Ariel: ou, La vie de Shelley

Part 6

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Ses adjurations eurent au moins ceci d'utile qu'elles fournirent à Shelley une honnête excuse pour renoncer à se faire le champion d'opprimés trop satisfaits. À part quelques malheureux qui savaient trouver chez lui des secours, personne à Dublin ne le prenait au sérieux. S'il existe aux yeux d'un Irlandais un être plus ridicule qu'un Anglais, c'est un Anglais qui aime l'Irlande, et s'il est au monde un spectacle qu'un ancien élève d'Eton et d'Oxford, même réfractaire, ne peut supporter, c'est celui du désordre irlandais. Ayant vu la folie et la misère de cette nation, Shelley ne put s'empêcher de penser avec avidité à la beauté, à la paix des campagnes anglaises.

«Je me soumets, écrivit-il enfin à son «vénérable ami». Je ne m'adresserai plus à des illettrés... Je me bornerai à être la cause d'un effet qui se produira longtemps après que je serai moi-même poussière.»

Harriet emballa tous les pamphlets restants à l'adresse de Miss Hitchener, qui se fût bien passée de cette «matière inflammable»; Eliza plia son manteau rouge, et les trois apôtres reprirent le bateau.

* * *

Restait à réaliser la deuxième partie de leur programme: louer une maison au Pays de Galles et y réunir l'«équipe» spirituelle, afin de résoudre _tous_ les problèmes.

Ils crurent avoir trouvé l'abri convenable en ces lieux mêmes où Shelley, solitaire, était venu se réfugier avant son mariage. La sauvagerie charmante du pays le tentait. Près de la maison coulait un torrent montagnard sur lequel il naviguait dangereusement dans une nacelle longue d'un pied. Une bank-note de cinq livres était sa voile, un chat terrifié son passager. Il espérait que Miss Hitchener pourrait décider son père à venir exploiter la petite ferme attenant à la maison.

Mais rien ne s'arrangea. La maison était trop chère. Mr Hitchener, indigné par les bruits qui couraient à Cuckfield sur les rapports de sa fille et de Shelley, refusa de l'autoriser à partir. L'imprudente institutrice, fière de l'invitation, en avait parlé, et tout le village, la tante Pilfold en tête, avait conclu sans bienveillance. Une fois de plus, la méchanceté des hommes étonna Shelley. Lui qui avait enlevé sa femme et fait par amour un mariage écossais, serait infidèle à son Harriet! Cette idée lui inspira un étonnement si vif qu'une femme moins vertueuse que la chaste Hitchener l'eût trouvé désobligeant.

Quant à Mr Hitchener le père, il fut traité comme il convenait. C'était, lui aussi, un ancien cafetier, car les Dieux semblaient se divertir à mettre le cristallin Shelley en rapport avec les membres de cette corporation. «Monsieur, écrivit-il au père de son amie, j'ai eu quelque peine à réprimer une surprise indignée en lisant que _vous_ refusez mon invitation à _votre fille._ De quel droit? Qui vous a fait son maître?... Ni les lois de la nature, ni celles de l'Angleterre n'ont mis les enfants au rang de propriété privée... Adieu! la prochaine fois que j'entendrai parler de vous, j'espère que le temps aura rendu vos sentiments plus libéraux.»

* * *

Puisqu'il fallait quitter le Pays de Galles, Godwin indiqua un joli cottage qu'un de ses amis voulait louer. Tout conseil de lui inspirait le respect; Shelley et Harriet firent le voyage et furent très désappointés. La maison était banale, à peine achevée et trop petite pour eux. Mais en revenant de cette inutile expédition, ils découvrirent un village féerique; trente cottages aux toits de chaume, vêtus de roses et de myrtes grimpants. formaient le délicieux hameau de Lynmouth. Par miracle, une des maisons était à louer, et la mieux située, au-dessus d'une gorge boisée. Des fenêtres, on découvrait la mer à trois cents pieds au-dessous. Ils décidèrent à l'instant de s'y installer _pour toujours._

Le «vénérable ami», informé, écrivit une lettre pincée. Il dit, assez durement, que les goûts de Shelley étaient trop luxueux, et qu'une petite maison, si modeste fût-elle, devait suffire à qui se disait son disciple. Si Mr Timothy avait écrit cette lettre, les épithètes les plus sévères lui eussent encore été appliquées. Mais il est naturel de supporter d'un étranger ce qu'on ne saurait accepter d'un père. Shelley pensa, non à blâmer, mais à se justifier. S'il avait dit que la maison recommandée par son maître était insuffisante, ce n'était pas par souci du luxe ni même du confort. Mais le nombre de chambres était trop petit et il lui semblait contraire à certaines idées de délicatesse que deux personnes de sexe opposé, non unies par certains liens, dormissent dans la même chambre. Il savait que, dans une société régénérée, ce sentiment disparaîtrait, mais dans l'état de choses présent, la promiscuité lui paraissait imprudente. Il n'exposa cette doctrine (qu'il craignait un peu réactionnaire) qu'avec de grandes précautions. Le maître daigna oublier.

L'adorable maison de Lynmouth fut bientôt le décor d'un grand événement: l'arrivée de Miss Hitchener. Shelley se promettait qu'elle apporterait dans sa vie un élément de collaboration intellectuelle qu'il n'y trouvait pas tout à fait. Harriet d'ailleurs n'y perdrait rien, car sa sœur spirituelle aiderait à la former; toutes deux, pensait-il, avaient l'âme assez haute pour accepter ces rôles.

Les gens de Lynmouth le virent avec surprise faire avec cette maigre inconnue de longues et romantiques promenades. Ce fut avec elle qu'il discuta désormais les plans qu'il formait pour répandre ses idées. La propagande de la vertu devenait difficile. Un imprimeur de Londres venait d'être condamné au pilori. Le sort de Galilée n'effrayait pas Shelley pour lui-même; mais il ne voulait pas mettre en danger un innocent imprimeur.

Heureusement le Magicien avait à sa disposition des éléments qui défiaient la police de Lord Castlereagh. Quand il avait composé quelque pamphlet bien incendiaire, tantôt il fabriquait pour l'expédier de petites boîtes enduites de résine et, les ayant munies d'un mât et d'une voile en miniature, il les lançait sur l'Océan; tantôt il construisait adroitement des ballonnets à l'air chaud que, tout chargés de sagesse, il lançait dans le ciel d'été. Alors, ravi, il regardait briller dans les sombres profondeurs bleues la petite flamme tremblante qu'il avait allumée, ou flotter sur les vagues d'émeraude en fusion une bouteille remplie d'un divin remède.

Quand il avait ainsi «travaillé», sa récréation favorite était de faire des bulles de savon. Assis devant sa porte, muni d'un chalumeau, il soufflait avec une adresse de jeune fille les sphères parfaites et fragiles. Dans leurs élastiques pellicules brillaient des teintes violettes, vertes et dorées qu'il regardait changer, se fondre et disparaître.

Alors, abandonnant pour une courte absence les palais transparents et vides de la Logique, il éprouvait une sorte d'obscur besoin de fixer par le rythme et les mots l'insaisissable grâce de ces jeux de couleurs.

XIV. LE VÉNÉRABLE AMI

Les roses de Lynmouth se fanèrent; les vents d'automne balayèrent comme des feuilles les vastes nuages; le prestige de Miss Hitchener pâlit. La présence continue d'une étrangère avait fatigué Harriet; Shelley lui-même voyait se dissiper la vision vaporeuse qui lui avait si longtemps caché des formes grossières, et, surpris de trouver installée près de lui une femme médiocre et radoteuse, cherchait en vain son héroïne et se repentait de sa folie.

Après avoir tant insisté pour l'arracher à son école, il était difficile de s'en séparer. Mais le séjour avec elle dans une solitude automnale était devenu insupportable. Dans une grande ville, d'autres amis, d'autres spectacles pourraient faire oublier cette obsédante compagne. D'ailleurs Godwin appelait à Londres les Shelley: ils se résolurent à y faire un séjour d'assez longue durée.

* * *

Ce fut avec grande émotion qu'ils quittèrent, un jour d'octobre 1812, un petit hôtel de Saint-James Street pour faire une première visite à leur ami Godwin et à sa famille. Harriet, petite, blonde et rose trottait à côté de son mari-enfant, grand et voûté; ils se demandaient quel accueil ils allaient recevoir du philosophe. Miss Hitchener, qui s'était présentée à lui en traversant Londres, avait été mal reçue. Mais cela ne prouvait rien, que peut-être la perspicacité de Godwin.

Ils trouvèrent toute la famille réunie dans la petite maison attenante à la librairie de Skinner Street, car les Godwin, de leur côté, attendaient avec une impatiente curiosité l'arrivée du couple Shelley. Il y avait là le philosophe lui-même, homme petit et gros, chauve, à l'air intelligent, avec cet extérieur de pasteur méthodiste qui est presque toujours celui des théoriciens de la Révolution. La deuxième Mrs Godwin avait revêtu une belle robe de soie noire et ne mit ses lunettes vertes que pendant le temps nécessaire pour bien voir le petit-fils de baronnet et sa jolie femme. On avait prévenu les Shelley qu'elle était médisante. Mais ce soir-là elle parut aimable. Il y avait Fanny Imlay, mélancolique et douce, et Jane Clairmont, jolie, de type italien, brune de peau et vive d'esprit.

--La seule qui manque, dit Godwin, est ma fille Mary qui est en ce moment en Écosse; elle ressemble beaucoup à sa mère dont je vais vous montrer le portrait.

Il emmena dans son bureau le jeune couple de disciples et Shelley regarda longuement, avec une attention émue, le portrait de la charmante Mary Wollstonecraft. Puis tout le monde s'assit, et Godwin et Percy parlèrent des rapports de la matière et de l'esprit, de la situation du clergé, de la littérature allemande. Les femmes écoutaient avec admiration. Harriet trouva que Godwin ressemblait à Socrate dont il avait le crâne bossué, et que Percy près de lui rappelait les beaux disciples grecs dont le respect se nuance d'impatiente ardeur.

* * *

Une grande intimité s'établit aussitôt entre les Shelley et les Godwin. Souvent Godwin passait à l'hôtel et entraînait Shelley en promenade, ou bien Mrs Godwin invitait à dîner Percy et Harriet, même Eliza et Miss Hitchener, mais cette dernière avec répugnance. Ou bien encore Harriet elle-même se risquait à commander un dîner.

Le soir du 5 novembre, jour où dans toute l'Angleterre, en souvenir de la Conspiration des Poudres, éclatent les pétards, le ménage Shelley dînait chez les Godwin. Après le dîner, le petit William Godwin, qui avait neuf ans, annonça qu'il allait chez son voisin le jeune Newton tirer des pièces d'artifice. Shelley, à ce moment, discutait quelque grave question avec son vénéré ami. Los mots d'artifice, de poudre, réveillèrent aussitôt l'alchimiste de Field Place. Il hésita une seconde à quitter Godwin et ses discours, mais l'image d'étincelles brillantes éclairant de leurs zigzags enflammés les vieilles rues de Londres l'emporta. Il dit au petit William: «je vais avec vous», et se leva.

Après le feu d'artifice, le jeune Newton, enchanté de ce grand ami qui jouait comme un enfant et savait de merveilleuses histoires, l'emmena chez ses parents. Shelley se laissa faire et ne le regretta pas. Il trouva Mr et Mrs Newton délicieux. Tout de suite une conversation libre, savante, agréable s'engagea. Mr Newton était fait pour plaire à Shelley; c'était un homme à théories et qui les appliquait. Son idée favorite était que les êtres humains, en quittant les régions chaudes où ils ont vécu d'abord et en remontant vers le Nord, ont adopté des habitudes de vie anti-naturelle, d'où procèdent tous leurs maux. L'une de ces mauvaises habitudes était de se vêtir, et Mr Newton obligeait ses enfants à être toujours nus dans sa maison. Une autre était de manger de la viande, et toute la famille était végétarienne. Rien ne pouvait plus enthousiasmer Shelley et Mr Newton lui fournit des arguments nouveaux.

--L'homme ne ressemble à aucun carnivore; il n'a pas de griffes pour retenir une proie; ses dents sont faites pour manger des légumes et des fruits. Il est malade dès qu'il touche à cette nourriture carnée qui est empoisonnée pour lui. C'est ce que signifie l'histoire de Prométhée qui est évidemment un mythe végétarien. Prométhée, c'est-à-dire l'humanité, invente le feu et la cuisine; aussitôt un vautour lui ronge le foie. Ce vautour est l'hépatite; cela est clair.

D'ailleurs depuis que la famille Newton observait ce régime, elle n'avait jamais eu besoin de drogues ni de médecin; les enfants étaient les plus sains qu'on pût voir et Shelley, qui eut l'occasion de rencontrer souvent les petites filles nues, les trouva des modèles parfaits pour un sculpteur.

Il devint grand habitué de cette maison. Dès qu'on entendait sa voix, cinq enfants bondissaient dans les escaliers à sa rencontre et le traînaient jusqu'à la nursery. Il n'avait pas moins de succès auprès de leur mère et de sa sœur, Mme de Boinville.

Chez les Godwin, Fanny et Jane passaient des soirées entières à l'écouter avec ravissement. Elles admiraient sa beauté, et la force de ses raisonnements leur paraissait inattaquable. Même dans une famille républicaine, ce jeune aristocrate, héritier d'une immense fortune et si dédaigneux de l'argent, conservait un prestige romanesque. Pour lui, entre ces deux jeunes filles, Fanny douce et timide, Jane passionnée et véhémente, il lui semblait retrouver les belles soirées, le délicieux mélange de sensualité et d'enthousiasme du temps où une troupe admirative de sœurs et de cousines l'entourait.

Harriet plaisait moins. Fanny et Jane remarquèrent vite qu'elle pensait peu par elle-même, qu'elle se bornait à répéter les phrases favorites de son mari et que sa syntaxe était défectueuse.

--Pauvre Mr Shelley, disaient-elles, quand le couple partait; il n'a pas la femme qu'il lui faudrait.

C'est une impression qu'éprouvent volontiers les jeunes filles à l'égard de l'homme qu'il leur eût fallu. Même elles se hasardèrent à attaquer par d'imperceptibles pointes Harriet absente; elles avaient deviné par intuition les critiques auxquelles le mari doctrinaire pouvait être sensible.

--Harriet m'intimide, lui écrivit la douce Fanny; c'est une «belle dame».

Shelley fut indigné.

--Comment Harriet est-elle une belle dame? Vous l'accusez de ce crime, le plus impardonnable à mes yeux? L'aisance et la simplicité de ses manières ont toujours été ses plus grands charmes et ne sont pas compatibles avec la vie mondaine, ni avec un effort pour imiter son éclat vulgaire et brillant. Voilà une opinion à laquelle vous ne me convertirez pas, tant que j'aurai sous les yeux le vivant témoignage de son inexactitude.»

Plus tard la lettre de Fanny revint à l'esprit de Shelley.

XV. CE QU'ÉTAIT MISS HITCHENER

Après une année d'exil à York, Hogg, tout à fait réconcilié avec sa famille, était venu à Londres terminer son droit.

Un soir, comme il lisait tranquillement, enveloppé d'une épaisse robe de chambre, assis dans un bon fauteuil, une théière brûlante sur sa table, il entendit un coup violent à la porte extérieure de la maison. Puis cette porte, renvoyée avec force, ayant fait trembler les murs, la secousse évoqua aussitôt des yeux ardents, un grand corps penché.

--Si Shelley était encore mon ami, pensa Hogg... lui seul...

Des pas rapides dans l'escalier, ces pas légers entendus jadis dans les couloirs voûtés d'Oxford.

--Jamais personne, sinon Shelley, n'a monté les escaliers ainsi.

La porte s'ouvrit et Shelley apparut, sans chapeau, col ouvert, sauvage, intellectuel, toujours semblable à quelque esprit céleste descendu sur la terre par erreur.

--J'ai eu votre adresse par votre patron... non sans peine!... Il me prenait pour un brigand et ne voulait pas me la donner... Qu'êtes-vous devenu depuis un an?... J'arrive d'Irlande... J'ai été conseiller l'humanité aux catholiques irlandais... Ensuite nous sommes retournés au Pays de Galles, c'est admirable... Harriet va bien... elle attend un enfant... Avez-vous lu Berkeley?... En ce moment, je lis Helvétius... c'est intelligent, mais sec...

Hogg le contemplait avec la même admiration affectueuse et ironique qu'autrefois; il fallait être Shelley pour parler d'Helvétius dès la première phrase à un ami quitté un an auparavant après de si graves dissentiments. Shelley, animé et heureux, marchait dans la chambre, ouvrait des livres, posait des questions sans jamais attendre la réponse et paraissait avoir complètement oublié que Hogg l'eût offensé jadis.

Il parla tard dans la nuit. Des voisins de chambre de Hogg avertirent, par une série de coups dans le mur, que la voix claire et aiguë les empêchait de dormir. Hogg, craignant pour sa bonne réputation dans la maison, suggéra le départ. Shelley parlait toujours. Il expliquait qu'il venait d'ouvrir une souscription pour terminer une digue qui permettrait de regagner sur la mer plusieurs hectares de terrain. Lui-même avait souscrit cent livres et consacrait à ce projet ses forces, sa fortune, sa vie... Hogg le prit doucement par le bras et le reconduisit vers la porte, mais Shelley résistait.

--Vos voisins nous ennuient... ces créatures viles ignorent que les nuits sont les seuls moments où l'âme se sent vraiment libre.

Hogg était arrivé à l'amener jusqu'au palier.

--Je pars à une condition, c'est que vous viendrez dîner demain soir, Harriet sera contente de vous voir... Je m'excuse d'avoir avec moi une horrible créature: Miss Hitchener, mais elle nous quittera dans deux jours.

--Miss Hitchener? La sœur de votre âme?

--Elle? dit Shelley... Un ver rampant et méprisable!... nous l'appelons le Démon Brun.

Mais comme ils étaient arrivés à la porte, Hogg se libéra doucement et ferma.

Le lendemain soir, à six heures, il se faisait annoncer chez Harriet; elle le reçut avec enthousiasme. Elle était plus rose, plus jeune et plus charmante que jamais.

--Quelle séparation! dit-elle. Mais cela n'arrivera plus... Nous venons habiter Londres pour toujours.

Eliza était assise dans un coin, silencieuse et hautaine; elle serra la main de Hogg sans daigner lui parler.

--Vous avez une mine surprenante, Harriet, dit Hogg.

--Elle! dit Eliza, d'une voix languissante... Oh! non! pauvre chose!

«Rien n'est changé, pensa Hogg; il faudra que je sois prudent dans cette maison.»

À ce moment, Shelley entra avec la rapidité d'un boulet de canon et le dîner fut servi.

Après le repas, Eliza chuchota des choses mystérieuses à l'oreille de Harriet, qui, obéissante, vint dire adieu à Hogg et l'invita à revenir le dimanche matin.

--Ce sera le jour du départ du Démon Brun et la conversation sera difficile. Vous êtes toujours gai et votre présence nous rendra service... Shelley vous a parlé de notre tourmenteuse?

À l'évocation de Miss Hitchener, Eliza manifesta un dégoût muet.

--C'est une horrible femme, continua Harriet. Elle aurait voulu se faire aimer de Shelley; elle prétendait qu'il l'aimait réellement et que je n'étais bonne, moi, qu'à m'occuper de la maison. Percy lui fait une rente de cent livres par an, à la condition qu'elle s'en aille.

Shelley confirma ces nouvelles. Il comprenait le danger de sacrifier ainsi le quart de son revenu. Mais il le fallait: cette fille avait perdu sa situation et elle disait sa réputation, sa santé ruinées par leur barbarie.

--C'est en effet une horrible créature, dit-il en frissonnant... Superficielle, laide, hermaphrodite... Et je n'ai jamais été aussi étonné de mon mauvais goût qu'après avoir passé quatre mois avec elle. Que serait l'Enfer si une telle femme est au ciel?... Et elle fait des vers! Elle a écrit une élégie sur les droits de la femme qui commence ainsi:

«Tous, tous sont hommes, les femmes comme les autres...»

Il éclata d'un rire strident.

Le lendemain, Hogg vint fidèlement; l'héroïne du jour lui parut ennuyeuse, mais inoffensive. C'était une grande femme osseuse et masculine, au teint noir et non sans un peu de barbe. Bientôt Shelley annonça qu'il devait sortir; Harriet se découvrit un violent mal de tête qui exigeait la solitude, et Hogg fut condamné à promener les deux Elisabeth.

Avec le Démon Brun à son bras droit et le Démon Noir à son bras gauche, il se dirigea vers Saint James' Park. «Je pourrais dire, comme Cornélie: «Voici mes joyaux», pensait-il. Les deux belles rivales s'attaquèrent par-dessus la tête du Cynique en phrases hautaines et calculées. La languissante Eliza paraissait toute réveillée et assénait des coups redoutables avec une douce et calme méchanceté. Miss Hitchener affecta de ne parler qu'avec Hogg. Elle disserta sur les droits de la femme. Eliza, qui ne brillait pas dans la discussion théorique, se vit bientôt condamnée à un silence ignominieux. En rentrant elle bloqua Hogg dans un coin du hall:

--Comment avez-vous pu parler si longtemps avec cette méchante femme? Pourquoi l'avez-vous encouragée? Harriet sera très fâchée contre vous, très fâchée.

Mais Harriet dit simplement: «Vous n'êtes pas trop fatigué du Démon Brun!» et elle sourit à Hogg.

Après le déjeuner, non sans perfidie, il ramena la conversation sur les droits de la femme et déchaîna la Déesse Raison. Shelley quitta sa chaise et vint debout à côté d'elle discuter avec animation. Les deux sœurs Westbrook le regardèrent avec horreur et tristesse comme un coupable d'intelligence avec l'ennemi.

Eliza alla murmurer à l'oreille de Hogg:

--Si vous saviez comme elle est sale, vous ne vous approcheriez pas d'elle.

Mais l'heure arriva où il fallut charger sur une voiture les malles de l'exilée, et les femmes de la maison Shelley poussèrent de grands cris de joie.

XVI. CE QU'ÉTAIT HARRIET

Les quelques mois qui suivirent le départ de Miss Hitchener furent des mois heureux. Les Shelley étaient encore pauvres et errants, mais une grande satisfaction intérieure leur tenait lieu de richesse et de foyer. Il avait entrepris un long poème, _La Reine Mab_, et l'œuvre inachevée était pour lui une suffisante raison de vivre. Harriet était enceinte; une sorte d'engourdissement agréable lui faisait réserver toutes ses forces pour la création, et l'ennui ne trouvait plus de prise sur un être que le sentiment d'une activité interne consolait de l'inaction.

Pendant cette période ils habitèrent en de courts séjours le Pays de Galles, puis de nouveau l'Irlande, mais cette fois sans desseins politiques. Pour faire plaisir à Shelley, Harriet apprenait le latin. Il le lui enseignait à sa manière, sans grammaire, la jetant tout de suite dans Horace ou Virgile. Pendant qu'elle étudiait, Shelley travaillait à son poème ou lisait des livres d'histoire. Godwin lui avait dit que son ignorance de l'histoire était une des grandes causes de ses erreurs de jugement et, bien que cette étude lui répugnât, il voulait bravement essayer. Le soir, Harriet chantait de vieux airs irlandais, _Robin Adair, Kate of Kearney_, ou bien ils lisaient ensemble les journaux, tout remplis alors de procès faits aux écrivains libéraux. À ces inconnus condamnés pour leurs opinions, Shelley écrivait souvent en offrant de payer l'amende encourue. N'ayant jamais dix livres d'avance, il devait emprunter à quatre cents pour cent l'argent qu'il distribuait ainsi.

Bientôt il devint nécessaire de rentrer à Londres. Le moment de la délivrance de Harriet approchait et aussi les vingt et un ans de Shelley, date si importante pour ses rapports avec son père et aux environs de laquelle il semblait possible de négocier.

Ils se logèrent encore à l'hôtel, dans une chambre à balcon qui surplombait la rue. Eliza, qui était avec eux, veillait sur la grossesse de Harriet avec des précautions exagérées qui irritaient Shelley, toujours partisan de laisser faire la nature. Quand il n'était pas là, elle entreprenait d'enseigner à sa sœur la politique matrimoniale.

--Il est extraordinaire, disait Eliza, qu'à vingt et un ans votre mari ne trouve pas le moyen de se réconcilier avec son père, de vous faire recevoir dans sa famille et mener la vie qui convient à la femme d'un futur baronnet. Si vous étiez plus adroite et plus persuasive, les choses seraient bien différentes... Vous allez avoir un enfant et cette vie nomade devient impossible. Il vous faut votre maison à Londres, votre vaisselle d'argent, votre voiture, et tout cela peut être si Shelley le veut.»