Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier

Chapter 10

Chapter 103,753 wordsPublic domain

Maintenant, que les rivaux, confiants dans leurs procédés oratoires, dans leurs pensées, dans leurs réflexions sentencieuses, montrent lequel des deux paraîtra le plus fort dans l'art de parler. Aujourd'hui, en effet, c'est l'épreuve décisive de la philosophie, pour laquelle mes amis livrent un grand combat. Allons, toi, qui couronnas les anciens de si nobles vertus, romps le silence en faveur de l'éducation que tu aimes, et fais-nous connaître ton caractère.

LE JUSTE.

Je dirai donc l'ancienne éducation, en quoi elle consistait, lorsque florissait mon enseignement de la justice et que la prudence était en honneur. D'abord il ne fallait pas entendre un enfant souffler mot; puis ils s'avançaient en bon ordre dans les rues vers l'école du maître de musique, les cheveux longs, nus, serrés, la neige tombât-elle comme d'un tamis. Là ils apprenaient, les cuisses écartées, à chanter: «Pallas redoutable destructrice des villes» ou: «Cri retentissant au loin»; soutenant l'harmonie que leurs pères leur avaient enseignée. Si quelqu'un d'eux faisait quelque bouffonnerie ou donnait à sa voix une inflexion mélodique comme celles que les élèves de Phrynis modulent à l'opposé de la mélodie, il était châtié, roué de coups, comme insultant aux Muses. Dans la palestre, les enfants s'asseyaient les jambes allongées, de manière à ne faire voir aux voisins rien d'indécent. Aussitôt qu'ils s'étaient remis debout, ils essuyaient la place, et veillaient à ne laisser aux amants aucune empreinte de leur sexe. Pas un enfant ne se frottait d'huile au-dessous du nombril; et le milieu de leur corps florissait de rosée et de duvet comme les fruits. Nul d'entre eux, donnant à sa voix une mollesse toute féminine, ne s'avançait vers un amant, en l'attirant des yeux. Nul, au repas, ne se fût permis de prendre une tête de raifort; nul de s'emparer de l'anèthon réservé aux vieillards ou du persil; nul de manger du poisson ou des grives, nul d'avoir les pieds croisés.

L'INJUSTE.

Vieilleries contemporaines des Diopolia, des Cigales, de Kékidas, des Bouphonies!

LE JUSTE.

C'est pourtant ce qu'il en est; c'est par cette éducation que j'ai formé les héros qui combattaient à Marathôn. Mais toi, tu leur enseignes aujourd'hui à s'empaqueter tout d'abord dans des vêtements. Aussi je m'indigne, quand il leur faut danser aux Panathènæa, de les voir tenir leurs boucliers devant leur corps sans songer à Tritogénéia. Ose donc, jeune homme, me choisir, moi, le Raisonnement supérieur. Tu apprendras à détester l'Agora, à t'abstenir des bains, à avoir honte de ce qui est honteux, et, si quelqu'un te raille, à prendre feu; à te lever de ton siège au passage des vieillards, à ne rien faire de mal à tes parents, à ne commettre aucun acte indécent, car tu dois figurer la statue de la Pudeur; à ne pas courir après une danseuse, car si tu te mets à cette poursuite, une courtisane te jettera une pomme, et tu seras privé de ta réputation; à ne pas contredire ton père, à ne pas lui donner le nom de lapétos, en reprochant son âge à ce vieillard qui t'a nourri.

L'INJUSTE.

Si tu crois, jeune homme, à tout ce qu'il te dit, par Dionysos! tu ressembleras aux fils de Hippokratès, et on t'appellera le «poupon qui tette».

LE JUSTE.

Tu passeras ton temps, luisant et fleurant bon, dans les gymnases, ne débitant pas sur l'Agora de mauvaises pointes comme on le fait aujourd'hui; on ne te traînera pas en justice pour une méchante affaire pleine d'objections subtiles et ruineuses. Mais tu descendras à l'Akadèmia, pour courir sous les oliviers sacrés, la tête ceinte d'un roseau blanc, avec un sage compagnon de ton âge, respirant le smilax, le loisir et la jonchée blanche des peupliers... épanoui par la saison printanière, quand le platane et l'ormeau échangent leurs murmures. Si tu fais ce que je te dis, et si tu y appliques ton intelligence, tu auras toujours la poitrine grasse, le teint clair, les épaules larges, la langue courte, les fesses charnues, le pénis petit. Mais si tu t'attaches à ceux du jour, tu auras tout de suite le teint pâle, les épaules petites, la poitrine resserrée, la langue longue, les fesses petites, les parties fortes, des décrets à n'en plus finir. On te rendra prêt à croire que le honteux est honnête et que l'honnête est honteux, et tu seras, en outre, l'image de l'infamie d'Antimakhos.

LE CHOEUR.

O toi qui habites les tours élevées de la glorieuse sagesse, quel doux parfum de bon sens fleurit dans tes discours! Heureux ceux qui vivaient au temps des hommes de jadis! (_A l'Injuste._) Quant à toi, qui possèdes les séductions du langage, il te faut trouver des idées nouvelles, car ton rival a eu du succès. Tu as besoin, ce me semble, de vigoureux arguments pour le surpasser et pour ne pas être un objet de risée.

L'INJUSTE.

Enfin! Il y a longtemps que la bile m'étouffe et que je brûle de renverser tous ces arguments par les miens. Moi, je m'entends appeler le Raisonnement inférieur par ces métaphysiciens, parce que, le premier, j'ai imaginé de contredire les lois et le droit. Mais n'est-ce pas une valeur de dix mille statères, que de prendre en main la cause la plus faible et de la gagner? Or, vois comment je ruine l'éducation dans laquelle il met sa confiance. Il dit d'abord qu'il ne te permettra pas de prendre des bains chauds. Mais quelle raison as-tu de blâmer les bains chauds?

LE JUSTE.

Parce qu'ils sont très mauvais et qu'ils amollissent l'homme.

L'INJUSTE.

Arrête! Je te tiens tout de suite à bras-le-corps, et tu ne peux échapper. Parle. Dis-moi quel est des fils de Zeus le héros à l'âme, selon toi, le plus haut placée, et qui accomplit le plus de travaux?

LE JUSTE.

Je pense qu'il n'y a pas d'homme supérieur à Hèraklès.

L'INJUSTE.

Eh bien! Où as-tu jamais vu des bains froids portant le nom de Hèraklès? Et cependant qui a été plus courageux?

LE JUSTE.

Oui, voilà, voilà bien les raisons que les jeunes gens ont, chaque jour, à la bouche pour remplir les bains et vider les palestres!

L'INJUSTE.

Tu blâmes ensuite l'habitude de l'Agora; moi, je l'approuve. Si c'était un mal, jamais Homèros n'aurait fait un harangueur de Nestôr et des autres sages. De là je passe à l'usage de la langue: il dit que les jeunes gens ne doivent pas l'exercer, moi je prétends le contraire; il dit qu'il faut user de modestie: voilà deux principes détestables. Où as-tu jamais vu que la modestie fût un bien réel? Parle, convaincs-moi.

LE JUSTE.

A nombre de gens. C'est ainsi que Pèleus reçut une épée.

L'INJUSTE.

Une épée? Il y fit un joli profit, le malheureux! Hyperbolos, au moyen de ses lampes, n'a-t-il pas gagné des milliers de talents avec sa méchanceté et non, par Zeus! avec son épée?

LE JUSTE.

Et cependant Pèleus, en raison de sa modestie, a épousé Thétis.

L'INJUSTE.

Qui ne tarda pas à le quitter et à disparaître; car il n'était pas un libidineux, un homme à passer toute une nuit agréable entre deux couvertures: une femme, au contraire, aime à être cajolée. Tu n'es, toi, qu'une vieille ganache. Vois donc, jeune homme, toutes les privations imposées à la modestie, tous les plaisirs dont tu dois être privé, garçons, femmes, kottabes, festins, boissons, éclats de rire. Vraiment, est-ce pour toi la peine de vivre, privé de tout cela? Mais en voilà assez. Je passe maintenant aux exigences de la nature. Tu as fait une faute, aimé, commis un adultère, et tu t'es fait prendre. Tu es perdu; car tu ne sais point parler. En suivant mes leçons, jouis de la vie, danse, ris, ne rougis de rien. On t'a surpris en adultère: affirme au mari que tu n'es pas coupable; rejette la faute sur Zeus; dis qu'il céda lui-même à l'amour et aux femmes. Comment toi, mortel, pourrais-tu faire plus qu'un dieu?

LE JUSTE.

Mais si, pour t'avoir cru, il a une rave enfoncée dans le derrière, s'il subit une épilation à la cendre chaude, pourra-t-il alléguer comme quoi il n'a pas le derrière élargi?

L'INJUSTE.

Eh! s'il a le derrière élargi, quel mal cela lui fera-t-il?

LE JUSTE.

Mais que peut-il donc lui arriver de plus fâcheux?

L'INJUSTE.

Que diras-tu, si j'ai raison contre toi?

LE JUSTE.

Je me tairai. Comment faire autrement?

L'INJUSTE.

Voyons, dis-moi, quelle espèce de gens sont les orateurs?

LE JUSTE.

De ceux qui ont le derrière élargi.

L'INJUSTE.

Je le crois. Et les auteurs tragiques?

LE JUSTE.

De ceux qui ont le derrière élargi.

L'INJUSTE.

Bien dit. Et les démagogues?

LE JUSTE.

De ceux qui ont le derrière élargi.

L'INJUSTE.

Cela étant, ne reconnais-tu pas que tu ne dis que des sottises? Et les spectateurs? Vois de quel côté est la majorité.

LE JUSTE.

Je regarde.

L'INJUSTE.

Que vois-tu?

LE JUSTE.

La majorité, de par les dieux! se compose de larges derrières. En voilà un que je connais; celui-là encore, et cet autre avec ses longs cheveux.

L'INJUSTE.

Eh bien, que dis-tu?

LE JUSTE.

Nous sommes vaincus, êtres infâmes. Au nom des dieux! recevez mon manteau: je passe de votre côté. (_Ils s'en vont._)

* * * * *

SOKRATÈS.

Qu'est-ce à dire? Veux-tu prendre ton fils, le remmener, ou que je l'instruise à parler?

STREPSIADÈS.

Instruis-le, châtie-le, et souviens-toi de bien lui affiler la langue, de manière qu'il ait l'une des deux mâchoires pour les petites causes et l'autre mâchoire pour les grandes affaires.

SOKRATÈS.

Sois tranquille; tu auras chez toi un sophiste habile.

STREPSIADÈS.

Pâle, je crois, et misérable. (_Ils entrent chez Sokratès._)

* * * * *

LE CHOEUR.

Entrez maintenant. Je crois que tu t'en repentiras.

Ce que les juges gagneront, s'ils accordent au Choeur un appui légitime, nous voulons le dire. Et, premièrement, si vous voulez labourer vos champs, à la saison, nous pleuvrons sur vous d'abord, et sur les autres ensuite. Puis nous garderons les fruits et les vignes de manière qu'ils ne souffrent ni de la sécheresse, ni d'une pluie excessive. Mais si un de vous, mortels, nous offense, nous déesses, qu'il songe quels maux il endurera de nous, ne recueillant ni vin, ni rien, de son champ. Quand les oliviers et les vignes pousseront, ils seront rasés, tant nous les frapperons de frondes. Si nous le voyons faire des briques, nous pleuvrons, et nous briserons sous des tas de grêle les tuiles de son toit. S'il se marie, lui, ou quelqu'un de ses parents ou de ses amis, nous pleuvrons toute la nuit, si bien qu'il aimerait mieux se trouver en Ægypte que d'avoir jugé injustement.

* * * * *

STREPSIADÈS. _Il sort de chez lui, chargé d'un sac de farine, et se dirige vers la porte de Sokratès._

Cinq, quatre, trois, puis deux, et enfin celui de tous les jours que je redoute le plus, qui me fait frissonner, que je déteste, ce maudit jour de la lune vieille et nouvelle. C'est un serment fait par tous ceux à qui je dois, et qui déposent leurs assignations au tribunal des Prytanes, de me ruiner, de me perdre, malgré la modération et la justice de mes propositions: «Mon cher, ne me demande pas cela maintenant, donne-moi du temps pour cette somme, fais-moi quitte de cette autre!» Ils prétendent qu'ainsi ils ne recevront rien; ils m'injurient, disant que je leur fais du tort et qu'ils vont me citer devant les juges. Qu'ils me citent donc; je m'en soucie peu, aujourd'hui que Phidippidès a appris l'art de bien parler. Je vais, du reste, m'en assurer, en frappant à la porte du philosophoir... Enfant! holà! Enfant, enfant!

* * * * *

SOKRATÈS.

Strepsiadès, bonjour.

STREPSIADÈS.

A toi aussi bonjour. Mais d'abord accepte ce sac. Il est juste de faire un joli cadeau à son maître. Et mon fils, a-t-il appris le fameux Raisonnement, ce garçon que tu as emmené tantôt?

SOKRATÈS.

Il l'a appris.

STREPSIADÈS.

Bien, ô souveraine Fourberie!

SOKRATÈS.

De sorte que tu vas gagner tous les procès que tu voudras.

STREPSIADÈS.

Quand même il y aurait des témoins que j'ai emprunté?

SOKRATÈS.

D'autant mieux, fussent-ils mille.

STREPSIADÈS.

Je crierai donc à haute voix: «Ohé! soyez maudits, peseurs d'oboles, vous, le principal, et les intérêts des intérêts! Vous ne me nuirez plus désormais. Pour moi s'élève dans cette maison un fils, dont la langue brille, à deux tranchants, mon soutien, le sauveur de la famille, le fléau de mes ennemis, le libérateur des grandes infortunes de son père.»... Cours l'appeler de là dedans, qu'il vienne vers moi. Mon fils, mon enfant, sors de la maison; entends la voix de ton père.

SOKRATÈS.

Le voici.

STREPSIADÈS.

Ami, ami!

SOKRATÈS.

Prends ton fils, et va-t'en.

* * * * *

STREPSIADÈS.

O mon fils! Oh! oh! Quelle joie je goûte tout d'abord à voir ce teint! Maintenant, à te voir, tu es tout de suite un homme prêt à nier, à contredire. C'est franchement chez toi une fleur du terroir que ces mots: «Qu'as-tu à dire?» et cette apparence d'offensé quand on offense et qu'on fait tort aux autres; je vois cela. Tu as sur ton visage le regard attique. Maintenant vois à me sauver, puisque c'est toi qui m'as perdu.

PHIDIPPIDÈS.

Qu'est-ce qui te fait peur?

STREPSIADÈS.

La lune vieille et nouvelle.

PHIDIPPIDÈS.

Qu'est-ce que la lune vieille et nouvelle?

STREPSIADÈS.

Le jour où ils disent qu'ils déposeront leurs assignations au tribunal des Prytanes.

PHIDIPPIDÈS.

Adieu leurs assignations! Il n'y a pas moyen qu'un jour soit deux jours.

STREPSIADÈS.

Il n'y a pas moyen?

PHIDIPPIDÈS.

Non; à moins que la même femme ne soit en même temps vieille et jeune.

STREPSIADÈS.

Mais la loi le veut.

PHIDIPPIDÈS.

Je crois qu'ils n'en comprennent pas bien le sens.

STREPSIADÈS.

Quel en est le sens?

PHIDIPPIDÈS.

Le vieux Solôn était, de sa nature, ami du peuple.

STREPSIADÈS.

Cela ne fait rien à la lune vieille et nouvelle.

PHIDIPPIDÈS.

Celui-ci fixa deux jours pour la citation, la lune vieille et la lune nouvelle, afin que les consignations fussent déposées à la nouvelle lune.

STREPSIADÈS.

Pourquoi donc a-t-il ajouté la vieille?

PHIDIPPIDÈS.

Afin, pauvre homme, que les débiteurs assignés eussent d'abord un jour pour arranger l'affaire de gré à gré; sinon, pour qu'on redoublât les poursuites le matin même de la nouvelle lune.

STREPSIADÈS.

Pourquoi alors les magistrats ne reçoivent-ils pas les consignations le premier jour du mois, mais le jour de la vieille et nouvelle lune?

PHIDIPPIDÈS.

Ils me paraissent agir en cela comme les gourmets: afin de profiter le plus tôt possible des sommes déposées, ils avancent la dégustation d'un jour.

STREPSIADÈS.

Eh bien, pauvres sots, pourquoi restez-vous là stupidement pour notre profit à nous les sages? Vraies bornes, d'ailleurs, nombre, moutons, cruches amoncelées au hasard! Aussi faut-il qu'en mon honneur et en l'honneur de mon fils, notre bonne chance me fasse entonner un chant d'éloges: «Heureux Strepsiadès, qui es toi-même sage, et qui élèves un pareil fils!» Voilà ce que diront mes amis et mes concitoyens, jaloux de ta parole et de tes victoires dans les procès! Mais je veux d'abord te faire entrer pour prendre un bon repas.

* * * * *

PASIAS, _à son témoin_.

Faut-il qu'un homme sacrifie jamais quelque chose de son avoir? Non, assurément. Mais il eût mieux valu tout de suite être sans vergogne plutôt que se faire des affaires, comme moi, qui, aujourd'hui, afin d'avoir mon argent, te traîne ici pour témoigner, et qui, de plus, vais devenir l'ennemi d'un citoyen. Cependant, jamais, tant que je vivrai, je ne ferai rougir de moi ma patrie. J'appellerai donc Strepsiadès en justice...

STREPSIADÈS.

Qui est-ce?

PASIAS.

... Pour le jour de la vieille et de la nouvelle lune.

STREPSIADÈS.

Je vous prends à témoin qu'il a indiqué deux jours. Et pourquoi?

PASIAS.

Pour douze mines que tu as reçues, afin d'acheter un cheval pommelé.

STREPSIADÈS.

Un cheval? L'entendez-vous, moi qui, vous le savez tous, ai horreur de l'équitation.

PASIAS.

Et j'en atteste Zeus, tu juras par tous les dieux que tu me les rendrais.

STREPSIADÈS.

Mais, de par Zeus! mon Phidippidès n'avait pas encore appris le Raisonnement irrésistible.

PASIAS.

Et maintenant à cause de cela tu songes à nier ta dette.

STREPSIADÈS.

Effectivement, quel autre profit tirerais-je de cette science?

PASIAS.

Et tu oserais me la nier par serment devant les dieux?

STREPSIADÈS.

Quels dieux?

PASIAS.

Celui que je t'indiquerai, Zeus, Hermès, Poséidôn.

STREPSIADÈS.

Zeus. Je donnerais de bon coeur un triobole pour prêter ce serment.

PASIAS.

Puisses-tu périr pour ton impudence!

STREPSIADÈS.

Il gagnerait à être salé, cet homme!

PASIAS.

Je pense que tu te moques du monde.

STREPSIADÈS.

Il tiendrait bien six kongia.

PASIAS.

Non, de par le grand Zeus et par les autres dieux! tu ne te joueras pas de moi impunément.

STREPSIADÈS.

Je suis enchanté, ravi de ces dieux. Un serment par Zeus est ridicule pour des gens instruits.

PASIAS.

Certes, un jour viendra où tu expieras ces impiétés. Mais me rendras-tu mes fonds ou non? Réponds, que je m'en aille.

STREPSIADÈS.

Sois tranquille à présent; car je vais bientôt te répondre clairement. (_Il entre dans la maison._)

PASIAS, _à son témoin_.

Que crois-tu qu'il fasse? Crois-tu qu'il me paie?

STREPSIADÈS, _rentrant_.

Où est l'homme qui me demande de l'argent? Parle. Qu'est-ce que cela?

PASIAS.

Cela? Une auge (kardopos).

STREPSIADÈS.

Et tu me demandes de l'argent quand tu es ce que tu es? Non, je ne donnerais pas une obole à qui que ce soit qui appelle une auge «kardopos» au lieu de «kardopè».

PASIAS.

Tu ne me paieras pas?

STREPSIADÈS.

Non pas, que je sache. Allons, finissons-en; décampe au plus vite loin de la porte.

PASIAS.

Je m'en vais, mais sache bien que je cours déposer ma consignation, ou que je meure!

STREPSIADÈS.

C'est autant de perdu en sus des douze mines. Cependant, je regrette de voir dans cette situation un homme qui se trompe sur le genre de «kardopos» et de «kardopè».

* * * * *

AMYNIAS.

Hélas! quel malheur est le mien!

STREPSIADÈS.

Holà! Quel est celui qui gémit de la sorte! Ne serait-ce point quelqu'un des dieux de Karkinos?

AMYNIAS.

En quel état je suis, vous voulez le savoir? Un homme infortuné.

STREPSIADÈS.

Passe ton chemin.

AMYNIAS.

O cruel destin! O fatalité, qui as brisé les roues du char traîné par mes chevaux! O Pallas, tu m'as perdu!

STREPSIADÈS.

Quel mal t'a fait Tlèpolèmos?

AMYNIAS.

Ne raille pas, mon ami, mais fais-moi rendre par ton fils l'argent qu'il me doit, aujourd'hui surtout que je suis tombé dans le malheur.

STREPSIADÈS.

Quel argent?

AMYNIAS.

Celui qu'il m'a emprunté.

STREPSIADÈS.

Et de fait tu es mal en point, à ce qu'il me semble.

AMYNIAS.

Je suis tombé en lançant mes chevaux, j'en atteste les dieux.

STREPSIADÈS.

Pourquoi ces sornettes? Tu es chu de

{ton âne! { ou de {ton âme!

AMYNIAS.

Des sornettes! Parce que je veux ravoir mon dû?

STREPSIADÈS.

Il n'est pas possible que tu sois sain d'esprit.

AMYNIAS.

Pourquoi?

STREPSIADÈS.

Tu me fais l'effet d'avoir la cervelle troublée.

AMYNIAS.

Par Hermès! je te fais assigner, si tu ne me rends pas l'argent.

STREPSIADÈS.

Dis-moi, crois-tu que Zeus pleuve toujours et continûment de l'eau nouvelle, ou bien le soleil repompe-t-il la même eau de dessus la terre?

AMYNIAS.

Je ne sais pas laquelle des deux, et je n'en ai cure.

STREPSIADÈS.

Et comment est-il juste que tu me demandes de l'argent, toi qui ne sais pas un mot des choses météorologiques?

AMYNIAS.

Si tu es à court, paie-moi au moins l'intérêt de l'argent.

STREPSIADÈS.

L'intérêt! Qu'est-ce que c'est que cette bête-là?

AMYNIAS.

Qu'est-ce autre chose, sinon que mois par mois, jour par jour, de plus en plus l'argent augmente, à mesure que le temps s'écoule?

STREPSIADÈS.

Bien dit. Et puis après? Crois-tu que la mer soit beaucoup plus grande maintenant qu'autrefois?

AMYNIAS.

Non, de par Zeus! elle est la même: car il n'est pas juste qu'elle grandisse.

STREPSIADÈS.

Eh bien alors, misérable, comment, la mer ne grossissant pas des fleuves qui s'y jettent, essaies-tu, toi, de faire grossir ton argent? Ne vas-tu pas déguerpir loin de la maison? Qu'on m'apporte un bâton!

AMYNIAS.

Des témoins!

STREPSIADÈS.

Décampe! Qu'attends-tu? Tu ne cours pas, vilaine rosse?

AMYNIAS.

N'est-ce pas là une violence?

STREPSIADÈS.

Tu ne partiras pas? Je vais t'enfoncer l'aiguillon sous la croupe, porteur de longes! Te sauveras-tu? C'est moi qui t'aurais mené bon train avec tes roues et ta paire de chevaux. (_Il rentre dans la maison._)

* * * * *

LE CHOEUR.

Voilà ce que c'est que de se plaire aux bassesses! Ce vieillard, qui en a la passion, veut frustrer l'argent qu'il a emprunté. Mais il est impossible qu'il ne soit pris aujourd'hui dans quelque affaire, et que ce sophiste, en retour des friponneries qu'il a mises en train, ne soit frappé d'un malheur imprévu. Je pense qu'il trouvera tout de suite ce qu'il demandait depuis longtemps, que son fils soit habile à exprimer des idées contraires à la justice, à vaincre tous ses adversaires, même en disant ce qu'il y a de plus mauvais. Mais peut-être, peut-être, voudra-t-il qu'il devienne muet.

* * * * *

STREPSIADÈS, _sortant précipitamment_.

Iou! iou! Voisins, parents, citoyens, au secours! On me bat! A moi, de toute votre aide! Hélas! malheureux que je suis! Oh! la tête! Oh! la mâchoire! Scélérat, tu bats ton père.

PHIDIPPIDÈS.

Oui, mon père!

STREPSIADÈS.

Vous le voyez, il avoue qu'il me bat.

PHIDIPPIDÈS.

Sans doute.

STREPSIADÈS.

Scélérat, parricide, enfonceur de murailles!

PHIDIPPIDÈS.

Répète-moi cela, répète et dis-en plus encore. Ne sais-tu pas que je prends un vif plaisir à entendre ces gros mots?

STREPSIADÈS.

O derrière à tout le monde!

PHIDIPPIDÈS.

Couvre-moi de roses.

STREPSIADÈS.

Tu bats ton père?

PHIDIPPIDÈS.

Et, par Zeus! je te prouverai que j'ai eu raison de te battre.

STREPSIADÈS.

Infâme gredin, comment peut-il y avoir une raison de battre son père?

PHIDIPPIDÈS.

Je le démontrerai et je te vaincrai par mon discours.

STREPSIADÈS.

Moi, vaincu par toi!

PHIDIPPIDÈS.

Tout ce qu'il y a de plus facile. Choisis lequel des deux Raisonnements tu veux que j'emploie.

STREPSIADÈS.

Quels deux Raisonnements?

PHIDIPPIDÈS.

Le fort et le faible.

STREPSIADÈS.

De par Zeus! je t'ai fait donner une belle éducation, animal, en t'apprenant à contredire la justice, si tu me prouves qu'il est juste et beau que les pères soient battus par leurs fils!

PHIDIPPIDÈS.

Mais je compte pourtant te le prouver si bien que, quand tu m'auras entendu, tu n'auras rien à répondre.

STREPSIADÈS.

Allons, je veux bien entendre ce que tu vas dire.

LE CHOEUR.

C'est ton affaire, vieillard, de songer aux moyens de réduire un homme qui, s'il n'était sûr du succès, ne serait pas si insolent. Il est clair qu'il a quelque appui. Mais d'abord dis au Choeur par où a commencé votre querelle: c'est ce que tu dois faire tout de suite.

STREPSIADÈS.

Quel a été le point de départ de nos injures, je vais vous le dire. A la fin de notre repas, comme vous le savez, je l'ai engagé à prendre tout de suite sa lyre et à chanter la chanson de Simonidès sur le Bélier et sa Toison. Il me répond aussitôt que c'est vieux jeu de prendre la lyre et de chanter à table, comme une femme qui moud de l'orge.

PHIDIPPIDÈS.

Et je ne devais pas à l'instant même te battre et te piétiner, toi qui m'ordonnais de chanter comme si tu donnais à dîner à des cigales!

STREPSIADÈS.