Ariel: ou, La vie de Shelley

Part 12

Chapter 123,805 wordsPublic domain

Mary se trouva soudain dans le vestibule d'une auberge, inconnue, son enfant morte dans les bras. Mrs Hoppner vint et l'emmena chez elle. Le lendemain matin, une gondole où monta Shelley emporta le petit corps au Lido et Mary s'efforça de secouer sa tristesse. C'était un des principes de Godwin que seuls les êtres de nature faible et lâche s'abandonnent à la douleur et que celle-ci dure peu quand nous ne nous y complaisons pas secrètement par une sorte de cruelle vanité de souffrir. Sa fille partageait ses idées sur ce point. Le surlendemain de l'enterrement, elle écrivit dans son journal: _Lu le quatrième chant de Childe Harold. Il pleut. Vu le Palais des Doges, le Pont des Soupirs, etc... À l'Académie avec Mrs Hoppner; vu quelques belles peintures. Visite à Lord Byron, où j'ai trouvé la Fornarina._

* * *

La Fornarina était la nouvelle maîtresse de Byron, fille à l'aspect populaire et sauvage. «Vous verrez qu'elle est belle, avait dit Byron à Shelley. De grands yeux noirs et un corps de Junon; des cheveux ondulés qui brillent au clair de lune; une de ces femmes qui par amour iraient jusqu'en Enfer. J'aime ces sortes d'animaux et j'aurais certainement préféré Médée à toutes les femmes du monde.»

C'était en effet un étrange animal que cette belle boulangère, et tout à fait indomptable. Elle était si féroce que les domestiques en avaient une folle terreur, même Tita, le gondolier géant du poète. Jalouse, insupportable, fausse comme un démon, et parfaitement ridicule depuis qu'elle avait voulu remplacer son beau châle par des robes élégantes et des chapeaux à plumes que Byron jetait au feu au fur et à mesure qu'elle les achetait. Mais il tolérait ses folies, parce qu'elle l'amusait. Il aimait sa vivacité, son accent vénitien, sa violence. Cette âme fruste et proche de la bête le reposait, croyait-il, mieux que tout autre du travail spirituel. Grâce à elle son poème avançait allègrement, dans un mouvement superbe, avec quelque chose de la naturelle et mouvante furie de l'océan et de la femme amoureuse.

Aux Shelley, qui étaient la civilisation même, cette admirable brute ne pouvait que déplaire. Ils échangèrent des regards attristés. Pendant les quelques jours qu'ils passèrent encore à Venise, Shelley vit de plus près la vie de Lord Byron et le jugea sévèrement. Le poète associait à ses débauches les femmes que ses gondoliers ramassaient dans les rues. Puis, mécontent de lui-même, il décrétait que l'homme est méprisable. Son cynisme ne parut plus à Shelley qu'un masque élégant pour sa bestialité.

Enfin les Shelley rentrèrent à Este, bien tristes d'y revenir sans leur petite fille. Pourtant la maison était gaie. Dans le jardin, une vigne en espalier conduisait à un charmant pavillon qui devint la retraite favorite du poète. De là on découvrait au premier plan le vieux château d'Este; puis, comme une mer verte, la plaine sans vagues de Lombardie, où de belles villas formaient des îlots baignés dans l'air vaporeux: dans le lointain la solitaire Padoue, et Venise dont les dômes et les campaniles frangés d'or brillaient dans un ciel de saphir.

Shelley travaillait; il avait commencé un «Prométhée délivré» un drame lyrique sur le livre de Job; il essayait de noter, en vers légers comme des coups d'aile, la mélancolique beauté de cette lumière automnale. Mais dès que tombait la délicieuse excitation du travail, il se sentait oublié, solitaire. Il lui semblait que de cette barque fragile qui emportait, sous un ciel étranger, le petit groupe de jeunes exilés chassés d'Angleterre par la tempête, la Douleur avait pris le gouvernail.

[Footnote 1: Nom que Shelley et Mary donnaient à la petite Clara.]

IX. LE CIMETIÈRE ROMAIN

Après un mois, il fallut rendre à Byron sa villa et lui ramener Allegra. La pluie et l'hiver inspirèrent à Shelley le désir d'émigrer vers le Sud. Il avait besoin, pour être heureux, de chaleur et de sympathie; climats et villes inconnues tentaient sa mélancolie.

La route de Rome serpentait au milieu de vignes déjà rougissantes. À chaque pas on rencontrait des attelages de bœufs blancs comme du lait, de virgilienne beauté. Ils traversèrent Ferrare, puis Bologne où ils virent tant d'églises, de statues et de tableaux qu'il leur sembla que leur cerveau devenait comme un portefeuille d'architecte ou un magasin d'estampes. Par Rimini, Spoleto, Terni, villes romantiques, ils arrivèrent dans la Campagne Romaine, parfaite solitude, à la fois charmante et sublime. Quand ils entrèrent dans la ville, un immense épervier plana au-dessus d'eux.

À Rome, la majestueuse tristesse des ruines les toucha. Shelley admira le cimetière anglais, près de la tombe de Cestius, le plus beau et le plus solennel qu'il eût jamais vu. Le vent faisait chanter les feuilles des arbres au-dessus des tombes de jeunes femmes et d'enfants. C'était le lieu où l'on eût souhaité dormir.

Après un voyage de trois semaines, ils arrivèrent à Naples et louèrent un logis d'où l'on découvrait la baie bleue, toujours semblable et toujours différente. Nuit et jour on voyait fumer légèrement le Vésuve, et la mer réfléchir ses flammes et son ombre. Le climat était celui d'un printemps anglais, bien que peut-être manquât ce crescendo continu de douceur qui donne tant de charme aux pays tempérés. Ils allèrent à Pompéï, à Salerne, à Pæstum, belles visions trop courtes qui laissaient dans l'esprit de blanches et confuses images comme un rêve à demi oublié. Malgré tant de beauté, ils n'étaient pas heureux.

Ils ne connaissaient personne, et le perpétuel isolement de leur petit groupe leur devenait pénible. Sous ce beau soleil, ils pensaient avec envie à Richemond, à Marlow, à Londres même. Qu'étaient ces montagnes et ce ciel bleu, sans un ami? Les plaisirs de société sont l'alpha et l'oméga de l'existence, et les paysages présents, si réels, si beaux soient-ils, s'évanouissent en fumée si l'on pense à des décors familiers, médiocres peut-être en eux-mêmes, mais sur lesquels le souvenir répand ses couleurs délicieuses.

Dans les rues, ils regardaient avec envie les pauvres gens, auxquels d'autres pauvres gens disaient bonjour. Shelley, qui se sentait si plein de tendresse pour les hommes, s'étonnait douloureusement de se trouver toujours seul au milieu d'eux. Mary surtout souffrait d'être partout «l'étrangère». Elle était de nouveau au début d'une grossesse; Claire lui devenait insupportable; et elle avait de graves ennuis domestiques. Son valet italien Paolo avait séduit la nourrice suisse. Elle voulait le forcer à l'épouser, et quand le coquin finit par y consentir, ce fut pour partir aussitôt avec sa femme en jurant de se venger. Puis Claire fut très malade, d'une étrange maladie que Mary comprit mal.

Mécontents, fatigués de Naples, ils décidèrent de retourner à Rome. Un perpétuel besoin de changement les agitait, comme le malade qui dans son lit cherche en vain une place fraîche et transporte sa fièvre avec son corps. La chaleur du printemps romain parut fatiguer le petit William. Le médecin leur conseilla de l'emmener rapidement plus au nord. Ils allaient partir quand brusquement un violent accès de dysenterie se déclara.

Pendant soixante heures Shelley ne quitta pas la main de son petit garçon. Il s'y était attaché de plus en plus. C'était un enfant intelligent, affectueux et sensible. Il avait de beaux cheveux blonds soyeux, un teint transparent, des yeux bleus, animés et sérieux. Quand il dormait, les femmes italiennes venaient, sur la pointe du pied, se le montrer les unes aux autres. Comme il était déjà en agonie, le médecin crut le sauver. Il vécut encore trois jours, puis à midi, par un soleil admirable, mourut.

On l'enterra dans le cimetière anglais dont son père, en traversant Rome, avait trouvé si charmante la silencieuse solitude. Le vent chantait encore dans les fouilles des arbres. Près d'une tombe antique, au milieu des fleurs et de l'herbe ensoleillée, Shelley vit disparaître son enfant mort.

Fanny... Harriet... la petite Clara... William... Il lui sembla qu'une atmosphère pestilentielle l'entourait et infectait les uns après les autres tous ceux qu'il aimait.

* * *

Le jeune couple sur lequel les Dieux semblaient se divertir à frapper à coups si durs, les avait jusque-là bravement supportés. Mais cette fois Mary abandonna la lutte.

Shelley l'emmena à la campagne, dans une belle villa. Tout lui était indifférent. Elle pensait à de petits pas sur le sable des plages napolitaines, à ces belles expressions naïves qui disent si vivement l'amour, l'étonnement et le plaisir. Immobile, les yeux fixés au loin dans une sorte de torpeur, elle ne sortait de son silence que pour s'inquiéter de la tombe romaine; elle voulait pour son bel enfant un bloc de marbre blanc, des fleurs.

Godwin, informé de sa tristesse, la lui reprocha. Par l'exhibition d'une douleur si banale elle diminuait son caractère; elle se mettait au rang de toute la masse de sort sexe. Que lui manquait-il? N'avait-elle pas l'homme de son choix, les biens de fortune et par là le moyen de se fendre utile à l'humanité? «Mais vous avez perdu un enfant, et tout le reste de l'univers, tout ce qui est bon, tout ce qui a droit à votre bienveillance, tout cela n'est rien parce qu'un enfant de trois ans est mort!»

Shelley lui-même se plaignait doucement: «_Ma très chère Mary, où es-tu partie, me laissant tout seul dans ce monde aride? Ta forme est là, charmante, mais toi, tu t'es enfuie par la route solitaire qui conduit aux obscures retraites du chagrin..._»

Pour lui, il avait ses retraites aériennes, et quand il s'y réfugiait le lugubre drame de sa vie n'était plus qu'un cauchemar absurde. Là il achevait son Prométhée, nouvelle transposition du thème unique de son œuvre: la lutte de l'Esprit contre la Matière, la lutte de l'homme libre contre le Monde. Jupiter y devenait une sorte de Lord Castlereagh; le Titan enchaîné un autre Shelley, victime remplie d'espérance, confiante dans le triomphe final du Bien. Les beaux ciels sans nuages, les tourbillons de vent tiède de l'Ouest, tout lui était prétexte à chanter cette foi désespérément optimiste qu'aucun malheur n'avait pu abattre: «_Vent, fais de moi ta lyre, comme l'est cette forêt! Qu'importe si mes feuilles tombent comme les siennes!... Deviens par mes lèvres, pour la terre endormie, la trompette d'une prophétie! O, Vent, si l'Hiver vient, se peut-il que le Printemps soit loin?_»

Quand le moment de l'accouchement de Mary approcha, ils partirent pour Florence, afin d'être à portée d'un bon médecin. Le meilleur fut Florence elle-même, ville où la solitude est sans amertume. À Florence on vit avec Dante; on s'assied à côté de Savonarole; on voit passer Giotto. Dans les églises, Brunelleschi et Donatello rivalisent encore amicalement. Les statues y vivent dans la rue avec plus de familiarité qu'ailleurs. Sur la place, le David vainqueur défie le Neptune imbécile et l'Hercule maladroit de Bandinelli. On souffre moins de ne pas connaître les enfants qui passent, devant ceux de Della Robbia.

Shelley aimait à regarder la ville des hauteurs de San Miniato. Les toits roses dessinaient leurs formes précises; l'Arno gonflé par les pluies roulait ses eaux jaunes entre les vieilles maisons qui semblaient une foule humaine accourue sur les rives et sur les ponts; dans le lointain la vallée découvrait un horizon de collines bleuâtres.

Dans cette atmosphère toute chargée d'esprit. Mary reprenait quelque goût pour la vie. À la pension de famille elle parlait avec les «gens de dessous». Son accouchement fut heureux et rapide. Quand elle se vit de nouveau avec un bébé dans les bras, elle sourit pour la première fois depuis la mort de William.

Elle appela son fils Percy-Florence.

X. ANY WIFE TO ANY HUSBAND

Tout dans la vie arrive par séries. Un ami en amène un autre. Mary et Percy, qui avaient tant souffert de la solitude, se trouvèrent soudain, sans l'avoir cherché, le centre d'un petit groupe animé et agréable.

Le hasard avait fait ce miracle. D'abord Shelley avait recommencé à souffrir de sa douleur dans le côté. Le vent des Apennins, si rude l'hiver à Florence, lui était pénible, et le médecin lui avait conseillé d'aller vivre à Pise, mieux abritée.

Là un de ses cousins, Tom Medwin, était venu le rejoindre. C'était un ancien officier de l'armée des Indes qui, se piquant de littérature, avait eu l'idée de chercher la société du seul lettré de la famille. Il était parfaitement ennuyeux, mais brave homme, et il présenta aux Shelley un couple charmant, les Williams.

Edward Williams était, comme Medwin, un ancien officier de dragons. Il avait dû donner sa démission à cause, disait-il, de sa mauvaise santé. C'était un garçon franc, très simple, sans prétentions, et s'intéressant à tout. Il plut beaucoup aux Shelley, et sa femme leur parut délicieuse, très jolie, de manières raffinées, excellente musicienne. Tout de suite ce fut entre les deux ménages une profonde sympathie, et les Shelley connurent enfin cette douce vie de visites spontanées, d'éloges délicats, de confiance qui fait le charme des vraies amitiés.

Dès qu'un groupe existe, les isolés s'y agrègent. Il leur vint un Irlandais, le comte Taaffe; un Grec, le Prince Mavrocordato, et un extraordinaire prêtre italien au diabolique et pénétrant visage d'inquisiteur de Venise, le Révérend Professeur Pacchiani, dit le Diable de Pise, abbé sans religion et professeur sans chaire, grand amateur de femmes et de tableaux, antiquaire, procureur, connaisseur et entremetteur universel. C'était l'homme qui trouve toujours un Palazzo à louer et touche sa commission du locataire et du propriétaire, recommande un professeur d'italien et partage avec lui le prix des leçons et glisse mystérieusement à l'Anglais de passage le nom d'un Marchese désireux de vendre un Andrea del Sarto.

Familier d'une maison le jour même où il y pénétrait, Pacchiani appelait Mary et son amie Jane, «le belle Inglese» et les amusait en leur racontant l'histoire intime des grandes familles de Pise dont il était l'ami et le confesseur.

* * *

Un des récits de l'abbé émut vivement Shelley. Le comte Viviani, l'un des hommes les plus importants de la ville, venait de se remarier avec une femme beaucoup plus jeune que lui; il avait eu de sa première femme deux filles charmantes, et la nouvelle comtesse, jalouse de la beauté de ces jeunes filles, avait obtenu de son mari qu'il les enfermât dans deux couvents de Pise jusqu'à ce que quelqu'un consentît à les épouser sans dot. Le professeur, qui avait connu les «contessine» depuis leur enfance, parlait avec enthousiasme de leur beauté et de leur esprit. L'aînée surtout, Emilia, était une sorte de génie.

«Poverina! disait Pacchiani. Elle est là comme un oiseau en cage. Elle voit ses jeunes années passer sans but, elle qui était faite pour l'amour. Hier, elle arrosait quelques fleurs dans sa cellule: «Oui, leur disait-elle, vous êtes nées pour végéter, mais nous, êtres pensants, nous sommes faits pour agir et non pour nous flétrir sur place...» Ce couvent de Sainte-Anne est un affreux endroit; en ce moment-ci les pensionnaires y grelottent de froid et n'ont pour se chauffer que quelques cendres sur un récipient de terre. Vous auriez pitié d'elles.»

Ce récit réveilla en Shelley tous ses sentiments de chevalier errant, endormis depuis quelques années dans la paix de la vie conjugale. Il posa mille questions, et montra tant d'indignation contre le vieux comte, tant d'intérêt pour la belle victime que Pacchiani, qui ne pouvait résister au délicieux plaisir de s'entremettre, suprême sensualité des vieillards, proposa de l'emmener au couvent de Sainte-Anne.

C'était en effet une misérable maison; les visiteurs traversèrent un portail en ruines; l'abbé alla chercher Emilia, et bientôt Méphistophélès revint avec Marguerite. Il n'avait pas exagéré la beauté de la jeune fille; ses cheveux noirs étaient noués simplement comme ceux d'une muse grecque: son profil sans défaut semblait l'œuvre d'un parfait sculpteur; la pâleur du teint faisait ressortir l'éclat des yeux qui possédaient cette expression à demi-endormie et profondément voluptueuse, où certaines Italiennes surpassent les Orientales.

Dès qu'elle entra dans le triste parloir, Shelley sentit qu'il l'aimait. Amour qui n'était pas un désir charnel, mais un besoin de se sacrifier, d'admirer, de se sacrifier pour ce qu'on admire. Il conservait toujours à l'arrière-plan de sa sensibilité cette image de parfaite beauté physique unie à la beauté morale, ce mythe d'une femme charmante et opprimée dont il serait le chevalier, Andromède de ce Persée, princesse de ce saint Georges, mythe qui était au fond de tous les sentiments amoureux qu'il avait éprouvés, qui lui avait fait enlever Harriet pour la soustraire à son père, aimer Mary parce qu'elle était malheureuse, mélange aux proportions, inconnues de lui-même, de sensualité et de pitié, sentiment peut-être trouble à l'origine, mais qu'il avait su purifier, et qui exaltait au plus haut point sa puissance de création poétique.

Il avait cru longtemps trouver en Mary cette amante mystique et elle en était sans doute aussi peu différente qu'une femme peut l'être d'une déesse. Pour la première fois peut-être, le personnage réel que la brume shelleyenne dévoilait en se dissipant, coïncidait presque avec son image idéale. Pourtant, la vie en commun lui avait fait découvrir en elle des traits qui ne pouvaient guère appartenir à la divine vision. Mary mère de famille, ménagère, était plus sèche, plus pratique que la jeune fille héroïque et tendre de Skinner Street. Ce que Shelley avait appelé sa netteté d'esprit n'était pas loin d'être de la froideur; sa jalousie allait parfois jusqu'à une véritable mesquinerie. Surtout il la connaissait trop bien pour pouvoir encore attacher ses rêveries à une image devenue si précise.

Mais en cette belle, en cette mystérieuse Emilia, la déesse pouvait s'incarner parce qu'il ne savait rien d'elle. Il rencontrait enfin dans ce couvent étranger la vision admirable et fugitive qu'il poursuivait depuis l'adolescence et qui, chaque fois qu'il croyait la saisir, s'évanouissait pour le laisser en présence d'une femme de chair qui blessait sa sensibilité.

En entrant dans le parloir, Emilia s'adressa à un oiseau qui se trouvait là dans une cage et lui tint un discours qui parut à Shelley le plus poétique du monde.

«Pauvre petit! Tu meurs de langueur! Comme je te plains! Comme tu dois souffrir en entendant les troupes de tes semblables qui t'appellent et partent sur les vents pour des pays inconnus! Comme moi, tu dois finir ici ta misérable destinée... Oh! que ne puis-je te délivrer!» Elle improvisait volontiers ainsi, à l'italienne, des sortes de poèmes parlés qui ne manquaient ni d'abondance, ni de force. Shelley la trouva géniale. Il lui demanda la permission de revenir, de lui amener sa femme, sa belle-sœur; elle y consentit volontiers.

En racontant cette visite à Mary, il ne lui cacha pas les sentiments qu'il avait éprouvés. Tous deux étaient grands lecteurs de Platon, et Mary connaissait cet amour qui n'est que la contemplation de la Suprême Beauté. Elle eut préféré cependant que cette contemplation eût pris pour objet ure statue, ou que Shelley, comme Dante, n'eût jamais parlé à sa Béatrice. Cependant, quand Shelley la pria d'aller voir la belle captive, elle l'accompagna volontiers.

Elle reconnut qu'Emilia était belle, très «statue grecque», et d'une éloquence assez surprenante, mais au fond de son cœur elle pensa qu'elle préférait la pudique réserve des Anglaises à ce trop expansif génie italien. Elle trouva qu'Emilia parlait fort, que ses gestes, expressifs sans doute, l'étaient au point de manquer de grâce, et qu'elle était surtout agréable quand elle restait silencieuse. Elle se garda de laisser paraître ces impressions, et lui témoigna beaucoup d'amitié.

Claire, plus sensible, fut conquise comme Shelley. Tandis que Mary apportait à la captive de petits cadeaux, des livres, une chaîne d'or, Claire, qui était pauvre, offrit ce qu'elle pouvait: des leçons d'anglais qu'Emilia accepta avec joie. Une incessante correspondance commença entre le couvent et Pise; ce n'était que «Chère sœur!... Mary adorée!... Sensible Percy!... Caro fratello», et même (dans un sens mystique, cela se doit entendre) «adorato sposo». Cependant la «chère sœur Mary» paraissait parfois un peu froide. «Mais votre mari me dit que cette froideur apparente n'est que la cendre qui couvre un cœur affectueux.»

La vérité était que la chère sœur Mary s'énervait un peu. Shelley était en train de construire autour d'Emilia un de ces mondes imaginaires où il aimait à s'évader; il composait pour elle un grand poème d'amour qu'il voulait aussi mystérieux que la Vita Nuova de Dante ou les sonnets de Shakespeare. Il y proclamait sa doctrine de l'amour:

«_Je n'ai jamais été de cette grande secte qui tient que chacun doit choisir une maîtresse ou un ami et livrer tout le reste à l'oubli, si beau, si sage que soit ce reste. Tel pourtant est le culte de ces pauvres esclaves qui cheminent fatigués par la grand' route du monde vers leur demeure parmi les morts, et font, avec un seul ami enchaîné, parfois avec un jaloux ennemi, le plus long et le plus aride des voyages. L'amour vrai diffère en ceci de l'or et de l'argile que le diviser ne le diminue point. L'amour est comme l'intelligence, plus vive si elle contemple plus de vérités... Étroit le cœur qui n'aime, d'esprit qui ne contemple qu'un objet._»

Il y faisait d'Emilia un portrait qui n'était qu'un hymne à la beauté de la captive, «_au parfum tiède qui s'exhalait d'elle et qui rassasiait le vent fané, senteur sauvage, trop aiguë pour être sentie... À la gloire de sa divine personne qui tremblait au travers de ses membres ainsi que derrière une nuée, dans le ciel paisible de juin, la lune tremble inextinguiblement belle._»

«_Épouse, sœur, ange, pilote de ce destin dont la course fut si privée d'étoiles... Emilia, un vaisseau se balance dans le port..._» Et c'était la plus passionnée des invitations au voyage vers un pays irréel et charmant: «_Là, nous nous confondrons en un seul être; nos souffles se mêleront, nos poitrines s'uniront, nos artères battront ensemble, extase si douce qu'on en meurt._»

Bien que Mary se répétât, pour se rassurer, que toutes ces belles choses s'adressaient à l'essence divine d'Emilia et non à une jolie bile aux cheveux noirs, il lui était pénible de voir Shelley travailler avec une si grande exaltation. Heureusement le travail de composition l'absorbait assez pour ne pas lui laisser le temps de rendre visite à son héroïne. Et tandis que ce platonique amant accumulait les images vaporeuses, Emilia recevait du Comte, son père, des propositions tout à fait cyniques.

Le comte Viviani avait trouvé un époux qui consentait à la prendre sans dot; il exigeait qu'elle se décidât. Le mari était peu tentant; c'était un certain Biondi qui vivait dans un château lointain, en plein pays de marécages. Elle ne l'avait jamais vu et ne devait pas le voir avant le jour du mariage. Ces fiançailles à la turque étaient bien dégoûtantes, mais que pouvait-elle espérer? Le Roi des Elfes, marié à la très réelle Mary, ne la tirerait certes pas de son cachot. Si elle épousait ce Biondi, peut-être trouverait-elle là le point de départ d'une vie plus heureuse? Si l'homme lui déplaisait, elle en rencontrerait d'autres, et il devait bien y avoir des «cavaliers servant»» jusqu'au milieu des marécages.

Avant d'avoir terminé son poème, Shelley apprit qu'elle se mariait.

* * *

Six mois plus tard, Mary écrivait à une amie: «_Emilia a épousé Biondi; on dit qu'elle rend la vie dure à lui et à sa mère. La conclusion de notre amitié «a la italiana» me rappelle cette nursery ryhtme_:

... _J'ai rencontré une jolie fille_ _Qui me fit une révérence._ _Je lui donnai des gâteaux;_ _Je lui donnai du vin;_ _Je lui donnai du sucre candi,_ _Mais oh! la méchante fille!_ _Elle me demanda du brandy!_