Ariel: ou, La vie de Shelley

Part 9

Chapter 93,830 wordsPublic domain

--J'ai souffert tout de même, mais j'aime les êtres bons, qui expliquent les choses.

Il alla rejoindre Mary et lui raconta la conversation. Au-dessus de leur chambre ils entendirent Claire parler et marcher dans son sommeil. Bientôt elle redescendit; elle était trop nerveuse et ne pouvait rester seule; Mary la prit dans son lit et Shelley alla se coucher en haut.

Cette petite scène se répéta souvent avec de légères variantes. La nervosité de Claire gagnait Shelley. Ayant parlé de fantômes et d'apparitions pendant une partie de la nuit, ils finissaient par s'effrayer l'un l'autre.

--Qu'avez-vous, Claire? disait Shelley. Vous êtes toute verte... Vos yeux... ne me regardez pas de cette façon.

--Et vous aussi, vous êtes étrange... L'air est pesant, chargé de monstres... Ne restons pas ici.

Ils se disaient bonsoir, gagnaient leurs chambres et presque aussitôt Shelley et Mary entendaient un grand cri: un corps roulait dans l'escalier, et Claire, le visage décomposé, racontait que son oreiller avait quitté son lit comme poussé par une main invisible. Shelley l'écoutait avec un intérêt terrifié, et Mary haussait les épaules. Elle aurait bien voulu que cette folle s'en allât.

* * *

Les parias recevaient peu d'amis. Le groupe Boinville-Newton, en dépit de sa libre philosophie française, avait montré beaucoup de froideur quand Shelley leur avait annoncé sa vie nouvelle. Là comme chez Godwin, les actions s'accordaient bien mal, avec les discours et l'indulgence théorique s'alliait, sans qu'on sût pourquoi, à la sévérité pratique. Au contraire, les sceptiques Hogg et Peacock étaient venus dès le premier appel. Ils avaient cru à l'innocence de Harriet et n'approuvaient pas la conduite de Shelley, mais ils étaient curieux et acceptaient les passions comme des maladies assez comiques.

Shelley n'avait pas invité Hogg sans inquiétude; il craignait que ce cynique ne déplût beaucoup à ses graves amies. La première impression de Mary ne lut pas très bonne: «Il est amusant quand il plaisante, dit-elle, mais dès qu'il traite un sujet sérieux on voit que son point de vue est tout à fait faux.»

Hogg, en effet, devenait de plus en plus britannique et conservateur; il faisait maintenant l'éloge de la tradition, des sports, des public-schools et indiquait les bonnes années de porto. Mais ayant jugé Mary jolie et intelligente, il le dit à Shelley qui le répéta à Mary elle-même. À la visite suivante, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Sans doute il parlait de vertu comme un aveugle des couleurs et, dans cette famille d'«âmes» enthousiastes, il était le «pécheur endurci», mais on lui reconnaissait du charme. Mary croyait deviner que sa froideur était feinte et qu'il valait mieux que ses paroles. Il avait peur d'être sincère et profond; cela l'aurait obligé à renoncer à mille choses qu'il aimait, mais il était trop intelligent pour ne pas sentir la faiblesse de son attitude.

D'ailleurs, serviable et cultivé, il aidait volontiers Mary et Claire à traduire Ovide ou Anacréon quand leur maître habituel s'était évanoui mystérieusement; et il accompagnait sans se plaindre ces dames chez leur modiste.

Car elles y allaient aussi, comme la pauvre Harriet, mais dans un autre esprit. Harriet achetait des chapeaux avec enthousiasme, Mary avec condescendance, et Shelley n'avait même pas à lui pardonner une concession au Monde qu'elle était la première à regretter.

III. CE QU'ÉTAIT GODWIN

La servante de la maison meublée apporta une lettre de la part d'une dame qui attendait sur le trottoir d'en face. La lettre était de Fanny et avertissait Shelley que ses créanciers se préparaient à le faire mettre en prison pour dettes. Shelley et Claire coururent en bas de l'escalier. En les voyant, Fanny s'enfuit. Elle avait peur de Godwin qui lui avait interdit tous rapports avec les proscrits, et sans doute aussi avait-elle un peu trop admiré Shelley pour souhaiter le revoir depuis qu'il appartenait à sa sœur. Mais il courait bien et la rattrapa. Elle lui apprit que les huissiers le cherchaient, que son éditeur avait livré son adresse, que Godwin laissait faire.

Faute d'argent pour se libérer, il ne pouvait que disparaître. Il se décida à aller vivre seul en un autre logis, tandis que Mary et Claire resteraient immobiles pour déjouer l'ennemi. Ainsi, pour la première fois, les amants furent séparés; cela leur parut terrible. Ils en étaient réduits à se donner rendez-vous dans des tavernes, écartées, à échanger quelques baisers furtifs, puis à se quitter aussitôt, car Mary pouvait être suivie. Le dimanche, jour où les arrestations étaient interdites, ils pouvaient rester ensemble jusqu'à minuit.

Un soir le courage leur manqua et Mary accompagna Shelley dans un misérable hôtel. Ce couple au maigre bagage paraissant suspect à l'hôte, en refusa de leur donner un repas avant qu'ils l'eussent payé. Shelley fit appel à Peacock, puis, en attendant l'argent, il ouvrit le Shakespeare qu'il avait toujours en poche et lut à haute voix à Mary «_Troïlus and Cressida_». Cela leur fit oublier leur faim pendant toute une journée. Le lendemain, vers l'heure du déjeuner, Peacock leur envoya des gâteaux. Cette vie était bien difficile, mais ils trouvaient une grande joie à souffrir ensemble. Le malheur et l'amour faisaient bon ménage.

Quand ils étaient loin l'un de l'autre, en attendant la nuit protectrice, ils s'envoyaient par un messager de confiance de tendres billets griffonnés à la hâte.

«_O mon très cher amour, écrivait Shelley, pourquoi nos plaisirs sont-ils si courts et si interrompus? Combien de temps ceci va-t-il durer?... Demain à trois heures à Saint-Paul. N'oubliez pas vos vêpres d'amour avant de dormir; moi, je n'oublierai pas mes prières._»

«_Bonne nuit mon amour, répondait Mary, demain je scellerai ce souhait sur vos lèvres. Chère et douce créature, presse-moi contre toi; serre ta Mary sur ton dur; peut-être un jour retrouvera-t-elle un père; jusque-là, sois tout pour moi, amour._»

* * *

En janvier 1915, cette difficile existence fut transformée par un événement depuis longtemps attendu, sans hâte, mais sans hypocrite sentimentalisme: le vieux sir Bysshe mourut âgé de quatre-vingt-trois ans. Ainsi Mr Timothy devenait à son tour baronnet, et Shelley héritier immédiat.

Il partit pour la maison son père, accompagné par Claire excitée et curieuse. Il la laissa dans le village et se présenta seul à la porte de Field-Place. Sir Timothy, tout gonflé de son titre nouveau et plus indigné que jamais qu'un baronnet pût avoir un tel fils, lui fit refuser l'entrée par le laquais. Il s'assit sur les marches du perron et se mit à lire Milton en attendant des nouvelles. Bientôt le docteur sortit et lui dit que son père était très fâché, puis Sydney Shelley vint à son tour visiter furtivement le fils maudit et lui donner des détails sur le testament.

C'était un acte assez extraordinaire. L'idée fixe du vieux sir Bysshe, avait été de constituer une énorme fortune héréditaire, et pour cela d'accroître le majorat autant qu'il était en son pouvoir. Il laissait deux cent quarante mille livres sterling, dont quatre-vingt mille constituaient le majorat qui revenait nécessairement à Percy à la mort de son père; le reste était libre. Mais sir Bysshe désirait que ce reste fût joint aux quatre-vingt mille livres pour former un énorme bloc transmissible de fils aîné en fils aîné aux barons Shelley de l'avenir. Pour cela il fallait le consentement et la signature de son petit-fils, et il avait espéré l'acheter de la façon suivante: si Shelley consentait à prolonger le majorat, il aurait l'usufruit de la fortune tout entière; dans le cas contraire il hériterait seulement (après la mort de son père) des quatre-vingt mille livres sterling qu'on ne pouvait lui enlever.

Shelley revint à Londres en méditant ces étranges nouvelles et alla les discuter avec son avoué. Il n'estimait pas pouvoir coopérer à la prolongation du majorat puisqu'il désapprouvait toute cette législation ploutocratique; d'ailleurs il ne désirait ni pour lui, ni pour ses enfants la propriété d'une immense fortune. Ce qu'il souhaitait, c'était avoir tout de suite un revenu suffisant pour vivre selon ses goûts, et une petite somme pour payer ses dettes. Il fit proposer à son père de lui vendre ses droits contre une rente immédiate. Cette combinaison plut à sir Timothy qui, ayant abandonné tout espoir de ramener Percy à la soumission, ne pensait plus qu'à son second fils; malheureusement les hommes de loi n étaient pas sûrs qu'elle fût légalement possible à cause des termes du testament. Ils autorisèrent seulement la revente par Shelley à son père de l'héritage d'un grand-oncle, acte par lequel Shelley devint titulaire d'une rente annuelle de mille livres sterling et reçut comptant une somme de trois ou quatre mille livres pour ses dettes; ce n'était pas la grande fortune, mais c'était la fin de la misère, des chambres meublées et des visites d'huissiers.

Sa première pensée fut de faire une rente à Harriet. Il lui promit deux cents livres par an qui, s'ajoutant à ce que lui donnait le père Westbrook, devait la mettre à l'abri de toutes difficultés. Ensuite il entreprit de payer les dettes de Godwin et engagea pour y parvenir toute sa première annuité.

Le vénérable ami trouva l'offre de mille livres bien au-dessous de ce qu'il attendait. À l'entendre, rien de plus facile que d'emprunter sur un héritage maintenant proche les milliers de livres dont la librairie de Skinner Street avait si grand besoin. Shelley, excédé, mais poli, s'étonna avec une imperceptible indignation que le père de Mary pût trouver naturel d'écrire au ravisseur de sa fille pour lui demander de l'argent, et de se refuser en même temps à toutes relations avec cette fille elle-même qui avait la faiblesse d'en souffrir. À quoi Godwin répondit que c'était justement parce qu'il empruntait de l'argent au séducteur qu'il ne pouvait recevoir Mary; sa dignité ne le lui permettait pas. Il ne pouvait risquer que le Monde en vînt à dire qu'il avait troqué l'honneur de sa fille contre le paiement de ses dettes. Ses scrupules, étaient si exigeants qu'il retourna à Shelley un chèque établi au nom de Godwin, en lui faisant remarquer que les noms de Shelley et de Godwin ne pouvaient plus décemment figurer sur le même chèque. Que Shelley établît son chèque au nom de Mr Smith, ou de Mr Hume et lui, Godwin, pourrait consentir alors à le toucher. Les lettres suivantes furent alors échangées:

_Shelley à Godwin._

«_Monsieur, j'avoue ne pas comprendre comment les engagements pécuniaires existants entre nous vous obligent à des restrictions dans votre conduite envers moi. Ces engagements n'existaient pas au moment de notre retour de France et cependant votre conduite fut exactement ce qu'elle est à présent. À mon avis, ni moi, ni votre fille ne méritons le traitement que nous recevons de tous côtés, et il m'a toujours semblé que c'était tout particulièrement votre devoir à vous de qui l'opinion a tant de poids, de veiller à ce qu'une jeune famille innocente, bienveillante et unie, ne fût pas assimilée à un couple de prostituée et séducteur. Mon étonnement et, je l'avoue, mon indignation ont été extrêmes, surtout quand j'ai constaté que pour vous-mêmes, votre famille ou vos créanciers, vous étiez prêt à reprendre ces relations avec moi qui vous avaient inspiré tant d'horreur et qu'aucune pitié pour ma pauvreté et pour des souffrances encourues pour vous, n'avait pu vous décider à renouer. Ne me parlez plus de pardon, car mon sang bout dans mes veines, et mon cœur se soulève contre tout ce qui a forme humaine quand je pense au mépris et à l'hostilité que moi, votre bienfaiteur et ardent ami, ait reçu de vous et de tout le genre humain._»

_Godwin à Shelley._

«... _Je regrette de devoir vous dire que votre lettre est écrite dans un style qui est le contraire de conciliant, de sorte que si je répondais sur le même ton, nous nous trouverions engagés dans une controverse aussi amère qu'interminable; tant que ce corps conservera intelligence et sentiments, je ne cesserai pas de désapprouver cet acte de vous que je considère comme le plus grand malheur de ma vie._»

_Shelley à Godwin._

«_Nous limiterons désormais nos rapports aux affaires. Je suis tout à fait d'accord avec vous pour emprunter sur mes annuités. Je vois très bien à quel point des avances immédiates vous sont nécessaires et je ferai tout ce que je pourrai pour vous les procurer._»

Ce froid mépris ne découragea pas l'emprunteur.

IV. DON JUAN CONQUIS

Le bébé de Mary naquit avant terme et le médecin dit qu'il ne vivrait pas. Shelley veilla entre le berceau et le lit, en compagnie de Tite Live et de Sénèque. Fanny apporta une layette de la part de la fantasque Mrs Godwin, mais le philosophe demeura inflexible. Hogg vint bavarder, raconter la grande nouvelle du jour qui était le retour de l'île d'Elbe, et fit du bien à Mary par son bon sens ironique. À vivre sans cesse avec Shelley, et encore fiévreuse, elle avait l'impression douce et un peu terrifiante de s'évader de la terre et de la vie; Hogg était plus réel.

Malgré les prédictions le bébé grandit, vécut un mois et elle commençait à se rassurer, quand un matin, en se réveillant, elle le trouva mort. Ce fut un grand chagrin.

Shelley et Claire continuaient à courir Londres ensemble; Mary restait à la maison, tricotait et pensait à son petit enfant. «J'étais mère et je ne le suis plus», se répétait-elle, et la nuit elle rêvait que le petit bébé n'était pas mort, qu'en le frictionnant devant le feu on avait pu le ranimer. Elle se réveillait; le berceau était vide. Dans la rue l'on entendait des bruits de foule et des cris. C'était un temps d'émeutes populaires. De France venaient des menaces de guerre. Mary avait toujours un voile de larmes devant les yeux.

La présence de Claire dans la maison était de plus en plus un souci pour elle. Elle était certaine que Claire aimait Shelley, l'avait toujours aimé. La loyauté de Percy était évidente; sa morale plus qu'humaine, angélique; mais il croyait pouvoir lire Pétrarque avec une fille passionnée, diriger ses études et ses lectures, veiller avec elle des nuits entières sans qu'elle en vînt à s'enflammer. «C'est, pensait Mary, que mon charmant Shelley connaît mieux les Elfes que les femmes.»

Le soir, seule avec lui, elle avouait sa jalousie. Il comprenait mal ce sentiment qu'il jugeait bas et qui diminuait sa divine Mary. Il lui semblait que sa capacité d'aimer était infinie, il ne retirait rien à sa maîtresse en protégeant une autre femme. La compagnie de cet être brillant, sauvage, lui était très précieuse, mais il dut reconnaître que l'atmosphère de leur triple ménage devenait irrespirable.

Mary le supplia de faire partir Claire dont elle ne parlait plus qu'en l'appelant «votre amie». Ils cherchèrent longtemps à trouver pour elle un poste de gouvernante, de dame de compagnie, mais l'étrange réputation que la fuite en France lui avait faite rendait toutes démarches bien difficiles.

D'ailleurs Claire ne mettait aucune bonne volonté à s'effacer. Elle se plaisait à cette intimité intellectuelle et en attendait sans effroi les nécessaires développements. Enfin la ferme douceur de Mary l'emporta et il fut décidé que Claire sériait envoyée sur la côte, en pension chez une veuve amie des Godwin.

_Journal de Mary._--«Vendredi.--Pas très à mon aise; après breakfast lu Spencer; Shelley sort avec son amie; il rentre le premier. Traduit Ovide, quatre-vingt-dix lignes. Jefferson Hogg vient; je lui lis mon Ovide. Shelley et la dame sortent; après le thé, dernière conversation de Shelley et de son amie.»

«_Samedi._--Claire part, Shelley l'accompagne; Jefferson ne vient que vers cinq heures. Inquiète de ne pas voir Shelley rentrer, sors pour le rencontrer. Il pleut. Il rentre à six heures trente; l'affaire est finie. Lu Ovide. Charles Clairmont vient pour le thé. On parle des tableaux. Je commence un autre journal avec notre régénération.»

* * *

Claire, exilée à la campagne, goûta pendant quelques jours le grand calme après une période si orageuse, mais elle n'était pas fille à se contenter longtemps d'une solitude champêtre; elle chercha une raison de vivre et ne manqua pas de la trouver.

Les amoureux croient toujours, bien à tort, que la rencontre d'un être exceptionnel a fait naître leur amour. La vérité est bien plutôt que l'amour préexistant cherche dans le monde son objet et le crée s'il ne le trouve pas. Seulement, alors que chez un être timide, cette démarche du cœur est inconsciente, l'audacieuse Claire, quand elle eut compris qu'il ne lui restait aucun espoir d'enlever Shelley à sa sœur, ni même de le partager avec elle, chercha délibérément un autre héros pour des sentiments sans emploi. Seule à la campagne, elle ne pouvait le découvrir près d'elle. Certaines amoureuses, en pareille situation, écrivent aux grands soldats, aux grands acteurs. Elle était cultivée et chercha un poète.

Elle n'en trouva pas de plus digne d'elle que Georges Gordon, Lord Byron, qui était alors l'homme le plus admiré et le plus haï de l'Angleterre. Elle savait par cœur ses poèmes que Shelley lisait si souvent à haute voix avec enthousiasme; elle connaissait la légende de vice et d'esprit, de charme diabolique et d'infernale cruauté qui s'était formée autour de son nom.

La beauté de d'homme, la grandeur du titre, le génie de l'écrivain, la hardiesse des idées, le scandale des amours, tout s'unissait pour faire de lui le parfait héros. Il avait eu de nobles maîtresses: la comtesse d'Oxford, Lady Frances Webster, et cette malheureuse Lady Caroline Lamb qui, le premier jour où elle l'avait vu, avait écrit dans son journal: «Fou, méchant, dangereux à connaître», et en dessous: «Mais ce beau visage pâle contient ma destinée.»

Il s'était marié et tout Londres racontait qu'en entrant dans la voiture nuptiale après la cérémonie, il avait dit à Lady Byron: «Vous voici ma femme, cela suffit pour que je vous haïsse; si vous étiez celle d'un autre, je pourrais peut-être vous aimer.» Il l'avait traitée avec un mépris tel qu'elle avait dû demander la séparation au bout d'un an. Les colporteurs de scandales racontaient qu'elle avait découvert d'incestueuses relations entre Byron et sa sœur Augusta. Depuis que courait cette sombre histoire, les âmes craintives s'écartaient de lui avec horreur.

Claire n'aimait que le difficile et avait confiance en son génie; elle se procura l'adresse de Don Juan et décida de tenter sa chance.

_Claire à Byron._

«_C'est une étrangère qui se permet de vous écrire. Ce n'est pas la charité que je demande car je n'en ai nul besoin: je tremble de crainte quand je pense au sort de cette lettre. Si vous voyez en moi une importune, qui pourrait vous en blâmer? Il peut vous sembler étrange et il est pourtant vrai que je place mon bonheur entre vos mains. Si une femme dont la réputation est sans tache, qui n'est en pouvoir ni de père, ni de mari se rend à votre discrétion, si cette femme vous avoue, le cœur battant, qu'elle vous aime depuis plusieurs années, si elle vous assure secret et sécurité, si elle est prête à répondre à votre bienveillance par une affection et un dévouement sans bornes, pourriez-vous la trahir ou seriez-vous silencieux comme le tombeau?... Je veux de vous une réponse sans délai; écrivez-moi sous le nom de E. Trefusis, Noley Place, Marylebone._»

Don Juan ne répondit pas. Cette inconnue au style pompeux était maigre gibier pour le noble lord. Mais est-il rien de plus tenace qu'une femme fatiguée de sa vertu? Claire attaqua une seconde fois: «Lord Byron est prié de dire s'il pourra, ce soir à sept heures, recevoir une dame qui désire lui faire une communication de la plus haute importance; elle voudrait être reçue seule et dans le plus grand secret.» Lord Byron fit répondre par son domestique qu'il n'était pas à Londres.

Alors Claire écrivit sous son propre nom; elle voulait entrer au théâtre, savait que Lord Byron s'occupait de Drury Lane et désirait lui demander conseil. Cette fois, Byron répondit en lui conseillant de s'adresser au Directeur de la scène. Nullement déroutée, elle opéra aussitôt un changement de front ingénieux; ce n'était plus du théâtre, mais de la littérature qu'elle voulait faire; elle avait écrit la moitié d'un roman et aurait tant aimé soumettre ses essais à Lord Byron. Comme il continuait à s'en tenir au silence ou à des réponses évasives, elle risqua l'offre précise à laquelle un homme doué de quelque amour-propre répond rarement par un refus.

«Je puis vous paraître imprudente, vicieuse, mais il est une chose au monde que le temps vous montrera, c'est que j'aime avec douceur et affection, que je suis incapable de rien qui ressemble à une vengeance ou à une ruse... Je vous assure que votre avenir sera pour moi comme le mien.

«Avez-vous quelque objection au plan suivant? Je sors avec vous un soir par diligence ou poste jusqu'à dix ou douze milles de Londres. Là nous serons libres et inconnus; vous rentrerez le lendemain matin de bonne heure. J'ai tout arrangé de telle façon que le plus léger soupçon ne puisse exister. Voulez-vous m'admettre pour quelques heures à vivre avec vous?... Où? Je ne resterai pas un moment après que vous m'aurez dit de partir... Faites ensuite ce que vous voudrez; allez où vous voudrez; refusez de me voir; conduisez-vous durement; je ne me rappellerai que la grâce de vos manières et la sauvage originalité de votre attitude.»

Alors enfin Don Juan traqué, fatigué par une longue poursuite, prit le parti de céder à sa conquête. Il était déjà résolu à quitter l'Angleterre pour aller vivre en Suisse ou en Italie et la certitude du départ prochain contenait dans des limites supportables la durée de cette contrainte amoureuse.

V. ARIEL ET DON JUAN

Mais Don Juan comptait sans l'énergie d'Elvire. Claire avait décidé de le suivre en Suisse et cette fille olivâtre était une force. Elle entreprit de se faire chaperonner par les Shelley qu'elle sentait prêts à accepter l'idée d'un départ.

Depuis qu'elle les avait quittés, ils s'étaient installés au bord de la Tamise, près de Windsor. Sous les beaux chênes du parc, Shelley avait composé sa première grande œuvre depuis «La Reine Mab» un poème: «Alastor ou l'Esprit de la Solitude», qui était sa propre histoire, à peine transposée; le ton était bien différent de ce que Shelley avait écrit jusqu'alors; une mélancolique résignation estompait les tranchantes affirmations de jadis; les théories religieuses et morales, bien que cette fois encore prétexte de l'œuvre, passaient souvent au second plan; çà et là, de beaux paysages surgissaient au détour d'une strophe.

Dans la préface il expliquait que s'il abandonnait certaines de ses marottes d'écolier, il ne regrettait rien de ses actions et préférait son douloureux apprentissage au confortable reniement d'un Hogg: «Ceux que n'attire aucune erreur généreuse, aucune soif de connaissance même douteuse, aucune vénérable superstition; qui n'aiment rien sur cette terre et ne cherchent aucun espoir au delà; qui se tiennent dédaigneusement à l'écart de toute sympathie, sans se réjouir des joies humaines, sans pleurer les chagrins humains; ceux-là et leurs semblables ont leur juste, part de malédiction... Ils sont moralement morts. Ils ne sont ni amis, ni amants, ni pères, ni citoyens du monde, ni bienfaiteurs de leur pays... Ils vivent une vie inutile et se préparent un tombeau misérable.»

Toutefois, si Shelley ne regrettait rien, le séjour de l'Angleterre lui était devenu odieux. Mary, compagne non mariée, souffrait d'un isolement mondain presque complet et pensait qu'à l'étranger, son aventure étant moins connue, elle aurait plus de chances de retrouver des amies.

Elle avait eu un second enfant, celui-ci bien vivant, un beau petit garçon qu'elle avait nommé William, comme Godwin. Avec une nourrice, le ménage était lourd, la pension maigre. La vie en Suisse passait pour n'être pas chère et Claire eut peu de mal à la convaincre.