Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 15

Chapter 153,840 wordsPublic domain

Allons! laissons-leur à tous un peu d'espace, afin qu'ils pirouettent devant nous, à leur aise. Voyons, enfants renommés d'un dieu marin, bondissez sur le sable et sur le rivage de la mer stérile, frères des squilles. Agitez en rond votre pied léger; faites des écarts à la façon de Phrynikhos, si bien que, voyant vos jambes en l'air, les spectateurs se récrient. Tourne, pirouette, frappe-toi le ventre, lance ta jambe vers le ciel: devenez des toupies. Voici venir ton illustre père, le souverain des mers, émerveillé de sa postérité, si virilement pourvue. Mais conduisez-nous vite, si bon vous semble, jusqu'à la porte, et dansez; car jamais personne jusqu'ici n'a vu un choeur dansant terminer une trygédie.

FIN DES GUÊPES

LA PAIX

(L'AN 419 AVANT J.-C.)

Le sujet de _la Paix_ est le même que celui des _Acharniens_: seulement la paix, qui dans cette comédie n'est le voeu que d'un seul homme, est ici l'objet des désirs de tout le monde. Le vigneron Trygée, monté sur un escarbot, arrive à la porte de l'Olympe et découvre la Paix dans une caverne profonde où elle a été enfermée par la Guerre. Avec l'aide de tous les hommes de bonne volonté, il la délivre. La joie et les fêtes renaissent de toutes parts. Trygée épouse l'Abondance, compagne de la Paix, et le Choeur chante en vers charmants les loisirs de la vie rustique.

PERSONNAGES DU DRAME

DEUX ESCLAVES DE TRYGÆOS. TRYGÆOS. PETITES FILLES DE TRYGÆOS. HERMÈS. LA GUERRE. LE VACARME. CHOEUR DE LABOUREURS. HIÉROKLÈS, devin. HELLÈNES de différentes villes, } LA PAIX, } OPÔRA, } THÉORIA, } personnages muets. LAMAKHOS, } UN PRYTANE, } UN FABRICANT DE FAUX. UN FABRICANT D'AIGRETTES. UN MARCHAND DE CUIRASSES. UN FABRICANT DE TROMPETTES. UN FABRICANT DE CASQUES. UN POLISSEUR DE LANCES. UN FILS DE LAMAKHOS. UN FILS DE KLÉONYMOS.

_La scène se passe d'abord devant la maison de Trygæos, puis à la porte du Ciel, et de nouveau sur la Terre._

LA PAIX

PREMIER ESCLAVE.

Apporte, apporte au plus vite de la pâtée pour l'escarbot.

SECOND ESCLAVE.

Voici. Donne à ce maudit insecte; jamais il n'aura mangé de meilleure pâtée.

PREMIER ESCLAVE.

Donne-lui-en une autre, pétrie de crottin d'âne.

SECOND ESCLAVE.

Voilà encore.

PREMIER ESCLAVE.

Où donc est celle que tu apportais à l'instant?

SECOND ESCLAVE.

Ne l'a-t-il pas mangée?

PREMIER ESCLAVE.

Oui, de par Zeus! il l'a roulée dans ses pattes et l'a avalée en entier. Fais-en tout de suite beaucoup, et épaisse.

SECOND ESCLAVE.

Vidangeurs, au nom des dieux, venez à mon aide, si vous ne voulez pas me voir suffoquer.

PREMIER ESCLAVE.

Encore! Encore! Donne-m'en d'un enfant qui sert d'hétaïre; car l'escarbot dit qu'il l'aime bien broyée.

SECOND ESCLAVE.

Voici. Je me crois, citoyens, à l'abri d'un soupçon: on ne dira pas qu'en pétrissant la farine, je la mange.

PREMIER ESCLAVE.

Ah! Pouah! Apporte-m'en une autre, puis une autre, et pétris-en une autre encore.

SECOND ESCLAVE.

Par Apollôn! je ne puis: je suis incapable de supporter cette sentine.

PREMIER ESCLAVE.

Je vais donc rentrer la bête et la sentine avec elle.

SECOND ESCLAVE.

Et, de par Zeus! tout cela aux corbeaux, et toi par-dessus le marché! Que l'un de vous me dise, s'il le sait, où je pourrai acheter un nez sans trous. Car je ne connais pas de métier plus misérable que de pétrir de la pâtée pour la donner à un escarbot. Un porc, quand nous allons à la selle, un chien, en avalent sans façon. Mais celui-ci fait le fier et le dédaigneux, et il ne juge pas à propos de manger, si je ne lui présente, comme à une femme, après avoir passé toute la journée à la pétrir, une galette feuilletée. Mais je vais regarder s'il a fini son repas: entr'ouvrons seulement la porte, pour qu'il ne me voie point. Courage, ne t'arrête pas de manger, jusqu'à ce que tu en crèves sans t'en apercevoir. Comme il se courbe, l'animal, sur sa pâtée! On dirait un lutteur: il avance les mâchoires; il promène de-ci de-là sa tête et ses deux pattes, à la façon de ceux qui tournent de gros câbles pour les vaisseaux. Quelle bête hideuse, puante et vorace! De quelle divinité est-elle l'emblème, je ne sais. Il ne me semble pas que ce soit d'Aphroditè, ni des Kharites, assurément.

PREMIER ESCLAVE.

De qui donc?

SECOND ESCLAVE.

Il n'y a pas moyen que ce soit un présage de Zeus prêt à descendre.

PREMIER ESCLAVE.

Maintenant, parmi les spectateurs, quelque jeune homme, qui se pique de sagesse, se met sans doute à dire: «Qu'est-ce que cela? A quoi bon l'escarbot?» Et un Ionien, assis à ses côtés, lui répond: «Selon moi, cela fait allusion à Kléôn, qui, sans pudeur, se nourrissait de fiente.» Mais je rentre donner à boire à l'escarbot.

SECOND ESCLAVE.

Moi, je vais expliquer le sujet aux enfants, aux jeunes gens, aux hommes faits, aux vieillards et à tous ceux qui se croient quelque supériorité. Mon maître a une étrange folie, non pas la vôtre, mais une folie nouvelle tout à fait. Le jour entier, les yeux au ciel et la bouche béante, il invective contre Zeus: «O Zeus! dit-il, que veux-tu donc faire? Dépose ton balai; ne balaie pas la Hellas.»

TRYGÆOS, _hors de la scène_.

Ea! Ea!

SECOND ESCLAVE.

Silence! Je crois entendre sa voix.

TRYGÆOS.

O Zeus! que veux-tu donc faire de notre peuple? Tu ne t'aperçois pas que tu égraines nos villes!

SECOND ESCLAVE.

Voilà précisément la maladie dont je vous parlais: vous entendez un échantillon de ses manies. Mais les propos qu'il tenait au début de son accès de bile, vous allez les apprendre. Il se disait, ici, à lui-même: «Comment pourrais-je aller tout droit chez Zeus?» Puis, fabriquant de petites échelles, il y grimpait du côté du ciel, jusqu'au moment où il se cassa la tête en dégringolant. Mais hier, étant malheureusement sorti je ne sais où, il a ramené un escarbot, gros comme l'Ætna, et m'a forcé d'en être le palefrenier; puis, lui-même, le caressant comme un poulain: «Mon petit Pègasos, dit-il, généreux volatile, puisses-tu, dans ton essor, me conduire droit chez Zeus!» Mais je vais me pencher pour voir ce qu'il fait là dedans. Ah! quel malheur! Accourez ici, accourez, voisins! Mon maître s'envole là-haut, à cheval, dans les airs, sur un escarbot!

TRYGÆOS.

Tout doux, tout doux, du calme, ma monture: ne t'enlève pas fièrement d'abord et d'une force trop confiante; attends que tu aies sué et assoupli les forces de tes membres par un vigoureux battement d'ailes. Ne va pas me lâcher une mauvaise odeur, je t'en conjure: si tu le faisais, mieux eût valu rester dans notre logis.

SECOND ESCLAVE.

Mon maître et seigneur, tu deviens fou!

TRYGÆOS.

Silence! silence!

SECOND ESCLAVE.

Pourquoi chevauches-tu ainsi à travers les nuages?

TRYGÆOS.

C'est pour le bien de tous les Hellènes que je vole, et que je tente une entreprise hardie et nouvelle.

SECOND ESCLAVE.

Pourquoi voles-tu? Pourquoi te mets-tu, sans cause, hors de bon sens?

TRYGÆOS.

Il nous faut des paroles de bon augure; pas un mot défavorable, mais des cris d'allégresse. Recommande aux hommes de se taire, de boucher les latrines et les égouts avec des briques neuves, et de mettre une clef à leurs derrières.

SECOND ESCLAVE.

Pas moyen de me taire, si tu ne dis pas où tu as l'intention de voler.

TRYGÆOS.

Où veux-tu, si ce n'est chez Zeus, vers le ciel?

SECOND ESCLAVE.

Dans quelle intention?

TRYGÆOS.

Pour lui demander ce qu'il a décidé de faire de tous les Hellènes.

SECOND ESCLAVE.

Et s'il ne te dit rien de catégorique?

TRYGÆOS.

Je l'accuserai de livrer la Hellas aux Mèdes.

SECOND ESCLAVE.

Par Dionysos! jamais de mon vivant!

TRYGÆOS.

Il n'en peut pas être autrement.

SECOND ESCLAVE.

Iou! Iou! Iou! pauvres fillettes, votre père vous abandonne; il vous laisse seules; il monte au ciel en cachette. Conjurez votre père, ô malheureuses enfants!

* * * * *

UNE FILLE DE TRYGÆOS.

Mon père, mon père, est-il vrai le bruit qui court dans notre maison? On dit que, nous quittant pour le pays des oiseaux, tu vas chez les corbeaux et disparaître. Y a-t-il là quelque chose de réel? Dis-le-moi, mon père, pour peu que tu m'aimes.

TRYGÆOS.

C'est à croire, mes enfants. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous me fendez le coeur, quand vous me demandez du pain, en m'appelant papa, et que je n'ai pas chez moi une parcelle d'argent, ni rien du tout. Mais si je réussis, à mon retour, vous aurez un gros gâteau et une gifle pour assaisonnement.

LA JEUNE FILLE.

Mais par quel moyen feras-tu ce trajet? Car ce n'est pas un navire qui te conduira sur cette route.

TRYGÆOS.

J'irai sur une monture ailée et non sur un vaisseau.

LA JEUNE FILLE.

Et quelle idée as-tu de harnacher un escarbot pour monter chez les dieux, mon petit papa?

TRYGÆOS.

On voit dans les fables d'Æsopos qu'il s'est trouvé le seul des animaux parvenu chez les dieux en volant.

LA JEUNE FILLE.

Tu nous racontes une fable incroyable, petit père, comme quoi un animal si puant est allé chez les dieux.

TRYGÆOS.

Il y est allé, au temps jadis, par haine de l'aigle, et pour en faire rouler les oeufs, afin de se venger.

LA JEUNE FILLE.

Tu aurais dû plutôt monter le cheval ailé Pègasos; tu aurais eu pour les dieux un air plus tragique.

TRYGÆOS.

Mais, petite sotte, il m'eût fallu double ration, tandis que tout ce que j'aurai mangé servira de fourrage à ma monture.

LA JEUNE FILLE.

Et s'il vient à tomber dans les profondeurs de la plaine liquide, comment en pourra-t-il sortir, étant ailé?

TRYGÆOS.

J'ai un gouvernail fait pour cela, et j'en userai: mon vaisseau sera un escarbot construit à Naxos.

LA JEUNE FILLE.

Et quel port te recevra dans ton naufrage?

TRYGÆOS.

Au Piræeus, n'y a-t-il pas le port de l'Escarbot?

LA JEUNE FILLE.

Prends bien garde de chopper et de choir de là-haut! Devenu boiteux, tu fournirais un sujet à Euripidès, et tu deviendrais une tragédie.

TRYGÆOS.

Je veillerai à tout cela. Adieu! (_Les jeunes filles s'en vont._) Et vous, pour qui je me donne la peine de ces peines, ne pétez ni ne chiez de trois jours. Car si, en planant au-dessus des nuages, l'escarbot flairait quelque odeur, il me jetterait la tête en bas, et adieu mes espérances. Mais voyons, Pègasos, vas-y gaiement; fais résonner ton frein d'or; mets en mouvement tes oreilles luisantes. Que fais-tu? que fais-tu? Pourquoi baisses-tu ton nez du côté des latrines? Élance-toi hardiment de terre, déploie tes ailes rapides; monte tout droit au palais de Zeus; détourne tes narines du caca, de ta pâture quotidienne. Ohé! l'homme! que fais-tu, toi, qui chies dans le Piræeus, près de la maison des prostituées? Tu vas me faire tuer, tu vas me faire tuer! Enfouis-moi cela! Apportes-y un gros tas de terre, plante par-dessus du serpolet et répands-y des parfums! S'il m'arrivait malheur, en tombant de là-haut, ma mort coûterait cinq talents à la ville de Khios, en raison de ton derrière. Mais, au fait, j'ai grand'peur, et je n'ai plus le mot pour rire. Ohé! machiniste, fais attention à moi! Je sens déjà quelque vent rouler autour de mon nombril. Si tu n'y prends garde, je vais faire de la pâture pour l'escarbot. Mais il me semble que je suis près des dieux, et je vois la demeure de Zeus. Où donc est le portier de Zeus? N'ouvrez-vous pas? (_La scène change et représente le Ciel._)

HERMÈS.

D'où me vient cette odeur de mortel? O divin Hèraklès, qu'est-ce que cette bête?

TRYGÆOS.

Un hippokantharos.

HERMÈS.

O coquin, impudent, effronté, scélérat, très scélérat, plus que très scélérat, comment es-tu monté ici, ô scélératissime parmi les scélérats? Quel est ton nom? Ne le diras-tu pas?

TRYGÆOS.

Scélératissime.

HERMÈS.

Quel est ton pays? Dis-le-moi.

TRYGÆOS.

Scélératissime.

HERMÈS.

Quel est ton père?

TRYGÆOS.

A moi? Scélératissime.

HERMÈS.

Par la Terre! tu es un homme mort, si tu ne me dis pas quel est ton nom?

TRYGÆOS.

Trygæos d'Athmonia, honnête vigneron, pas sykophante, ni ami des affaires.

HERMÈS.

Pour quoi viens-tu?

TRYGÆOS.

Pour t'apporter des viandes.

HERMÈS.

O pauvre homme, comment es-tu venu?

TRYGÆOS.

O gourmand, tu vois que je n'ai plus l'air à tes yeux d'un scélératissime. Voyons, maintenant, appelle-moi Zeus.

HERMÈS.

Ié, ié, ié! Tu n'es pas encore près de te trouver à côté des dieux. Ils sont partis hier: ils ont déménagé.

TRYGÆOS.

Pour quel endroit de la Terre?

HERMÈS.

De la Terre, dis-tu?

TRYGÆOS.

Oui, et où cela?

HERMÈS.

Tout à fait loin; absolument au fond de la calotte du Ciel.

TRYGÆOS.

Comment alors as-tu été laissé seul ici?

HERMÈS.

Pour avoir l'oeil sur le reste du mobilier des dieux, les petits pots, les tablettes, les petites amphores.

TRYGÆOS.

Et pourquoi les dieux ont-ils déménagé?

HERMÈS.

Par colère contre les Hellènes. A l'endroit où ils étaient eux-mêmes, ceux-ci ont logé la Guerre, en vous livrant absolument à sa discrétion. Eux alors sont allés demeurer le plus haut possible, afin de ne plus voir vos combats et de ne plus entendre vos supplications.

TRYGÆOS.

Et pourquoi nous traitent-ils ainsi? Dis-le-moi.

HERMÈS.

Parce que vous avez préféré la guerre, lorsque souvent ils vous ont ménagé la paix. Si les Lakoniens remportaient le plus mince avantage, ils disaient: «Par les deux Dieux, aujourd'hui les Attiques nous la paieront.» Et s'il arrivait quelque succès à vous, Attiques, vainqueurs à votre tour, quand les Lakoniens venaient traiter de la paix, vous disiez tout de suite: «On nous trompe par Athèna, par Zeus, il ne faut pas s'y fier. Ils reviendront tant que nous aurons Pylos.»

TRYGÆOS.

C'est bien là le sens local de nos paroles.

HERMÈS.

Aussi je ne sais si jamais vous reverrez la Paix.

TRYGÆOS.

Où donc est-elle allée?

HERMÈS.

La Guerre l'a plongée dans une caverne profonde.

TRYGÆOS.

Laquelle?

HERMÈS.

Là, en bas. Tu vois que de pierres elle a entassées, afin que vous ne la repreniez jamais.

TRYGÆOS.

Dis-moi, que machine-t-elle de faire contre nous?

HERMÈS.

Je ne sais, sauf une chose, c'est qu'elle a apporté hier soir un mortier d'une grandeur énorme.

TRYGÆOS.

Et que veut-elle faire de ce mortier?

HERMÈS.

Elle veut y piler les villes. Mais je m'en vais, car, si je ne m'abuse, elle est sur le point de sortir: elle fait un vacarme là dedans!

TRYGÆOS.

Malheur à moi! Je me sauve; car il me semble entendre moi-même le fracas du mortier belliqueux.

* * * * *

LA GUERRE. _Elle arrive tenant un mortier._

Ah! mortels, mortels, mortels, infortunés, comme vous allez craquer des mâchoires!

TRYGÆOS.

Seigneur Apollôn, quelle largeur de mortier! Que de mal dans le seul regard de la Guerre! Est-ce donc là ce monstre que nous fuyons, cruel, redoutable, solide sur ses jambes?

LA GUERRE.

Ah! Prasiæ, trois fois, cinq fois, mille fois malheureuse, la voilà perdue!

TRYGÆOS.

Cela, citoyens, n'est pas encore notre affaire: le coup porte sur la Lakonie.

LA GUERRE.

O Mégara, Mégara, comme tu vas être absolument broyée et mise en hachis. Babæ! Babæax!

TRYGÆOS.

Quel torrent de larmes amères chez les Mégariens!

LA GUERRE.

Io! Sikélia, toi aussi tu vas périr.

TRYGÆOS.

Quelle malheureuse cité sera réduite en poudre?

LA GUERRE.

Voyons, versons aussi là dedans de ce miel attique.

TRYGÆOS.

Holà! je te conseille d'un autre miel. Celui-ci coûte quatre oboles: ménage le miel attique.

LA GUERRE.

Esclave, esclave, Vacarme!

* * * * *

LE VACARME.

Pourquoi m'appelles-tu?

LA GUERRE.

Je te ferai pleurer à chaudes larmes. Tu es donc resté sans rien faire? A toi ce coup de poing!

LE VACARME.

Il est dur! Hélas! hélas! malheureux que je suis, ô mon maître! Est-ce qu'il a de l'ail dans le poing?

LA GUERRE.

Cours me chercher un pilon.

LE VACARME.

Mais nous n'en avons point, mon maître; nous ne sommes emménagés que d'hier.

LA GUERRE.

Eh bien, cours en chercher un chez les Athéniens, et vivement.

LE VACARME.

J'y vais, de par Zeus! et si je n'en ai pas, j'aurai à pleurer.

TRYGÆOS.

Ah! que ferons-nous, chétifs mortels? Voyez combien est grand le péril qui nous menace. S'il revient apportant le pilon, l'autre va piler les villes à son aise. Par Dionysos! qu'il périsse avant de revenir avec l'instrument!

LA GUERRE.

Eh bien?

LE VACARME.

Quoi?

LA GUERRE.

Tu n'apportes rien?

LE VACARME.

Malechance! Les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui bouleversait la Hellas.

TRYGÆOS.

O Athèna, vénérable souveraine, comme cet homme a bien fait de disparaître dans l'intérêt de la cité, avant de nous avoir servi son hachis!

LA GUERRE.

Va donc en chercher un autre à Lakédæmôn, et finis vite.

LE VACARME.

C'est cela, maîtresse...

LA GUERRE.

Reviens au plus tôt.

TRYGÆOS.

Citoyens, qu'allons-nous devenir? Voici le grand combat! Si quelqu'un de vous se trouve initié aux mystères de Samothrakè, c'est le moment de souhaiter une entorse à l'envoyé.

LE VACARME.

Hélas! hélas! malheureux que je suis, malheureux et trois fois malheureux!

LA GUERRE.

Qu'est-ce donc? Tu n'apportes rien encore?

LE VACARME.

Les Lakédæmoniens ont aussi perdu leur pilon.

LA GUERRE.

Comment, scélérat?

LE VACARME.

Du côté de la Thrakè, ils l'avaient prêté à d'autres, et ils l'ont perdu.

TRYGÆOS.

Quelle chance! quelle chance! Peut-être que tout ira bien. Rassurez-vous, mortels!

LA GUERRE.

Prends tout cet attirail, et remporte-le. Je rentre et je vais faire moi-même un pilon.

* * * * *

TRYGÆOS.

Voici l'instant de répéter ce que chantait Datis, en se caressant au milieu du jour: «Quel plaisir, quel délice, quelle jouissance!» C'est le bon moment pour vous, hommes de la Hellas, où, délivrés des affaires et des combats, vous allez tirer de prison la Paix, chère à tous, avant qu'un autre pilon y mette obstacle. Allons, laboureurs, marchands, artisans, ouvriers, métèques, étrangers, insulaires, venez ici; peuple de partout, prenez au plus vite pioches, leviers et câbles. Nous pouvons aujourd'hui saisir la coupe du Bon Génie.

* * * * *

LE CHOEUR.

Que chacun coure de tout coeur et promptement à la délivrance! O Panhellènes, secourons-nous plus que jamais après avoir mis fin aux batailles et aux luttes sanglantes. Car le jour a brillé ennemi de Lamakhos. Toi, s'il y a quelque chose à faire, donne-nous des ordres; sers-nous d'architecte: car il n'y a pas moyen, selon moi, aujourd'hui, de reculer, avant que les leviers et les machines aient ramené à la lumière la plus grande de toutes les déesses et la plus amie des vignes.

TRYGÆOS.

Vous tairez-vous? Que votre joie de la tournure des affaires ne réveille pas la Guerre qui est là dedans: plus de cris!

LE CHOEUR.

Nous nous réjouissons d'entendre cet édit: ce n'est plus comme de venir avec des vivres pour trois jours.

TRYGÆOS.

Prenez garde que ce Kerbéros de là-dessous ne s'emporte et ne crie, comme lorsqu'il était ici, et ne nous empêche de ramener la Déesse.

LE CHOEUR.

Non, désormais on ne nous la ravira plus, une fois qu'elle sera venue entre nos bras. Ah! ah! ah!

TRYGÆOS.

Vous voulez donc me tuer, vilaines gens, en ne cessant pas vos cris? Le monstre va s'élancer et fouler tout aux pieds.

LE CHOEUR.

Qu'il bouleverse, qu'il écrase, qu'il trouble tout; notre joie aujourd'hui ne saurait cesser.

TRYGÆOS.

O malheur! Qu'avez-vous donc, bonnes gens? N'allez pas, au nom des dieux, gâter par vos danses une si belle affaire!

LE CHOEUR.

Ce n'est pas que je veuille danser, mais de plaisir, et sans que je les meuve, mes deux jambes sautillent.

TRYGÆOS.

N'allons pas plus loin; cessez, cessez de sautiller.

LE CHOEUR.

Voilà, je cesse.

TRYGÆOS.

Tu le dis, mais tu ne cesses pas.

LE CHOEUR.

Laisse-moi donc encore esquisser un pas, et point davantage.

TRYGÆOS.

Celui-là seulement, et ne dansez plus, mais pas du tout.

LE CHOEUR.

Nous ne danserons plus, si nous te sommes utiles à quelque chose.

TRYGÆOS.

Mais vous le voyez, vous n'avez pas encore cessé.

LE CHOEUR.

De par Zeus! nous lançons encore la jambe droite, et c'est fini.

TRYGÆOS.

Je vous le permets pour que vous ne me chagriniez plus.

LE CHOEUR.

Oui, mais la gauche veut nécessairement être de la partie. Je suis joyeux, je pète, je ris, plus même que si j'avais dépouillé la vieillesse; j'échappe au bouclier.

TRYGÆOS.

Ne vous réjouissez pas encore; car vous ne savez ce qu'il en est précisément. Mais quand nous la tiendrons, alors réjouissez-vous, criez, riez! Il vous sera permis, en effet, de naviguer, de demeurer, de faire l'amour, de dormir, de prendre part aux panégyries et aux théories, de banqueter, de jouer au kottabe, de mener une vie de Sybarite et de crier: Iou! Iou!

LE CHOEUR.

Puissé-je voir un si beau jour! J'ai enduré bien des peines et des lits de jonchée échus à Phormiôn. Tu ne trouveras plus en moi un juge sévère, dur, intraitable, ni d'une humeur inflexible, comme jadis; mais tu me verras rempli de douceur, rajeuni de plusieurs années, quand j'aurai été débarrassé des ennuis. Depuis un temps suffisant nous nous tuons, nous nous éreintons, courant vers le Lykéion ou hors du Lykéion, avec la lance, avec le bouclier; mais comment te serons-nous le plus agréables? Voyons, parle, puisqu'une heureuse fortune t'a choisi pour notre chef.

TRYGÆOS.

Voyons un peu par quel moyen nous enlèverons ces pierres.

* * * * *

HERMÈS.

Scélérat, impudent, que prétends-tu faire?

TRYGÆOS.

Rien de mal, à la façon de Killikôn.

HERMÈS.

C'est fait de toi, misérable!

TRYGÆOS.

Sans doute, si le sort décide de moi; car Hermès, je le sais, dirigera le hasard.

HERMÈS.

Tu es mort, anéanti.

TRYGÆOS.

Et quel jour?

HERMÈS.

Tout de suite.

TRYGÆOS.

Mais je n'ai encore acheté ni orge, ni fromage, en homme qui doit mourir.

HERMÈS.

Cependant tu as été gentiment frotté.

TRYGÆOS.

Comment se fait-il que je n'en aie ressenti aucune jouissance?

HERMÈS.

Ignores-tu que Zeus a décrété la peine de mort contre quiconque déterrera la prisonnière?

TRYGÆOS.

Alors il est de toute nécessité que je meure?

HERMÈS.

Sois-en certain.

TRYGÆOS.

Prête-moi alors trois drakhmes pour acheter un petit cochon; car il faut que je me fasse initier avant de mourir.

HERMÈS.

O Zeus, qui fais gronder la foudre!

TRYGÆOS.

Au nom des dieux, maître, ne nous dénonce pas, je t'en conjure.

HERMÈS.

Je ne puis me taire.

TRYGÆOS.

Je t'en prie, par les viandes que je me suis empressé de t'offrir en arrivant.

HERMÈS.

Mais, animal, Zeus va m'anéantir, si je ne crie pas bien haut et si je ne révèle tout cela.

TRYGÆOS.

Ne révèle rien, je t'en supplie, mon petit Hermès... Eh bien! vous autres, qu'est-ce que vous faites là? Vous restez immobiles. Malheureux! parlez donc; autrement, il va tout révéler.

LE CHOEUR.

Ne le fais pas, seigneur Hermès, pas du tout! Si c'est avec plaisir que tu sais avoir mangé le petit cochon que je t'ai offert, ne considère pas cette offre comme de peu de valeur, dans la circonstance actuelle.

TRYGÆOS.

N'entends-tu pas comme ils te flattent, souverain maître?

LE CHOEUR.

Que ta colère ne reprenne pas le dessus, devant nos supplications; laisse-nous délivrer la Déesse. Sois-nous favorable, ô le plus philanthrope, le plus généreux des dieux, s'il est vrai que tu as en horreur les aigrettes et les sourcils de Pisandros. Les victimes sacrées, les offrandes magnifiques, ô mon maître, te seront prodiguées par nos mains, et toujours.

TRYGÆOS.

Voyons, je t'en conjure, prends pitié de leurs prières: ils t'honorent mieux que jamais.

HERMÈS.

En effet, ils sont aujourd'hui plus voleurs que jamais.

TRYGÆOS.

Je te dirai la chose terrible, énorme, machinée contre tous les dieux.

HERMÈS.

Allons, parle: peut-être me convaincras-tu.

TRYGÆOS.

La Lune et ce vaurien de Soleil conspirent depuis longtemps contre vous et veulent livrer la Hellas aux Barbares.

HERMÈS.

Et pourquoi agissent-ils ainsi?

TRYGÆOS.