Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 11

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Il m'a dit à la maison ce qu'il redit maintenant. Il ajoutait que Simonidès est un mauvais poète. J'ai de la peine à me contenir, je le fis pourtant d'abord. Alors je l'invitai à prendre une branche de myrte et à nous dire quelque chose d'Æskhylos. Il me répond tout de suite: «Je crois qu'Æskhylos est le premier des poètes, mais il est plein de fracas, incohérent, emphatique, escarpé.» Comment croyez-vous que mon coeur bondit à ces paroles? Cependant je dis, en me mordant l'âme: «Eh bien, chante-nous quelque chose des jeunes, un joli passage.» Et lui de réciter aussitôt une tirade d'Euripidès, où un frère, qu'un dieu nous soit en aide! viole sa propre soeur. Je ne puis plus me contenir; je l'accable aussitôt de reproches durs et humiliants. A partir de ce moment, comme il arrive, nous nous rejetons paroles sur paroles; il bondit sur moi, puis il me pétrit, m'étrille, m'étrangle, me broie.

PHIDIPPIDÈS.

N'avais-je pas raison? Ne pas louer Euripidès, la sagesse même!

STREPSIADÈS.

La sagesse même! Lui! Ah! si je pouvais parler! Mais je serais encore battu.

PHIDIPPIDÈS.

Oui, par Zeus! et je serais dans mon droit.

STREPSIADÈS.

Comment, dans ton droit? Impudent! C'est moi qui t'ai nourri, attentif, quand tu bégayais encore, à tout ce à quoi tu songeais. Dès que tu disais: «Bryn,» je comprenais, et je te présentais à boire. Quand tu demandais: «Mammân,» j'arrivais et je t'apportais du pain. Je ne te donnais pas le temps de dire: «Kakkân», je te prenais, je te transférais à la porte et je te soutenais moi-même. Et toi, lorsque tu m'étranglais tout à l'heure, criant et hurlant que j'avais envie d'aller, tu n'as pas eu le coeur, scélérat, de me porter dehors, devant la porte, mais tu me serrais la gorge et je fis tout sous moi.

LE CHOEUR.

Je crois que le coeur des jeunes gens palpite du désir d'entendre ce qu'il va dire. Car si un homme qui a fait de pareilles choses, se disculpe en parlant, je n'estimerais pas la peau des vieux même un pois chiche. C'est ton affaire, remueur et lanceur de paroles nouvelles, de chercher la persuasion et de paraître t'exprimer selon la justice.

PHIDIPPIDÈS.

Qu'il est doux de vivre au milieu des nouveautés, des inventions ingénieuses, et de pouvoir mépriser les lois établies! Et de fait, moi, quand j'avais l'esprit uniquement occupé d'équitation, je n'étais pas capable de dire trois mots sans faire une faute. Mais maintenant que cet homme a mis fin à mes goûts, et que je suis formé aux pensées subtiles, à l'art de la parole et aux méditations, je crois pouvoir prouver que j'ai le droit de châtier mon père.

STREPSIADÈS.

Retourne donc à tes chevaux, de par Zeus! Mieux vaut pour moi nourrir l'attelage d'un quadrige que d'être battu et broyé.

PHIDIPPIDÈS.

Je reviens au point où tu m'as interrompu, et d'abord je te demanderai ceci: quand j'étais petit, me battais-tu?

STREPSIADÈS.

Sans doute; c'était à bonne intention et pour ton bien.

PHIDIPPIDÈS.

Dis-moi, n'est-il pas juste que j'aie pour toi la même bonne intention et que je te frappe, puisque avoir une bonne intention et frapper c'est la même chose? Conviendrait-il, en effet, que ton corps fût à l'abri des coups, et le mien point? Cependant je suis libre aussi, moi. Les enfants pleurent, et les pères ne pleureraient pas, s'il fallait t'en croire? Diras-tu que la loi exige que ce châtiment soit l'affaire de l'enfance? Moi je répondrai que les vieillards sont deux fois enfants. Il est donc juste que les vieux pleurent plus que les jeunes, d'autant plus que leurs fautes sont moins excusables.

STREPSIADÈS.

Mais nulle part la loi n'exige qu'un père subisse ce traitement.

PHIDIPPIDÈS.

N'était-il donc pas homme, comme toi et moi, celui qui a, le premier, établi cette loi, dont la parole a convaincu les anciens? Pourquoi donc me serait-il moins permis, à moi, d'établir une loi nouvelle qui permît aux fils de battre leurs pères à leur tour? Tous les coups que nous avons reçus avant l'établissement de cette loi, nous vous en faisons grâce et nous vous accordons d'avoir été impunément battus. Mais vois les coqs et les autres animaux, comme ils se défendent contre leurs pères. Cependant en quoi diffèrent-ils de nous, sinon qu'ils ne rédigent pas de décrets?

STREPSIADÈS.

Eh bien, puisque tu imites les coqs en tout, pourquoi ne manges-tu pas du fumier et ne dors-tu pas sur un perchoir?

PHIDIPPIDÈS.

Ce n'est pas la même chose, cher père; et Sokratès ne l'admettrait pas.

STREPSIADÈS.

Alors ne frappe pas. Sinon, quelque jour tu t'accuseras toi-même.

PHIDIPPIDÈS.

Comment cela?

STREPSIADÈS.

Puisqu'il est juste que je te châtie, tu en feras autant à ton fils, si tu en as un.

PHIDIPPIDÈS.

Et si je n'en ai pas, c'est en vain que j'aurai pleuré, et tu me riras au nez en mourant.

STREPSIADÈS.

Vraiment, hommes de mon âge, il me fait l'effet d'avoir raison: et moi-même je crois devoir leur accorder ce qui est juste. Il est équitable que nous pleurions, si nous agissons mal.

PHIDIPPIDÈS.

Examine encore cette autre raison.

STREPSIADÈS.

Je suis un homme mort.

PHIDIPPIDÈS.

Peut-être ne seras-tu pas fâché d'avoir passé par où tu as passé.

STREPSIADÈS.

Comment cela? Dis-moi, quel avantage en retireras-tu?

PHIDIPPIDÈS.

Je battrai ma mère de la même manière que toi.

STREPSIADÈS.

Que dis-tu là? Voilà qui est bien pire encore!

PHIDIPPIDÈS.

Qu'est-ce à dire, si, à l'aide du Raisonnement faible, je te prouve que j'ai raison de battre ma mère?

STREPSIADÈS.

Rien, sinon que, après avoir fait cela, tu n'auras plus qu'à te jeter dans le Barathron, toi, Sokratès et le Raisonnement faible. Voilà, Nuées, ce que j'endure, pour vous avoir commis toutes mes affaires!

LE CHOEUR.

C'est bien toi qui t'es attiré cela, te tournant vers le mal.

STREPSIADÈS.

Pourquoi donc ne me le disiez-vous pas, au lieu d'abuser un homme campagnard et vieux?

LE CHOEUR.

C'est ce que nous faisons constamment avec les gens que nous savons portés vers les choses mauvaises, jusqu'à ce que nous les lancions dans quelque infortune qui leur apprenne à craindre les dieux.

STREPSIADÈS.

Hélas! C'est dur, ô Nuées, mais juste... Il ne fallait pas frustrer mes créanciers de ce qui leur était dû. Maintenant, mon cher fils, avisons au moyen d'aller mettre à mal ce coquin de Khæréphôn ainsi que Sokratès, qui nous ont trompés, toi et moi.

PHIDIPPIDÈS.

Mais je ne veux pas maltraiter mes maîtres.

STREPSIADÈS.

Oui, oui; mais respecte Zeus Paternel.

PHIDIPPIDÈS.

Zeus Paternel! Que tu es arriéré. Est-ce qu'il y a un Zeus?

STREPSIADÈS.

Il y en a un.

PHIDIPPIDÈS.

Mais non, il n'y en a pas, puisque c'est le Tourbillon qui règne, après avoir chassé Zeus.

STREPSIADÈS.

Non, il ne l'a pas chassé. Seulement je le croyais, à cause du Tourbillon qui est là. Insensé que j'étais. J'ai pris ce vase d'argile pour un dieu.

PHIDIPPIDÈS.

Eh bien, déraisonne et extravague à ton aise. (_Il s'en va._)

* * * * *

STREPSIADÈS.

Malheureux que je suis. Quel délire! Que j'étais donc fou de rejeter les dieux, sur la foi de Sokratès. Mais, ô cher Hermès, ne sois pas irrité contre moi, ne m'écrase pas; au contraire, pardonne à un homme égaré par leurs bavardages. Deviens mon conseiller, soit pour leur intenter un procès, soit pour prendre tel parti qu'il te conviendra... Oui, tu m'engages avec raison à ne pas faire un procès, mais à mettre le feu, le plus tôt possible, à cette maison de fous. J'ai, ici, Xanthias; viens, prends une échelle, apporte une hache, monte ensuite sur le philosophoir, et, si tu aimes ton maître, abats le toit, jusqu'à ce que la maison s'écroule sur eux. Puis, que l'on m'apporte une torche allumée, et, dès ce moment même, je me ferai justice, quoique ce soient de fameux hâbleurs.

PREMIER DISCIPLE.

Hé! hé!

STREPSIADÈS.

Fais ton oeuvre, ô torche! jette une vive flamme!

PREMIER DISCIPLE.

Hé! l'homme! Que fais-tu?

STREPSIADÈS.

Ce que je fais? Mais rien qu'un dialogue subtil avec les poutres de la maison.

DEUXIÈME DISCIPLE.

Malheur à moi! Qui met le feu à notre maison?

STREPSIADÈS.

Celui à qui vous avez pris son manteau.

DEUXIÈME DISCIPLE.

Tu nous tues, tu nous tues!

STREPSIADÈS.

C'est justement ce que je veux, pourvu que la hache ne trahisse pas mes espérances, et qu'auparavant je ne me casse pas le cou, en tombant.

SOKRATÈS.

Hé! l'homme! Qu'est-ce que tu fais donc réellement, toi qui es sur le toit?

STREPSIADÈS.

Je marche dans les airs, et je contemple le soleil.

SOKRATÈS.

Malheur à moi! Je vais misérablement étouffer!

KHÆRÉPHÔN.

Et moi infortuné, j'ai l'infortune d'être rôti!

STREPSIADÈS.

Pourquoi insultiez-vous les dieux et contempliez-vous le séjour de la Lune?...

Poursuis, frappe, détruis! Ils ont eu bien des torts, et surtout celui que tu sais d'avoir manqué aux dieux.

LE CHOEUR.

Retirez-vous! Le Choeur nous paraît avoir assez figuré aujourd'hui.

FIN DES NUÉES

LES GUÊPES

(L'AN 423 AVANT J.-C.)

Cette pièce est une satire contre la corporation des juges, et la manie des procès, qui avait été singulièrement développée par une loi de Périclès, étendue par Cléon, et attribuant trois oboles à chaque juge. Philocléon (_qui aime Cléon_) est un vieux juge maniaque, ne rêvant que tribunaux et jugements. Son fils Bdélycléon (_qui déteste Cléon_) le tient enfermé et le fait surveiller par deux esclaves. Pendant que ses gardiens sont de faction à la porte, Philocléon essaie de s'évader par la fenêtre. Bientôt les juges, ses confrères, travestis en guêpes,--d'où le titre de la pièce,--défilent avec des lanternes pour se rendre au tribunal avant le jour. Ils veulent arracher Philocléon aux mains de ses geôliers. Après une longue conversation, Bdélycléon décide son père à rester chez lui pour y faire le procès du chien Labès qui a mangé un fromage de Sicile. A la fin de la pièce nous voyons Philocléon, conseillé par son fils, abjurer son rigorisme, devenir libertin, tapageur, aussi entêté dans ses désordres que dans sa manie de juger.

PERSONNAGES DU DRAME

SOSIAS. } } esclaves de Philokléôn. XANTHIAS. } BDÉLIKLÉÔN. PHILOKLÉÔN. CHOEUR DE VIEILLARDS travestis en GUÊPES. ENFANTS. UN CHIEN. UNE BOULANGÈRE. UN ACCUSATEUR. UN COQ. } UNE COURTISANE.} KHÆRÉPHÔN. } personnages muets. UN TÉMOIN. }

_La scène est à Athènes, dans la maison de Philokléôn. L'action commence au point du jour._

LES GUÊPES

SOSIAS.

Holà! hé! Que fais-tu là, infortuné Xanthias?

XANTHIAS.

J'essaie une diversion à ma garde de nuit.

SOSIAS.

Tes côtes ont donc encouru quelque grand châtiment? Ne sais-tu pas quel animal nous gardons là?

XANTHIAS.

Je le sais; mais j'ai envie de dormir un peu.

SOSIAS.

Cours-en donc le risque, d'autant que, moi aussi, je sens sur mes paupières se répandre un doux sommeil.

XANTHIAS.

Es-tu fou réellement, ou délires-tu comme les Korybantes?

SOSIAS.

Non, mais je suis pris d'un sommeil émanant de Sabazios.

XANTHIAS.

Comme moi tu adores donc Sabazios; car tout à l'heure a fondu en vrai Mède, sur mes paupières, un sommeil alourdissant, et j'ai vu récemment un songe merveilleux.

SOSIAS.

Et moi, vraiment, j'en ai eu un tel que je n'en vis jamais. Mais toi, parle le premier.

XANTHIAS.

Il m'a semblé voir un aigle d'une taille énorme s'abattre sur l'Agora, saisir dans ses serres un bouclier d'airain, l'emporter jusqu'au ciel, et puis ce bouclier tomber des mains de Kléonymos.

SOSIAS.

Ce Kléonymos ne diffère donc en rien d'un logogriphe.

XANTHIAS.

Pourquoi cela?

SOSIAS.

Quelqu'un des convives demandera comment le même monstre a perdu son bouclier sur la terre, dans le ciel et dans la mer.

XANTHIAS.

Hélas! Quel malheur va-t-il m'arriver après la vue d'un pareil songe?

SOSIAS.

Ne t'inquiète pas. Il ne t'arrivera rien de terrible, j'en atteste les dieux.

XANTHIAS.

C'est cependant quelque chose de terrible qu'un homme qui jette ses armes. Mais à toi de me dire le tien.

SOSIAS.

Il a de l'importance: il s'y agit du vaisseau de l'État tout entier.

XANTHIAS.

Dis-moi vite le fond de cale de l'affaire.

SOSIAS.

Il m'a semblé, dans mon premier sommeil, voir sur la Pnyx des moutons réunis en séance, ayant bâtons et manteaux; puis, au milieu de ces moutons, j'ai cru entendre pérorer une baleine vorace, qui avait la voix d'une truie qu'on grille.

XANTHIAS.

Pouah!

SOSIAS.

Qu'est-ce donc?

XANTHIAS.

Finis, finis: n'en dis pas davantage. Ce songe sent une odeur puante de cuir pourri.

SOSIAS.

Cette maudite baleine avait une balance et pesait de la graisse de boeuf.

XANTHIAS.

Hélas! Malheur! Il veut dépecer notre peau.

SOSIAS.

J'ai cru voir auprès d'elle assis par terre Théoros avec une tête de corbeau. Alors Alkibiadès me dit, en grasseyant: «Legalde Théolos; il a la tête d'un colbeau.»

XANTHIAS.

Excellent ce grasseyement d'Alkibiadès.

SOSIAS.

N'est-ce pas là un présage étrange, Théoros devenu corbeau?

XANTHIAS.

Pas du tout, au contraire, c'est fort heureux.

SOSIAS.

Comment?

XANTHIAS.

Comment? D'homme il est devenu corbeau tout à coup. N'est-ce pas un présage évident qu'il va s'envoler de chez nous pour aller aux corbeaux?

SOSIAS.

Et je ne te donnerais pas deux oboles de récompense, à toi qui interprètes si sagement les songes!

XANTHIAS.

Attends que j'explique le sujet aux spectateurs et que je leur expose quelques idées que voici: qu'on n'attende de nous rien de trop grand, ni un rire dérobé à Mégara. Nous n'avons pas deux esclaves lançant aux spectateurs des noix tirées d'une corbeille; ni un Hèraklès frustré d'un dîner, ni Euripidès, criblé une seconde fois de nos railleries. Et si Kléôn a brillé, grâce à la Fortune, nous ne remettrons pas le même homme à la sauce piquante. Mais notre modeste sujet a une intention: sans aller au delà de votre finesse, il a plus de portée qu'une comédie banale. Nous avons un maître, qui dort là-haut, homme de mérite, sous le toit. Il nous a donné l'ordre, à nous deux, de garder son père, enfermé là dedans, afin qu'il ne franchisse pas la porte. Ce père est malade d'une maladie étrange, que pas un de vous ne connaîtrait, ni ne supposerait, si vous ne l'appreniez de nous. Devinez. Amynias, fils de Pronapos, ici présent, dit qu'il aime les dés: ce n'est pas vrai.

SOSIAS.

De par Zeus! il juge de cette maladie d'après la sienne.

XANTHIAS.

Et ce n'est pas cela: il y a bien du «philo» dans l'origine de son mal. Mais Sosias, ici présent, dit à Derkylos qu'il est «philopot».

SOSIAS.

Pas du tout: c'est là une maladie d'honnêtes gens.

XANTHIAS.

De son côté Nikostratos, du dême de Skambôn, prétend qu'il est «philothyte» ou «philoxènos».

SOSIAS.

Par le Chien! ô Nikostratos, il n'est pas «philoxènos», car Philoxènos est un prostitué.

XANTHIAS.

Laissez là ces niaiseries: vous ne trouverez pas. Or, si vous désirez le savoir, taisez-vous. Je vais vous dire tout de suite la maladie de notre maître. Il est philhèliaste, le cher homme, comme pas un. Sa passion est de juger. Il gémit, s'il ne se trouve pas assis au premier banc; la nuit, il ne goûte pas un brin de sommeil. Ferme-t-il les yeux un instant, son esprit voltige encore autour de la klepsydre. L'habitude qu'il a de tenir les suffrages fait qu'il se réveille en serrant ses trois doigts, comme celui qui offre de l'encens, à la nouvelle lune. Par Zeus! s'il voit écrit sur une porte: «Charmant Dèmos, fils de Pyrilampès!» il va écrire à côté: «Charmante urne aux suffrages!» Son coq s'étant mis à chanter le soir, il dit que pour l'éveiller tard, il avait été gagné par l'argent des accusés. A peine a-t-il songé, qu'il demande en criant ses chaussures; il court au tribunal bien avant le jour, et il s'y endort, comme un coquillage, au pied de la colonne. Sa mauvaise humeur lui faisant inscrire contre tous la longue ligne, il sort, en manière d'abeille ou de bourdon, les ongles enduits de cire. Ayant peur de manquer de cailloux à suffrages, et voulant avoir de quoi juger, il entasse chez lui toute une grève. Telle est sa manie. On le remet dans le droit chemin, mais toujours il juge de plus belle. Voilà pourquoi nous le gardons enfermé sous les verrous, afin qu'il ne s'échappe pas. Son fils, en effet, est désolé de cette maladie. D'abord il le sermonna en usant de bonnes paroles, l'engageant à ne plus porter de manteau et à ne pas s'éloigner de la porte; mais il n'y réussit point. Ensuite, il le baigna, le purifia: pas plus de succès. Puis il le soumit aux pratiques des Korybantes; mais le père, muni du tambour, courut juger au Kænon. Voyant que toutes ces initiations ne servaient de rien, il fit voile vers Ægina. Là il le fait coucher la nuit dans le temple d'Asklèpios; dès la pointe du jour, il paraît au barreau du tribunal. Depuis, nous ne le laissons plus sortir. Il s'enfuit par les gouttières et par les tuyaux. Nous, tout ce qu'il y avait de trous, nous les avons bouchés avec du vieux linge et rendus impénétrables. Lui, en vrai geai, enfonçait des piquets dans le mur et sautait de branche en branche. Nous, nous avons tendu des filets tout autour de la cour, et nous montons la garde. Le nom du vieux est Philokléôn, soit dit de par Zeus! et celui du fils est Bdélykléôn, homme qui veut guérir les orgueils insolents.

* * * * *

BDÉLYKLÉÔN, _à la fenêtre_.

Xanthias, Sosias, dormez-vous?

XANTHIAS.

Oh! oh!

SOSIAS.

Qu'y a-t-il?

XANTHIAS.

Bdélykléôn est levé.

BDÉLYKLÉÔN.

Que l'un de vous deux accoure vite ici! Mon père est dans l'étuve, et il fouille comme un rat qui se cache dans un trou. Toi, aie l'oeil sur le tuyau, afin qu'il ne s'échappe point par là; et toi, colle-toi contre la porte.

XANTHIAS.

C'est fait, maître.

BDÉLYKLÉÔN.

Souverain Poséidôn, quel est ce bruit dans la cheminée? Hé! là-haut, qui es-tu?

PHILOKLÉÔN.

Je suis la fumée qui sort.

BDÉLYKLÉÔN.

La fumée? Et de quel bois es-tu donc?

PHILOKLÉÔN.

De figuier.

BDÉLYKLÉÔN.

Par Zeus! c'est la plus âcre des fumées. Mais, je t'en réponds, tu ne t'échapperas pas. Où est le couvercle? Rentre. Allons, je vais ajouter une traverse. Cherche alors quelque autre machine. Vraiment, je suis malheureux comme pas un; on va m'appeler maintenant le fils de «l'Enfumé». Enfant, tiens la porte, pèse dessus ferme, vigoureusement. J'y vais venir aussi. Veille à la serrure; et, pour le verrou, prends garde qu'il ne ronge le fermoir.

PHILOKLÉÔN.

Que faites-vous? Ne me laisserez-vous pas aller juger, tas de coquins? Va-t-on absoudre Drakontidès?

BDÉLYKLÉÔN.

Cela te ferait donc beaucoup de peine?

PHILOKLÉÔN.

Oui, car le Dieu m'a répondu, un jour où je consultais l'oracle de Delphoe, que si un accusé échappait de mes mains, je mourrais desséché.

BDÉLYKLÉÔN.

Apollôn sauveur, quel oracle!

PHILOKLÉÔN.

Allons, je t'en conjure, laisse-moi sortir, de peur que je ne crève.

BDÉLYKLÉÔN.

Non, par Poséidôn! Philokléôn, jamais.

PHILOKLÉÔN.

Je rongerai donc le filet à belles dents.

BDÉLYKLÉÔN.

A belles dents? Mais tu n'en as pas.

PHILOKLÉÔN.

Malheur! Infortuné que je suis. Comment faire pour te tuer? Comment? Donnez-moi une épée tout de suite, ou la tablette aux condamnations.

BDÉLYKLÉÔN.

Cet homme va faire quelque mauvais coup.

PHILOKLÉÔN.

Mais non, de par Zeus! Je veux aller vendre mon âne tout bâté: c'est la nouvelle lune.

BDÉLYKLÉÔN.

Pourquoi n'irais-je pas le vendre, moi?

PHILOKLÉÔN.

Non; pas comme moi.

BDÉLYKLÉÔN.

Mais mieux, j'en atteste Zeus!

PHILOKLÉÔN.

Voyons, amène l'âne.

XANTHIAS.

Le bon prétexte qu'il a imaginé! quelle finesse pour que tu le laisses aller plus vite!

BDÉLYKLÉÔN.

Mais il n'a rien attrapé; j'ai éventé sa ruse. Entrons toutefois; je vais moi-même faire sortir l'âne, afin que le vieillard ne s'échappe pas de nouveau.

XANTHIAS.

Bonne bourrique, pourquoi pleures-tu? Parce qu'on va te vendre aujourd'hui? Avance plus vite. Pourquoi gémis-tu, à moins que tu ne portes quelque Odysseus? Mais, de par Zeus! il porte quelqu'un qui s'est glissé sous son ventre!

BDÉLYKLÉÔN.

Qui cela? Voyons!

XANTHIAS.

C'est lui!

BDÉLYKLÉÔN.

Qu'est-ce que c'est? Qui es-tu, l'homme? Dis-le nettement.

PHILOKLÉÔN.

Outis, de par Zeus!

BDÉLYKLÉÔN.

Outis, toi? De quel pays?

PHILOKLÉÔN.

D'Ithakè, fils d'Apodrasippidès.

BDÉLYKLÉÔN.

Outis, j'en atteste Zeus! tu n'auras pas à te réjouir. Entraîne-le vite. Ah! le misérable. Où s'est-il glissé? A mes yeux, il est tout ce qu'il y a de plus ressemblant avec l'ânon d'un témoin.

PHILOKLÉÔN.

Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons.

BDÉLYKLÉÔN.

Et sur quoi notre procès?

PHILOKLÉÔN.

Sur l'ombre d'un âne.

BDÉLYKLÉÔN.

Tu es un méchant sans malice et rempli d'audace.

PHILOKLÉÔN.

Moi, un méchant! Non, de par Zeus! Tu ne sais pas maintenant tout mon mérite; mais peut-être le sauras-tu, lorsque tu mangeras le sous-ventre du vieux juge de l'Hèliæa.

BDÉLYKLÉÔN.

Fais rentrer l'âne et toi-même dans la maison.

PHILOKLÉÔN.

O juges, mes collègues, et toi, Kléôn, venez à mon aide!

BDÉLYKLÉÔN.

Une fois là dedans, hurle, la porte fermée. Toi, roule un tas de pierres à l'entrée, remets le verrou dans la traverse, et hâte-toi d'appuyer ce gros mortier contre la poutre, pour servir de barricade.

XANTHIAS.

Malheur à moi! D'où me tombe cette motte de terre?

BDÉLYKLÉÔN.

C'est peut-être quelque rat qui te l'a jetée.

XANTHIAS.

Un rat! Non, par Zeus! C'est cet hèliaste de gouttière, qui s'est glissé sous les tuiles du toit.

BDÉLYKLÉÔN.

Malheur à moi! Voilà notre homme devenu moineau! Il va s'envoler. Où est le filet? où est-il? Psichtt! psichtt! Hé! Psichtt!... Par Zeus! j'aimerais mieux garder Skiônè qu'un tel père.

XANTHIAS.

Voyons, maintenant que nous l'avons chassé, et qu'il n'y a pas moyen qu'il nous échappe furtivement, pourquoi ne dormirions-nous pas un tantinet?

BDÉLYKLÉÔN.

Mais, malheureux, dans un instant vont arriver les autres juges ses collègues, pour appeler mon père!

XANTHIAS.

Que dis-tu? Le jour se lève à peine.

BDÉLYKLÉÔN.

Par Zeus! ils se sont levés tard aujourd'hui. C'est toujours vers le milieu de la nuit qu'ils viennent le chercher, apportant des lanternes, et fredonnant les chants antiques des Sidoniennes de Phrynikhos, qui leur servent à l'appeler.

XANTHIAS.

Eh bien, s'il le faut, nous nous mettrons à leur lancer des pierres.

BDÉLYKLÉÔN.

Mais, malheureux, cette engeance de vieux, quand on la met en colère, devient semblable à un essaim de guêpes! En effet, ils ont, au bas des reins, un dard des plus aigus, dont ils piquent; ils bondissent en criant, et ils le lancent comme des étincelles.

XANTHIAS.

Ne t'inquiète pas! Que j'aie des pierres, et je disperserai cette guêpière de juges...

* * * * *

LE CHOEUR.

Avance, marche ferme! O Komias, tu traînes? Par Zeus! ce n'est plus comme autrefois; tu étais une lanière à chien. Aujourd'hui Kharinadès est meilleur marcheur que toi. O Strymodoros de Konthylè, le plus distingué de nos confrères, Evergidès est-il ici, ou Khabès le Phlyen? Ils y sont. Il s'y trouve aussi,--appapæ, papæax--le reste de cette jeunesse, qui était avec nous à Byzantion, lorsque nous montions la garde, moi et toi. Dans nos excursions de nuit, nous dérobâmes en secret le pétrin de la boulangère et nous le fendîmes pour y faire cuire nos gros légumes... Mais hâtons-nous, mes amis; c'est aujourd'hui le tour de Lakhès: tout le monde dit que sa ruche est pleine d'argent. Aussi Kléôn, notre soutien, nous a-t-il enjoint hier de venir de bonne heure, avec une provision de trois jours de colère furieuse contre l'accusé, pour le punir de ses méfaits. Hâtons-nous donc, braves amis, avant que le jour paraisse. Marchons, et regardons bien de tous côtés avec nos lampes, de peur que quelque pierre ne nous fasse obstacle et ne nous mette à mal.

* * * * *

UN ENFANT.

Un bourbier, père, père! Prends-y garde!

LE CHOEUR.

Prends par terre un brin de paille et mouche la lampe.

L'ENFANT.

Non; je la moucherai bien, je pense, avec mon doigt.

LE CHOEUR.

Pourquoi donc allonges-tu la mèche avec ton doigt, lorsque l'huile manque, petit niais? Ce n'est pas toi qui en souffres, quand il faut en payer le prix. (_Il le frappe._)