGÆOS.

Regarde aussi les figures des spectateurs, afin de savoir quels sont leurs métiers.

HERMÈS.

Ah! malheur! ne vois-tu pas ce fabricant d'aigrettes qui s'arrache lui-même les cheveux, tandis que le faiseur de hoyaux pète au nez de ce fabricant d'épées?

TRYGÆOS.

Et le fabricant de faux, ne vois-tu pas comme il se réjouit et fait la nique à ce faiseur de lances?

HERMÈS.

Va, maintenant, ordonne aux laboureurs de se retirer.

TRYGÆOS.

Écoutez, peuples. Que les laboureurs retournent au plus vite dans leurs champs, avec leurs instruments aratoires, sans lances, sans épées, sans javelots; car déjà tout se remplit ici de la vieille Paix. Que chacun se rende à ses travaux champêtres, après avoir chanté un Pæan!

LE CHOEUR.

O jour désiré des gens de bien et des cultivateurs, avec quelle joie, en te revoyant, je veux saluer mes vignes et les figuiers que je plantai dans ma jeunesse! Le coeur nous dit de les embrasser après un si long temps.

TRYGÆOS.

Et maintenant, bonnes gens, commençons par adorer la Déesse qui nous a débarrassés des aigrettes et des Gorgones; ensuite nous retournerons à notre logis, chez nous, dans nos champs, après avoir fait l'emplette de quelque bonne salaison.

HERMÈS.

O Poséidôn, le beau coup d'oeil que présente leur troupe, serrée comme une galette, animée comme un banquet!

TRYGÆOS.

Par Zeus! c'est une belle chose qu'un hoyau bien emmanché; et les fourches à trois pointes brillent vivement au soleil. Elles nous servent à aligner comme il faut les rangées d'arbres. Comme je souhaite depuis longtemps rentrer moi-même dans mon champ et retourner avec ma pioche mon petit terrain! Ah! souvenez-vous, mes amis, de la vie d'autrefois, que nous procurait la Déesse, cabas, figues, myrtes, vin doux, diaprures de violettes près du puits, oliviers que nous regrettons! En mémoire de tous ces biens, adorez aujourd'hui la Déesse!

LE CHOEUR.

Salut! Salut! Combien nous attendrit ta venue, ô Déesse bien-aimée! Je suis consumé du regret de ton absence et je veux ardemment retourner aux champs. En effet, tu étais pour nous un grand bien, ô Déesse regrettée, pour nous tous qui menons la vie champêtre: seule, tu nous venais en aide. Nous goûtions, grâce à toi et depuis longtemps, mille douceurs gratuites et délicieuses. Tu étais, pour les agriculteurs, les grillades de froment et la santé. Aussi les vignes, les jeunes figuiers, toutes les plantes sourient de joie à ton approche. (_A Hermès._) Mais où donc était-elle durant tout le temps qu'elle a passé loin de nous? Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux.

HERMÈS.

Très sages laboureurs, écoutez bien mes paroles si vous voulez entendre comment elle a été perdue. La première cause remonte à la disgrâce de Phidias. Ensuite Périklès, craignant de partager le même sort, en raison de votre nature et de votre humeur acariâtre, avant de rien éprouver de fâcheux lui-même, mit la ville en feu. Il lance, faible étincelle, le décret de Mégara, qui allume la triste guerre, dont la fumée fait pleurer tous les Hellènes, ceux d'ici et ceux de là-bas. Aussitôt que s'en répand la nouvelle, la vigne craque; le tonneau, violemment heurté, se rue sur le tonneau: il n'y a plus personne pour arrêter le mal; la Paix a disparu.

TRYGÆOS.

Par Apollôn! je ne savais pas un mot de tout cela, et je n'avais pas ouï dire que Phidias eût des attaches avec elle.

LE CHOEUR.

Ni moi, jusqu'à ce moment: elle ne tenait sans doute une figure si belle que de sa parenté avec lui. Bien des choses nous échappent.

HERMÈS.

Alors, quand les villes, à vous soumises, connurent vos férocités mutuelles et vos grincements de dents, elles mirent tout en oeuvre contre vous, différant les tributs, et elles gagnèrent à prix d'argent les principaux citoyens de la Lakonie. Ceux-ci, honteusement avares et haïsseurs des étrangers, repoussent honteusement la Paix et embrassent la Guerre. Cependant leurs profits sont la ruine des laboureurs. Car bientôt des trières, parties d'ici en représailles, mangent les figues de gens qui n'en peuvent mais.

TRYGÆOS.

C'était juste pourtant; car ils m'ont brisé un figuier noir, que j'avais planté et élevé de mes mains.

LE CHOEUR.

Oui, de par Zeus! mon cher, c'était bien fait; car à moi, d'un coup de pierre, ils ont cassé un coffre qui contenait dix médimnes de froment.

HERMÈS.

Alors le peuple travailleur, revenu des champs à la ville, ne s'aperçut pas qu'il était vendu de la même manière qu'auparavant, mais n'ayant plus un pépin de raisin et aimant les figues, il regarda du côté des orateurs. Ceux-ci, connaissant la gêne des pauvres et leur manque d'orge, chassèrent la Déesse à coups de fourches à deux pointes et de cris, toutes les fois qu'elle reparaissait animée de tendresse pour ce pays. En même temps ils portaient le désordre chez les plus riches et les plus opulents de nos alliés, accusant l'un ou l'autre d'être partisan de Brasidas. Vous vous jetiez sur le malheureux, comme des chiens, pour le mettre en pièces. La ville pâle, épuisée de crainte, saisissant ce que lui jetait la calomnie, en faisait avec plaisir sa pâture. Voyant les coups que frappaient ces gens-là, les étrangers, témoins de leurs actes, leur fermaient la bouche avec de l'or. C'est ainsi qu'ils s'enrichirent, tandis que la Hellas se mourait à votre insu. Et la cause de cela était un corroyeur.

TRYGÆOS.

Assez, assez, seigneur Hermès, n'en parle plus; laisse ce personnage là où il est, sous terre: il n'est plus à nous, cet homme, il est à toi. Tout ce que tu dirais de lui, quoique de son vivant ce fût un fourbe, un bavard, un sykophante, un brouillon, un perturbateur, tout cela serait aujourd'hui une insulte à l'un des tiens. Mais pourquoi gardes-tu le silence, vénérable Déesse? Dis-le-moi.

HERMÈS.

Elle ne saurait parler devant les spectateurs: elle a contre eux un trop grand ressentiment des maux qu'elle a soufferts.

TRYGÆOS.

Qu'elle te dise au moins quelques mots.

HERMÈS.

Dis-moi, chère amie, quelles sont tes intentions à leur égard. Voyons, toi, qui de toutes les femmes détestes le plus les anneaux de bouclier... Bien, j'entends. C'est là ce que tu leur reproches? Je comprends. Écoutez, vous autres, ce dont elle se plaint. Elle dit qu'elle s'est présentée d'elle-même après l'affaire de Pylos, apportant à la ville une corbeille pleine de traités, et que trois fois elle a été repoussée par les votes de l'assemblée.

TRYGÆOS.

Nous avons commis cette faute; mais pardonne, notre esprit était alors dans les cuirs.

HERMÈS.

Voyons, maintenant, écoute la question qu'elle vient de me faire. Quel était ici le plus malintentionné pour elle, et quel était l'ami, qui souhaitait vivement la fin des batailles?

TRYGÆOS.

Le mieux intentionné était sans contredit Kléonymos.

HERMÈS.

Quel semble donc être Kléonymos en ce qui touche à la guerre?

TRYGÆOS.

Un brave coeur; seulement il n'est pas né du père dont il se dit le fils; et quand il marche en soldat, il le prouve aussitôt en jetant ses armes.

HERMÈS.

Écoute encore ce qu'elle vient de me demander. Qui est-ce qui domine aujourd'hui à la tribune de pierre de la Pnyx?

TRYGÆOS.

Hyperbolos y occupe le premier rang. Eh bien, Déesse, que fais-tu? Où tournes-tu la tête?

HERMÈS.

Elle se détourne du peuple, indignée qu'il se soit donné un si mauvais chef.

TRYGÆOS.

Eh bien! nous n'en userons plus du tout; mais le peuple, dénué de guide, et réduit à la nudité, s'était servi de cet homme comme d'un manteau.

HERMÈS.

Elle demande quel avantage en tirera la république.

TRYGÆOS.

Nous deviendrons plus éclairés.

HERMÈS.

Comment?

TRYGÆOS.

Parce qu'il se trouve être fabricant de lanternes. Auparavant nous tâtonnions les affaires dans l'obscurité; aujourd'hui nous voterons tout à la lanterne.

HERMÈS.

Oh! oh! quelles questions elle m'ordonne de te faire!

TRYGÆOS.

Lesquelles?

HERMÈS.

Une foule de vieilleries qu'elle a jadis laissées là. Elle demande d'abord ce que fait Sophoklès.

TRYGÆOS.

Il va bien, mais il lui est arrivé quelque chose d'étrange.

HERMÈS.

Quoi donc?

TRYGÆOS.

De Sophoklès il est devenu Simonidès.

HERMÈS.

Simonidès? Comment?

TRYGÆOS.

Vieux et avare, pour gagner, il naviguerait sur une claie.

HERMÈS.

Et le sage Kratinos, vit-il toujours?

TRYGÆOS.

Il est mort lors de l'invasion des Lakoniens.

HERMÈS.

De quel mal?

TRYGÆOS.

De quel mal? D'une syncope. Il n'a pu supporter le chagrin de voir briser un tonneau rempli de vin. Combien d'autres malheurs, penses-tu, ont encore affligé la ville? Aussi jamais, ô Déesse! nous ne nous séparerons de toi.

HERMÈS.

Eh bien! maintenant, dans ces conditions, prends pour femme Opôra que voici. Va vivre aux champs avec elle, et faites ensemble du raisin.

TRYGÆOS.

Douce amie, viens ici et donne-moi un baiser. Crois-tu, seigneur Hermès, qu'il m'arrive malheur si, après une longue privation, je prends mes ébats avec Opôra?

HERMÈS.

Non, à la condition que tu boives par-dessus une infusion de menthe. Mais hâte-toi de conduire Théoria, que voici, au Conseil, dont elle était jadis.

TRYGÆOS.

Bienheureux Conseil de ravoir Théoria! Que de sauce tu vas avaler pendant trois jours! Combien tu vas manger de tripes cuites et de viandes! A toi, cher Hermès, un bon adieu!

HERMÈS.

Et toi aussi, brave homme, pars joyeux et souviens-toi de moi.

TRYGÆOS.

Ohé! escarbot, à la maison, à la maison! Revolons-y.

HERMÈS.

Il n'est plus ici, mon cher.

TRYGÆOS.

Où donc est-il allé?

HERMÈS.

Il s'est attelé au char de Zeus, et il porte la foudre.

TRYGÆOS.

D'où le malheureux aura-t-il donc sa pâture?

HERMÈS.

Il savourera l'ambroisie de Ganymèdès.

TRYGÆOS.

Et comment descendrai-je?

HERMÈS.

Sois tranquille; très bien, du côté de la Déesse.

TRYGÆOS.

Par ici, jeunes filles, suivez-moi vite; car bon nombre de gens vous désirent et vous attendent tête levée.

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Va donc avec joie. Pour nous, mettant ces objets entre les mains des gens de notre suite, donnons-les-leur à garder, vu que c'est autour de la scène particulièrement que la foule des voleurs a coutume de rôder et de faire de mauvais coups. Veillez-y donc avec courage.

Et nous, exposons aux spectateurs la voie que suivent nos ouvrages, et quelle en est l'intention. Il faudrait voir fustiger par les arbitres tout poète comique qui se louerait lui-même sur la scène dans les anapestes de sa parabase. Or, s'il est juste, fille de Zeus, d'honorer celui qui s'est fait le meilleur et le plus habile de tous les comiques, notre auteur croit avoir droit à de grands éloges. D'abord, il est le seul qui ait forcé ses rivaux à cesser de rire sans cesse des haillons, et de faire la guerre aux poux. Ces Hèraklès qui pétrissent, ces meurt-de-faim, il les a bannis et flétris le premier; il a mis à l'écart les esclaves fuyards, trompeurs, battus et introduits par eux tout en larmes, à seule fin et exclusivement pour qu'un camarade se moque de leurs coups, et leur dise: «Malheureux, qu'est-il arrivé à ta peau? Est-ce qu'une nombreuse armée de hérissons est tombée sur tes reins et a mis ton dos en coupe?» Supprimant ces turpitudes, ces lourdeurs, ces bouffonneries ignobles, il nous a créé un grand art, bâti un palais aux tours élevées, à l'aide de belles paroles, de pensées et de plaisanteries, qui ne sentent pas l'Agora. Jamais il n'a mis en scène de simples particuliers, ni des femmes; mais, avec le courage de Hèraklès, il s'est attaqué aux plus grands monstres passant à travers les odeurs fétides des cuirs et les menaces boueuses. Oui, le premier entre tous, je lutte contre la bête aux dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisent des rayons terribles comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes sont léchées en cercle par des flatteurs, gémissant autour de son cou, ayant la voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur d'un phoque, les testicules malpropres d'une Lamia et le derrière d'un chameau. A la vue de ce monstre je n'ai pas eu peur, mais je lui fis face, combattant sans relâche pour vous et pour les autres îles. A vous aujourd'hui de m'en savoir gré et de vous en souvenir. Jadis, en effet, dans la joie du succès, je n'ai point parcouru les palestres, pour corrompre les jeunes gens, mais, emportant mon bagage, je me suis retiré tout de suite, après avoir causé peu de chagrin, beaucoup de gaieté et fait en tout mon devoir.

Aussi dois-je avoir pour moi les hommes et les enfants: les esclaves mêmes, nous les invitons à contribuer à notre victoire. Car, si je suis vainqueur, chacun dira à sa table et dans les banquets: «Offre au chauve, donne au chauve quelque friandise; ne refuse rien au plus noble des poètes, homme au large front.»

Muse, toi qui as repoussé la guerre, viens te mêler aux danses avec moi, ton ami, célébrant les noces des dieux, les festins des hommes et les banquets des Heureux: c'est de cela que, depuis longtemps, tu as souci. Si Karkinos se présente avec son fils pour danser, ne l'admets pas, fausse-leur compagnie; mais songe que ce sont tous des cailles domestiques, des danseurs au cou long et étroit, des nains, des raclures de crottes de chèvres, des poètes à machines. Le père disait, après un succès inespéré, que son drame fut, le soir, étranglé par un chat.

Il faut ainsi que le poète habile chante les hymnes populaires des Kharites à la belle chevelure, lorsque l'hirondelle printanière gazouille sur la branche, tandis que ni Morsimos, ni Mélanthios ne trouve de choeur; ce dernier m'a fait entendre sa voix aigre lorsque son père et lui eurent un choeur tragique, tous deux Gorgones voraces, gourmands de raies, harpyies, coureurs de vieilles, impurs, puant le bouc, destructeurs de poissons. Lance sur eux un grand et large crachat, Muse divine, et viens célébrer avec moi cette fête.

* * * * *

TRYGÆOS.

Que ce n'est guère commode d'aller tout droit chez les dieux! Moi, j'en ai réellement les jambes presque rompues. Je vous voyais bien petits de là-haut, et votre méchanceté, vue du ciel, me semblait grande; mais ici vous êtes plus méchants encore.

UN ESCLAVE.

Hé! maître, tu reviens?

TRYGÆOS.

Oui, à ce que j'ai entendu dire.

L'ESCLAVE.

Que t'est-il arrivé?

TRYGÆOS.

D'avoir mal aux jambes après avoir fait un long chemin.

L'ESCLAVE.

Voyons, maintenant, dis-moi...

TRYGÆOS.

Quoi?

L'ESCLAVE.

As-tu vu planant en l'air un homme autre que toi?

TRYGÆOS.

Non, si ce n'est peut-être deux ou trois âmes de poètes dithyrambiques.

L'ESCLAVE.

Que faisaient-elles?

TRYGÆOS.

Dans leur vol, elles rassemblaient je ne sais quels préludes lyriques, noyés dans le vague des cieux.

L'ESCLAVE.

Ce n'est donc pas vrai ce qu'on dit à propos de l'air, que nous devenons des astres sitôt qu'on meurt?

TRYGÆOS.

Mais oui, absolument.

L'ESCLAVE.

Et quel est donc l'astre qui brille maintenant?

TRYGÆOS.

Iôn de Khios; c'est lui qui a composé, jadis, une ode, «l'Orientale». Aussi, dès qu'il parut, tout le monde l'appela «l'Astre oriental».

L'ESCLAVE.

Quels sont donc ces astres qui courent en laissant un sillon lumineux?

TRYGÆOS.

Ce sont des astres riches qui reviennent de souper: ils portent des falots et, dans ces falots, du feu. Mais conduis vite cette jeune femme à la maison, nettoie la baignoire, chauffe l'eau et prépare pour elle et pour moi le lit nuptial; puis, cela fait, reviens ici. Moi je vais la présenter au Conseil, en attendant.

L'ESCLAVE.

Mais où as-tu pris ces femmes?

TRYGÆOS.

Où? Dans le ciel.

L'ESCLAVE.

Je ne donnerais pas des dieux un triobole, s'ils entretiennent des maîtresses, comme nous autres mortels.

TRYGÆOS.

Non pas tous, mais quelques-uns aussi là-haut, vivent de cela.

L'ESCLAVE.

Eh bien! allons, maintenant. Dis-moi, lui donnerai-je quelque chose à manger?

TRYGÆOS.

Rien: car elle ne voudra manger ni pain, ni galette. Elle est trop habituée chez les dieux, là-haut, à lécher constamment l'ambroisie.

L'ESCLAVE.

A lécher? On va donc lui préparer cela ici!

* * * * *

LE CHOEUR.

Le bonheur, pour ce vieillard, autant du moins que j'en puis juger, est devenu son affaire.

TRYGÆOS.

Que sera-ce quand vous m'aurez vu radieux comme un nouvel époux?

LE CHOEUR.

Tu seras digne d'envie, vieillard, rajeuni et frotté d'essences.

TRYGÆOS.

Je le crois. Et que sera-ce, quand, couché avec elle, je lui palperai la gorge?

LE CHOEUR.

Ton bonheur semblera au-dessus des totons de Karkinos.

TRYGÆOS.

N'est-ce pas juste, moi qui, à cheval sur un escarbot, ai sauvé les Hellènes, si bien que dans les champs tout le monde peut, à son aise, se rigoler et dormir?

* * * * *

L'ESCLAVE.

La fille est lavée et les alentours des fesses sont en bon état. Le gâteau est cuit, la galette de sésame pétrie, et tout le reste à l'avenant: il ne manque plus que toi et ton ustensile.

TRYGÆOS.

Allons, hâtons-nous de conduire Théoria devant le Conseil.

L'ESCLAVE.

Elle? Que dis-tu?

TRYGÆOS.

Oui, c'est Théoria que, jadis, à Braurôn, nous caressions quand nous avions un peu bu. Sache que, pour la prendre, cela n'a pas été sans peine.

L'ESCLAVE.

O mon maître, quelle régalade de serre-croupières tous les cinq ans!

TRYGÆOS.

Voyons, qui de vous est honnête homme? Qui donc? Qui prendra sous sa garde cette jeune fille pour la conduire au Conseil? Holà! toi, qu'est-ce que tu dessines là?

L'ESCLAVE.

Moi? Je trace le plan d'une tente pour loger, aux jeux Isthmiques, ce que la pudeur me défend de nommer.

TRYGÆOS.