Ariel: ou, La vie de Shelley

Part 15

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C'était insuffisant et le premier soir ils échangèrent des impressions assez tristes. Les vagues gémissaient contre les roches avec un bruit lugubre. Les Williams et les Shelley pensaient au malheur de Claire. Elle, qui ne se doutait de rien, attribuait leur mauvaise humeur à la gêne qu'imposait sa présence dans une maison déjà trop petite. Elle le dit et offrit de retourner à Florence. Les deux ménages se récrièrent; Jane murmura quelque chose à Mary; elles se levèrent et allèrent vers la chambre de Williams; bientôt Shelley les y rejoignit. Claire s'approcha; elle les vit dans un coin en conversation animée qui s'arrêta dès qu'on l'aperçut. Alors sans qu'un seul mot eût été prononcé, elle dit: «Allegra est morte?»

Le lendemain, elle écrivit à Byron une lettre terrible-que celui-ci renvoya à Shelley en se plaignant de la dureté de Claire et en le priant de dire à celle-ci qu'il était prêt à lui laisser régler les funérailles et la sépulture de leur enfant. Elle répondit avec une sombre ironie qu'elle s'en rapportait désormais à lui: elle ne demandait plus qu'une boucle et qu'un portrait. Byron, devenu d'une étonnante soumission, lui fit parvenir assez vite une jolie miniature et quelques mèches blondes. Elle dit adieu à ses amis de Casa Magni et retourna à Florence pour vivre au milieu d'étrangers qui, ne connaissant rien de sa douleur, la réveilleraient moins souvent.

Le noble Lord décida de faire enterrer sa fille en Angleterre, dans l'église de Harrow, et de placer sur le mur au-dessus de sa tombe une tablette de marbre avec ces mots:

À la mémoire d'Allegra Fille de George Gordon Lord Byron Morte à Bagna-Cavallo, le 20 avril 1822 Âgée de cinq ans et six mois.

_J'irai à elle, mais elle ne reviendra plus à moi._

2nd. Samuel XIII, 23.

Mais le vicaire de Harrow et plusieurs membres du Conseil de fabrique trouvèrent immoral de recevoir dans leur église une enfant naturelle, surtout si une inscription révélait le nom de son père. La fille de Claire fut donc enterrée hors de l'église, et sans inscription, comme il convenait.

Lord Byron, qui n'avait jamais été au couvent de Bagna-Cavallo quand Allegra s'y trouvait, alla visiter, quelque temps après la mort de l'enfant, ces lieux auxquels des sentiments assez vifs, dont ils avaient été l'occasion, donnaient désormais pour lui couleur sentimentale et romantique. Il y trouva le prétexte d'une belle méditation sur la mort et sur lui-même. «J'irai à elle, mais elle ne reviendra pas à moi.» Le second Samuel avait raison.

XVII. LE REFUGE

Casa Magni enchantait Shelley. Il en aimait la sauvage solitude, la forêt derrière la maison, la baie rocheuse et boisée, les pauvres villages de pêcheurs.

Mary s'y sentait perdue et malheureuse. Enceinte une fois de plus, écœurée, inquiète, elle aurait voulu vivre dans une ville, près d'un médecin. Les rudes habitants de la côte, leur patois incompréhensible lui déplaisaient autant que l'avait charmée la grâce toscane. La présence de Jane Williams, qu'elle avait trouvée si délicieuse à Pise, commençait à lui devenir pénible. Le ménage commun met les femmes à dure épreuve. Il y avait des plates querelles à propos de domestiques, de casseroles. Shelley parlait trop de la perfection de Jane et écrivait pour elle trop de divines sérénades.

À toutes les plaintes de sa femme, il répondait avec une constante bonne humeur. Doucement, tendrement, il la caressait et la consolait: «Pauvre Marie, disait-il, c'est le supplice de Tantale qu'une femme douée de telles qualités, d'une âme si pure, soit incapable d'inspirer une parfaite sympathie.»

Il savait qu'il ne la changerait pas, que son état physique expliquait beaucoup de ses faiblesses et il la supportait avec une patiente affection. Ce qu'elle lui reprochait surtout c'était sa complète indifférence à ce que tous les autres hommes, jugent désirable et digne d'effort. Elle l'admirait autant que le premier jour; en lui seul, elle sentait une force sur laquelle elle pouvait s'appuyer. Mais quelque chose d'indéfinissable faisait que cette force ne s'exerçait jamais au profit de Shelley lui-même. Il semblait que l'idée de son propre intérêt lui fût tout à fait étrangère. Sa personne n'était pas à ses yeux comme elle l'est pour tous les hommes, limitée par un trait précis, mais elle s'étendait par une sorte de frange lumineuse jusqu'à celle de ses amis, jusqu'à celle des inconnus même. Quant aux soucis et aux usages des sociétés humaines, il continuait à les ignorer.

Chaque mois il allait à Livourne chercher ses rentes. Il rapportait un sac plein d'écus qu'il vidait sur le plancher d'un coup. Puis avec la pelle à charbon, adroitement, il rassemblait les «scudi», en faisant une sorte de gâteau qu'il aplatissait de sa semelle. Avec la pelle il le coupait en deux. Une moitié était pour Mary; loyer et ménage. L'autre moitié était une fois encore divisée en deux: un quart allait à Mary pour ses dépenses personnelles, le dernier était pour Shelley. Mais Mary savait ce que voulait dire «pour Shelley», c'était pour Godwin (malgré tous les serments), pour Claire, pour les Hunt.

Un jour, Mary avait invité à venir déjeuner à Casa Magni on ne sait quels notables Anglais curieux de voir le poète. À l'heure du dîner Shelley n'était pas rentré et on se mit à table sans lui. Soudain une des dames poussa un cri: «_Oh! my goodness!_» et Mary, en se retournant, vit Shelley complètement nu qui traversait la salle à manger en cherchant à se dissimuler derrière la servante.

--Percy, dit-elle, comment osez-vous?

Elle fut imprudente car Shelley, se sentant injustement accusé, abandonna son refuge et vint près de la table pour se disculper. Les dames se cachèrent le visage dans leurs mains. Il était pourtant charmant, les cheveux pleins de varech, son corps fragile et humide parfumé par le sel marin. Mais Mary avait horreur de tels incidents.

* * *

Shelley et Williams attendaient avec une impatience d'enfants leur bateau, et toute voile étrangère qui, venant de Livourne, doublait le petit promontoire de Lerici, les attirait aussitôt sur la plage.

Après la mort d'Allegra, Shelley avait écrit au capitaine Roberts de débaptiser le _Don Juan_ et de le nommer l'_Ariel._ Tout ce qui rappelait Byron lui était devenu odieux. Sa surprise et sa colère furent grandes quand le petit yacht arriva portant sur sa voile, en lettres énormes: _Don Juan._ C'était l'œuvre de Byron qui, informé du changement et fort irrité, avait donné l'ordre à Roberts d'imposer, malgré tout, le sceau diabolique à la barque platonicienne. Avec eau tiède, savon, brosse, Shelley et Williams se mirent au travail pour laver l'infamie de leur pauvre bateau. Ils ne réussirent pas. Même la térébenthine fut essayée sans succès. Les spécialistes consultés dirent qu'il faudrait couper et recoudre la voile. Shelley ne céda pas et ce fut fait.

Le capitaine génois qui avait amené le bateau le trouvait bon, rapide, mais assez difficile à manœuvrer par mauvais temps. Williams et Shelley, enthousiastes incompétents, avaient imposé le modèle d'un yacht royal dont la ligne élégante les enchantait: il avait fallu deux tonnes de plomb pour l'équilibrer, et même ainsi il demeurait capricieux.

Les deux propriétaires de l'_Ariel_ voulurent le monter seuls avec un mousse. Williams avait été trois ans dans la marine et prétendait s'y connaître. Shelley était maladroit comme une femme, mais plein de bonne volonté. Il s'empêtrait dans les cordages, lisait Sophocle en tenant la barre et manquait plusieurs fois par voyage de tomber par-dessus bord. Jamais il n'avait été aussi heureux. Quand Trelawny l'eût vu à l'œuvre, il prit Williams par le bras et lui conseilla de chercher un bon marin, connaissant bien cette baie. Williams fut très froissé. Il était capitaine et il avait Shelley.

--Shelley! Vous n'en ferez rien de bon tant que vous n'aurez pas coupé ses cheveux, jeté les Tragiques Grecs à la mer et plongé ses bras jusqu'au coude dans un baquet de goudron.

L'_Ariel_ avait trop de tirant d'eau pour aborder sur la plage de Casa Magni. Williams, avec l'aide d'un charpentier, construisit un minuscule canot de toile goudronnée sur armature de bois qui permit d'aller du bateau au rivage. C'était une barque si fragile qu'elle chavirait au moindre mouvement. Elle devint le jouet favori de Shelley. Il adorait se laisser balancer par les vagues dans cette coquille légère.

Un soir, voyant sur la plage Jane avec ses deux enfants, il l'invita à monter dans sa nacelle: «Avec un peu de précaution, il y aura de la place pour tout le monde.» Elle se blottit au fond de la barque dont le bord descendit jusqu'à n'être plus qu'à une main de la surface; le moindre souffle du vent, le plus petit mouvement des enfants pouvait la faire chavirer.

Elle pensait que Shelley voulait seulement flotter sur les basses eaux du rivage, mais lui, fier de montrer à cette charmante femme ses talents de rameur, appuya sur ses avirons et fut bientôt dans les eaux bleues et profondes de la baie; là il s'arrêta et tomba dans une profonde rêverie. Jane fut saisie de la plus affreuse terreur; elle essaya de poser doucement quelques questions. Il ne répondit pas. Soudain il leva la tête, parut illuminé par une pensée soudaine et dit joyeusement: «Allons résoudre ensemble le grand mystère.»

Si Jane avait poussé un cri, ses enfants étaient perdus. Shelley eût fait un mouvement brusque, la barque aurait penché légèrement et les eaux les auraient enveloppés. Gaiement, légèrement, elle répondit: «Non, merci, pas maintenant; je voudrais dîner d'abord et les enfants aussi... D'ailleurs, voici Edward qui rentre avec Trelawny, ils seront surpris de nous trouver sortis et Edward dira que ce bateau n'est pas sûr.

--Pas sûr? dit Shelley vexé. J'irais à Livourne dedans; j'irais n'importe où.

Jane sentit que l'ange de la mort repliait ses ailes.

--Vous n'avez pas encore écrit les paroles de l'air indien? dit-elle négligemment.

--Si, mais il faut que vous me le jouiez encore...

Tout en parlant il ramenait le bateau vers les eaux basses. Aussitôt que Jane vit qu'elle avait pied, elle sauta dans l'eau avec ses enfants si rapidement que Shelley se trouva enfermé sur le sable et sous le canot comme un crabe dans sa carapace.

--Jane, êtes-vous folle? dit son mari en repêchant Shelley. Nous vous aurions ramenés à terre si vous aviez attendu un moment.

--Non, merci, je l'ai échappé belle... L'horrible cercueil. Je n'y mettrai plus les pieds. Résoudre le grand mystère! le plus grand de tous, c'est lui... Qui peut prévoir ce qu'il va faire?... Je voudrais être partie d'ici; je vis dans la terreur.

Mais le visage enfantin paraissait radieux et innocent. Il semblait que par ce bel été, rien ne pût gâter sa joie. Il aimait, le soir, naviguer avec ses amis dans l'_Ariel_ au clair de lune. Mary, assise à ses pieds, la tête sur ses genoux, se souvenait que c'était ainsi, dix ans auparavant, qu'elle avait traversé avec lui la Manche démontée. Que d'événements pendant ces dix années! Combien la vie s'était révélée plus subtile, plus traîtresse qu'ils ne l'avaient tous deux imaginée!

Assise à l'arrière, Jane chantait une sérénade indienne en s'accompagnant sur sa guitare. Shelley regardait dans le ciel paisible de juin la frange brillante des nuages sous la douce clarté lunaire. Il ne pensait pas. Il sentait son esprit se dissoudre dans les rayons de lumière pure et froide, dans les parfums tièdes de la nuit. Sa personne charnelle s'abolissait dans une extase délicieuse. Il n'était plus qu'une ardente vapeur flottant dans l'espace avec allégresse. Les parfums du soir, les rayons de lune, la voix de Jane s'unissaient en une mystérieuse harmonie pour soutenir de leurs accords une divine musique intérieure. Quittant la terre pour un monde de formes plus fluides et plus pures, il avait rejoint ces beaux fantômes, ces cristallins palais, ces transparentes vapeurs qui avaient longtemps été pour lui la seule réalité. Il savait désormais qu'il existe un autre univers, rude et inflexible, mais dans ces hautes régions qu'animaient seuls la douceur ondoyante et liquide du chant et l'invisible mouvement des sphères lumineuses, jalousies de femmes, soucis d'argent, querelles politiques lui paraissaient choses si petites qu'elles ne pouvaient diminuer son incroyable bonheur. Il aurait voulu s'évanouir de plaisir et dire comme Faust au moment présent: «Oh! reste, tu es si beau!»

XVIII. ARIEL DÉLIVRÉ

Depuis longtemps Shelley désirait faire venir en Italie ses amis Hunt, auxquels leurs créanciers et leurs ennemis politiques rendaient, en Angleterre, la vie assez dure. Il était prêt à payer leur voyage, mais ses ressources ne lui permettaient pas d'entretenir un ménage et sept enfants. À force d'en parler à Byron, il obtint de celui-ci la promesse de fonder avec Hunt un journal libéral qui serait édité en Italie et publierait le premier toutes les œuvres de Byron. Ce seul privilège suffisait à assurer le succès du journal et la fortune de Hunt. C'était une offre très généreuse de la part de Byron qui n'avait rien à gagner à cette association, bien au contraire. Mais il alla plus loin; il consentit à céder aux Hunt le rez-de-chaussée de son palais de Pise que Shelley, de son côté, s'engagea à meubler pour eux. Tout était ainsi arrangé et la tribu des Hunt se mit en route.

Non sans peine, vers la fin de juin 1822, ils arrivèrent à Livourne. Dans le port, Trelawny les attendait sur le _Bolivar._ Shelley et Williams étaient venus sur l'_Ariel_ qui fit une entrée de grand style. Après de chaleureuses démonstrations de joie, la tribu, pilotée par Shelley, fut dirigée sur Pise, tandis que Williams attendait à Livourne le retour de son ami pour rentrer en bateau avec lui.

Malheureusement le premier contact des Hunt avec Byron fut désagréable. Bien qu'il jugeât ses idées politiques exagérées, il avait une certaine affection protectrice pour Hunt, honnête écrivain, bon père de famille, bon mari, bon homme. Mais il n'avait jamais pu souffrir sa femme Marianne qu'il jugeait vulgaire. C'était une de ces égalitaires qui passent leur vie à penser aux inégalités. Pour bien montrer qu'elle ne respectait pas en Byron le grand seigneur, elle le traita avec une insolence que l'homme le plus humble n'eût pas toléré. Avec l'aimable Guiccioli, elle prit les allures de matrone britannique. Byron demeura poli, mais glacial.

Au bout de vingt-quatre heures il était excédé. Les sept enfants couraient dans la maison, abîmaient tout, «Kraal de Hottendots, plus sales et plus malfaisants que des Yahoos.» Lord Byron regardait avec dégoût cette vermine humaine, et mettant en faction sur l'escalier son énorme bouledogue, lui disait: «Ne laissez aucun petit _cockney_ venir de notre côté.» Déjà il était las du journal.

Shelley, qui devait repartir le jour même, ne voulut pas abandonner Hunt avant d'avoir arrangé ses affaires. Il adoucit Byron, prêcha Marianne, consola son ami et retarda son départ de jour en jour jusqu'à ce que tout fût réglé. Sa ténacité triomphait toujours de la hautaine langueur de Byron. Il obtint que le premier numéro du journal publierait la «Vision du Jugement»[1], ce qui le lancerait sûrement. Williams, qui attendait à Livourne, devenait impatient et nerveux. Il n'avait jamais été séparé de sa femme pendant un temps aussi long et se plaignait. Shelley lui envoyait billet sur billet pour expliquer son retard.

Ce début de juillet avait été d'une chaleur suffocante, «le soleil d'Italie au rire impitoyable». Les paysans avaient dû cesser de travailler dans les champs au milieu du jour. L'eau manquait et partout des processions de prêtres, portant les images saintes, imploraient le ciel d'un peu de pluie.

Le matin du 8, Shelley arriva avec Trelawny, alla à la banque, fit de nombreux achats dans les magasins pour l'approvisionnement de Casa Magni, puis les trois amis se dirigèrent ensemble vers le port. Trelawny, avec son _Bolivar_, voulait accompagner l'_Ariel._ Le ciel se couvrait peu à peu et une brise légère soufflait dans la direction de Lerici. Le capitaine Roberts dit qu'il y aurait bientôt un orage. Williams, qui avait hâte de partir, affirma qu'en sept heures ils seraient arrivés.

À midi, Shelley, Williams et leur mousse étaient à bord de l'_Ariel_; Trelawny, à bord du _Bolivar_, faisait ses préparatifs. Le bateau du garde-port les accosta pour vérifier leurs papiers: «Barchetta Don Juan? Capitaine Percy Shelley? Cela va bien.» Trelawny, qui n'avait pas son certificat sanitaire, essaya de passer outre: l'officier le menaça de quinze jours de quarantaine. Il offrit d'aller se mettre rapidement en règle, mais Williams ne tenait plus en place. D'ailleurs ils n'avaient pas de temps à perdre il était deux heures; il y avait peu de vent et ils arriveraient à grand' peine à la nuit tombante.

L'_Ariel_ sortit presque en même temps que deux felouques italiennes. Trelawny mécontent se mit à l'ancre, fit amener ses voiles et avec une longue-vue suivit des yeux le bateau de ses amis. Son pilote génois lui dit: «Ils auraient dû partir ce matin, à trois ou quatre heures... ils se tiennent trop à la côte; le courant les y fixera.»

--Ils auront bientôt le vent de terre, doit Trelawny.

--Ils en auront peut-être beaucoup trop, dit le Génois; cette voilure sur un bateau sans pont, et sans un marin à bord, c'est une folie!... Regardez ces lignes noires là-bas, et les chiffons sales qui passent au-dessus, et cette fumée sur l'eau. Le Diable prépare un de ses tours.

Du bout de la jetée le capitaine Roberts, lui aussi, observait l'_Ariel_; quand il le perdit de vue, il monta sur le phare et vit l'orage s'avancer vers le petit bateau qui bientôt amena une partie de sa voilure; puis les nuages le cachèrent complètement.

Dans le port l'air était devenu brûlant et irrespirable; une sorte de calme pesant paraissait solidifier l'atmosphère. Trelawny accablé descendit dans sa cabine et, malgré lui, s'endormit. Au bout d'un instant, il fut réveillé par un bruit de chaînes; les matelots mouillaient une nouvelle ancre. Dans tout le port c'était l'agitation qui précède la tempête; on amenait des voiles et des mâts, on arrimait des câbles, des ancres grinçaient. Il faisait très noir. La mer était unie et sombre comme un bloc de plomb; des bouffées de vent la parcouraient sans la rider et de larges gouttes de pluie rebondissaient sur sa surface. Des barques de pêche passèrent à toute vitesse, dans un grand désordre; on entendait des coups de sifflet, des ordres, des cris. Soudain un coup de tonnerre formidable couvrit tous les bruits humains.

Quand quelques heures plus tard le ciel se fût éclairci, Trelawny et Roberts explorèrent longuement tout le golfe de leurs longues-vues; il n'y avait plus sur la mer un seul bateau.

* * *

De l'autre côté du golfe, les deux femmes attendaient des nouvelles. Mary était inquiète et mélancolique; cet été si chaud l'effrayait. C'était par un tel temps que son petit William était mort et elle regardait son bébé avec inquiétude. Il allait bien et buvait joyeusement mais elle, sur cette terrasse, devant le plus beau paysage du monde, ne pouvait s'empêcher de se sentir accablée de tristesse. Sans raison, ses yeux se remplissaient de larmes: «Enfin, pensait-elle, quand lui, quand mon Shelley reviendra, je serai heureuse, il me consolera; si son boy est malade, il le guérira et m'encouragera.»

Le lundi, Jane eut une lettre de son mari, datée du samedi: il disait Shelley toujours retenu à Pise: «S'il n'est pas ici lundi, je viendrai seul dans une felouque; attendez-moi lundi au plus tard.» Le jour où cette lettre arriva était celui de l'orage. Mary et Jane, voyant la mer démontée, ne pensèrent pas une minute que l'_Ariel_, si fragile, eût pris la mer. Le mardi, il plut toute la journée, une pluie douce, monotone, sur une mer très calme. Le mercredi le vent souffla de Livourne et plusieurs felouques arrivèrent. Le patron de l'une d'elles dit que l'_Ariel_ était parti le lundi, mais Mary et Jane ne le crurent pas. Jeudi, le vent fut de nouveau bon, les deux femmes ne quittèrent pas la terrasse; à chaque minute, elles croyaient voir les hautes voiles du petit bateau doubler le cap. À minuit, elles étaient encore sur la terrasse et, inquiètes, se demandaient si quelque maladie ne retenait pas leurs maris à Livourne. Comme la nuit avançait, Jane devint si malheureuse qu'elle décida de fréter un bateau le lendemain matin; mais l'aube vit une mer démontée, et les bateliers refusèrent de faire le voyage. À midi des lettres arrivèrent; il y en avait une de Hunt pour Shelley. Mary l'ouvrit en frissonnant. Elle disait: «Écrivez-nous comment vous êtes rentré, car il a fait mauvais temps lundi après votre départ et nous sommes inquiets.»

La lettre tomba des mains de Mary qui se mit à trembler. Jane la ramassa, lut à son tour et dit: «Alors, tout est fini.»

--Non, ma chère Jane, tout n'est pas fini; mais cette attente est horrible. Venez avec moi. Allons à Livourne. Allons en poste pour faire plus vite et sachons notre sort.

La route de Lerici à Livourne passait par Pise; elles s'arrêtèrent un instant chez Lord Byron pour demander s'il avait des nouvelles. Elles frappèrent à la porte; une servante italienne cria: «Chi è» car il était déjà tard, puis leur ouvrit. Byron était couché, mais la comtesse Guiccioli, souriante, descendit à leur rencontre. En voyant l'aspect terrifiant du visage de Mary, blanche comme un marbre, elle s'arrêta étonnée.

--Where is he? Papete alcuna cosa di Shelley? dit Mary. Byron qui suivait sa maîtresse, ne savait rien, seulement que Shelley avait quitté Pise le dimanche et s'était embarqué le lundi, par mauvais temps.

Refusant de se reposer, les deux femmes partirent pour Livourne; elles y arrivèrent à deux heures du matin. Leur cocher les amena à une auberge où elles ne trouvèrent ni Trelawny, ni le capitaine Roberts. Elles se jetèrent habillées sur des lits et attendirent le jour. À six heures du matin, elles coururent toutes les auberges de Livourne. À celle du Globe, elles trouvèrent Roberts qui descendit avec un visage bouleversé, et elles surent par lui tout ce qui s'était passé pendant cette horrible semaine.

Cependant il restait un espoir. L'_Ariel_ pouvait avoir été poussé par la tempête vers la Corse ou l'île d'Elbe. Elles envoyèrent un courrier faire le tour du golfe pour demander de village en village si l'on avait trouvé quelque épave, et à neuf heures du matin repartirent pour Casa Magni. Trelawny les accompagna. En passant à Viareggio, on leur apprit qu'on avait trouvé sur la plage un petit canot et un tonneau. Trelawny alla voir, c'était bien le canot minuscule de l'_Ariel._ Mais peut-être le canot, encombrant par mauvais temps, avait-il été jeté par-dessus bord. Quand Jane et Mary arrivèrent à Casa Magni, c'était la fête du village. Toute la nuit, le bruit des danses et des chants les tint éveillées.

* * *

Cinq à six jours plus tard, Trelawny, qui avait promis une récompense à ceux des garde-côtes qui lui fourniraient quelque information, fut appelé à Viareggio où un corps avait été trouvé sur la plage. C'était un cadavre affreux à voir, car toutes les parties non protégées par les vêtements avaient été déchiquetées par les poissons. Mais la silhouette haute et fragile était trop familière à Trelawny pour que le doute fût possible. Dans une des poches du veston, il trouva un Sophocle; dans l'autre, un volume de Keats, placé dans la poche, encore ouvert comme si le lecteur, interrompu seulement par la tempête, avait dû précipitamment le mettre de côté. Presque en même temps le corps de Williams et celui du marin furent jetés sur la côte, non loin du même point, plus mutilés encore. Trelawny les fit enterrer dans le sable pour les préserver des vagues et galopa vers Casa Magni.