Part 8
«Que de sérieux et de sensibilité», pensait-il en écoutant avec ravissement cette voix jeune. Une fille belle et pensive, à cet âge délicieux où elles unissent encore à la grâce de la femme l'ardente curiosité intellectuelle d'un éphèbe, avait toujours été à ses yeux l'œuvre d'art la plus exquise. Il désirait aussitôt passer un bras fraternel autour de ces épaules si frêles et faire briller ces yeux avides par la surprenante chevauchée d'une aérienne métaphysique. Harriet Westbrook avait imparfaitement réalisé cet idéal. Un instant il avait pu espérer trouver chez elle ce charmant alliage de beauté et de raison qu'il aurait pu tant aimer. Mais Harriet n'avait pu passer la difficile épreuve du temps. Elle manquait au fond de sérieux; alors même qu'elle feignait de s'intéresser aux idées, son indifférence était révélée par le vide de son regard. Surtout, elle était coquette, frivole, habile aux petits manèges des femmes et cela seul eût suffi à glacer Shelley.
Cette Mary aux yeux noisette était fine et rigide comme une épée. Élevée par l'auteur de «Political Justice», son esprit paraissait libéré de toute superstition féminine et la netteté un peu aiguë de sa voix en soulignait délicieusement l'élégante précision. Chaque soir en dînant dans la petite maison de Skinner Street, Shelley passait les heures à contempler Mary. Il avait l'air d'écouter Godwin qui exposait l'état regrettable de ses affaires et discutait le budget de l'Angleterre ou les lois sur la presse, mais ses yeux s'échappaient sans cesse.
Elle aussi était toute prête à l'aimer. La préparation romanesque avait été faite par ses sœurs qui, depuis un mois, dans toutes leurs lettres, ne parlaient que de leur beau poète. Mais les descriptions que l'on faisait de Shelley se trouvaient toujours inférieures à la réalité.
Elle vit tout de suite qu'elle l'intéressait. Bien qu'il ne se plaignît jamais, elle le sentait triste. Un soir, comme ils étaient seuls dans la chambre où se trouvait le portrait de Mary Wollstonecraft, elle lui parla de ses propres chagrins. Elle adorait son père, mais haïssait Mrs Godwin. À cause d'elle la maison de Skinner Street lui était devenue odieuse. Le seul lieu au monde où elle se sentit un peu protégée était la tombe de sa mère. C'était là que tous les jours elle allait lire et méditer. Shelley, très ému, lui demanda la permission de l'y accompagner.
Ainsi après cinq ans il se retrouvait assis dans un cimetière à côté d'une vierge sérieuse et passionnée. Une fois de plus le Divin se faisait femme. Mais hélas! Shelley n'était plus libre. Il se sentait attiré vers elle par une force toute-puissante. Il désirait prendre cette main, cette bouche à l'arc fin et parfait; il pensait qu'elle le désirait comme lui, et leurs yeux devaient se détourner. Que pouvait-il offrir? Il était marié. Sans doute le mariage n'est qu'une convention et, n'aimant plus, il était affranchi. Il n'avait jamais promis à Harriet autre chose; d'ailleurs il la croyait la maîtresse du major Ryan et n'avait pas de scrupules envers elle. Mais son mariage étant légalement indissoluble, que pouvait-il donner à Mary? Pouvait-il accepter pour elle cette existence de réprouvée qu'il n'avait pas osé imposer jadis à sa première amante?
Pourtant un amour partagé, fût-il sans espoir, valait mieux encore que le doute et la solitude morale. Il décida de dire à Mary la vérité sur son ménage. L'amour conjugal même mourant se défend longtemps contre les coups du monde par une cuirasse de silence, mais un moment vient où l'homme trouve une joie douloureuse à exposer ses blessures. Shelley décrivit Harriet comme il la voyait maintenant et par une involontaire transposition donna à sa déception des motifs d'ordre spirituel. Il avait besoin d'une compagne qui sentît la poésie et comprît la philosophie; Harriet ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. Il trouvait un amer plaisir à déprécier ce qu'il avait perdu.
Il donna à Mary un exemplaire de Queen Mab. Le volume était dédié à Harriet «inspiratrice de ces chants». En-dessous de la dédicace imprimée, il écrivit: «Le comte Slobendorf était sur le point d'épouser une femme qui, attirée par sa seule fortune, prouva son égoïsme en l'abandonnant en prison.» Mary, rentrée dans sa chambre, ajouta: «Ce livre est sacré pour moi; aucune autre créature que moi ne l'ouvrira, afin que j'y puisse écrire ce qui me plaira. Mais qu'y écrirai-je? Que j'aime l'auteur au-delà de toute expression et que tout me sépare de lui, mon plus cher et mon seul amour. Par cet amour que nous nous sommes promis, je rie puis être à vous, je ne puis être à un autre, mais je suis à toi, exclusivement à toi...
_Par le baiser muet, le regard invisible,_ _Le sourire aux autres caché..._
Je me suis vouée à toi et le don est sacré...»
Ces regards que nul autre ne voit, ces sourires que nul ne comprend, Godwin les avait cependant vus et compris. L'intrigue de sa fille avec un homme marié lui parut inquiétante. Il lui montra le danger et la pria de cesser de voir Shelley. Il écrivit à Shelley dans le même sens, lui conseilla de se réconcilier avec sa femme et lui demanda de ne pas venir à Skinner Street jusqu'à ce que les passions se fussent apaisées.
Cette interdiction, pourtant bienveillante, déclencha des événements qui sans elle se seraient peut-être fait attendre plus longtemps. Shelley, passionnément épris de Mary et privé d'elle, décida d'en finir. Il n'avait aucun remords à l'égard de Harriet que malgré les affirmations de Peacock et de Hogg, témoins impartiaux, il persistait à croire coupable: «Un seul sujet l'intéresse, pensait-il: l'argent... j'assurerai son sort à ce point de vue et elle sera très heureuse de retrouver sa liberté.» Il la convoqua à Londrès pour l'informer de ses intentions. Elle vint; elle était enceinte de quatre mois et fort souffrante. Quand son mari lui annonça, avec calme et bonté, qu'il avait décidé de continuer sa vie sans elle et de fuir avec une autre, mais que d'ailleurs il restait le plus bienveillant de ses amis, elle tomba gravement malade.
Shelley la soigna avec un dévouement qui la rendit plus malheureuse encore; dès qu'elle alla mieux, il reprit l'inflexible cours de ses raisonnements: «L'union des sexes est sacrée aussi longtemps qu'elle contribue au bonheur des conjoints et elle est naturellement dissoute dès que les maux l'emportent sur les bienfaits. La constance n'a rien de vertueux en elle-même; elle participe même du vice dans la mesure où elle tolère des défauts souvent considérables dans l'objet de son choix...»
Quand il tendait ainsi autour d'elle ses réseaux transparents et infranchissables, Harriet se sentait perdue. Comme jadis, quand elle avait voulu défendre contre lui ses croyances religieuses, elle se voyait aussitôt débordée de tous côtés. Elle savait qu'une réponse eût été possible, que cette immense douleur, cette angoisse, ce mélange d'amour et d'horreur, tout cela cherchait une expression et aurait pu la trouver si elle avait eu l'esprit plus clair; mais elle ne découvrait pas ce qu'il aurait fallu dire. Elle rêvait qu'elle se débattait au milieu d'invisibles murailles.
Pour se soulager elle s'abandonnait à de terribles fureurs contre Mary. C'était elle qui avait tout machiné, qui avait détaché Shelley de sa femme, spéculé sur son amour du romanesque pour l'entraîner à ces rendez-vous sur une tombe, si bien adaptés à sa nature. Elle avait joué honteusement de la mémoire de sa mère.
Mary de son côté pensait à Harriet sans aucune pitié. Elle s'était faite d'elle une image odieuse. Une femme qui, ayant le bonheur d'avoir épousé Shelley, avait été incapable de le rendre heureux ne pouvait être qu'égoïste, futile et médiocre. Elle savait que Shelley traiterait sa femme généreusement, qu'il préparait une donation en sa faveur, qu'il donnerait l'ordre à son banquier de payer à Harriet la plus grande partie de sa pension, cela rassurait sa conscience. «Elle aura l'argent, elle sera très contente», disait-elle avec mépris.
Shelley était nerveux et agité. Une sorte d'insurrection sentimentale soulevait en lui les uns contre les autres des sentiments contradictoires. Quand il voyait Harriet tomber dans des accès de désespoir touchants et maladroits, il ne pouvait oublier un passé qui avait été charmant. Dès qu'il retrouvait Mary, il adorait cette grâce sérieuse. Pour s'assurer quelques heures de calme, il se mit à prendre du laudanum en doses de plus en plus fortes. Il montra la bouteille à son ami Peacock et lui dit: «Je ne m'en sépare plus jamais.» Il ajouta: «Je me répète sans cesse ces vers que vous avez traduits de Sophocle.
_N'être point né, cela c'est gagner la partie._ _Mais une fois paru au jour, la meilleure chose, de beaucoup,_ _Est de retourner là d'où l'on est venu, au plus vite._»
DEUXIEME PARTIE
I. UN TOUR DE SIX SEMAINES
La chaise de poste était commandée pour quatre heures du matin; Shelley veilla toute la nuit devant la maison des Godwin. Enfin, il vit pâlir les étoiles et les lampes. Mary, en costume de voyage, entr'ouvrit la porte sans bruit. Jane Clairmont qui, au dernier moment, avait décidé de partir avec sa sœur, parlait à voix basse des bagages avec une officieuse activité.
Le long voyage en voiture fatigua beaucoup Mary, mais Shelley n'osait faire arrêter, craignant que Godwin ne les poursuivît. Enfin, vers quatre heures du soir, ils arrivèrent à Douvres, où, après de difficiles négociations avec les douaniers et les marins, ils trouvèrent un petit bateau qui consentit à les mener à Calais.
Le soir était beau; les grandes falaises blanches diminuèrent lentement; les fugitifs se virent sauvés. Bientôt la brise se leva, et s'enfla vite en vent violent. Mary, très malade, passa la nuit étendue sur les genoux de Shelley qui, épuisé lui-même, la soutenait de son mieux. La lune descendit lentement sur l'horizon, puis, dans la totale obscurité, un orage éclata dont les éclairs frappaient à coups rapides la mer noire et gonflée. Enfin, le jour parut, l'orage s'éloigna, le vent mollit et le large soleil se leva sur la France.
Dans les rues de Calais, la gaie agitation du port, le langage étranger, les costumes pittoresques des pêcheurs et des femmes secouèrent la torpeur de Mary. Ils passèrent la journée à l'auberge, car il fallait attendre les bagages que devait apporter la malle de Douvres; celle-ci amena, avec eux, Mrs Godwin et ses lunettes vertes. La grosse dame espérait au moins persuader Jane de rentrer à Skinner Street, mais l'éloquence de Shelley l'emporta et Mrs Godwin repartit seule. À six heures du soir, les voyageurs quittèrent Calais pour Boulogne dans un cabriolet à trois chevaux.
* * *
Leur plan était de gagner la Suisse, mais dès Paris leur bourse fut vide. Ils avaient une lettre pour un homme d'affaires français, Tavernier, qui devait leur procurer de l'argent. Ils l'invitèrent à venir prendre le breakfast à l'hôtel, et le jugèrent un parfait idiot, car il semblait avoir quelque peine à comprendre l'absolue nécessité de ce voyage de deux fillettes avec un grand jeune homme exalté.
Shelley dut mettre en gage sa montré et sa chaîne; il en obtint huit napoléons. C'était de quoi manger pendant quinze jours, et, l'esprit tranquille, ils commencèrent à explorer les boulevards, le Louvre, Notre-Dame. Bientôt ils préférèrent rester à l'hôtel et relire ensemble les œuvres de Mary Wollstonecraft et les poèmes de Byron.
Au bout d'une semaine, Tavernier, brave homme au fond, accepta de leur prêter douze cents francs. C'était trop peu pour faire le voyage et diligence, mais ils se décidèrent de partir à pied, et d'acheter un âne pour Mary. Shelley alla à la foire aux bestiaux et revint à l'hôtel avec un minuscule baudet; le lendemain matin, un fiacre le conduisit, avec sa femme et sa belle-sœur, à la barrière de Charenton, l'âne trottant derrière là voiture.
En 1814, les routes de France étaient peu sûres. Les armées venaient d'être dispersées; des bandes de soldats maraudeurs détroussaient les voyageurs. Les travailleurs des champs regardaient avec surprise cette caravane de deux jolies filles en robes de soie noire, d'un adolescent aux cheveux bouclés et d'un âne petit jusqu'au ridicule.
Au bout de quelques kilomètres, l'âne se montra si fatigué que, pour terminer l'étape, Shelley et Jane durent le porter. Dans le village où ils couchèrent, ils le vendirent à un paysan et achetèrent une mule pour le remplacer.
Toute cette contrée était désolée par la guerre, les villages à demi détruits, les maisons souvent sans toit, les poutres noircies par le feu; quand on demandait du lait à un fermier, il maudissait les Cosaques qui avaient emmené ses vaches.
Dans les misérables auberges, les lits étaient si sales que Mary et Jane n'osaient se coucher; d'énormes rats les frôlaient dans l'obscurité. Ils prirent l'habitude de passer la nuit assis dans les cuisines des fermes. Le grand fourneau allumé alourdissait l'atmosphère; des pleurs d'enfant, des craquements de vieux bois se mêlaient aux vagues rêveries du demi-sommeil; Mary se demandait anxieusement si son père ne souffrait pas trop de sa fuite; Shelley se préoccupait du sort de Harriet.
De Troyes, il écrivit une longue lettre pour lui demander de venir les rejoindre en Suisse. Elle habiterait près d'eux et là au moins serait certaine de trouver un ami sans égoïsme. Il lui donnait, avec beaucoup de naturel, des nouvelles de la santé de Mary; cette franchise lui paraissait toute simple et il ne doutait pas de la prochaine arrivée de sa femme. Peut-être le «monde» jugerait-il immorale cette vie commune, mais qu'importait l'opinion du monde? Ne valait-il pas mieux obéir à la pitié, à la tendresse qu'à des préjugés sans base rationnelle? Harriet ne répondit pas.
Par Pontarlier et Neufchâtel, ils gagnèrent le Lac des Quatre-Cantons. Le désir de Shelley était de se fixer à Brunnen près de la Chapelle de Guillaume Tell, défenseur de la liberté. Dans le seul bâtiment libre de l'endroit, un vieux château désert et délabré, ils louèrent deux chambres pour six mois, achetèrent des lits, des chaises, des armoires, un poêle. Le curé et le médecin du village vinrent rendre visite aux nouveaux résidents; Shelley commença le jour même un grand roman «Les Assassins»; c'était l'installation définitive.
Cependant, le poêle neuf ne tirait pas et Shelley, maladroit de ses mains, essayait en vain de le faire marcher. La chambre était glacée, pleine de fumée. Au dehors, la pluie fouettait les vitres. Les trois enfants exilés se trouvèrent bien seuls. Ils parlèrent des maisons anglaises, confortables et amicales; du thé anglais, chaud et parfumé; du ciel anglais, embrumé et doux; des hommes anglais, froids et bienveillants, qui parlaient leur langue et savaient prononcer leurs noms: des usuriers anglais, âpres mais encore obligeants. Shelley compta la bourse commune; il ne leur restait que vingt-huit livres. En tous trois montait un désir puissant que Shelley exprima enfin: «Rentrer!»
Dès que le mot fût dit, la décision fut prise et ils se sentirent très joyeux: «C'est comique, dit Jane, de penser que nous quittons au bout de quarante-huit heures des chambres louées pour six mois et meublées à nos frais. Quand j'ai vu s'éloigner les rochers de Douvres, j'ai pensé ne jamais les revoir, et maintenant... » Ceci se passait à minuit. Le lendemain matin, par une pluie battante, un bateau les emporta vers Lucerne; le curé de Brunnen fut bien surpris quand il apprit leur départ.
De Lucerne ils gagnèrent par le coche d'eau, Bâle, puis Cologne. Il faisait beau. Le soir, sous les étoiles, les bateliers chantaient des lieds sentimentaux. Shelley travaillait aux «Assassins»; Mary et Jane, de leur côté, avaient chacune commencé un roman: et les collines couronnées de ruines leur fournissaient mille décors parfais pour les aventures de héros romantiques. Puis la diligence hollandaise les emporta à travers un paysage confortable et calme de canaux, de moulins et de maisons de bois; quand ils arrivèrent à Rotterdam, ils trouvèrent leur bourse parfaitement vide. Un capitaine, après de longues discussions, consentit à les prendre à bord. La mer était aussi mauvaise que le jour de leur départ. Pendant tout le voyage, Shelley discuta avec un passager aux idées arrières la question de l'esclavage; Mary et Jane l'appuyèrent ardemment. Elles ignoraient tout à fait comment elles mangeraient le lendemain, mais elles savaient que Percy était un génie et que l'homme est perfectible.
II. LES PARIAS
En arrivant à Londres, Shelley ne put payer le cab qui transportait ses bagages. Avec Mary, Jane, les valises, il se fit conduire chez son banquier qui lui apprit que Harriet avait prélevé le solde du compte. Cette nouvelle provoqua la grande indignation des deux femmes. La seule manière possible de sortir de l'aventure sans finir au poste de police était d'aller voir Harriet plier même; Shelley avait son adresse et la donna au cocher.
Harriet crut d'abord que son mari revenait et fut à son tour bien indignée quand elle sut que sa rivale attendait à la porte. Pourtant elle prêta quelques livres, et les trois voyageurs purent aller se loger en de pauvres chambres meublées.
La situation était mauvaise. Les Godwin refusaient absolument de recevoir les fugitifs. Shelley plaida qu'il avait appliqué les principes de «Political Justice»; cela ne fit qu'irriter davantage l'auteur de ce traité. «Political Justice» était à ses yeux un livre théorique, dont les principes eussent pu être excellents dans un pays d'Utopie (et encore y avait-il longtemps qu'il l'avait écrit), mais à Londres, au milieu d'une société impitoyable et dans sa propre maison à lui, Godwin, avec sa fille unique, l'exposer à l'ironie de ses amis, et plus encore par cette perversion de ses principes... Non, il ne pardonnerait jamais.
Cependant Shelley avait jadis emprunté de très grosses sommes pour les prêter au père de Mary et les huissiers, dès qu'ils avaient appris son retour, avaient commencé à le poursuivre. Godwin, non seulement ne pouvait pas les rembourser, mais avait de nouveaux besoins. Ces questions d'argent le contraignaient, bien malgré lui, à correspondre encore avec un jeune homme dépravé et perfide. Sa conscience en souffrait beaucoup et il le disait dans chaque lettre.
Cette hypocrisie d'un homme qu'ils avaient tant admiré, attristait Mary et Shelley: «Oh! philosophie!» disaient-ils en soupirant. Quant à Mrs Godwin elle leur reprochait surtout d'avoir perverti sa propre fille Jane, et elle interdit à la douce Fanny de leur rendre visite. Elle-même vint une fois voir sa fille, mais rencontrant Shelley dans l'escalier, elle détourna la tête.
Avec Harriet les relations étaient tantôt faciles, tantôt difficiles suivant les sautes de son humeur. Elle ne manquait de rien, ayant encore un peu de l'argent de Shelley et recevant d'ailleurs une pension du vieux cafetier, mais elle était enceinte, et très malheureuse. Elle passait ses journées à raconter naïvement son histoire aux commères du voisinage ou à écrire à son amie Catherine Nugent, la couturière de Dublin, en petites phrases d'écolière: «_Tout âge a ses soucis. Dieu sait que j'ai les miens. La petite Ianthe va bien. Elle a quatorze mois, et six dents. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans ce cher bébé et sans ma sœur. Le monde est un milieu de douloureuses épreuves pour nous tous. Je ne pensais guère avoir à passer par où j'ai passé. Mais le temps cicatrise les plus profondes blessures et, pour ma douce enfant, j'espère vivre bien des années. Écrivez-moi souvent. Dites-moi comment vous allez. Ne vous découragez pas, bien que je ne voie rien à espérer quand tout ce qui était vertueux devient vicieux et dépravé. C'est comme cela. Rien n'est certain en ce monde. Je suppose qu'il y en a un autre où ceux qui ont trop souffert dans celui-ci seront heureux. Dites-moi ce que vous en pensez. Ma sœur est avec moi, je voudrais que vous la connaissiez comme je la connais. Elle est digne de votre amitié. Adieu chère amie._»
Parfois elle espérait. Ses amies lui disaient que les amourettes durent peu et que son mari reviendrait; alors elle était gaie et écrivait à Shelley amicalement. Elle croyait que Mary avait fait tout le mal, qu'elle avait séduit Shelley en lui racontant d'extravagantes histoires, qu'au fond il était bon et ne l'abandonnerait pas avec deux enfants.
Parfois, au contraire, elle avait des crises de tristesse et de rage. Alors elle essayait de rendre plus difficile la vie du couple détesté; elle faisait des dettes et envoyait les créanciers chez Shelley; elle racontait qu'il vivait en promiscuité avec les deux filles de Godwin; elle allait voir les créanciers de Godwin pour les exciter à être impitoyables, et Mary, qui ne l'avait jamais vue, disait en soupirant: «L'affreuse femme!»
Un jour de novembre, Harriet eut un malaise et se crut très malade. Son premier mouvement, quand elle souffrait, était de faire appel à son mari; elle envoya chercher Shelley pendant la nuit; il accourut. Il voulait rester, sans se transformer à nouveau en amant, le plus dévoué de ses amis. Harriet ne comprenait pas la nuance et dès qu'il était empressé, devenait tendre. Alors il la repoussait avec une douce fermeté.
À la fin du mois de novembre, elle accoucha d'un garçon de huit mois. Cette naissance n'amena aucune réconciliation; Shelley n'était pas sûr que l'enfant fût de lui.
Avec Mary, en dépit de leurs malheurs, il était délicieusement heureux. Ils avaient les mêmes goûts et considéraient tous deux la vie comme une Université prolongée jusqu'à la vieillesse. Ils lisaient les mêmes livres, souvent à haute voix. Elle l'accompagnait dans ses démarches chez les avoués et les huissiers. Quand, au bord de la Serpentine, il s'amusait, comme jadis à Oxford, à lancer des barques de papier, Mary, assise à côté de lui, construisait la flotte avec ardeur.
Elle s'était mise, sous sa direction, à apprendre le latin et même le grec. Beaucoup plus cultivée que Harriet, elle ne voyait pas dans ces études, comme la première Mrs Shelley, un jeu plutôt ennuyeux, mais un enrichissement de ses plaisirs. Le plus grand charme de la culture littéraire, c'est qu'elle humanise l'amour. Catulle, Théocrite, Pétrarque s'unissaient pour rendre leurs baisers plus exquis. Shelley, en voyant travailler sa nouvelle compagne, admirait la force de son esprit et la jugeait, avec joie, très supérieure à lui-même.
Le seul nuage léger était la présence de Jane, ou plutôt de Claire, car ayant décidé que son nom était laid, elle en avait imposé un nouveau qu'elle jugeait plus romantique. Elle était brillante, charmante, mais nerveuse jusqu'à la maladie et d'une redoutable susceptibilité. Rien n'était plus dangereux pour ses nerfs que la vie avec un couple jeune et amoureux. Elle avait pour Shelley une admiration passionnée qu'elle montrait un peu trop vivement. Mary s'en plaignait, mais Shelley ne trouvait ce sentiment ni désagréable, ni choquant.
Il avait horreur de la solitude; quand Mary, qui attendait un enfant, dut renoncer à se promener à pied, à se coucher tard, il emmena Claire chez les avoués, chez les huissiers, au bord de la Serpentine, et chaque jour la pria de veiller avec lui. Il lui parlait de Harriet, de Miss Hitchener, de ses sœurs. Il adorait les confidences, les longues analyses de pensée, et la sincérité totale lui paraissait plus facile avec Claire parce qu'elle n'était pas sa maîtresse. Bientôt Mary laissa voir son impatience, et pendant tout un jour Claire, froissée des reproches de sa sœur, demeura silencieuse et sombre.
Le soir, Mary étant montée, Shelley entreprit de calmer Claire. Doucement, adroitement, patiemment, il expliqua jusqu'à minuit les sentiments un peu compliqués de leur petit groupe. Sa gentille bienveillance fut telle que Claire cessa de bouder.
--J'ai tant souffert, dit-elle.
--Souffrances imaginaires, ma pauvre Claire; vous interprétez des gestes et des phrases auxquels Mary n'attache aucune importance.