Part 11
Il y avait quinze jours que le corps de la première Mrs Shelley avait été retiré de la Serpentine quand Mary et Percy furent unis par un clergyman, en l'église de Sainte-Mildred, en présence de Godwin épanoui, et de Mrs Godwin affectée et glorieuse. Le soir, pour la première fois depuis leur fuite, les Shelley dînèrent à Skinner Street.
La fête de famille fut assez triste. Dans cette petite salle à manger, Fanny avait vécu, Harriet était venue, et les ombres des désespérées, mélancoliques et insatisfaites, y tourmentaient encore les vivants. Il est vrai que la fureur de Godwin avait été changée en excessive amabilité par la cérémonie du matin, mais trop d'arrière-pensées hantaient les convives pour qu'une vraie cordialité fût possible.
Mary, ce soir-là, écrivit simplement dans son journal: «_Voyage à Londres. Un mariage a lieu. Je lis Chesterfield et Locke._» Mary était un bon esprit, et la petite noyée ne lui allait certes pas à la cheville.
* * *
Ce mariage de forme apporta au moins un avantage certain: l'argument de concubinage se trouvait supprimé à ceux qui prétendaient refuser à Shelley ses enfants. Mais les Westbrook ne cédèrent pas. Par la voix de l'ancien cafetier, les petits Charles et Ianthe Shelley s'adressèrent au Lord Chancelier: «Notre père, disaient-ils, s'est déclaré publiquement athée et a publié un ouvrage impie qui a pour titre: «Queen Mab» avec notes, et un autre ouvrage, où il nie l'existence d'un Créateur de l'Univers, la sainteté du mariage et tous les principes, les plus sacrés de la morale.» Pour ces raisons ces bébés vertueux et précoces demandaient à ne pas être élevés par un père indigne, mais plutôt par telles personnes de haute moralité que pourrait désigner la Cour et par exemple leur grand-père maternel et leur aimable tante Eliza.
L'avocat, devinant les sentiments probables du Lord Chancelier, se garda bien d'entreprendre la difficile défense de _Queen Mab._ Il se borna à nier l'importance d'un ouvrage écrit à dix-neuf ans.
«En dépit des violentes philippiques de Mr Shelley contre le mariage, Mr Shelley s'est marié deux fois avant d'avoir vingt-cinq ans! À peine est-il libéré de ces chaînes despotiques dont il parle avec tant d'horreur et de mépris, qu'il s'en forge de nouvelles et redevient victime volontaire. On espère qu'une différence aussi évidente entre ses opinions et ses actions, amènera le Lord Chancelier à ne pas prendre au sérieux une publication puérile.» Quant à l'idée de confier les enfants à leur famille maternelle: «Nous croyons bon de rappeler que Mr John Westbrook n'est nullement qualifié pour élever les enfants de Mr Shelley. Pour Miss Westbrook les objections sont plus fortes encore; elle est illettrée et vulgaire, et surtout, c'est sur son conseil, avec sa complicité, et, paraît-il, par son œuvre, que Mr Shelley, alors âgé de dix-neuf ans, enleva Miss Harriet Westbrook, alors âgée de dix-sept ans. Miss Westbrook, la tutrice proposée, avait en ce temps-là près de trente ans, et, si elle avait agi comme elle aurait dû, en fidèle gardienne et amie de sa sœur, tant de malheurs et de honte auraient été évités aux deux familles.»
L'habileté de l'avocat, qui espérait faire triompher son client en désavouant en son nom les opinions de sa jeunesse, parut à Shelley une insupportable hypocrisie. Il rédigea pour le Lord Chancelier une déclaration où il exposait que ses idées sur le mariage n'avaient pas changé, et que, s'il avait accepté de plier sa conduite aux usages du monde, il ne renonçait nullement à la liberté de les critiquer.
Les «attendus» du Lord Chancelier ne purent qu'enregistrer cet aveu: «Nous nous trouvons, dit-il, en présence d'un père qui considère comme un devoir imposé par ses principes de conseiller, à ceux sur les opinions desquels il a quelque pouvoir, comme moral et vertueux, un mode de vie que la loi tient pour immoral et vicieux... Je ne puis, dans ces conditions, me trouver autorisé à lui confier des enfants.» Cependant le Lord Chancelier se garda bien de les confier non plus aux détestables Westbrook; il les remit aux soins d'un docteur Hume, médecin militaire, qui préparerait Charles à entrer dans quelque bonne école dirigée par un clergyman orthodoxe. Quant à la petite Ianthe elle serait élevée par Mrs Hune qui lui ferait dire ses prières le matin, ses grâces avant les repas et lui donnerait à lire de bons livres et même au besoin des poètes, Shakespeare toutefois expurgé; le tout pour cent livres par enfant. Mr Shelley pourrait les voir douze fois par an en présence de témoins; Mr John Westbrook autant de fois, mais seul s'il le désirait.
Cette sentence fut très pénible à Shelley. Elle sanctionnait en quelque sorte officiellement, et sous une forme en apparence modérée et raisonnable, son exil de la société des hommes civilisés. C'était comme un brevet d'incurable folie.
* * *
Pendant le procès, il avait acheté une maison dans la charmante bourgade de Marlow. Ariel consentait enfin à habiter une demeure humaine. Une imposante galerie fut transformée en bibliothèque et ornée de grands moulages de Vénus et d'Apollon. Le jardin était vaste; une petite fille d'une rare beauté y jouait avec William et Clara Shelley; c'était Alba, fille de Claire et de Byron. Son père était à Venise où, disait-on, il s'amusait et Claire avait peu de nouvelles de lui.
Les récents malheurs de Shelley avaient dessiné leurs traces sur son visage. Il était plus maigre, plus fiévreux, plus voûté. Une violente douleur dans le côté l'empêchait de dormir et les médecins, ne pouvant l'en débarrasser, la disaient «d'origine nerveuse».
Son humeur était assez sombre. La vie lui avait apporté tant de souffrances, ses bonnes intentions étaient devenues cause de tant de malheurs qu'il avait pris l'horreur de toute action. Il éprouvait un besoin confus et fort d'écarter de lui les redoutables groupes humains aux réactions imprévisibles, aux terribles mouvements de passion. La transformation du monde réel lui paraissait si décevante qu'il ne désirait plus satisfaire ses amours et ses haines que dans un univers malléable et docile. Des sujets de poèmes, encore vides et vagues, flottaient comme des ombres autour de lui et, se nourrissant de ses tristes rêveries, prenaient corps aux dépens de sa puissance d'agir.
Ces constructions aériennes, ces cristallins palais, qui, de leurs vapeurs légères, lui avaient si longtemps caché la vie, se détachaient lentement, comme soulevés par une force invisible. Ils ne se dissipaient pas, mais mollement balancés, montaient dans toute leur gloire transparente vers les hautes régions de la poésie pure. À la place qu'ils avaient occupée, Shelley apercevait le monde des vivants, la terre brune, dure à cultiver, les rudes visages des hommes, les femmes nerveuses et sensibles, monde résistant et cruel auquel il souhaitait échapper.
Le poème auquel il pensait le plus souvent était l'histoire d'une révolution idéale. Il n'y voulait pas des scènes de sang qui lui rendaient pénible à lire le récit, par ailleurs si beau, de la Révolution Française. Il désirait qu'elle fût l'œuvre de deux amants. Son expérience personnelle lui prouvait que seul l'amour d'une femme peut inspirer un grand courage.
Ces anarchistes idylliques, Laon et son amante Cythna, devaient être les portraits transposés de lui-même et de Mary. Il les ferait monter sur le bûcher et périr pour leurs idées, comme il aurait voulu mourir lui-même, dans un dernier baiser au milieu des flammes, si délicieux que le supplice deviendrait une sorte de raffinement sensuel. Pour lui l'amour n'atteignait à toute sa force que s'il pouvait l'associer à des pensées et à des souffrances communes. Maintenant que Mary et lui, mariés, assez riches, paraissaient entrer dans une vie plus facile, il désirait s'évader de ce bonheur un peu plat, et imaginait le destin périlleux et magnifique qui aurait pu être le sien en d'autres temps et en un autre pays.
Il allait travailler dans les petites îles de la Tamise, habitées seulement par les cygnes, et, couché au fond du bateau au milieu des hautes herbes, il cherchait des images dans le ciel changeant. La contemplation des délicats changements des choses lui faisait éprouver des plaisirs infinis; il sentait chaque jour davantage que sa mission véritable sur la terre était d'en saisir les plus fugitives nuances et de fixer celles-ci par des mots aussi légers et aussi charmants qu'elles.
Il passa tout l'été à ce travail délicieux, puis un voyage à Londres devint nécessaire. L'argent était de nouveau rare; Shelley devait nourrir tant de bouches. Il avait à sa charge (outre Mary et les enfants) Claire et sa fille, et bien souvent la famille Godwin. Son nouvel ami Leigh Hunt avec une femme et cinq enfants, il fallait bien l'aider aussi. À Peacock il avait promis une annuité de cent livres pour lui permettre de travailler tranquillement à ses beaux romans. Même Charles Clairmont, qui ne lui était rien, ayant rencontré en France une fille charmante et pauvre, Shelley s'était chargé de la dot. Il devait, comme autrefois, emprunter aux usuriers pour satisfaire des avidités si multiples. «Vous êtes, lui dit un jour Godwin, un pur sang que les mouches empêchent de prendre son élan.»
Heureusement pour lui Mary se chargeait de le ramener à terre et il lui pardonnait, ne la voyant plus qu'à travers la Cythna de son poème. Mary, maîtresse de maison inquiète, n'aimait pas ces visiteurs trop assidus, ce Peacock qui venait tous les soirs «sans être invité» et buvait une bouteille entière de vin. Elle désirait que Shelley s'occupât de revendre la maison de Marlow qu'ils avaient achetée trop vite. Elle voyait qu'il y souffrait du froid, et souhaitait pour lui un climat très doux, l'Italie peut-être: «_Mon cher amour, lui écrivait-elle à Londres, je vous supplie d'être plus clair dans vos lettres et de me dire tous vos plans. Vous avez fait annoncer la maison, mais avez-vous dit à Madochs ce qu'il faut répondre aux acheteurs possibles? Et avez-vous choisi entre l'Italie et la mer? Et savez-vous comment trouver de l'argent pour nous y conduire et pour acheter toutes les choses qui seront nécessaires avant notre départ? Et pouvez-vous faire quelque chose pour mon père avant que nous partions? Ou après tout ne vaudrait-il pas mieux habiter une petite maison, sur une plage, où nos dépenses seraient beaucoup moindres? Vous n'avez pas encore parlé à Godwin de vos projets d'Italie; si vous vous décidez, je voudrais que vous le fissiez, car il vaut toujours mieux parler de ces choses au moins quelques jours avant._
«_J'ai fait ma première sortie aujourd'hui. Cette maison est horriblement froide! Je gelais près du feu et dès que je me suis trouvée sur la route, l'air était chaud et transparent. Je désire que William m'accompagne dans mes prochaines promenades. Pour cela voulez-vous envoyer, si possible par la voiture de lundi, un chapeau de loutre pour lui. Il faut qu'il soit de la forme ronde qui est à la mode; expliquez bien que c'est pour un garçon, et qu'il y ait autour un petit ruban doré étroit, pour qu'on puisse le serrer s'il est trop grand... Je suis assiégée par les bébés: Alba griffe et hurle, William s'amuse à enrouler un châle autour de lui, et Miss Clara regarde le feu. Adieu, mon cher amour, je ne puis vous dire combien je suis anxieuse d'avoir des nouvelles de votre santé, de vos affaires et de vos plans._»
Un des sujets de plaintes de Mary était la présence d'Alba dans la maison; on avait dit aux voisins qu'elle était fille d'une dame de Londres et envoyée à la campagne pour sa santé, mais tout le monde pouvait constater l'attitude maternelle de Claire, et il ne manquait pas de bonnes âmes pour attribuer l'enfant à Shelley. Les vieilles accusations de promiscuité flottaient encore autour de ce ménage et la prude Mary en souffrait. Une des raisons pour lesquelles elle désirait se rendre en Italie était que ce voyage permettrait de conduire la petite fille à son père.
Shelley ne demandait qu'à partir. La famille, l'amitié, les affaires élevaient autour de lui, avec une méthodique douceur, des murailles trop solides qui l'étouffaient. Les petites vagues de la vie mordaient, perfides et nonchalantes, cette rocheuse volonté. Dans ce pays où le plus haut magistrat du royaume lui avait enlevé ses droits civiques, il se sentait toujours comme au pilori. Il lui sembla qu'en fuyant l'Angleterre, il redeviendrait un esprit aérien et libre, qu'en pays étranger sa vie serait une feuille blanche où il pourrait composer une existence nouvelle comme un beau poème.
Quand le départ fut décidé, Mary demanda que les enfants fussent baptisés. Elle pensait qu'il valait mieux pour leur bonheur débuter dans la vie en observant les Règles. Shelley y consentit et, le même jour qu'eux, la fille de Byron reçut le baptême et les noms de Clara Allegra.
VIII. «REINE DE MARBRE ET DE BOUE»
Le ciel clair de l'Italie, ce ciel fidèle, sans un nuage. Une fois de plus la caravane des Trois descendit vers les pays de l'oubli et du soleil; les enfants et les nourrices qui maintenant l'accompagnaient avaient à peine alourdi ses mouvements rapides et fantasques.
Par le Mont-Cenis ils gagnèrent Milan, où ils firent un premier arrêt pour attendre des nouvelles de Byron auquel Shelley avait écrit pour lui annoncer l'arrivée de sa fille. À Milan il passa ses journées dans la Cathédrale, à lire l'Enfer et le Purgatoire. Il aimait les trois fenêtres gothiques et géantes qui répandent sur le chœur du Duomo une lumière si religieuse. Les églises ne lui inspiraient plus la même horreur que jadis: depuis qu'il avait tant souffert, il s'étonnait d'y trouver mieux qu'en aucun autre lieu un cadre qui convenait à ses sentiments et digne de la grandeur des passions humaines. Avec Dante, et dans cette symphonie de couleurs sombres et chaudes, le catholicisme cessait de lui apparaître comme l'invention d'imposteurs.
La réponse de Byron arriva. Il ne voulait voir Claire à aucun prix et fuirait de tous lieux dont elle s'approcherait; quant à la petite, il voulait bien se charger de son éducation, mais toujours à la condition d'en être seul maître. Shelley trouvant ces lois bien dures, essaya d'en obtenir de plus douces, mais Byron, qui désirait avant tout mettre sa vie à l'abri des scènes de Claire, refusa de céder en rien. Un Vénitien rencontré à Milan raconta que le «Milord anglais» menait à Venise une vie de débauche et y entretenait tout un harem. Cela ne laissait pas d'être inquiétant pour l'éducation d'Allegra et Shelley conseilla à Claire de renoncer à tout secours de Byron plutôt que de lui confier l'enfant. Il se chargeait, comme toujours, de tous les frais. Mais Claire était orgueilleuse. Fière de la naissance d'Allegra, elle en voulait pour sa fille les avantages; elle avait toute confiance en Élise; la nourrice suisse qui avait élevé la petite, et décida de les envoyer toutes les deux à Venise. Malgré les avertissements affectueux de Shelley, Allegra fut livrée à son père.
* * *
Bientôt les nouvelles reçues d'Allegra inquiétèrent Claire. Byron n'avait gardé que quelques semaines l'enfant chez lui. D'abord très fier de la trouver belle, de la voir admirée et caressée par les Vénitiens sur la Piazza, il s'était vite fatigué d'un jeu monotone et l'avait confiée à la femme du consul anglais à Venise, Mrs Hoppner. Qu'était cette Mrs Hoppner? Comment traiterait-elle une étrangère? Élise la disait très bonne, mais Claire commençait à ressentir de terribles regrets. Pendant tout un an elle n'avait pas quitté sa fille; elle l'adorait; c'était le seul être au monde qu'elle pût appeler sien puisque sa famille la repoussait et que son amant refusait de la recevoir. Shelley la vit si malheureuse qu'il offrit de l'accompagner à Venise et que Mary, malgré sa répugnance à les voir voyager ensemble, y consentit. Le domestique Paolo, homme débrouillard et actif, les accompagna comme courrier.
Pour ne pas irriter Byron qui avait interdit à Claire l'entrée de toute ville où il se trouverait, ils avaient décidé qu'elle s'arrêterait à Padoue et attendrait le résultat de l'ambassade de Shelley. Mais si près d'Allegra elle ne put résister. Elle pensa qu'en se cachant elle pourrait voir sa fille et prit avec Shelley une gondole qui descendait la Brenta. Ils traversèrent la lagune le soir, par un orage violent, tandis qu'au loin les lumières de Venise brillaient confusément sous le rideau de pluie.
Dès le lendemain matin, ils allèrent chez les Hoppner qui les reçurent avec politesse et bonté. Mrs Hoppner envoya aussitôt chercher Élise et le bébé. Allegra avait beaucoup grandi; elle était pâle, moins vive que jadis, mais toujours aussi belle. Puis on parla de Byron, longuement. Les Hoppner, braves gens, de moralité très traditionnelle, jeune couple amoureux excité par toute ces intrigues, un peu humanisé par l'indulgente Venise, racontèrent en hochant la tête.
Dès le troisième jour de son arrivée, il s'était procuré, comme il aimait à le dire, une gondole, et une maîtresse. La maîtresse était Marianne Segati, femme d'un marchand de drap qui avait loué des chambres au poète. Imprudente affaire, mais le drap se vendait mal. La femme avait vingt-deux ans, des yeux noirs superbes, une voix délicieuse. Bien que de petite condition bourgeoise, elle était reçue par l'aristocratie vénitienne qui aimait à l'entendre chanter. Qu'elle dût s'éprendre du noble étranger, beau, généreux et génial qui venait habiter chez elle, cela était aussi nécessaire que les réactions chimiques les plus simples. Quant au marchand de Venise, Byron avait le ducat facile et la morale vénitienne admettait un amant au moins.
Mrs Hoppner, petite femme douce aux yeux intelligents, avait raconté cette histoire avec l'air de tristesse et de gourmandise des honnêtes femmes qui parlent du vice. Son mari, avec mille précautions, ajouté que ce n'était pas tout. On racontait dans le peuple vénitien que le seigneur anglais avait quelque part dans la ville une maison mystérieuse où une Muse ne lui suffisant pas, il réunissait les Neuf sœurs. Toute une légende s'était formée; les Anglais; de passage parlaient de Néron et d'Héliogabale. Le peuple admirait et sous le masque du carnaval, les femmes s'accrochaient à Byron. Ces récits n'étaient pas rassurants pour Claire. Elle demanda ce qu'elle devait faire; le consul lui conseilla surtout de ne laisser savoir à aucun prix qu'elle était à Venise, car Byron exprimait souvent son extrême crainte de la voir arriver.
À trois heures, Shelley alla rendre visite au Palais Mocenigo à Byron qui lui fit grand accueil, Shelley étant peut-être le seul homme au monde avec lequel il consentît à parler sérieusement et d'égal à égal. Même lorsque lui furent expliqués le but du voyage et le désir de Claire de revoir l'enfant, il resta calme et raisonnable. Il dit qu'il comprenait très bien les soucis de Claire; qu'il ne pouvait lui envoyer Allegra parce que les Vénitiens, qui l'accusaient déjà d'être capricieux, diraient qu'il s'était fatigué de l'enfant; mais qu'il allait réfléchir, et trouverait un moyen de tout concilier. Puis il proposa une promenade à cheval au Lido.
À travers la lagune, la gondole les y conduisit. Les chevaux attendaient sur la longue plage à demi-submergée, semée de chardons et d'algues. Shelley aima ces sables déserts, ce galop presque au milieu des flots. Seule l'idée que Claire anxieuse l'attendait chez les Hoppner gâta un peu son plaisir.
Byron parla de la sotte attitude des Anglais à son égard. Ceux qui venaient à Venise le poursuivaient de leur curiosité et payaient ses domestiques pour voir sa chambre à coucher. Puis il en vint aux malheurs de Shelley avec de grandes protestations d'amitié. «Si j'avais été en Angleterre, j'aurais remué ciel et terre pour vous faire rendre vos enfants.» Cela l'amena à traiter de la méchanceté humaine qu'il jugeait infinie: «Les hommes se haïssent les uns les autres... Espérer ou souhaiter autre chose, c'est la marque d'un esprit visionnaire.
--Pourquoi? dit Shelley. Vous semblez admettre que l'homme subit ses instincts sans pouvoir les diriger... Ma foi est tout autre; je crois que notre volonté peut créer notre vertu... Que la méchanceté soit naturelle, cela ne prouve pas qu'elle soit invincible.
Byron montra la cité praticienne que le soleil couchant peignait de pourpre sombre et d'or en fusion: «Remontons en gondole, dit-il, je vais vous faire voir quelque chose.» Après qu'ils eurent glissé quelques minutes sur la lagune, il reprit: «Regardez vers l'ouest et écoutez. N'entendez-vous pas le son d'une cloche?»
Shelley vit alors, sur une île assez petite, un bâtiment de briques, sans forme, presque sans fenêtres, que dominait une tour ouverte dans laquelle une cloche noire se balançait sur le ciel vermillon. On eût dit qu'au bruit des rames se mêlaient des cris d'appels lointains étouffés.
--Ceci, dit Byron, est la Maison des Fous. Tous les soirs, en traversant l'eau à cette heure, j'entends la cloche appeler les fous à la prière.
--Sans doute pour remercier le Créateur de ses bontés envers eux?
--Toujours le même, Shelley! dit Byron sauvagement. Infidèle et blasphémateur!... Et vous ne nagez pas? Gare à la Providence!... Mais vous parliez de vaincre nos instincts?... Ne vous semble-t-il pas plutôt que ce spectacle est l'image de notre vie? La conscience est une cloche qui nous appelle à la vertu... Comme ces fous, nous obéissons, sans savoir pourquoi. Puis le soleil se couche, la cloche s'arrête, et c'est la mort.
Il regarda Venise qui, dans la lumière crépusculaire, était devenue d'un gris rose.
--Nous autres, Byron, dit-il, nous mourons jeunes... Du côté de mon père comme du côté de ma mère... Cela m'est égal, mais je veux jouir de ma jeunesse.
* * *
Le lendemain Shelley qui était venu à Byron avec inquiétude, fut agréablement surpris de le trouver raisonnable. Il offrit de céder à Shelley et à Claire, pour deux mois, une villa qu'il possédait près de Venise, au-dessus d'Este, et d'autoriser Allegra à y faire un séjour. Shelley ne pouvait qu'accepter des propositions si généreuses et il écrivit à Mary de le rejoindre aussitôt.
«_J'ai dû prendre la décision sans vous; j'ai fait pour le mieux, et vous devez, ma bien-aimée Mary, venir me gronder si j'ai eu tort, m'embrasser si j'ai eu raison. Pour moi je n'en sais rien du tout, et les événements le montreront. En tous cas, ici nous n'aurons pas l'ennui d'avoir à nous présenter et vous trouverez Mrs Hoppner, qui est si belle; si angéliquement douce que si elle était en même temps aussi sage, ce serait tout à fait un Mary, mais elle n'a pas votre perfection. Ses yeux sont comme un reflet des vôtres; ses manières, les vôtres quand vous connaissez et aimez les gens... Embrassez pour moi les darlings aux yeux. Ne laissez plus William m'oublier. Ca[1] est trop petite pour se souvenir de moi.»_
Le voyage de Mary fut pénible; à Florence elle eut des difficultés de passeports qui la retinrent assez longtemps; la petite Clara, qui faisait ses dents, souffrit beaucoup de la chaleur, de la fatigue, du changement de lait et arriva à Este assez malade.
Pendant quinze jours elle resta fiévreuse. Le médecin d'Este paraissant tout à fait stupide, Shelley et Mary décidèrent d'emmener l'enfant à Venise pour en consulter un meilleur. À Fusina, la douane autrichienne les arrêta et prétendit les empêcher de traverser la lagune. Shelley passa outre avec une violence inouïe et se précipita dans une gondole. La petite Ca avait d'étranges mouvements convulsifs de la bouche et des yeux. Pendant le trajet elle parut presque inconsciente. À l'hôtel des symptômes furent plus mauvais encore. Un médecin dit tout de suite qu'il n'y avait pas d'espoir. En une heure, elle mourut silencieusement, sans paraître souffrir.