Part 3
Il écrivit une lettre solennelle à Mr Hogg père pour déplorer «cette malheureuse affaire arrivée à Oxford, à mon fils et au vôtre», et pour le prier de rappeler au plus vite «son jeune homme». «Pour moi, ajoutait-il, je recommandera au mien de lire la théologie naturelle de Paley, qui convient à merveille à son cas; je la lirai même avec lui.»
Puis il composa pour «son jeune homme» une lettre sévère et forte: «_Bien que j'aie pu comme père, souffrir pour vous la disgrâce amenée par vos opinions criminelles, j'ai des devoirs stricts envers ma propre réputation, envers vos frères et sœurs plus jeunes, envers mes sentiments de chrétien. Si vous désirez recevoir de moi aide, assistance et protection, il faut_:
1° _Rentrer immédiatement à Field-Place et renoncer pour longtemps à tout commerce avec Mr Hogg_;
2° _Vous placer sous la direction de tels gentlemen que je choisirai et leur obéir_». Si ces conditions n'étaient pas acceptées, Mr Timothy abandonnerait son fils à la misère qui s'attache justement à des opinions diaboliques et méchantes.
La réponse fut courte: «_Mon cher Père, comme vous me faites l'honneur de me demander mes intentions pour servir de base à votre conduite, je crois de mon devoir (bien qu'il me déplaise de blesser vos sentiments à l'égard de votre propre réputation et de celle de votre famille) de refuser absolument mon consentement aux deux propositions contenues dans votre lettre et de vous affirmer qu'un tel refus suivra à tout jamais de telles offres. Avec tous mes remerciements pour votre bienveillance, je reste votre fils affectueux et respectueux. Percy Shelley_».
* * *
La grande difficulté de la diplomatie paternelle, c'est que l'un des négociateurs veut à toute force éviter de rompre, ce qui rend les sanctions difficiles. Ses «conditions» ayant été sèchement repoussées, Mr Timothy ne sut que faire.
Il n'était pas mauvais homme au fond et croyait à la puissance dialectique d'une bouteille de porto. Il résolut d'aller à Londres et d'inviter les rebelles à l'hôtel Miller, où le vin était bon.
«Au fond, se disait-il en attendant les deux étranges créatures, au fond il faut prendre les enfants par la bonhomie, et aller même, quelque ridicule que cela puisse paraître, jusqu'à discuter avec eux... Un esprit mûr et réfléchi a raison sans aucune peine d'un philosophe de dix-huit ans et de grands malheurs peuvent être évités par un discours fait à propos... Après tout, Percy est l'héritier du domaine, c'est à lui que reviendra le titre des Shelley; il importe de le ramener à la raison.» Et le bon Mr Timothy, tout en roulant dans sa tête les arguments théologiques de Paley, se frottait les mains avec satisfaction.
Cependant les jeunes gens venaient à pied de Poland Street en lisant à haute voix dans la rue, avec mille plaisanteries, le _Dictionnaire philosophique_ de Voltaire. Shelley goûtait en particulier ce que le vieux Français disait du peuple juif, de l'intolérance qui paraît partout dans la Bible, de la cruauté de Jéhovah.
Quand ils arrivèrent à l'hôtel, l'homme d'affaires des Shelley, Mr Graham, avait rejoint son client et ami. Mr Timothy reçut Hogg avec une bienveillance pateline et transparente, puis, se tournant vers son fils, lui adressa à brûle-pourpoint un discours long, incompréhensible et ponctué de manifestations dramatiques qui parurent tout à fait ridicules aux deux jeunes gens. Shelley se pencha vers son ami et murmura: «Eh! bien? que pensez-vous de mon père?»
--Ce n'est pas votre père, dit Hogg tout bas, c'est Jéhovah lui-même.
Shelley éclata de rire.
--Qu'avez-vous, Percy? Êtes-vous malade? dit Mr Timothy scandalisé. Êtes-vous fou? Pourquoi riez-vous?
Heureusement, on annonça le dîner. Il fut excellent et à peu près cordial. Au dessert, Mr Timothy envoya son fils commander des chevaux de poste et entreprit la conquête de Hogg.
--Monsieur, vous êtes très différent de ce que j'attendais... Vous êtes un gentleman agréable, modeste, raisonnable... Dites-moi, que pensez-vous que je doive faire de mon pauvre garçon? Il est bien fou, n'est-ce pas?
--Assez, oui. Monsieur.
--Alors, que pensez-vous que je doive faire?
--S'il avait épousé sa cousine, il serait devenu tout différent. Il a besoin de quelqu'un qui prenne soin de lui, d'une bonne femme. Pourquoi ne pas le marier?
--Mais comment? C'est impossible! Si je dis à Percy d'épouser une jeune fille, il refusera certainement; je le connais.
--Il refuserait si vous lui donniez l'_ordre_ de se marier, et je l'approuverais. Mais si vous le mettez sans rien dire en rapports avec une jeune fille bien choisie, il est possible qu'il s'éprenne d'elle. Et d'ailleurs, si la première ne réussit pas, vous pouvez toujours en essayer une autre.
L'homme d'affaires, Mr Graham, dit que c'était un plan admirable, et les deux hommes s'étaient mis, sur un coin de table, à dresser des listes de jeunes filles quand Shelley revint. Mr Timothy fit apporter une bouteille de très vieux porto et commença son propre éloge. Il était très respecté à la Chambre des Communes, respecté par toute la Chambre et en particulier par le Speaker[1]; qui lui disait: «Mr Shelley, je ne sais pas ce que nous ferions sans vous.» Il était très aimé dans son comté de Sussex, et excellent juge de paix... Il raconta une longue histoire de deux braconniers qu'il avait condamnés: «Vous les connaissez, Graham, vous savez ce qu'ils sont?» Graham approuva. «Eh! bien, quand ils sont sortis de prison, ils sont venus me remercier.»
Hogg ne sut jamais pourquoi ces deux malheureux avaient remercié un juge impitoyable, car à ce moment, jugeant la préparation de porto suffisante, Mr Timothy attaqua le sujet essentiel.
--Voyons, dit-il, il y a certainement un Dieu... Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet, aucun doute.
--Vous, Monsieur, dit-il en se tournant vers Hogg, vous n'avez aucun doute personnel?
--Pas le moindre, Monsieur.
--Parce que, si vous en avez, je puis vous prouver l'existence de Dieu en une minute.
--Mais, Monsieur, je n'en ai aucun.
--Ah!... Mais peut-être aimeriez-vous néanmoins à entendre mes arguments?
--Avec grand plaisir.
--Eh! bien, je vais vous les lire.
Il fouilla dans toutes ses poches, sortit des lettres, des factures, et pour finir, une feuille qu'il commença à lire. Shelley, penché en avant, écoutait avec une grande attention.
--Mais j'ai déjà entendu tout cela, dit-il au bout de quelques instants; et se tournant vers Hogg:
--Où ai-je déjà entendu cela?
--Mais, dit Hogg, ce sont les arguments de Paley.
--Parfaitement, dit le lecteur avec satisfaction, vous avez raison: ce sont les arguments de Paley. Je les ai copiés dans le livre de Paley ce matin, de ma propre main, mais Paley les tenait de moi; tout le livre de Paley est de moi.
Sur quoi il plia la feuille et la remit dans sa poche, très mécontent. Son fils le regardait avec plus de mépris que jamais, et le dîner se termina sans avoir amené une réconciliation. Shelley refusa de suivre son père, son père de lui donner un penny. Les deux seuls qui se séparèrent assez contents l'un de l'autre furent Hogg et Mr Timothy. Mr Timothy avait trouvé l'ami de son fils beaucoup plus humain que celui-ci: il n'était pas comme Percy, toujours hérissé, tendu, retranché derrière des principes auxquels on ne pouvait toucher sans blesser son infernal orgueil. Pour un homme aussi jeune, il comprenait la vie. Son idée de mariage était sensée. Hogg, de son côté, déclara que le membre du Parlement était décidément d'éloquence un peu obscure, mais bon enfant et hospitalier.
Quelques jours plus tard, il prouva une fois de plus qu'il comprenait la vie en se réconciliant avec son propre père, qui, chef d'une vieille famille conservatrice bien connue pour l'exactitude de ses sentiments religieux, n'avait nul besoin d'afficher la même horreur des actes de son «jeune homme» que le seigneur libéral de Field-Place.
Il conseilla à son fils de faire du droit, et lui trouva une place dans une étude d'avoué à York. Hogg dut alors abandonner Shelley dans la chambre de Poland Street, au milieu des raisins verts et bleus.
[Footnote 1: Le président.]
VII. ACADÉMIE DE JEUNES FILLES
Resté seul à Londres, sans ami, sans occupation, sans argent, Shelley tomba dans le désespoir. Il passait les jours dans sa chambre à composer des vers mélancoliques et à écrire des lettres à Hogg. Le soir, ne sachant que faire, il se couchait à huit heures. Le sommeil seul l'empêchait de se raconter sans fin l'histoire de ses malheurs. Dès qu'il se laissait aller à la rêverie, l'image de sa belle et inconstante cousine s'installait dans sa pensée vide et le torturait. Il essayait de combattre à coup de syllogismes ces apparitions douloureuses.»
«J'aimais un être, se disait-il. Or, l'âme de cet être n'est plus ce qu'elle était. Par conséquent, cet être n'est plus, car j'aimais son âme et non son corps. Je pourrais aussi bien parler d'amour aux vers qu'engendrera quelque jour dans l'horreur du charnier le corps de la bien-aimée.» Ce raisonnement lui paraissait si bon qu'il s'étonnait de n'y trouver aucune consolation.
La question d'argent devenait grave. Mr Timothy ne donnait plus signe de vie. Son fils, l'ayant rencontré par hasard dans les rues de Londres, dit poliment: «Vous allez bien?» Il reçut pour toute réponse un regard noir comme un ciel d'orage et un majestueux: «votre humble serviteur, Monsieur.»
Heureusement ses sœurs ne l'oubliaient pas et lui envoyaient leur argent de poche. C'était tout ce qu'il avait pour vivre. Elisabeth, à Field-Place, était sous bonne garde, mais les deux petites avaient été mises en pension à l'Académie de Jeunes Filles de Mrs Fenning à Clapham, et les élèves de Mrs Fenning connurent bientôt les beaux yeux, les chemises ouvertes et les boucles folles du frère d'Hellen Shelley.
Il arrivait, les poches pleines de biscuits et de raisins secs, et commençait à discourir sur des sujets éternels devant un cercle de petites filles ravies. Il avait entrepris aussitôt «d'éclairer» les plus jolies. Il ne pouvait supporter la pensée que ces beaux visages fussent abandonnés aux «préjugés».
Surtout il admirait la chevelure claire, le teint délicatement rosé de la meilleure amie de ses sœurs, la charmante Harriet Westbrook. C'était une jeune fille de seize ans, toute petite, mais faite à merveille, avec un air de gaieté ingénue et de fraîcheur délicieux. Elle devint bien utile quand Mrs Fenning (sur des ordres reçus de Mr Timothy) exigea que les visites devinssent plus rares. Harriet, dont les parents habitaient Londres, sortait chaque jour, matin et soir, pour aller de la maison à la pension; c'est à elle que furent confiés les envois d'argent et de gâteaux, et naturellement l'ermite de Poland Street devint vite son grand ami.
Harriet Westbrook avait pour père un ancien cafetier qui avait voulu qu'elle reçût l'éducation d'une fille de gentleman. Sa mère étant morte, elle était dirigée par sa sœur Eliza, fille assez mûre. On imagine à quel point la famille Westbrook s'intéressa à ce fils de baronnet, héritier d'une immense fortune et beau comme un dieu, qui vivait, dans une petite chambre, de pain et de figues sèches, et auquel la plus jeune des Westbrook apportait la bourse de ses sœurs pour l'empêcher de mourir de faim.
Eliza insista pour voir le héros et Harriet l'emmena dans une de ses expéditions. La fille aînée du cafetier effraya un peu Shelley; elle était sèche et maigre; dans le visage d'un blanc terne, couturé de cicatrices, deux yeux éteints regardaient sans intelligence; une masse de cheveux noirs surmontait le tout. Miss Eliza Westbrook était particulièrement fière de sa chevelure. De manières affectées, elle faisait un contraste frappant avec sa jeune sœur dont le rire affirmait la simplicité. Mais Shelley oublia vite une première impression de laideur quand il vit que cette vierge mûrissante montrait pour lui de l'amitié.Non seulement la sœur aînée ne s'opposa pas, comme on aurait pu le craindre, aux visites de Harriet, mais elle s'offrit à servir de chaperon et invita plusieurs fois Shelley à dîner quand Mr Westbrook était absent. Elle gagna tout à fait le cœur du jeune philosophe en demandant à être éclairée à son tour et entreprit sous sa direction la lecture du Dictionnaire Philosophique.
Les promenades d'Harriet avec Shelley furent assez vite remarquées à l'Académie de Jeunes Filles. Une maîtresse lui donna des conseils de prudence: «Ce jeune Mr Shelley est connu pour la hardiesse de ses opinions; il est probable que ses sentiments moraux ne valent pas mieux que ses idées.» Harriet se fit confisquer une lettre toute remplie des raisonnements les plus dangereux. La correspondante de «l'athée» fut menacée d'être renvoyée. Toutes les filles de gentlemen tournèrent le dos à la fille du cafetier et le séjour de l'école lui devint très pénible.
Un jour, comme Shelley, solitaire, lisait au coin de son feu, Eliza lui fit dire qu'Harriet était souffrante et le pria de venir tenir compagnie à la malade. Il trouva son amie couchée, très pâle, mais plus jolie que jamais avec ses cheveux châtains dénoués. Mr Westbrook monta dire bonsoir à Shelley qui fut assez gêné en le voyant entrer quelle que fût son horreur des préjugés, cette visite nocturne dans une chambre de jeune fille lui paraissait indiscrète. Mais Mr Westbrook fut aimable, très aimable: «Je regrette de ne pouvoir rester avec vous, mais j'ai des amis en bas; si vous voulez nous rejoindre un peu plus tard...» Shelley remercia; les amis de Mr Westbrook l'effrayaient.
Il s'assit près du lit de Harriet à côté d'Eliza qui, très éloquente ce soir-là, parla longuement de l'amour. Bientôt Harriet se plaignit d'un violent mal de tête; elle était incapable de supporter le bruit d'une conversation. «Eh! bien, je vais descendre», dit Eliza, et elle laissa seuls les deux enfants. Shelley resta jusqu'à minuit et demie, tandis que les amis de Mr Westbrook riaient et buvaient au-dessous. Le lendemain, Harriet alla mieux.
* * *
Depuis qu'il pouvait dans son exil voir des jeunes filles et éveiller leur esprit, Shelley était beaucoup moins malheureux. Cependant il souffrait d'être séparé de sa sœur Elisabeth. Elle ne répondait même plus à ses lettres; il se demandait si elle était séquestrée, et voulait à tout prix rentrer à Field-Place pour la revoir. Pendant quelque temps il eut l'idée d'y faire une rentrée à l'américaine. Que pouvait-il arriver s'il y allait un soir sans prévenir, s'y installait et ne répondait que par le silence aux malédictions de Mr Timothy? Mais tout fut rendu plus simple quand le frère de Mrs Shelley, le capitaine Pilfold, vint fort à propos fournir à son neveu la tranchée de départ dont il avait besoin pour une attaque sur Field-Place.
Le capitaine Pilfold était un vieux marin, brave et jovial, qui avait commandé une frégate sous Nelson à Trafalgar et qui préférait mille fois son neveu fantaisiste au solennel beau-frère Timothy. Que Percy fût ou non un sceptique, le capitaine s'en moquait bien. L'enfant avait de la volonté, et c'était là l'important. Il l'invita à venir le voir en son domaine de Cuckfield, à dix milles de Field-Place, et le reçut admirablement. Shelley reconnaissant offrit «d'éclairer» son bote, et le capitaine se montra si bon élève qu'au bout de huit jours il étonnait le clergyman et le docteur du village par des syllogismes incendiaires.
À Cuckfield, Shelley fit la connaissance de l'institutrice du lieu, Miss Hitchener, assez belle fille au profil romain, qui approchait de la trentaine. Miss Hitchener était républicaine. Elle avait aussi la réputation dans le village d'être romanesque et pédante; elle se plaignait de son côté de n'être comprise par personne. Shelley, après avoir admiré comme il convenait la noblesse de son attitude, s'aperçut avec chagrin qu'elle était restée déiste, et lui proposa une correspondance au cours de laquelle il entreprendrait la cure de cette infirmité. Elle accepta.
Cependant le brave capitaine Pilfold partait hardiment à l'abordage de son beau-frère Timothy. Il eut l'ingénieuse idée d'enrôler pour son entreprise le duc de Norfolk, chef politique du parti libéral, et le snobisme triompha de la vanité paternelle. Shelley put rentrer à Field-Place avec tous les honneurs de la guerre; on lui accordait une pension annuelle de 200 livret, sans conditions.
* * *
Il pouvait enfin revoir Elisabeth, mais il la trouva si changée qu'il en fût atterré. Elle était plus gaie, plus vivante qu'autrefois, mais d'une incroyable frivolité. Il l'avait connue grave, enthousiaste; maintenant indifférente aux idées, occupée seulement d'amusements puérils, de bals, de conversations niaises, elle ne vivait plus que pour «le Monde».
Il essaya de lui montrer comme jadis les lettres de Hogg.
--Oh! vous et votre absurde ami!... Tous les gens que je connais vous trouvent fous.
Sur quoi elle parla du mariage; elle ne pensait qu'à cela. Rien ne pouvait faire plus horreur à Shelley. Avait-elle oublié leurs lectures, les saines idées de Godwin?
--Le mariage est odieux et détestable, lui dit-il. Je me sens écœuré quand je pense à cette chaîne affreuse, la plus lourde que les hommes aient forgée pour attacher les âmes un peu fières. Le scepticisme et l'amour libre sont aussi nécessairement associés que la religion et le mariage. Les gens d'honneur n'ont pas besoin des lois... Pour l'amour de Dieu, Elisabeth, lisez le service du mariage, et voyez si un honnête homme peut soumettre un être aimable et aimé à une telle dégradation.
--Mais vous voulez pourtant que j'épouse votre Hogg?
--Oui, mais pas devant un clergyman et suivant la loi des hommes; librement et avec l'amour pour grand-prêtre.
--Voilà donc les conseils que vous donnez à une sœur, Percy! dit Elisabeth avec mépris.
Il était inutile d'espérer convaincre un esprit devenu futile au-delà de toute cure possible. «À quoi bon me tromper moi-même? Elle est perdue, complètement perdue. L'intolérance l'a infectée. Elle ne parle plus que de conventions et de sottises. Ce qu'elle voudrait de moi, c'est que, comme un frère du «monde», je fisse le rabatteur dans la chasse au mari, eh! bien, non!»
Il n'était venu à Field-Place que pour revoir Elisabeth; il n'avait plus qu'à partir. Les invitations ne lui manquaient pas; le capitaine Pilfold l'aurait volontiers reçu à Cuckfield; le père Westbrook allait passer les vacances en montagne et ses filles suppliaient Shelley de les rejoindre; Hogg lui demandait de venir passer un mois à York, et c'était bien là ce qui le tentait le plus; mais Mr Timothy, qui attachait sans doute une valeur symbolique à la séparation des deux criminels d'Oxford, aurait été furieux de ce nouveau rapprochement et, comme le premier quart de la pension promise état payable le 1er septembre, il valait mieux être patient. Hogg écrivit, sur un ton plaisant, que sans doute la jolie Harriet Westbrook l'emportait sur un vieil ami. «Vos plaisanteries m'amusent, répondit Shelley. Si j'ai la plus faible idée de ce qu'est l'amour, je n'aime personne en ce moment. Mais j'ai des nouvelles des Westbrook que j'estime hautement toutes les deux.»
Comme il hésitait encore sur la direction à prendre, un cousin de sa mère lui offrit l'hospitalité dans un coin solitaire du Pays de Galles: c'était un moyen de faire des économies en attendant sa pension, et il accepta.
En traversant Londres, il aurait voulu revoir Miss Hitchener et déjeuner avec elle, mais l'institutrice au profil romain craignit que cette rencontre ne fût pas convenable. Puis il y avait une telle inégalité de condition entre elle et Mr Shelley! Mr Shelley, indigné de cette pensée, écrivit une belle lettre sur l'égalité; Miss Hitchener y était appelée «la sœur de son âme». Elle commença à penser que Lady Shelley était un beau nom et à se regarder dans les miroirs.
VIII. CETTE CHAÎNE AFFREUSE...
Les paysages du Pays de Galles sont sauvages et beaux. Les rochers nus, les torrents encaissés, les gorges boisées enchantaient Shelley. Souvent il allait s'asseoir près de quelque chute d'eau ombragée pour lire les lettres de ses amis. Il restait, dans cette retraite, le directeur d'innombrables «âmes»: Miss Hitchener, le fidèle Hogg, le capitaine Pilfold, terreur des dévots, Eliza et Harriet Westbrook, sans compter plus d'un inconnu.
Les Westbrook venaient de rentrer à Londres quand Shelley reçut de Harriet la lettre la plus triste et la plus inquiétante. Son père voulait la contraindre à retourner à cette école de Mrs Fenning où elle avait été si malheureuse, où les élèves ne lui parlaient pas et ne répondaient même plus à ses questions, où les maîtresses la considéraient comme une fille perdue. Plutôt que de rester dans cette prison, elle était prête à se tuer. «Pourquoi vivre? Personne ne m'aime et je n'ai personne que je puisse aimer. Le suicide est-il un crime pour un être inutile aux autres et insupportable à lui-même? Puisqu'il n'y a pas de loi divine, la loi humaine peut-elle interdire un acte aussi naturel?»
Une sorte de terreur saisit Shelley. La logique de l'écolière lui paraissait irréprochable. Ses leçons avaient fait cette élève. Mais pouvait-il lui répondre sèchement et l'abandonner à la mort? Avant de désespérer elle pouvait lutter, refuser d'obéir. Il lui conseilla la fermeté et écrivit lui-même à Mr Westbrook une lettre de reproches.
Le vieux cafetier fut indigné. De quoi se mêlait ce jeune aristocrate qui tournait depuis six mois autour de ses filles? Eliza avait prétendu jadis qu'il épouserait Harriet, mais a-t-on jamais vu un futur baronnet épouser la fille d'un cafetier? Ce monsieur Shelley cherchait sans doute toute autre chose que le mariage. D'ailleurs, Mr Westbrook l'avait jugé le soir où, dans la chambre de sa fille, il l'avait invité à venir prendre un verre avec des amis. Mr Shelley avait refusé avec dédain. Ami du peuple? Égalitaire? Le petit-fils de sir Bysshe Shelley, millionnaire? Allons donc, ces gens-là sont tous pareils.
Harriet reçut l'ordre de se préparer à partir. Elle écrivit une dernière lettre à Shelley. Un projet un peu moins lugubre y prenait la place du suicide. Elle était trop malheureuse, trop persécutée; elle était prête à fuir avec lui s'il y consentait.
Il prit aussitôt la diligence pour Londres, terriblement agité. Qu'il eût des devoirs envers cette enfant, c'était indiscutable. Il l'avait formée; il avait contribué à lui faire une âme courageuse et incapable de supporter l'injustice. Une lettre de lui avait été la cause première de sa disgrâce. Mais s'il fuyait avec elle, de quoi vivraient-ils? Où? Comment? Il n'avait aucune profession, aucun avenir. D'ailleurs, l'aimait-il? Pouvait-il aimer encore après sa grande déception? Pourtant Harriet était charmante et l'idée d'un voyage avec la jolie malade qu'il avait vue un soir les cheveux dénoués, bien enivrante. Il était difficile d'écarter des images trop délicieuses.
Enfin il la vit. Elle était blanche, amaigrie, tragique.
--On vous a donc fait bien souffrir?
--Mais non, mon ami, mais...» Elle hésitait à dire: «Mais je vous aime...» Sa pâleur, ses yeux attachés à ceux de Shelley, son émotion le disaient assez. La vérité était qu'elle l'aimait follement. Cette petite fille avait été transformée par lui. Avant de le connaître, elle avait les goûts normaux de son milieu. Elle admirait les habits rouges des soldats, et quand elle pensait à l'amour ses héros étaient militaires. Toutefois, quand elle pensait au mariage, elle voyait volontiers un mari clergyman. Shelley avait bouleversé ces passions raisonnables. Quand elle l'avait pour la première fois entendu parler de ses idées sur la religion et la politique, elle avait été épouvantée et s'était promise de le convertir. Mais la logique de Shelley l'avait écrasée dès le premier entretien. Matée par un esprit plus vigoureux que le sien, elle s'était humiliée avec délices; elle adorait maintenant et l'homme et la doctrine.