Ariel: ou, La vie de Shelley

Part 7

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Harriet était sensible à ces discours. Elle était ravissante et le savait. Une jolie femme supporte aussi mal la vie sans luxe qu'un homme intelligent un état subalterne. Les regards des passants lui disent son pouvoir. Elle sait que ce pouvoir est par essence transitoire; comme une nation armée et forte désire assurer sa place dans le monde avant de renvoyer ses soldats, la femme veut traiter avec le sexe ennemi avant que l'envahissante lourdeur de la vieillesse vienne lui imposer une pacifique résignation. D'ailleurs Eliza plaignait Harriet et il est si naturel à tout être de s'apitoyer sur son propre sort que le bonheur le plus véritable est très vite empoisonné pur la perfide compassion d'un sot.

Sur l'insistance de Harriet stylée par Eliza et aussi sur l'avis renouvelé du toujours bienveillant duc de Norfolk, Shelley se décida à essayer une nouvelle démarche auprès de son père. Il ne l'eût pas faite s'il ne l'avait jugée honorable et nécessaire; mais il désirait vivement revoir sa mère et, à distance, après un long temps, Mr Timothy lui-même lui apparaissait comme pitoyable et inoffensif: «_Mon cher Père, je prends une fois de plus la liberté de vous écrire pour vous informer de mon sincère désir d'être considéré comme digne de reprendre avec vous et ma famille des relations dont m'ont privé mes folies... J'espère que le moment approche où nous nous regarderons l'un l'autre, comme père et comme fils, avec plus de confiance que jamais et où je ne serai plus une cause de trouble pour le bonheur de la famille. J'ai eu le bonheur d'apprendre par John Grave, qui a dîné avec nous hier soir, que vous êtes en bonne santé. Ma femme se joint à moi pour vous assurer de nos sentiments respectueux._»

Malheureusement Mr Timothy, incapable de triompher sans bruit, exigea du pénitent la plus impossible des rétractations. Il demanda que son fils écrivît aux autorités de University College, Oxford, qu'il regrettait les incidents passés et se considérait désormais comme un fils respectueux de l'Église Anglicane. Faute de quoi il se refuserait à toute communication ultérieure. «_Je ne suis pas assez dégradé, écrivit Shelley au duc, pour désavouer des idées que je crois vraies. Tout homme de bon sens doit comprendre que l'abandon par ordre de convictions sérieuses serait un bien mauvais critérium de la droiture d'un esprit... Je céderai sur tout ce qui est raisonnable, c'est-à-dire sur tout ce qui n'implique pas la perte de cette estime de soi-même sans laquelle la vie n'est plus qu'un fardeau et qu'une honte._»

Eliza jugea tant de raideur absurde: « Ainsi Harriet, si près d'un accouchement, n'aura même pas une voiture pour éviter de courir Londres à pied.» Shelley, excédé, acheta la voiture à crédit et refusa de s'en servir. Il avait horreur d'être enfermé et traîné; les longues promenades à pied à travers les rues de Londres, seul avec Hogg, l'enchantaient.

D'ailleurs, s'il était fatigué d'Eliza, il ne manquait pas de maisons amies où il pût se réfugier. Il y avait celle des Godwin, dans Skinner Street, où Fanny et Jane Clairmont l'accueillaient toujours avec un flatteur enthousiasme. Il y avait celle des Newton où il trouvait une affection intelligente, des manières douces et raffinées. Mrs Newton, excellente musicienne, se mettait au piano. Shelley, assis sur le tapis avec les beaux enfants, leur racontait à voix basse des histoires de spectres et de fantômes. Souvent, Mme de Boinville habitait chez sa sœur. Ces deux dames étaient filles d'un planteur de Saint-Vincent et avaient reçu une culture mixte anglo-française que Shelley, grand admirateur des philosophes français, appréciait vivement. Mme de Boinville surtout lui paraissait charmante. Son mariage romanesque avec un émigré ruiné, ami d'André Chénier et de La Fayette, lui donnait une sorte de poétique prestige. C'était une femme aux cheveux blancs, mais au visage si enfantin, si animé, à l'esprit si vif et si moderne que l'on trouvait plus de plaisir à parler avec elle qu'avec une jeune femme. En elle et sa sœur, pour la première fois de sa vie, Shelley trouvait des esprits de femmes dignes du sien. Eliza Westbrook et Miss Hitchener lui parurent alors bien méprisables.

Il avait pris l'habitude, en vivant avec Harriet, de considérer les femmes comme des enfants; il en était arrivé à penser que les idées, pour pouvoir leur être présentées, doivent d'abord être simplifiées et amaigries. Avec une Mme de Boinville, il s'étonnait de voir que non seulement il pouvait aller jusqu'au bout de ses idées, mais qu'elle leur donnait, par l'élégante précision de son langage, un visage plus aimable. Pour elle, pour sa sœur, les jeux de la pensée étaient comme pour lui, les plus beaux et les plus naturels. La culture n'est rien sans les manières, mais l'alliance des deux chez une femme est le produit le plus exquis de la civilisation. À une joie secrète, à un délicieux sentiment de perfection, Shelley s'apercevait qu'il avait trouvé le milieu favorable à son bonheur et que tout ce qu'il avait vu jusqu'alors était terriblement inférieur.

Pour ces femmes aussi la découverte était assez enivrante. Cet adolescent si beau et si bien né avait le goût des idées et en parlait avec une ardeur incroyable. Il avait dépouillé le pédantisme un peu autoritaire de ses seize ans, et dans la discussion montrait une grâce modeste. Jamais elles n'avaient vu un homme aussi complètement libre d'égoïsme, aussi généreux, aussi délivré de la matière. Avec un grand sérieux il était capable de gaieté. Il montrait cette aisance confiante, ce mépris de toute cérémonie, et en même temps cette parfaite politesse qui donne tant de charme aux jeunes aristocrates anglais. «Quoi de plus charmant, se disaient-elles, qu'un saint qui est un homme du monde?»

Hogg regardait avec un très léger sentiment d'ironique jalousie, mais aussi avec une curiosité affectueuse, les manœuvres savantes de tant de jolies femmes autour de son candide ami. Chez les Godwin les jeunes filles l'appelaient le Roi des Elfes, le Roi des Fées; chez les Newton, il était Obéron. Dès qu'il paraissait, les femmes se groupaient toutes autour de lui. Mais il était difficile d'évoquer à heure fixe cet Esprit. Le Roi des Elfes avait d'étranges caprices, des craintes subites, de folles terreurs. Parfois une vision poétique le retenait à l'heure où il était attendu pour le thé; parfois, quand on le croyait enfin captif et soumis, un devoir imaginaire l'appelait soudain on ne savait où.

--Il y a des pays, lui disait Hogg, où l'on croit que les chèvres, animaux diaboliques, passent douze heures sur vingt-quatre en enfer. Je crois que vous êtes comme les chèvres, Shelley.

En revanche quand une femme selon son cœur avait su l'engager dans une de ces conversations sérieuses et animées qu'il aimait, il oubliait et l'heure, et sa propre existence.

La nuit passait et Shelley continuait à parler ardemment, bel Adonis entouré de ses prêtresses un peu haletantes. L'aube le trouvait encore discourant et, comme il était trop tard pour se coucher, une promenade dans la rosée terminait l'entretien nocturne.

--Mais que diable dites-vous toute la nuit à votre cercle de beautés? s'inquiétait Hogg, homme précis et perplexe.

--Je ne sais pas.

Harriet elle aussi se demandait ce que son mari pouvait bien dire à toutes ces femmes. Elle était proche de la délivrance et ne sortait plus guère. Shelley la laissait souvent seule. Elle se sentait assez impopulaire dans les maisons où il était favori. Chez les Godwin, elle s'était disputée avec Mrs Godwin. Chez les Boinville on l'avait d'abord trouvée charmante parce qu'elle était jolie et femme d'un poète, mais on s'était vite aperçu d'une évidente médiocrité.

XVII. COMPARAISONS

Le bébé fut une petite fille blonde aux yeux bleus. Son père la nomma Ianthe; sa mère ajouta Elisabeth; ainsi Ovide et Miss Westbrook se rencontrèrent à ce berceau. Shelley la promenait dans ses bras, en fredonnant. L'idée d'élever un être tout neuf, et qu'il allait pouvoir sauver dès l'enfance des «préjugés» lui était très agréable. Admirateur de Rousseau, il croyait que Harriet allait soigner elle-même son enfant et il se sentait prêt à veiller avec tendresse sur ces deux jolies créatures. Dans l'exaltation de ce rôle nouveau, l'odieuse Eliza était oubliée.

Mais Harriet, stylée par sa sœur, refusa de nourrir sa fille. Elle engagea une femme pour s'en occuper, «une mercenaire», en style Shelley. Elle avait là-dessus un entêtement doux, mais invincible. Un curieux changement s'était produit en elle depuis la naissance de l'enfant. Il semblait qu'elle voulût se venger de la longue inactivité de la grossesse. Ses leçons de latin, interrompues par trois semaines de lit, n'avaient pas été reprises. Elle ne désirait plus que se promener dans les rues de Londres et s'arrêter devant les étalages des modistes et des bijoutiers. Pour Shelley le plaisir trouvé à un spectacle aussi vain était scandaleux et inintelligible. Il voulait bien payer les frais de toute fantaisie «raisonnable» de sa femme, même au prix d'emprunts et de longs ennuis, mais employer l'argent, si nécessaire aux écrivains persécutés et à toutes les causes justes, en chiffons et bonnets lui paraissait honteux, et il le faisait durement sentir.

Eliza soulignait ces pensées si visibles. «Votre mari trouve de l'argent pour payer les dettes de son Godwin qui le gruge et dont la femme nous reçoit mal; il en trouve pour payer les amendes d'écrivailleurs, mais non pour habiller et coiffer sa femme. S'il juge anormal qu'une femme jeune et jolie veuille plaire, c'est un sot et un quaker. Si vous ne vous habillez pas maintenant, à dix-huit ans, quand le ferez-vous?»

Eliza recevait volontiers un officier, le major Ryan, que les Shelley avaient rencontré en Irlande et retrouvé à Londres, et qui était d'avis, lui aussi, qu'une femme aussi délicieuse que Harriet aurait eu droit à une vie plus conforme à ses goûts véritables. Elle était prête à le croire. Pour elle, ce latin, cette philosophie avaient été un grand effort. Elle l'avait fait sans souffrance parce qu'elle aimait et admirait son mari. Mais en revenant aux boutiques et aux commérages, elle rentrait dans sa vraie nature, comme il arrivait à Shelley chez les Newton. Le plaisir spontané et vif qu'elle y trouvait contrastait avec l'application un peu douloureuse qu'elle avait apportée à ses «leçons».

Shelley pensa que le séjour de Londres, par les tentations qu'il offrait, était cause de tout le mal; il eut cette idée, si naturelle aux amants qui sentent dans le couple un trouble encore obscur, d'aller revoir les lieux où leur amour a été le plus vif. La fameuse voiture de Harriet fut équipée; Shelley emprunta cinq cents livres en signant un bon de deux mille à valoir sur son héritage et, escortés par Eliza, ils allèrent en pèlerinage à Keswick et à Édimbourg.

La vie animée et changeante du voyage fit oublier bien des choses et ils revinrent à Londres plus heureux, mais à peine y furent-ils rentrés que le dissentiment redevint évident; Harriet et Eliza exigèrent un joli appartement, une vie élégante, des toilettes, des relations flatteuses. Shelley, plus encore que toutes ces choses, détestait l'idée que sa femme pût les souhaiter. De fugitifs éclairs de mépris traversaient son amour encore vif.

Hogg vint les voir; il trouva Harriet tout à fait remise de ses couches, plus jolie et plus rose que jamais. Mais elle ne s'offrit plus à lui lire les sagas conseils d'Idoménée; elle le pria de l'accompagner chez la modiste à la mode. Là elle disparut, laissant Hogg sur le trottoir. Il trouva qu'elle était devenue ennuyeuse et, comme un homme a peu d'indulgence pour la femme qui l'a repoussé, il le laissa comprendre à Shelley qui lui-même cacha mal un peu d'impatience. Le ménage Shelley en arrivait au dangereux stade des confidences aux tiers.

* * *

Quand Mme de Boinville invita Shelley et Hogg à venir passer quelques jours chez elle à la campagne, ils acceptèrent avec joie. Ils y trouvèrent sa fille Cornélia, jolie femme mélancolique et cultivée, et sa sœur Mrs Newton. Shelley retrouva aussitôt les délicieuses impressions que lui avaient laissées les soirées de jadis. Il appelait Mme de Boinville Meïmouné, parce que, comme celui de l'héroïne de son poème favori,

_Son visage était d'une demoiselle,_ _Bien que ses cheveux fussent gris._

La belle Cornélia leur donnait des leçons d'italien et Mme de Boinville exposait de sa voix pure l'indulgente doctrine des philosophes français.

«Jouis et fais jouir, sans faire de mal à personne, voilà toute la morale»; ce mot de Chamfort, thème favori de Mme de Boinville, aurait dû indigner Shelley. La pauvre Harriet elle-même n'avait jamais rien dit d'aussi contraire à la vertu. Mais elle l'eût dit beaucoup moins bien.

À Bracknell le badinage même paraissait agréable à Shelley parce que les moindres jeux y étaient imprégnés de pensée. Cornélia avait l'habitude de lire et souvent d'apprendre par cœur chaque matin à son réveil un sonnet de Pétrarque. Ce sonnet, elle le méditait et s'en nourrissait tout le jour. En lui disant bonjour, Hogg et Shelley lui demandaient quel était le sonnet du matin. Parfois le poème était trop touchant pour qu'elle pût supporter de s'entendre le dire: alors elle ouvrait le petit Pétrarque de poche qu'elle avait toujours avec elle et montrait du doigt le passage.

Puis, en se promenant entre les deux jeunes gens dans les allées, elle commentait le texte amoureux avec éloquence et simplicité.

--Il est bon, leur disait-elle, de commencer ainsi la journée par une dose de tendresse qui parfume les actions jusqu'au soir.

Ces promenades, ces discussions sur les seuls sujets qui lui parussent réels et importants, cette maison à la fois riche et simple dont la perfection le charmait sans que le luxe le choquât, tout faisait de Bracknell pour Shelley un lieu de repos et de détente. Harriet y fut invitée; Mme de Boinville la reçut avec bonté et condescendance. «C'est une très jolie petite personne, dit-elle à Hogg; elle me paraît un peu frivole pour notre cher et délicieux stoïque, mais n'a-t-elle pas dix-huit ans?»

Malheureusement Harriet sentit très bien qu'on ne la traitait pas tout à fait en égale; elle vit que Shelley prenait plus de plaisir à lire Pétrarque avec Cornélia, qu'à discuter avec sa femme les moyens d'augmenter leur train de vie; et par réaction contre un milieu qu'elle sentait confusément hostile sous un masque de bienveillance, elle se montra railleuse et insensible. Aux moments solennels où la compagnie parlait d'affranchissement et de vertu, Shelley la vit échanger des sourires moqueurs avec Hogg, et avec Peacock, nouvel ami sceptique qu'ils avaient découvert depuis peu.

Il supportait l'ironie de Hogg; celle de sa femme l'irritait. L'esprit de Hogg était un univers différent du sien, et qu'il admettait différent. Mais l'esprit de Harriet était son œuvre; il l'avait formée, dressée, cultivée; il s'était habitué à ce qu'elle fût un écho. En découvrant tout à coup que cet autre lui-même s'était détaché de lui, et parfois souriait en l'écoutant, il se sentit affreusement triste.

Rien ne donne plus de sottise apparente que la jalousie inavouée. Au lieu d'attaquer franchement l'adversaire, ce qui aurait du naturel et serait sans doute assez touchant, on en vient alors à critiquer avec aigreur des paroles inoffensives, des actions banales et l'on donne maladroitement un air d'insupportable mesquinerie à ce qui est en vérité un sentiment vif et légitime. Harriet trouvait tout mal à Bracknell parce qu'elle était justement jalouse de Cornélia Turner. MaisShelley, qui attribuait son air moqueur, ses pointes vulgaires, à une incroyable puérilité, lui fit voir une froideur assez méprisante.

Aussitôt par orgueil, elle accentua son attitude. «Eliza a raison, pensait-elle, il est égoïste et se croit admirable... Parce qu'il aime cette vie retirée, ces discussions inutiles et ces poèmes indiens, il voudrait me les imposer... Mais de quel droit m'interdit il d'avoir mes goûts personnels?... En quoi la vie d'une Cornélia lisant Pétrarque est-elle plus estimable que la mienne?... Ces femmes qu'il admire tant sont moins jeunes et moins jolies que moi... Il me regretterait vite...»

Elle annonça l'intention d'aller rejoindre Eliza à Londres. On n'insista pas pour la retenir plus que là politesse ne l'exigeait: «Le pauvre Shelley, pensaient les dames Boinville (comme jadis les demoiselles Godwin), le pauvre Shelley n'a pas la femme qu'il lui faudrait.»

Elle prit donc l'habitude de le laisser à Bracknell et de faire à Londres avec Eliza des séjours assez longs. Bientôt des amis obligeants apprirent à Shelley qu'on la voyait beaucoup avec le major Ryan.

Pour la première fois depuis son mariage, l'idée de l'infidélité lui apparut comme pouvant être associée à celle de son ménage. C'était un sujet qu'il avait toujours traité avec un grand mépris, dans l'abstrait. En y pensant brusquement avec Harriet et lui comme personnages possibles, il ressentit la plus violente douleur qu'il eût encore connue.

La raison lui disait qu'il aurait dû être heureux de se trouver débarrassé d'une femme médiocre. S'il éprouvait alors de l'amour, n'était-ce pas bien plutôt pour la délicieuse Cornélia Turner que pour Harriet, dont la vulgarité rancunière l'avait, tant irrité à Bracknell? Et s'il ne l'aimait plus, la rupture n'était-elle pas la plus simple des solutions? N'avait-il pas toujours enseigné que le jour où l'amour s'éteint, chacun des époux doit reprendre sa liberté? Mais c'était en vain qu'il se répétait ces raisonnements si véritables. Il découvrait avec stupeur que Harriet Westbrook et Percy Shelley n'étaient plus deux êtres isolés et libres. Il semblait que les souvenirs, les caresses, les souffrances, les eussent enveloppés d'un invisible et charnel réseau qui résistait douloureusement à leurs efforts pour s'en dégager.

Il accourut à Londres décidé à s'excuser, à s'accuser. Mais il trouva Harriet raidie dans une attitude dure, ironique, qui rendait impossible toute conversation profonde. Un tel changement était incompréhensible.

Cette enfant si douce, si soumise trois mois plus tôt, était devenue sèche et hautaine. Par courts moments Shelley croyait deviner sous la dure enveloppe d'orgueil une fugitive image de l'ancienne Harriet, mais s'il essayait alors une phrase plus tendre, il ne rencontrait plus que la froide cuirasse.

Errant au hasard en de longues courses dans Londres: «Que j'ai été fou, pensait-il... Je me suis uni à tout jamais avec une femme qui ne m'aime pas, qui ne m'a jamais aimé... Il est clair maintenant qu'elle ne m'a épousé que pour ma fortune et mon titre... Elle voit ses espoirs déçus et elle me fait payer sa déconvenue...» Et il se répétait avec dégoût: «Un cœur comme un bloc de glace... comme un bloc de glace.»

Peut-être, s'il avait été seul avec elle, aurait-il réussi à la retrouver, mais Eliza était entre eux, hostile, pincée, formidable, et le galant major Ryan se tenait dans la coulisse, toujours prêt à compatir aux injustices d'un mari doctrinaire.

Après quelques jours de lutte, l'ardeur de Shelley tomba brusquement. Il était capable d'accès de vigueur morale où rien ne lui était impossible. Mais de même que jadis, à Oxford, il tombait après ses promenades dans une invincible torpeur, sa volonté nerveuse semblait comme une flamme mourante qui jette un éclat prodigieux, puis aussitôt disparaît.

Quand il vit que Harriet restait insensible, il abandonna tout espoir de sauver les débris de son ménage et s'annonça à Bracknell pour un séjour d'un mois, sans elle. Il savait, à n'en pouvoir douter, qu'après une aussi longue absence, il la retrouverait complètement gâtée par son abominable entourage. Il savait qu'au charmant intermède de Bracknell allait succéder une catastrophe, mais il se sentait trop las pour continuer la lutte.

«Je ne suis plus, disait-il, qu'un insecte qui se réchauffe un peu en jouant dans un rayon de soleil; le prochain nuage me replongera pour toujours dans l'enfer et dans le froid.» Et il récitait mélancoliquement la strophe de Burns:

Le bonheur ressemble à ces fleurs des champs Que la main qui les cueille, tue. Ou bien à la neige sur les étangs Blanche un moment, puis disparue.

Il lui semblait que dans les cristallines demeures de sa pensée, Harriet, sa fille, Eliza, étaient tombées comme des blocs de matière vivante et rebelle. En vain, de toutes les forces de sa logique il essayait de les en arracher: la pesante réalité brisait ses armes légères.

XVIII. SECONDE INCARNATION DE LA DÉESSE

Il y avait des jours où Shelley, en pensant au joli et puéril visage de sa femme de dix-huit ans, croyait qu'il serait encore possible de tout oublier et de tout réparer. En un poème mélancolique il essaya de lui dire combien il était dur pour qui avait vécu dans le chaud soleil de ses yeux de ne plus trouver que son glacial mépris. En fut-elle touchée? Il ne le sut pas; elle s'enfermait de plus en plus dans un hostile mystère. Il l'avait abandonnée plusieurs fois; par représailles sans doute, au moment où il revint à Londres, elle partit à son tour pour Bath avec sa fille.

Il était nécessaire que Shelley fît un séjour en ville. Sa majorité était arrivée sans avancer ses affaires. Son avoué lui faisait craindre un procès de famille pour lui retirer son majorat. Bien que chargé de dettes, il s'obstinait à vouloir en délivrer les autres. La maison d'éditions enfantines créée par Godwin sombrait et le spectacle de ce vieux combattant du droit, diminué et attristé par des besoins d'argent, était pénible pour son disciple. Mais il fallait trois mille livres sterling pour le sauver; c'était une grosse somme.

Depuis qu'il était question de ce plan de sauvetage, Godwin s'était repris d'un intérêt très vif pour Shelley, et comme celui-ci était «garçon» à Londres, sa «belle moitié» étant en villégiature de durée indéterminée, il fut invité à venir tous les soirs dîner à Skinner Street.

Il accepta d'autant plus volontiers qu'il avait grand plaisir à revoir les jeunes filles; Godwin annonça qu'il en trouverait une de plus. Mary, enfin revenue d'Écosse. Il fit d'elle un beau portrait: dix-sept ans, un esprit vif, actif, un grand désir de savoir, une persévérance invincible. Déjà Fanny et Jane l'avaient décrite comme aussi intelligente que belle; sa mère Mary Wollstonecraft inspirait à Shelley une grande admiration. Il se sentit tout ému en pensant qu'il allait rencontrer cette inconnue.

Il avait besoin, pour être heureux, d'incarner dans un beau visage les Forces mystérieuses et bienveillantes qu'il croyait éparses dans l'Univers; l'amour était pour lui une admiration passionnée, un acte de foi total, un mélange exquis et parfait du sensuel et de l'intellectuel.

Si Mary n'était pas venue ou si elle l'avait déçu, sans doute ce sentiment qui voltigeait, hésitant, autour de Shelley malheureux, se fût posé sur Fanny, peut-être sur Jane, mais Mary fut celle qu'il attendait.

Le visage était pur, fin et pâle, les cheveux blondis lissés en bandeaux, le front élevé, les yeux couleur de noisette, graves et doux. Un air d'intelligence douloureuse, de courage, de fierté inspira aussitôt à Shelley le même enthousiasme que lui donnait la lecture d'Homère ou de Plutarque. Il lui semblait trouver quelque chose d'héroïque en cette enfant délicate, et le mélange de l'héroïque et du féminin était ce qui le touchait le plus au monde.