Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier
Chapter 12
L'ENFANT.
De par Zeus! si vous nous faites encore la leçon à coups de poing, nous éteignons les lampes, et nous retournons à la maison seuls. Alors, sans doute, au milieu des ténèbres, privé de clarté, tu barboteras, en marchant dans la boue comme un francolin.
* * * * *
LE CHOEUR.
Oui, j'en châtie d'autres plus grands que toi. Mais il me semble que je patauge dans cette boue. Il n'est pas possible que d'ici à quatre jours le Dieu ne fasse pas tomber de l'eau en abondance, tant nos lampes se couvrent de champignons. C'est l'habitude, quand cela se produit, qu'il y ait une pluie torrentielle. Et puis, tout ce qu'il y a de fruits encore verts a besoin d'eau et du souffle de Boréas. Mais qu'est-il donc arrivé à notre collègue, habitant cette maison, pour qu'il ne paraisse pas ici dans notre groupe? On n'avait pas besoin jadis de le remorquer: il marchait le premier de nous, en fredonnant du Phrynikhos; car c'est un amateur de chant. Mon avis, chers camarades, est de nous arrêter ici et de l'appeler en chantant; s'il entend ma musique, le plaisir l'attirera vers la porte.
Mais pourquoi ce vieillard ne se montre-t-il pas à nous, devant sa porte, et ne nous répond-il pas? A-t-il perdu ses chaussures? ou bien s'est-il cogné l'orteil dans l'obscurité, et y a-t-il une inflammation à la cheville du pauvre vieux? Peut-être aussi a-t-il une tumeur à l'aine. Il était pourtant le plus âpre de nous tous et le seul inexorable. Si quelqu'un le suppliait, il baissait la tête, et: «Tu veux cuire une pierre,» disait-il. Peut-être est-ce à cause de l'homme qui nous a échappé hier par mensonges, en disant qu'il était ami d'Athènes et qu'il avait révélé le premier les affaires de Samos: la peine qu'il en a ressentie l'aura fait coucher avec la fièvre: car voilà l'homme.
Mais, mon bon, lève-toi, ne te ronge pas ainsi, ne te fâche pas: il nous arrive un homme gras, un de ceux qui ont livré la Thrakè: tu vas le condamner à mort.
Avance, enfant, avance.
* * * * *
L'ENFANT.
Voudrais-tu bien me donner, mon père, ce que je vais te demander?
LE CHOEUR.
Sans doute, mon enfant. Mais dis-moi ce que tu veux que je t'achète de beau. Je pense que tu aimes sans doute les osselets, mon enfant.
L'ENFANT.
Non, par Zeus! J'aime mieux les figues, petit père; c'est plus doux.
LE CHOEUR.
Eh bien, non, par Zeus! dussiez-vous aller vous pendre!
L'ENFANT.
Alors, par Zeus! je ne vous conduirai plus.
LE CHOEUR.
Ainsi, avec mon chétif salaire j'ai trois choses à acheter, farine, bois et comestibles, et tu me demandes encore des figues!
L'ENFANT.
Mais, voyons, mon père, si l'arkhonte ne convoque pas tout de suite le tribunal, où achèterons-nous à dîner? As-tu quelque heureux espoir à nous offrir ou le chemin sacré de Hellè?
LE CHOEUR.
Oh! oh! hélas! Oh! oh! hélas! J'en atteste Zeus, je ne sais pas comment nous dînerons.
L'ENFANT.
Pourquoi, malheureuse mère, m'as-tu mis au monde?
LE CHOEUR.
Pour me donner le mal de te nourrir.
L'ENFANT.
O mon petit sac, tu n'es donc qu'un ornement inutile! Hélas! hélas! c'est notre lot de gémir.
* * * * *
PHILOKLÉÔN, _enfermé et parlant à travers la porte_.
Amis, il y a longtemps que je dessèche à vous entendre de cette fenêtre, mais je ne puis chanter avec vous. Que ferai-je? Je suis gardé par les gens qui sont là, parce que je veux depuis longtemps aller avec vous du côté des urnes et y faire du mal. O Zeus au tonnerre retentissant, change-moi tout de suite en fumée ou en Proxénidès, ou en fils de Sellos, ce hâbleur. N'hésite pas, roi du ciel, à me faire cette grâce: prends pitié de mon malheur. Que ta foudre ardente me réduise en cendre à l'instant, et qu'ensuite ton souffle m'enlève et me jette dans une saumure bouillante, ou bien fais de moi la pierre sur laquelle on compte les suffrages.
LE CHOEUR.
Qui donc est celui qui te retient et qui ferme la porte? Parle; tu t'adresses à des amis.
PHILOKLÉÔN.
C'est mon fils; ne criez pas: il est là devant, il dort; baissez la voix.
LE CHOEUR.
Mais quelle défense, mon pauvre homme, veut-il t'imposer en agissant de la sorte? Quel prétexte est le sien?
PHILOKLÉÔN.
Mes amis, il ne veut pas me laisser juger ni faire du mal à personne; il est disposé à me faire faire bonne chère, et moi, je ne veux pas.
LE CHOEUR.
Les paroles audacieuses de cet infâme Dèmologokléôn sont provoquées par ce que tu dis la vérité au sujet de la flotte. Cet homme n'aurait pas cette audace de paroles s'il ne tramait quelque conspiration. Mais c'est le moment de chercher quelque nouveau moyen qui, à l'insu de cet homme, te permette de descendre ici.
PHILOKLÉÔN.
Quel serait-il? Cherchez, vous. Moi, je serais prêt à tout, tant je désire parcourir les bancs avec ma coquille.
LE CHOEUR.
Y a-t-il quelque ouverture que tu puisses creuser à l'intérieur pour t'en échapper, couvert de haillons, comme l'industrieux Odysseus.
PHILOKLÉÔN.
Tout est bouché: il n'y a pas la moindre fissure par où passerait un moucheron. Il faut donc que vous cherchiez quelque autre chose: pas de trou possible.
LE CHOEUR.
Te souviens-tu comment, étant à l'armée et ayant volé quelques broches que tu fichais toi-même dans le mur, tu en descendis très vite? C'était à la prise de Naxos.
PHILOKLÉÔN.
Je sais. Mais à quoi bon? Il n'y a pas en ceci la moindre ressemblance. J'étais jeune alors, capable de voler et plein de vigueur; personne ne me gardait, mais il m'était permis de fuir sans crainte. Maintenant, des hommes armés, rangés sur les routes, y font sentinelle. Deux d'entre eux sont devant ces portes, broches en main, et m'épient comme un chat qui a volé un morceau de viande.
LE CHOEUR.
Trouve donc au plus tôt quelque machine; car voici le jour, mon doux ami.
PHILOKLÉÔN.
Il n'y a donc rien de mieux pour moi que de ronger mon filet. Que Diktynna me pardonne pour ce filet!
LE CHOEUR.
C'est bien le fait d'un homme qui travaille à son salut. Allons! joue de la mâchoire.
PHILOKLÉÔN.
Voilà qui est rongé; mais ne criez pas: veillez, au contraire, à ce que Bdélykléôn ne s'aperçoive de rien.
LE CHOEUR.
Ne crains rien mon cher, rien. S'il souffle mot, je le forcerai à se ronger le coeur et à courir la course pour sa propre vie: il verra bien qu'il ne faut pas fouler aux pieds les lois des deux Déesses. Attache donc une corde à la fenêtre, entoures-en ton corps et laisse-toi descendre, l'âme remplie de la fureur de Diopithès.
PHILOKLÉÔN.
Voyons donc! Mais si ces deux hommes s'en aperçoivent, qu'ils essaient de me repêcher et de me remonter dans la maison, que ferez-vous? Parlez vite!
LE CHOEUR.
Nous te porterons secours, faisant appel à tout notre coeur d'yeuse, si bien qu'il sera impossible de te renfermer. Voilà ce que nous ferons.
PHILOKLÉÔN.
J'agirai donc, confiant en vous. Mais retenez bien ceci: s'il m'arrive malheur, prenez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le sous la barre du tribunal.
LE CHOEUR.
Il ne t'arrivera rien; sois sans crainte. Ainsi, mon cher ami, descends avec confiance, en invoquant les dieux de la patrie.
PHILOKLÉÔN.
O souverain Lykos, héros, mon voisin, tu te plais, comme moi, aux larmes éternelles et aux gémissements des accusés, et voilà justement pourquoi tu es venu habiter ici, afin de les entendre; tu as voulu, seul de tous les héros, séjourner auprès des gémissants. Aie pitié de moi, sauve aujourd'hui ton voisin. Je jure que je ne pisserai ni ne pèterai jamais devant ta balustrade.
* * * * *
BDÉLYKLÉÔN.
Holà! l'homme! Éveille-toi.
XANTHIAS.
Qu'y a-t-il?
BDÉLYKLÉÔN.
J'entends comme le son d'une voix.
XANTHIAS.
Est-ce que le vieux se glisse quelque part?
BDÉLYKLÉÔN.
Non, de par Zeus! mais il descend lié à une corde.
XANTHIAS.
Ah! scélérat! que fais-tu? Ne t'avise pas de descendre.
BDÉLYKLÉÔN.
Remonte vite par l'autre fenêtre et frappe-le avec les branches sèches; peut-être retournera-t-il la poupe, frappé par les branches d'olivier.
PHILOKLÉÔN.
A l'aide, vous tous qui devez avoir des procès cette année, Smikythiôn, Tisiadès, Chrèmôn, Phérédipnos! Quand donc viendrez-vous à mon secours, si ce n'est maintenant, avant qu'on m'ait renfermé?
LE CHOEUR.
Dis-moi, que tardons-nous à mettre en mouvement cette colère qui nous prend, quand on irrite nos essaims? Oui, voilà, voilà que se dresse ce dard irascible, aigu, qui nous sert à châtier. Allons, jetez vite vos manteaux, enfants, courez, criez, annoncez ceci à Kléôn; dites-lui de venir combattre un ennemi de la république, qui mérite de périr, puisqu'il ose dire qu'il ne faut pas juger les procès.
BDÉLYKLÉÔN.
Braves gens, écoutez la chose, et ne criez pas!
LE CHOEUR.
De par Zeus! jusqu'au ciel!
BDÉLYKLÉÔN.
Je ne le lâcherai pas!
LE CHOEUR.
Mais c'est affreux; c'est une tyrannie manifeste! ô cité de Théoros, ennemi des dieux, et quels que soient les flatteurs qui nous gouvernent!
XANTHIAS.
Par Hèraklès! ils ont des dards. Ne les vois-tu pas, maître?
BDÉLYKLÉÔN.
Oui, c'est avec cela qu'ils ont tué en justice Philippos, fils de Gorgias.
LE CHOEUR.
Et toi aussi tu en mourras! Tournez-vous tous par ici, le dard en avant, et marchez contre lui, serrés, en bon ordre, tout gonflés de colère et de rage, afin qu'il sache bien plus tard de quel essaim il a irrité la colère.
XANTHIAS.
Cela va être rude, de par Zeus! si le combat s'engage: moi, je tremble de peur à la vue de tous ces aiguillons.
LE CHOEUR.
Alors, lâche cet homme; sinon, je dis, moi, que tu envieras la peau des tortues.
PHILOKLÉÔN.
Allons, juges mes collègues, guêpes au coeur dur, mettez-vous en fureur; qu'une partie de vous leur pique le derrière, une autre les yeux et les doigts.
BDÉLYKLÉÔN.
Midas, Phryx, accourez à l'aide; toi aussi, Masyntias; saisissez-le et ne le remettez aux mains de personne. Autrement, je vous mets de lourdes entraves, et vous y jeûnerez. J'ai entendu le crépitement de nombreuses feuilles de figuier.
LE CHOEUR.
Si tu ne le lâches pas, quelque chose te poindra.
PHILOKLÉÔN.
O Kékrops, héros souverain à la queue de dragon, souffriras-tu que je sois ainsi la proie d'hommes barbares, à qui j'ai appris à verser quatre mesures de larmes par khoenix?
LE CHOEUR.
Mille maux ne viennent-ils pas fondre sur la vieillesse? C'est évident. Voilà deux esclaves qui retiennent de force leur vieux maître. Ils laissent dans l'oubli du passé les peaux, les exomides qu'il achetait pour eux, les casquettes de chien, les services rendus à leurs pieds munis durant l'hiver contre le froid. Ils n'ont ni en eux-mêmes, ni dans leurs regards le respect des chaussures d'autrefois.
PHILOKLÉÔN.
Tu ne me lâcheras donc pas maintenant, méchante bête? Tu ne te rappelles plus qu'un jour, t'ayant surpris volant du raisin, je t'attachai à un olivier et t'écorchai si bien et si virilement que tu faisais des jaloux. Et cependant tu es un ingrat. Mais lâchez-moi donc, toi et toi, avant que mon fils accoure.
LE CHOEUR.
Vous allez être punis bel et bien de votre conduite, avant peu; et vous connaîtrez quel est le caractère d'hommes irascibles, justes, aux regards âcres comme le cresson.
BDÉLYKLÉÔN.
Frappe, frappe, Xanthias, chasse ces guêpes de la maison!
XANTHIAS.
C'est ce que je fais.
BDÉLYKLÉÔN, _à Sosias_.
Et toi, répands une épaisse fumée.
SOSIAS.
Eh bien! ne vous sauverez-vous pas? Allez aux corbeaux! Vous ne partez pas?... Joue du bâton.
XANTHIAS.
Toi, pour faire de la fumée, mets le feu à Æskhinès, fils de Sellartios. Nous devons, avec le temps, finir par vous chasser.
BDÉLYKLÉÔN.
Mais, de par Zeus! tu ne les aurais pas facilement mis en fuite, s'ils s'étaient trouvés nourris des vers de Philoklès.
LE CHOEUR.
N'est-il pas évident pour les pauvres que la tyrannie à mon insu s'est glissée furtivement ici? Oui, toi, plus mauvais que le mal, émule d'Amynias le chevelu, tu nous empêches d'exécuter les lois établies par la ville, et cela sans avoir aucun prétexte, ni une éloquence ingénieuse, et pour commander seul.
BDÉLYKLÉÔN.
N'y a-t-il pas moyen, sans bataille et sans cris aigus, d'entrer en pourparlers et en accommodements?
LE CHOEUR.
Des pourparlers avec toi, haïsseur du peuple, ami de la monarchie, complice de Brasidas, toi qui portes des franges de laine et qui nourris une épaisse moustache!
BDÉLYKLÉÔN.
Hé! par Zeus! mieux vaudrait pour moi abandonner tout à fait mon père, que de lutter chaque jour contre des flots si orageux.
LE CHOEUR.
Et pourtant tu n'en es qu'au persil et à la rue, pour nous servir d'un terme emprunté aux marchands de vin. Maintenant, en effet, tu n'as rien à souffrir, mais tu verras quand l'accusateur entassera contre toi ces mêmes griefs et citera tes complices.
BDÉLYKLÉÔN.
Enfin, au nom des dieux, est-ce que vous n'allez pas me débarrasser de vous? Avez-vous résolu que moi j'éreinte et que vous soyez éreintés tout le jour?
LE CHOEUR.
Non, jamais, tant qu'il me restera le souffle, au lieu que tu aspires à nous tyranniser.
BDÉLYKLÉÔN.
Comme tout est pour vous tyrannie et conspirations, quelle que soit l'affaire, grande ou petite, mise en cause! Pour moi, je n'ai pas entendu ce mot durant cinquante années. Aujourd'hui, il est plus commun que le poisson salé. C'est au point qu'il roule dans toute l'Agora. Si quelqu'un achète des orphes et ne veut pas de membrades, le marchand d'à côté, qui vend des membrades, se met à crier: «La cuisine de cet homme m'a l'air de sentir la tyrannie.» Un autre demande du poireau, pour assaisonner ces anchois; la marchande de légumes le regarde de travers et lui dit: «Tu demandes du poireau, est-ce en vue de la tyrannie? Penses-tu qu'Athènes doive te fournir des assaisonnements?»
XANTHIAS.
Moi, hier, j'entre chez une fille, à l'heure de midi, et je lui propose une chevauchée; elle se fâche et elle me demande si je veux rétablir la tyrannie d'Hippias.
BDÉLYKLÉÔN.
Ces propos leur sont agréables à entendre, et moi, parce que je veux arracher mon père à ces sorties matinales de misérable calomniateur en justice, afin de vivre une bonne vie comme Morykhos, on m'accuse d'agir en conspirateur et de songer à la tyrannie.
PHILOKLÉÔN.
Et, de par Zeus! on a raison; car, pour moi, je préfère au lait des poules la vie dont tu veux aujourd'hui me priver. Je n'aime ni les raies, ni les anguilles, mais je mangerais avec plaisir un tout petit procès, cuit sur le plat à l'étouffée.
BDÉLYKLÉÔN.
Par Zeus! tu t'es habitué à te régaler de ces affaires. Mais, si tu gardes le silence pour écouter ce que je dis, tu reconnaîtras, je pense, que tu te trompes du tout au tout.
PHILOKLÉÔN.
Je me trompe en rendant la justice?
BDÉLYKLÉÔN.
Tu ne sens pas que tu es la risée de ces hommes auxquels tu rends une sorte de culte, mais dont tu es l'esclave à ton insu.
PHILOKLÉÔN.
Cesse de parler d'esclavage: je règne sur tous.
BDÉLYKLÉÔN.
Non, pas toi; tu n'es qu'un esclave, en croyant commander. Dis-nous, mon père, quel honneur te revient-il des tributs de la Hellas?
PHILOKLÉÔN.
Beaucoup assurément: j'en veux faire juges les gens qui sont ici.
BDÉLYKLÉÔN.
Et moi également. Laissez-le tous en liberté; donnez-moi une épée. Si je suis vaincu dans cette lutte de parole, je tomberai percé de cette épée. Et toi, que je ne nomme pas, dis-moi si tu récuses l'arrêt...
PHILOKLÉÔN.
Que je ne boive jamais ma part de vin pur en l'honneur du Bon Génie!
LE CHOEUR.
C'est maintenant qu'il te faut tirer de notre arsenal quelque discours nouveau; mais ne parle pas dans le sens de ce jeune homme. Tu vois quelle est pour toi l'importance de ce combat; c'est le tout pour le tout si, ce qu'aux dieux ne plaise, il venait à l'emporter.
BDÉLYKLÉÔN.
Qu'on m'apporte mes tablettes, et faites vite.
LE CHOEUR.
Ah! quel air tu as en donnant cet ordre!
BDÉLYKLÉÔN.
J'y veux simplement écrire, pour mémoire, tout ce qu'il dira.
PHILOKLÉÔN.
Mais que diriez-vous s'il triomphait dans la discussion?
LE CHOEUR.
La troupe des vieillards ne servirait plus de rien absolument. Raillés dans toutes les rues, on nous appellerait thallophores et sacs à procès. Toi donc, qui vas défendre notre souveraineté, déploie en ce moment tout le courage de ton éloquence.
PHILOKLÉÔN.
Et d'abord, dès mon entrée en la carrière, et pour point de départ, je montrerai que notre pouvoir ne le cède à aucune royauté. Y a-t-il quelqu'un de plus heureux, de plus fortuné ici-bas qu'un juge, un être plus gâté et plus redoutable, et cela, si c'est un vieillard? Dès qu'il sort du lit, il est escorté jusqu'au tribunal par des hommes superbes, hauts de quatre coudées. Ensuite, sur la route, je me sens pressé par une main douce, qui a volé les deniers de l'État; on supplie, on s'incline, on dit d'une voix lamentable: «Aie pitié de moi, mon père, je t'en conjure, si jamais tu as dérobé toi-même dans l'exercice de tes fonctions ou dans les marchés pour l'approvisionnement des troupes.» Eh bien, il ne saurait pas même que j'existe sans son premier acquittement.
BDÉLYKLÉÔN.
Que cet article relatif aux suppliants soit mentionné sur mes tablettes!
PHILOKLÉÔN.
Puis, lorsque j'entre, chargé de supplications et la colère calmée, je ne fais rien de tout ce que j'ai dit; seulement j'écoute de toutes parts les plaintes des gens qui espèrent l'acquittement. Vois-tu? on n'entend plus que flatteries à l'adresse du juge. Les uns déplorent leur misère, et ajoutent des maux supposés à ceux qui sont réels, pour les égaler aux miens; les autres nous racontent des histoires ou quelque trait comique d'Æsopos. D'autres lancent une raillerie pour me faire rire et apaiser ma rigueur. Si rien de tout cela ne nous touche, ils nous amènent aussitôt par la main leurs enfants, filles et garçons: j'écoute; ils se prosternent et bêlent à l'unisson. Alors le père, saisi de crainte, me supplie, comme un dieu, par pitié pour ses enfants, de lui faire remise de la peine. «Si tu aimes la voix d'un agneau, sois sensible à la voix de ce garçon.» Mais si j'aime la voix des petites truies, il essaie de me toucher par celle de sa fille. Et nous, par égard pour lui, nous détendons un peu les cordes de notre colère. N'est-ce pas là un grand pouvoir, qui permet de dédaigner la richesse?
BDÉLYKLÉÔN.
Second point de son discours que je note: «Qui permet de dédaigner la richesse.» Dis-moi maintenant les avantages que tu prétends tirer de ta souveraineté sur la Hellas?
PHILOKLÉÔN.
Chargés de constater l'âge des enfants, nous avons le droit de voir leurs parties honteuses. Qu'OEagros soit cité en justice, il ne sera pas absous avant de nous avoir récité la plus belle tirade de Niobè. Un joueur de flûte gagne-t-il sa cause, en reconnaissance, il se bride la joue avec sa courroie, et joue un air aux juges à leur sortie. Si un père, en mourant, désigne par testament l'époux destiné à sa fille, son unique héritière, nous envoyons là-bas pleurer toutes les larmes de leur tête le testament et la coquille solennellement appliquée au cachet, et nous donnons la fille à celui dont les prières nous ont convaincus. Avec cela, point de comptes à rendre de nos actions: ce que n'a aucune autre magistrature.
BDÉLYKLÉÔN.
Effectivement, et c'est la seule des choses que tu as dites dont je puisse te féliciter. Mais, quand tu enlèves la coquille au cachet du testament d'une héritière, tu commets une injustice.
PHILOKLÉÔN.
De plus, quand le Conseil et le peuple sont embarrassés de juger sur quelque grave affaire, un décret renvoie les coupables devant les juges. C'est alors qu'Euathlos et ce grand Kolakonymos, lâcheur du bouclier, protestent qu'ils ne nous trahiront pas et qu'ils combattront pour le peuple. Et jamais, dans l'assemblée, aucun orateur n'a fait triompher son avis, s'il n'a dit que les tribunaux ont le droit de se retirer, aussitôt qu'ils ont jugé une affaire. Kléôn lui-même, ce grand braillard, ne mord pas sur nous, mais il nous garde, nous caresse de la main et nous préserve des mouches, tandis que toi, tu n'as jamais rien fait de tout cela à ton père. Et Théoros, quoique ce soit un homme qui n'est pas au-dessous d'Euphèmios, il prend l'éponge dans le bassin et décrotte nos chaussures. Vois de quels biens tu veux me priver, me dépouiller. Voilà ce que tu appelles de l'esclavage, de la servitude, et tu prétends le prouver.
BDÉLYKLÉÔN.
Parle à satiété: car un jour mettra fin à cette puissance imposante, et tu ne seras plus qu'un derrière qui défie le bain.
PHILOKLÉÔN.
Mais le plus agréable de tout cela, et que j'allais oublier, c'est quand je rentre à la maison, rapportant mon salaire: tout le monde arrive en même temps me faire des caresses, en raison de cet argent; et d'abord ma fille me lave les pieds, les parfume, se penche pour me baiser, m'appelle «son petit papa» et, de sa langue, va pêcher le triobole. Ma femme, douce cajoleuse, m'apporte une galette bien levée, s'assoit près de moi, et, faisant des instances: «Mange ceci, goûte cela.» Je suis ravi, et je n'ai pas besoin de me tourner vers toi ou vers l'intendant pour savoir quand il apportera le dîner, en maugréant et en grommelant. D'ailleurs, s'il ne se hâte de me pétrir un gâteau, j'ai là un rempart contre les maux, un préservatif contre les traits. Si tu ne me verses pas à boire, j'ai apporté un vase à longues oreilles, plein de vin; je me penche et je bois, et lui, ouvrant la bouche pour braire, oppose au bruit de ta coupe une grosse pétarade digne d'un bataillon. N'est-ce pas là exercer une grande souveraineté et qui ne le cède point à celle de Zeus, moi qui entends de moi ce que Zeus entend de lui? Si nous sommes tumultueux, quelque passant s'écrie: «Quel tonnerre dans le tribunal, ô Zeus souverain!» Si je lance l'éclair, les riches ahanent d'émoi, et ils lâchent tout sous eux; et de même les gens tout à fait vénérables. Et toi-même, tu as grand'peur de moi; oui, par Dèmètèr! tu as peur; et moi, que je me meure, si j'ai peur de toi.
LE CHOEUR.
Non, jamais nous n'avons entendu personne parler avec tant de correction et d'intelligence.
PHILOKLÉÔN.
Mais non, il se figurait qu'il vendangerait aisément une vigne abandonnée; car il savait toute la supériorité de mon talent.
LE CHOEUR.
Comme il a tout passé en revue, sans rien omettre! C'est au point que je grandissais en l'entendant et qu'il me semblait juger aux Iles Fortunées, ravi de son éloquence.
BDÉLYKLÉÔN.
Le voilà qui se pâme d'aise, qu'il est tout hors de lui! Va, aujourd'hui, je te ferai regarder les étrivières!
LE CHOEUR.
Il faut que tu ourdisses toutes sortes de trames pour échapper: car il n'est pas facile d'adoucir ma colère, quand on ne parle pas dans mon sens. C'est donc le cas pour toi de chercher une bonne meule et toute neuve, lorsque tu vas parler, afin d'écraser ma mauvaise humeur.
BDÉLYKLÉÔN.
C'est une entreprise difficile, rude et d'une trop haute portée pour des poètes de vendanger, de guérir une maladie ancienne et invétérée dans la cité. Cependant, ô mon père, descendant de Kronos...
PHILOKLÉÔN.
Arrête, et ne me donne plus le nom de père. Si tu ne me prouves pas, tout de suite, que je suis esclave, rien ne m'empêchera de te faire mourir, dût-on me priver de ma part des festins sacrés.
BDÉLYKLÉÔN.
Écoute maintenant, petit papa, et détends un peu ton visage. Et d'abord calcule, simplement, non pas avec des cailloux, mais sur tes doigts, le revenu total des tributs payés par les villes; compte, en outre, les cotes personnelles, les nombreux centièmes, les prytanies, les mines, les droits des marchés et des ports, les taxes, les confiscations: la somme de ces revenus monte à près de deux mille talents. Compte maintenant les honoraires annuels des juges, au nombre de six mille; car il n'y en eut jamais davantage ici: cela nous fait cent cinquante talents.
PHILOKLÉÔN.
Ce n'est donc pas même le dixième des revenus de l'État que nous touchons pour salaire.
BDÉLYKLÉÔN.
Non, par Zeus! Et où va donc le reste?
PHILOKLÉÔN.
A ces gens qui disent: «Je ne trahirai jamais la populace d'Athènes, mais je combattrai toujours pour le peuple.»
BDÉLYKLÉÔN.