Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 13

Chapter 133,639 wordsPublic domain

Et toi, mon père, tu te laisses mener par eux, charmé de leurs paroles. Ils extorquent aux villes des cinquantaines de talents, les effrayant de leurs menaces et de leurs cris: «Payez le tribut, ou je tonne et je foudroie votre ville!» Et toi tu te contentes de grignoter les résidus de ton pouvoir. Les alliés, remarquant que le reste de la foule vit maigrement de lécher les assiettes et de mâcher à vide, t'estiment à l'égal du suffrage de Konnos, et apportent aux autres, en présent, terrines salées, vin, tapis, fromage, miel, sésame, coussins, fioles, couvertures de laine, couronnes, colliers, coupes, richesse et santé. Et toi, leur maître, pour prix de tes nombreux labeurs sur la terre et sur l'onde, il n'y en a pas un qui te donne même une tête d'ail pour tes fritures.

PHILOKLÉÔN.

Oui, par Zeus! j'ai envoyé chercher moi-même trois gousses d'ail chez Eukharidès; mais cette servitude où je suis, tu ne me la montres pas et tu me chagrines.

BDÉLYKLÉÔN.

N'est-ce donc pas une grande servitude de voir tous ces gens-là investis des magistratures et leurs flatteurs richement rémunérés, tandis que toi, si on te donne trois oboles, te voilà content? Et c'est en combattant sur mer, sur terre à la prise des villes que tu les as gagnées, en te surmenant de fatigues. Il y a plus, et c'est ce qui m'exaspère au plus haut point, un ordre t'oblige à te rendre à l'assemblée, parce qu'un jeune débauché, le fils de Khæréas, aux jambes écartées, au corps balancé d'un mouvement lascif, est venu te prescrire de juger au tribunal, le matin et à l'heure dite, sous peine pour quiconque arrivera passé le signal, de ne pas toucher le triobole. Et cependant lui-même il reçoit la drakhme accordée à l'accusateur, bien qu'il soit arrivé en retard. Il partage avec quelque autre des juges, ses collègues, le présent qu'a pu lui donner un des accusés; puis ils s'entendent tous deux pour arranger l'affaire, à la façon des scieurs de long, dont l'un tire et l'autre pousse. En attendant, toi tu regardes, la bouche béante, le kolakrète, et tu ne sais rien de ce qui s'est fait.

PHILOKLÉÔN.

Eux me traiter ainsi! Hélas! que dis-tu? Mon coeur est comme une mer démontée: tu t'empares de toute mon intelligence, et je ne sais pas où tu me conduis.

BDÉLYKLÉÔN.

Vois pourtant comment il t'est permis d'être riche, ainsi que tous les tiens; mais grâce à ces flagorneurs du peuple, tu disparais dans je ne sais quelle machine. Maître d'une foule de villes, depuis le Pontos jusqu'à la Sardô, tu ne jouis de rien, sinon de ce misérable salaire: c'est un flocon de laine où l'on verse avec une parcimonie contenue, et pour que tu vives, comme qui dirait une goutte d'huile. En effet, ils veulent que tu sois pauvre, et je te dirai pourquoi: c'est afin que tu connaisses la main qui te nourrit, et que, si l'un d'eux t'excite en sifflant, tu te lances d'un bond féroce sur l'ennemi. Car s'ils voulaient assurer la subsistance du peuple, ce serait chose facile. Il y a bien mille cités qui maintenant nous paient tribut. Si l'on enjoignait à chacune d'elles de nourrir vingt personnes, deux myriades de nos concitoyens ne vivraient que de lièvres, la tête ceinte de toutes sortes de couronnes, et ne boiraient que du lait pur ou bouilli, délices dignes de notre patrie et du trophée de Marathôn. Aujourd'hui, comme des mercenaires récoltant des olives, vous êtes à la merci de celui qui détient votre salaire.

PHILOKLÉÔN.

Hélas! quel froid de glace engourdit ma main! Je ne puis tenir mon épée; je sens que je faiblis.

BDÉLYKLÉÔN.

Mais lorsque ces hommes craignent pour eux-mêmes, ils vous donnent l'Euboea, et vous promettent la fourniture de quelque cinquante médimnes de froment; eux qui ne t'ont jamais rien donné, sauf, tout récemment, cinq médimnes d'orge; et encore tu ne les reçus qu'à grand'peine, khoenix par khoenix, et en te justifiant de l'accusation d'être étranger. Voilà pourquoi je t'ai toujours tenu renfermé, afin de te nourrir moi-même et de ne pas les voir rire des insolences dirigées contre toi. Et maintenant je veux franchement te fournir tout ce que tu désires, hors le lait du kolakrète.

LE CHOEUR.

Il était sage celui qui a dit: «Avant d'avoir entendu le discours des deux parties, ne prononcez pas.» C'est toi, en effet, qui me parais maintenant avoir largement gagné la cause. Cela fait que ma colère se calme et que je jette ces bâtons. Et toi, notre contemporain et notre camarade, cède, cède à ses raisons, de peur de paraître un homme atteint de folie, d'entêtement exagéré, et intraitable. Qu'il m'eût été utile d'avoir moi-même un tuteur, un parent, pour me remettre ainsi dans le vrai sens! Aujourd'hui, un dieu présent vient manifestement à ton aide dans cette occurrence; on voit qu'il t'accorde sa faveur: accepte-la sans attendre.

BDÉLYKLÉÔN.

Oui, je le nourrirai; je fournirai à ce vieillard tout ce qu'il lui faut, gruau à lécher, manteau doublé, couverture, fille qui lui frottera les reins et le reste. Mais qu'il se taise et ne souffle mot, cela ne peut me plaire.

LE CHOEUR.

Il s'est remis lui-même dans le bon sens sur les points où il extravaguait: il a reconnu tout à l'heure sa folie et il se reproche de n'avoir pas suivi tes conseils. Maintenant peut-être va-t-il se laisser convaincre par tes observations, et avoir la sagesse de changer de conduite en t'obéissant.

PHILOKLÉÔN.

Hélas! malheur à moi!

BDÉLYKLÉÔN.

Eh bien, pourquoi cries-tu?

PHILOKLÉÔN.

Laisse-moi là toutes ces promesses! «Ce que j'aime est là-bas, c'est là-bas que je veux être,» où le héraut crie: «Qui donc n'a pas voté? Qu'il se lève!» Que ne puis-je être debout devant les urnes, le dernier des votants! Hâte-toi, mon âme! Où est mon âme? «Ténèbres, livrez-moi passage.» Par Hèraklès! puissé-je arriver à temps auprès des juges pour convaincre Kléôn de vol!

BDÉLYKLÉÔN.

Allons, mon père, au nom des dieux, obéis-moi!

PHILOKLÉÔN.

T'obéir? Dis ce que tu veux, sauf une chose.

BDÉLYKLÉÔN.

Laquelle? Parle.

PHILOKLÉÔN.

Ne pas juger. Hadès aura décidé de moi avant que je consente.

BDÉLYKLÉÔN.

Eh bien, si tu fais ton bonheur de rendre la justice, ne sors pas d'ici, reste chez toi et juge tes serviteurs.

PHILOKLÉÔN.

Et que juger? Tu plaisantes.

BDÉLYKLÉÔN.

Tu feras tout comme là-bas. Si une servante ouvre la porte clandestinement, tu décréteras contre elle une simple amende, absolument comme tu le faisais au tribunal. Et tout cela se passe au mieux. Si le soleil luit dès le matin, tu jugeras au soleil. Si la neige tombe ou s'il pleut, tu t'assiéras auprès du feu, pour instruire l'affaire. Si tu te lèves à midi, aucun thesmothète ne t'exclura de l'enceinte.

PHILOKLÉÔN.

Cela me convient.

BDÉLYKLÉÔN.

Il y a plus: si un plaideur n'en finit pas, tu n'attendras pas à jeun, te rongeant toi-même ainsi que l'orateur.

PHILOKLÉÔN.

Mais comment pourrai-je bien connaître l'affaire, de même qu'auparavant, si j'ai encore la bouche pleine?

BDÉLYKLÉÔN.

Beaucoup mieux. On dit que les juges, entourés de faux témoins, ne parviennent à connaître les affaires qu'en ruminant.

PHILOKLÉÔN.

Tu me décides. Mais tu ne me dis pas de qui je recevrai les honoraires.

BDÉLYKLÉÔN.

De moi.

PHILOKLÉÔN.

Bien: je serai payé à part, et non avec les autres. Car c'est un tour indigne que m'a joué Lysistratos, ce bouffon. Dernièrement, il avait reçu une drakhme pour nous deux. Il va faire de la monnaie au marché des poissons, et il me remet trois écailles de mulet. Moi, je les fourre dans ma bouche, les ayant prises pour des oboles: dégoûté par l'odeur, je les crache et je le traîne en justice.

BDÉLYKLÉÔN.

Et que répliqua-t-il?

PHILOKLÉÔN.

Eh bien, il prétendit que j'avais un estomac de coq. «Tu as été vite à digérer l'argent,» dit-il.

BDÉLYKLÉÔN.

Tu vois quel avantage cela t'offre encore.

PHILOKLÉÔN.

Et qui n'est pas mince du tout. Mais exécute ce que tu veux faire.

BDÉLYKLÉÔN.

Attends un moment. Je vais tout apporter.

PHILOKLÉÔN.

Vois la chose et comment les oracles s'accomplissent. J'avais entendu dire qu'un jour viendrait où les Athéniens jugeraient les procès dans leurs maisons et où chaque individu se bâtirait, dans son vestibule, un tout petit tribunal, comme un hèkatéion, partout devant les portes.

BDÉLYKLÉÔN.

Tiens, qu'en dis-tu? Je t'apporte tout ce que je t'ai dit, et beaucoup plus même. Voici un pot de chambre, si tu as envie d'uriner; on va le pendre, près de toi, à un clou.

PHILOKLÉÔN.

Bonne idée, pour un vieux! Tu as trouvé là, franchement, un utile remède à la rétention d'urine.

BDÉLYKLÉÔN.

Et puis du feu et des lentilles dessus, si tu as besoin de manger une bouchée.

PHILOKLÉÔN.

Pas maladroit du tout! Car même si j'ai la fièvre, je toucherai mon salaire. Sans bouger d'ici je mangerai mes lentilles. Mais à quoi bon m'avez-vous apporté cet oiseau?

BDÉLYKLÉÔN.

Afin que, si tu t'endors pendant une plaidoirie, il t'éveille de là-haut.

PHILOKLÉÔN.

Je voudrais encore une chose; car le reste me suffit.

BDÉLYKLÉÔN.

Laquelle?

PHILOKLÉÔN.

Qu'on m'apportât ici la statue de Lykos.

BDÉLYKLÉÔN.

La voici: on dirait le Dieu lui-même.

PHILOKLÉÔN.

Souverain héros, que tu n'es guère agréable à voir!

BDÉLYKLÉÔN.

C'est à nos yeux le portrait même de Kléonymos.

PHILOKLÉÔN.

Tout héros qu'il est, il n'a donc pas d'armes non plus.

BDÉLYKLÉÔN.

Si tu te hâtais de siéger, je me hâterais d'appeler une cause.

PHILOKLÉÔN.

Appelle tout de suite; il y a longtemps que je siège.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, quelle cause introduirai-je tout d'abord? Quelle sottise a faite quelqu'un de la maison? Thratta ayant dernièrement laissé brûler la marmite...

PHILOKLÉÔN.

Holà, arrête! Peu s'en faut que tu ne me fasses mourir. Tu allais appeler une cause avant d'avoir posé la balustrade: c'est la première condition de nos mystères.

BDÉLYKLÉÔN.

Mais, par Zeus! il n'y en a pas.

PHILOKLÉÔN.

Eh bien, je cours, et j'en rapporte une tout de suite de la maison.

BDÉLYKLÉÔN.

Ce que c'est pourtant! Quelle force a l'habitude du local!

* * * * *

XANTHIAS.

Va-t'en aux corbeaux! Nourrir un pareil chien!

BDÉLYKLÉÔN.

Qu'y a-t-il donc?

XANTHIAS.

Ne voilà-t-il pas Labès, votre chien, qui vient d'entrer dans la cuisine et de manger un fromage de Sikélia!

BDÉLYKLÉÔN.

Voilà le premier délit à déférer à mon père. Toi, porte l'accusation.

XANTHIAS.

Pas moi, de par Zeus! mais un autre chien se porte comme accusateur, si l'affaire est appelée.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, maintenant, amène-les tous deux ici.

XANTHIAS.

C'est ce qu'on va faire.

BDÉLYKLÉÔN.

Qu'apportes-tu là?

PHILOKLÉÔN.

La bauge aux porcs consacrés à Hestia.

BDÉLYKLÉÔN.

Tu oses y porter une main sacrilège?

PHILOKLÉÔN.

Non, mais c'est en sacrifiant d'abord à Hestia, que j'écraserai quelque adversaire. Allons, hâte-toi de les amener. Je vois déjà la peine encourue.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, maintenant, j'apporte les tablettes et les registres.

PHILOKLÉÔN.

Ah! tu m'assommes, tu me tues, avec tes délais. J'aurais pu tracer les mots par terre.

BDÉLYKLÉÔN.

Voici.

PHILOKLÉÔN.

Appelle donc.

BDÉLYKLÉÔN.

J'y suis.

PHILOKLÉÔN.

Qu'est-ce d'abord, celui-ci?

BDÉLYKLÉÔN.

Aux corbeaux! Quel ennui! J'ai oublié d'apporter les urnes aux suffrages.

PHILOKLÉÔN.

Eh bien, où cours-tu?

BDÉLYKLÉÔN.

Chercher les urnes.

PHILOKLÉÔN.

Inutile: j'avais là ces vases.

BDÉLYKLÉÔN.

On ne peut mieux. Nous avons tout ce qu'il nous faut, excepté pourtant la klepsydre.

PHILOKLÉÔN.

Et ceci? N'est-ce pas une klepsydre?

BDÉLYKLÉÔN.

Tu excelles à fournir les objets nécessaires et locaux. Mais qu'on se hâte d'apporter de la maison le feu, les myrtes et l'encens, afin de commencer par invoquer les dieux.

LE CHOEUR.

Et nous, pendant les libations et les prières, nous vous dirons de bonnes paroles, parce que de la lutte et de la dispute vous en êtes venus à une généreuse réconciliation.

BDÉLYKLÉÔN.

Débutez donc par les bonnes paroles.

LE CHOEUR.

O Phoebos Apollôn Pythios, bonne chance à l'affaire instruite par ce magistrat devant sa porte; accord entre nous tous tirés de nos erreurs! Io Pæan!

BDÉLYKLÉÔN.

O Souverain maître, mon voisin, dieu de ma rue, gardien de mon vestibule, accepte, seigneur, ce nouveau sacrifice, que nous innovons en l'honneur de mon père. Adoucis cette humeur trop rêche et dure comme l'yeuse, mêle à ce coeur quelques gouttes de miel. Qu'il soit désormais doux pour les hommes, plus clément à l'accusé qu'à l'accusateur, prêt à pleurer avec ceux qui l'implorent; qu'il se dépouille de son aigreur et qu'il arrache les orties de sa colère!

LE CHOEUR.

Nos prières s'unissent aux tiennes, et nos chants en faveur du nouveau magistrat s'accordent avec les paroles que tu as prononcées. Oui, tu as notre bienveillance, depuis que nous voyons que tu aimes le peuple bien plus que ne le fait aucun des jeunes.

BDÉLYKLÉÔN.

S'il se trouve devant les portes quelque hèliaste, qu'il entre. Dès qu'on aura commencé à parler, nous n'ouvrirons plus.

PHILOKLÉÔN.

Quel est l'accusé?

BDÉLYKLÉÔN.

Celui-ci.

PHILOKLÉÔN.

Quelle peine va le frapper?

BDÉLYKLÉÔN.

Écoutez l'acte d'accusation. Le soussigné chien de Kydathènè accuse Labès d'Æxonè d'avoir seul, contre toute justice, mangé un fromage Sikélien. Peine: un collier de figuier.

PHILOKLÉÔN.

C'est-à-dire une mort de chien, une fois convaincu.

BDÉLYKLÉÔN.

L'accusé Labès est ici présent.

PHILOKLÉÔN.

Oh! le vilain chien! Quels yeux de voleur! Comme, en serrant les dents, il se flatte de me tromper? Où est le plaignant, le chien de Kydathènè?

LE CHIEN.

Au! au!

BDÉLYKLÉÔN.

Le voici.

PHILOKLÉÔN.

C'est un second Labès, bon aboyeur et lécheur de marmites.

BDÉLYKLÉÔN.

Silence, assis! Toi, monte à la tribune et accuse.

PHILOKLÉÔN.

Voyons; en même temps je vais me verser et boire un coup.

XANTHIAS.

Vous avez entendu, citoyens juges, l'accusation que j'ai formulée contre celui-ci. Il a commis le plus affreux des attentats contre moi et contre la marine. Il s'est sauvé dans un coin, à la mode Sikélienne, avec un énorme fromage, dont il s'est repu dans les ténèbres.

PHILOKLÉÔN.

De par Zeus! il est pris sur le fait. Tout à l'heure il m'a lâché un gros rot au fromage, le coquin!

XANTHIAS.

Et il ne m'a rien donné, à ma requête. Or, qui voudra vous rendre service, si l'on ne me jette rien à moi, votre chien?

PHILOKLÉÔN.

Et il n'a rien donné?

XANTHIAS.

Rien à moi, son camarade.

PHILOKLÉÔN.

Voilà un gaillard aussi bouillant que ces lentilles!

BDÉLYKLÉÔN.

Au nom des dieux, mon père, ne prononce pas avant de les avoir entendus tous les deux.

PHILOKLÉÔN.

Mais, mon bon, la chose est claire; elle crie d'elle-même.

XANTHIAS.

N'allez pas l'absoudre. C'est de tous les chiens l'être le plus égoïste et le plus glouton, lui qui, louvoyant autour d'un mortier, a dévoré la croûte des villes!

PHILOKLÉÔN.

Aussi n'ai-je pas même de quoi boucher les fentes de ma cruche.

XANTHIAS.

Châtiez-le donc. Jamais une seule cuisine ne pourrait nourrir deux voleurs. Je ne puis pourtant pas, moi, aboyer le ventre vide: aussi dorénavant je n'aboierai plus.

PHILOKLÉÔN.

Oh! oh! que de scélératesses il nous a dénoncées! C'est la friponnerie faite homme. N'est-ce pas ton avis, mon coq? Par Zeus! il dit que oui. Le thesmothète, où est-il? Ohé! Donne-moi le pot.

BDÉLYKLÉÔN.

Prends-le toi-même. Je suis en train d'appeler les témoins. Paraissez, témoins à la charge de Labès, plat, pilon, racloire à fromage, fourneau, marmite et autres ustensiles brûlés! Mais pisses-tu encore? Ne sièges-tu plus?

PHILOKLÉÔN.

C'est lui, je crois, qui va faire sous lui aujourd'hui.

BDÉLYKLÉÔN.

Ne cesseras-tu pas d'être dur et intraitable pour les accusés? Tu les déchires à belles dents! Monte à la tribune; défends-toi. D'où vient ton silence? Parle.

PHILOKLÉÔN.

Mais il semble qu'il n'ait rien à dire.

BDÉLYKLÉÔN.

Non pas, mais il me paraît être dans la même situation que jadis Thoukydidès accusé. Ses mâchoires furent tout à coup paralysées. Retire-toi; c'est moi qui présenterai ta défense. Il est difficile, citoyens, de faire l'apologie d'un chien calomnié; je parlerai cependant. C'est une bonne bête, et il chasse les loups.

PHILOKLÉÔN.

C'est un voleur et un conspirateur.

BDÉLYKLÉÔN.

Par Zeus! c'est le meilleur des chiens d'aujourd'hui, capable de garder de nombreux moutons.

PHILOKLÉÔN.

A quoi cela sert-il, s'il mange le fromage?

BDÉLYKLÉÔN.

Oui, mais il se bat pour toi, il garde la porte, et il excelle dans tout le reste. S'il a fait un larcin, pardonne-lui. Il est vrai qu'il ne sait pas jouer de la kithare.

PHILOKLÉÔN.

Moi, je voudrais qu'il ne sût pas lire, pour ne pas nous faire l'apologie de son crime.

BDÉLYKLÉÔN.

Écoute, juge équitable, mes témoins. Monte, racloire à fromage, et parle à haute voix. Tu exerçais alors la charge de payeur: réponds clairement. N'as-tu pas raclé les parts que tu avais reçues pour les soldats? Elle répond qu'elle les a raclées.

PHILOKLÉÔN.

Mais, par Zeus! elle ment.

BDÉLYKLÉÔN.

Juge compatissant, prends pitié des malheureux. Notre Labès ne vit que de têtes et d'arêtes de poissons; jamais il ne demeure en place. L'autre n'est bon qu'à garder la maison: il reste là, attendant ce qu'on apporte et en demandant sa part; autrement, il mord.

PHILOKLÉÔN.

Ouf! quel mal me prend qui fait que je m'attendris? Le malaise dure, et je me sens convaincre.

BDÉLYKLÉÔN.

Ah! je t'en conjure, pitié pour lui, mon père! Ne le sacrifiez point. Où sont les enfants? Montez, malheureux! jappez, priez, suppliez et pleurez!

PHILOKLÉÔN.

Descends, descends, descends, descends!

BDÉLYKLÉÔN.

Je vais descendre. Et quoique ce «descends» en ait trompé bien d'autres, je vais pourtant descendre.

PHILOKLÉÔN.

Aux corbeaux! Ah! ce n'est pas bon d'avoir mangé. Je viens de pleurer, et je n'en vois pas d'autre raison que de m'être bourré de lentilles.

BDÉLYKLÉÔN.

Il ne sera donc pas acquitté?

PHILOKLÉÔN.

C'est difficile à savoir.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, mon petit papa, tourne-toi vers de meilleurs sentiments. Prends ce suffrage; passe, de sens rassis, du côté de la seconde urne, et absous-le, mon père.

PHILOKLÉÔN.

Non, certes. Je ne sais pas jouer de la kithare.

BDÉLYKLÉÔN.

Viens à l'instant, je vais t'y conduire au plus vite.

PHILOKLÉÔN.

Est-ce la première urne?

BDÉLYKLÉÔN.

Oui.

PHILOKLÉÔN.

J'y jette mon suffrage.

BDÉLYKLÉÔN.

Il est attrapé; il vient d'absoudre sans le vouloir.

PHILOKLÉÔN.

Attends, que je verse les suffrages. Voyons l'issue du débat.

BDÉLYKLÉÔN.

Le fait va le prouver. Tu es absous, Labès. Père, père, que t'arrive-t-il?

PHILOKLÉÔN.

Ah! dieux! vite de l'eau.

BDÉLYKLÉÔN.

Reviens à toi.

PHILOKLÉÔN.

Dis-moi la chose comme elle est. Est-il réellement absous?

BDÉLYKLÉÔN.

Oui, de par Zeus!

PHILOKLÉÔN.

Je suis réduit à rien.

BDÉLYKLÉÔN.

Pas de souci, cher père: relève-toi.

PHILOKLÉÔN.

Comment, en face de moi-même, supporterai-je l'idée d'avoir absous un accusé? Qu'adviendra-t-il de moi? O dieux vénérés, accordez-moi mon pardon: c'est malgré moi que je l'ai fait: ce n'est pas mon habitude.

BDÉLYKLÉÔN.

Ne te fâche pas. Moi je veux, mon père, te bien nourrir, te mener avec moi partout, aux dîners, aux banquets, aux spectacles, de manière à passer agréablement le reste de ta vie. Hyperbolos ne te rira plus au nez en te dupant, mais entrons.

PHILOKLÉÔN.

Oui, maintenant, si bon te semble.

* * * * *

LE CHOEUR.

Oui, allez gaiement où vous voulez.

Pour vous, myriades incalculables, les bonnes choses qu'on va vous dire maintenant, gardez-vous de les laisser négligemment tomber par terre. C'est affaire à des spectateurs inintelligents, et non pas à vous.

Et maintenant, peuple, prêtez-nous attention, si vous aimez un langage sincère.

Le poète désire, à présent, adresser des reproches aux spectateurs. Il prétend qu'on lui a fait une injustice, à lui qui s'est souvent bien conduit envers vous, pas ouvertement sans doute, mais en aidant secrètement d'autres poètes. Imitateur des prophéties et des procédés d'Euryklès, il fit passer dans d'autres ventres bon nombre de ses traits comiques. Bientôt, il affronta le risque de se montrer ouvertement et de lui-même, prenant en mains les rênes, non plus de la bouche d'autrui, mais de celle de ses propres muses. Porté au sommet de la grandeur, plus honoré que jamais personne d'entre vous, il dit n'avoir pas atteint le comble, ni être gonflé d'orgueil, ni parcourir les palestres en séducteur. Si quelque amant, mû par la haine, accourait sur lui pour s'être raillé comiquement de ses amours, il dit qu'il n'a jamais fléchi devant personne, gardant la ferme résolution de ne pas faire jouer aux muses dont il s'inspire, le rôle d'entremetteuses. La première fois qu'il joua, il n'eut pas, selon lui, à combattre des hommes, mais à s'armer du courage de Hèraklès, pour attaquer les plus grands monstres, assaillant tout d'abord avec vigueur la bête aux dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisaient des rayons terribles comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes étaient léchées en cercle par des flatteurs, gémissant autour de son cou: elle avait la voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur d'un phoque, les testicules malpropres d'une Lamia, et le derrière d'un chameau. A la vue de ce monstre, notre poète dit que la peur ne lui fera pas offrir des présents, mais qu'aujourd'hui encore il va combattre pour vous. Il ajoute qu'après ce monstre, il lutta, l'an passé, contre des dæmons sinistres, des êtres fiévreux, qui, la nuit, étranglaient les pères, étouffaient les grands-pères, s'asseyaient à la couche de vos concitoyens inoffensifs, les inondaient de contre-serments, de citations, de témoignages, au point qu'un bon nombre bondissaient terrifiés chez le polémarkhe. Après avoir trouvé un tel défenseur, un tel sauveur de ce pays, vous l'avez abandonné, l'année dernière, lorsqu'il semait ses pensées les plus neuves, dont, faute de les bien comprendre, vous avez arrêté la pousse. Cependant, au milieu de nombreuses libations, il atteste Dionysos que jamais on n'entendit de meilleurs vers comiques. C'est une honte pour vous de ne pas les avoir appréciés sur-le-champ; mais le poète n'est pas estimé à une moindre valeur par les hommes éclairés, quoique, devançant ses rivaux, il ait eu son espérance brisée.

Mais, à l'avenir, braves gens, si vous avez des poètes qui cherchent des paroles et des idées neuves, aimez-les, favorisez-les davantage, et conservez leurs pensées: enfermez-les dans vos coffres avec les fruits. En agissant ainsi, vos vêtements exhaleront toute l'année une odeur de sagesse.

O nous, autrefois vaillants dans les choeurs, vaillants dans les combats, et hommes plus vaillants encore par ce côté seul, tout cela est passé, bien passé. Aujourd'hui la blancheur florissante de nos cheveux surpasse celle du cygne. Toutefois il faut que de ces restes surgisse la vigueur du jeune âge: pour moi, je suis convaincu que ma vieillesse vaut mieux que les boucles de beaucoup de jeunes gens, que leur parure et leur derrière élargi.