Ariel: ou, La vie de Shelley

Part 10

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Comme au temps de leur première fuite, mais avec plus de confort, l'étrange trio traversa Paris, la Bourgogne, le Jura et alla s'installer à l'Hôtel d'Angleterre à Sécheron, faubourg de Genève. L'hôtel était au bord du lac; des fenêtres on voyait scintiller au soleil les arêtes des clapotis bleus, et sous un voile d'air lumineux trembler la sombre ligne des montagnes; plus loin on devinait de blanches pointes comme un nuage brillant et solide. Échappés à l'hiver de Londres, ces paysages de soleil leur paraissaient délicieux. Ils louèrent un bateau et passèrent les journées entières sur le lac à lire, à dormir.

* * *

Tandis que leur troupe enfantine vivait oubliée entre le ciel et l'eau, à travers les plaines de Flandre, Childe Harold descendait vers eux en plus somptueux équipage. L'Angleterre, dans une de ces crises d'incohérente vertu qui succèdent chez elle à la plus surprenante tolérance, venait de chasser Lord Byron accusé d'inceste. À son entrée dans un bal on avait vu toutes les femmes s'enfuir comme s'il avait été le Diable lui-même. Il avait décidé de quitter à tout jamais cette hypocrite patrie.

La curiosité la plus passionnée avait entouré son départ. Le Monde, qui punit si durement les révoltes de l'instinct, les envie au fond et les admire. À Douvres, quand le Pèlerin s'embarqua, deux haies de spectateurs bordaient l'entrée de la passerelle; beaucoup de femmes du monde avaient emprunté les vêtements de leurs filles de chambre pour pouvoir se mêler à la foule. On se montrait les caisses énormes qui contenaient son lit de repos, sa bibliothèque, sa vaisselle. La mer était mauvaise, et Lord Byron rappela à ses compagnons que son grand-père, l'amiral Byron, était connu dans la flotte sous le nom de Jack la Tempête, parce qu'il ne pouvait s'embarquer sans bourrasque. C'est avec quelque complaisance qu'il peignait comme fond pour son propre portrait ce noir destin familial. Malheureux, il tenait à ce que ses maux fussent grands.

* * *

Quelques jours plus tard, une extraordinaire activité se manifesta à l'hôtel de Sécheron; c'était le branle-bas pour l'arrivée de l'illustre Lord. Claire était émue malgré toute son audace; Shelley heureux et impatient. L'accusation d'inceste, les relations de Byron et de Claire ne pouvaient le choquer ou l'éloigner. Il espérait voir se former entre Byron et sa belle-sœur les liens qui l'unissaient lui-même à Mary; quant à l'inceste, il ne voyait aucune «raison» pour qu'un frère ne pût aimer sa sœur. Si les lois le défendaient, c'est par une de ces absurdes fantaisies où les sociétés se complaisent. Même le thème lui paraissait un des plus poétiques qu'on pût trouver. Quant à Mary, elle était heureuse, de voir Claire neutralisée, fût-ce dans des conditions un peu dangereuses.

La première apparition de Byron ne déçut pas les Shelley. La beauté de ce visage était saisissante. Ce qui frappait d'abord était un air de fierté et d'intelligence, puis une pâleur de clair de lune sur laquelle ressortaient avec un éclat de velours les grands yeux animés et sombres, les cheveux noirs un peu bouclés, la ligne parfaite des sourcils. Le nez et le menton étaient d'un dessin ferme et gracieux. Le seul défaut de ce bel être apparaissait quand il marchait. Pied bot, disait-on; pied fourchu, insinuait Byron, qui aimait à se croire diabolique plutôt qu'infirme. Mary remarqua tout de suite que cette claudication lui donnait une grande timidité; chaque fois qu'il avait dû faire quelques pas devant des spectateurs, il lançait une phrase satanique. Sur le registre de l'hôtel, en face du mot «âge», il écrivit «cent ans».

Les deux hommes furent contents l'un de l'autre; Byron trouvait en Shelley un homme de sa classe qui, malgré une vie difficile, avait conservé l'aisance charmante des jeunes gens de bon sang. La culture de cet esprit l'étonna; lui-même avait beaucoup lu, mais sans cet extraordinaire sérieux. Shelley avait voulu connaître, Byron éblouir, et Byron s'en rendait très bien compte. Il sentit aussi tout de suite que la volonté de Shelley était une force pure et tendue alors que lui-même flottait au gré de ses passions et de ses maîtresses.

Shelley, modeste, ne vit pas cette admiration que Byron dissimulait avec grand soin. Pour lui, en écoutant le troisième chant de _Childe Harold_, il fut ému et découragé. Dans cette force, ce rythme puissant, dans ce mouvement de flot irrésistible et montant, il reconnut le génie et désespéra de l'égaler.

Mais si le poète l'enthousiasma, l'homme l'étonna beaucoup. Il attendait un Titan révolté; il trouva un grand seigneur blessé, très attentif à ces joies et souffrances de vanité qui semblaient à Shelley si puériles. Byron avait bravé les préjugés, mais il y croyait. Il les avait rencontrés sur le chemin de ses désirs et avait passé outre, mais à regret. Ce que Shelley avait fait naïvement, il l'avait fait consciemment. Chassé du monde, il n'aimait que les succès mondains. Mauvais mari, il ne respectait que l'amour légitime. Il tenait des propos cyniques, mais par représailles, non par conviction. Entre la dépravation et le mariage, il ne concevait pas d'état moyen. Il essayait de terrifier l'Angleterre en jouant un rôle audacieux, mais c'était par désespoir de n'avoir pu la conquérir dans un emploi traditionnel.

Shelley cherchait dans les femmes une source d'exaltation, Byron un prétexte de repos. Shelley angélique, par trop angélique, les vénérait; Byron humain, par trop humain, les désirait et tenait sur elles les discours les plus méprisants. Il disait:

«Ce qu'il y a de terrible dans les femmes, c'est qu'on ne peut vivre ni avec elles, ni sans elles.» Et aussi: «Mon idéal est une femme qui ait assez d'esprit pour comprendre qu'elle doit m'admirer, mais pas assez pour souhaiter être admirée elle-même.» Le résultat de quelques conversations fut surprenant: Shelley, mystique sans le savoir, choqua Byron, Don Juan malgré lui.

Cela ne les empêcha pas d'être l'un pour l'autre une précieuse société. Quand son ami, toujours grand pêcheur d'âmes, s'efforçait de le convertir à une conception moins futile de la vie, Byron se défendait par de brillants paradoxes que Shelley artiste goûtait aussi vivement que Shelley moraliste les réprouvait. Tous deux aiment le bateau à la folie. Ils en achètent un à frais communs et tous les soirs s'embarquèrent avec Mary, Claire et le jeune médecin Polidori. Byron et Shelley, silencieux, laissaient prendre leurs rames et poursuivaient parmi les nuages et les reflets de la lune les images fugitives; Claire chantait et sa belle voix entraînait la pensée dans un vol voluptueux au-dessus des eaux étoilées.

Un soir de grand vent Byron, défiant la tempête, annonça un chant albanais: «Soyez sentimentaux, dit-il, et donnez-moi toute votre attention.» Il poussa un cri rauque et prolongé, puis éclata de rire. Mary et Claire, à partir de ce jour, le baptisèrent «l'Albanais», et par abréviation «Albé».

Shelley et Byron firent ensemble un pèlerinage littéraire autour du lac. Ils visitèrent les lieux où Rousseau avait placé la Nouvelle Heloïse: Clarens, «le doux Clarens, berceau de tout amour vraiment passionné», la Lausanne de Bibbon, le Ferney de Voltaire. L'enthousiasme de Shelley se communiqua à Byron qui écrivit sous cette influence quelques-uns de ses plus beaux vers. Près de la Meillerie, un des violents orages du lac de Genève faillit faire chavirer le bateau. Déjà Byron se déshabillait. Shelley, qui ne savait pas du tout nager, resta impassible, les bras croisés. Son courage augmenta l'estime de Byron, mais celle-ci demeura plus silencieuse que jamais.

Les Shelley, fatigués de l'hôtel, louèrent à Coligny un cottage au bord du lac; Byron s'installa un peu plus haut à la villa Diodati. Un vignoble séparait les deux maisons. Là, un matin, des vignerons virent Claire sortir de la villa Byron et rentrer en courant chez les Shelley. Elle perdit son soulier et, honteuse d'être vue, ne s'arrêta pas pour le ramasser; les bons vignerons suisses, goguenards, portèrent à la mairie du village la pantoufle de la demoiselle anglaise.

Ses amours n'étaient pas heureuses. Elle était enceinte et Byron, fatigué d'elle, lui faisait durement comprendre sa lassitude. Il avait peut-être un moment admiré sa voix, son esprit, mais elle l'avait vite ennuyé. Il ne se reconnaissait aucun devoir envers cette fille qui s'était offerte à lui avec tant de persistance: «Enlevée?... Qui fut enlevé en cette histoire sinon le pauvre cher moi-même?... On m'accuse d'être dur envers les femmes; j'ai été toute ma vie leur martyr... Depuis la Guerre de Troie, personne n'a été aussi enlevé que moi.»

Shelley alla discuter avec lui l'avenir de Claire et de son enfant. Pour Claire, le noble Lord s'en désintéressait tout à fait, désirant seulement en être débarrassé le plus vivement possible et ne jamais la revoir. C'était une thèse que Shelley ne pouvait combattre. Mais il défendit les droits de l'enfant à naître.

Byron eut d'abord l'étrange idée de le confier à sa sœur Augusta à laquelle le sentiment public l'unissait scandaleusement. Claire ayant refusé, il promit alors de s'en occuper à partir de l'âge d'un an, à la condition d'en être le seul maître.

Il devenait difficile pour les Shelley de rester auprès de lui. Non que les deux hommes fussent en mauvais termes, Shelley avait trouvé ces négociations pénibles, mais naturelles. Mais Claire souffrait, et Mary était bien souvent indignée par l'attitude de Byron et par ses cyniques propos. Quand il disait que les femmes n'ont aucun droit à manger à table avec les hommes, que leur place est au sérail ou au gynécée, sous bonne garde, la fille de Mary Wollstonecraft frémissait. D'ailleurs, une fois de plus, elle éprouvait le nostalgique désir des paysages anglais. Une maison au bord d'une rivière anglaise apparaissait à distance comme un refuge délicieux. Shelley écrivit à ses amis Peacock et Hogg d'en louer une pour lui, et le voyage de retour commença.

* * *

Après leur départ, Byron écrivit à sa sœur Augusta: «_Ne me grondez pas, que pouvais-je faire? Une fille imprudente, en dépit de tout ce que j'ai pu faire ou dire, a voulu me suivre, ou plutôt me précéder, car je l'ai trouvée ici et j'ai eu tout le mal du monde à la persuader de s'en aller. Enfin elle est partie._

«_Maintenant, très chérie, je te dis en toute vérité que je ne pouvais empêcher cela, que j'ai fait tout ce que j'ai pu et que j'ai réussi à y mettre fin. Je ne l'aime pas et n'ai pas d'ailleurs d'amour disponible pour qui que ce soit; mais je ne pouvais pourtant pas jouer le stoïque avec une femme qui avait abattu huit cent milles pour me déphilosopher... Et maintenant vous en savez là-dessus autant que moi, et l'histoire est bien finie._»

Shelley resta en correspondance avec Byron et n'abandonna pas le «salut» de son ami. Il lui écrivait sur un ton où la déférence pour le grand poète se mêlait à une imperceptible hauteur à l'égard de l'homme sans caractère. Au souci, si vif chez Byron, de sa réputation, de son succès, des bavardages, de Londres, il opposait la vraie gloire.

«_N'est-ce rien que de créer de la grandeur, de la bonté destinées peut-être à d'infinies expansions? N'est-ce rien que de devenir une source d'où la pensée des autres hommes tirera sa force et beauté?... Que serait la race humaine si Homère, si Shakespeare n'avaient pas écrit?... Non que je vous conseille d'aspirer à la gloire. Le mobile de votre travail devrait être plus sûr, et plus simple. Vous ne devriez désirer rien de plus que d'exprimer vos propres pensées, de vous adresser à la sympathie de ceux qui peuvent penser comme vous. La gloire suit ceux qu'elle est indigne de guider._»

Lord Byron qui se dirigeait alors vers la nonchalante Venise, lisait ces exhortations avec une grande lassitude. Cette exigeante estime le fatiguait.

VI. TOMBEAUX DANS LE JARDIN DE L'AMOUR

Des trois jeunes filles qui avaient si gaiement animé la maison de Skinner Street, il n'y restait que Fanny Imlay. Elle seule qui n'était fille ni de Mr ni de Mrs Godwin vivait encore avec eux, et les appelait papa et maman; elle seule, si tendre, n'avait trouvé ni un amant, ni un mari. Elle était réservée et scrupuleuse, vertus que les hommes louent, mais ne récompensent pas. Un instant elle avait pu espérer que Shelley s'intéresserait à elle et elle avait commencé avec lui, non sans violents battements de cœur, une correspondance intime. Mais les yeux noisettes de Mary avaient détruit des espoirs auxquels Fanny n'avait jamais permis de prendre forme précise.

Dans cette maison désertée et toujours attristée par les soucis d'argent, Mrs Godwin passait sur elle sa mauvaise humeur; Godwin lui faisait entendre qu'il ne pouvait l'entretenir et qu'elle devrait bientôt travailler pour vivre. Elle ne demandait pas mieux et espérait devenir professeur, mais la fuite de Mary et de Jeane avait donné mauvaise réputation aux demoiselles de Skinner Street, et les directrices d'école se méfiaient de cet élevage.

De loin, elle admirait avec un peu d'envie et de tristesse, la vie folle et romanesque, dangereuse aussi, mais variée, de ses sœurs. Qu'elle aurait voulu être au bord du lac de Genève et vivre avec ce fameux Lord Byron dont tout Londres parlait! «Est-ce qu'il est aussi beau que son portrait? Dites-moi s'il a une jolie voix, car c'est un grand charme pour moi. Vient-il chez vous en voisin, sans cérémonie, en visites amicales? Je voudrais savoir s'il est capable de ce dont l'accusent ici les colporteurs de scandale. Je ne puis croire, en le lisant, qu'il soit un être si abominable. Répondez-moi à mes questions; quand j'aime un poète, j'aimerais respecter l'homme. L'excursion de Shelley en bateau avec lui doit avoir été délicieuse. J'aimerais lire les vers que le Poète a écrits sur l'endroit où Julie s'est noyée; quand seront-ils publiés en Angleterre? Pourrais-je voir le manuscrit? Dites-lui que vous avez une amie qui n'a pas beaucoup de plaisirs et qui aimerait à les lire...»

Mary, Claire et Shelley recevaient ces lettres charmantes avec une pitié un peu supérieure. Pauvre Fanny! Comme elle restait Skinner Street! Comme elle persistait à croire que les romans de Godwin, les affaires de Godwin, les colères de Mrs Godwin étaient les choses les plus importantes du monde! Son esclavage donnait aux deux jeunes femmes le sentiment de leur liberté. Sa solitude leur faisait sentir tout le prix de leur amour. Avant de quitter Genève, Shelley et Mary achetèrent une montre pour elle, cadeau un peu dédaigneux.

Quand ils rentrèrent en Angleterre et allèrent s'installer à Bath, ils la virent en traversant Londres. Elle était triste et ne parlait que de son isolement, de son inutilité. En disant «au revoir» à Shelley, sa voix trembla. Elle lui écrivit à Bath les mêmes lettres candides, teintées de ce vague ton d'indéfinissable reproche qu'ont les êtres dont la vie est morte envers eux ceux qui agissent encore. Godwin, interrompu dans son travail par de nouveaux soucis d'argent, devenait de plus en plus acariâtre; une tante qui avait promis de prendre Fanny avec elle dans l'école qu'elle dirigeait, fit savoir que décidément la sœur de Mary et de Claire effrayerait trop les mères bourgeoises.

Un matin les Shelley reçurent de Bristol une lettre étrange, où Fanny leur disait adieu en des termes mystérieux: «Je pars pour un lieu d'où j'espère bien jamais ne revenir.»

Mary supplia Shelley de partir immédiatement pour Bristol. Il revint dans la nuit, sans nouvelles; il y retourna le lendemain matin et cette fois réapparut bouleversé.

Fanny avait pris à Bristol la diligence de Swansea et était descendue à l'auberge de cette ville; là elle s'était retirée aussitôt dans sa chambre en disant à la servante qu'elle était fatiguée. Le lendemain, comme elle ne descendait pas, les gens de l'hôtel avaient forcé sa porte et l'avaient trouvé morte. Ses longs cheveux couvraient son visage. Elle portait au poignet la montre que Shelley et Mary lui avaient donnée. Il y avait sur la table une bouteille de laudanum et une lettre commencée:

«_J'ai décidé depuis longtemps que je ne pouvais rien faire de mieux que de mettre fin à l'existence d'un être dont la naissance a été malheureuse et dont la vie n'a été qu'une série d'ennuis pour ceux qui ont ruiné leur santé en essayant de la nourrir. Peut-être en apprenant ma mort aurez-vous quelque chagrin, mais vous aurez bientôt le bonheur d'oublier qu'exista jamais la créature qui se nommait..._»

Godwin avait dit, dans _Political Justice_, que le suicide n'est pas criminel; la seule difficulté est de décider dans chaque cas si l'intérêt social de trente ans de vie supplémentaire n'interdit pas le recours à la mort volontaire. Après le drame il écrivit à Mary pour la première fois depuis sa fuite. C'était pour prier les trois proscrits de garder le silence sur cet «incident» qui pourrait faire du tort à la famille.

* * *

La mort affreuse de Fanny avait beaucoup ébranlé les nerfs de Shelley; la charitable Mrs Godwin insinua qu'elle s'était tuée par amour inavoué pour lui. Il se rappela alors certains mouvements d'émotion qu'il avait jadis négligés et se reprocha d'avoir toujours considéré Fanny comme une âme de second ordre. Peut-être avait-il, bien inconsciemment, éveillé chez elle des sentiments passionnés au moment où, abandonné par Harriet, il cherchait un abri en toute tendresse de femme. Peut-être avait-elle épié, pesé, analysé avec anxiété des paroles ou des regards de lui qui ne contenaient qu'indifférence ou gentillesse complaisante: «Qu'il est difficile de suivre ces mouvements de l'âme des autres! Quelles souffrances on peut causer sans le vouloir, sans le savoir! Comme on peut passer à côté de sentiments profonds, parfois désespérés, sans même en soupçonner la présence!» Donc il ne suffisait pas d'être sincère, d'avoir des intentions honnêtes. On pouvait faire autant de mal par manque de divination que par méchanceté. Toutes ces pensées le plongeaient dans une mélancolie sans fin.

Pour secouer sa tristesse, il alla, seul, faire une visite de quelques jours au jeune critique Leigh Hunt qui avait parlé de ses vers avec un enthousiasme intelligent. Leigh Hunt habitait près de Londres un faubourg encore niché dans les bois ou les fumées des toits, les champs et les arbres formaient un charmant décor urbain et champêtre à la fois. Sa femme Marianne était simple et cultivée; il avait toute une nichée de beaux enfants avec lesquels Shelley put jouer et se promener. Là il oublia un peu Fanny et Godwin. La visite fut brève, mais délicieuse, et il en revint tout ragaillardi.

À son retour il trouva une lettre de Hookham, qu'il ouvrit avec curiosité, car il avait chargé l'éditeur de retrouver la trace de Harriet dont il était resté sans nouvelles depuis deux mois. Elle avait touché sa pension en mars et en septembre, au domicile du père Westbrook; depuis octobre on ne savait où elle était.

_Cher Monsieur, écrivait Hookham, il y a près d'un mois que j'ai eu le plaisir de recevoir une lettre de vous et vous avez certainement été étonné que je n'y ait pas répondu plus tôt; j'avais l'intention de le faire, mais j'ai eu la plus grande difficulté à trouver les renseignements que vous désiriez au sujet de Mrs Shelley et de vos enfants. J'essayais encore de découvrir son adresse quand on est venu m'apprendre qu'elle était morte, qu'elle s'était tuée. Comme vous pouvez penser, je ne l'ai d'abord pas cru. J'ai été voir un ami de Mr Westbrook et le doute est devenu impossible. Elle a été retirée de la Serpentine mardi dernier. Le jury qui a examiné le corps n'a reçu que peu ou pas de renseignements supplémentaires. Le verdict a été: trouvée noyée... Vos enfants vont bien et sont, je crois, tous deux à Londres._

Shelley partit pour Londres dans un état affreux. Il imaginait avec horreur cette tête blonde et enfantine, qui l'avait si souvent regardée avec tant de plaisir, souillée par la boue horrible des rivières et le gonflement verdâtre des noyés. Il faisait mille conjectures sur ce qui avait pu la décider à choisir une mort aussi horrible et à abandonner ses enfants.

À Londres ses amis, Leigh Hunt et Hookham, le reçurent avec affection et lui apprirent ce qu'ils avaient pu découvrir. Un entrefilet du _Times_ disait: «Mardi, une femme d'apparence respectable, en état de grossesse avancée, a été retirée de la Serpentine. Elle portait une bague de prix. On suppose que le désordre de sa conduite a amené cette tragédie, son mari étant à l'étranger.»

Les commères du quartier avaient raconté ce qu'elles savaient: Harriet avait cessé de recevoir les lettres de son mari par la faute de son ancienne logeuse, qui ne les faisait pas suivre, et elle avait abandonné tout espoir de le voir revenir à elle. Elle s'était alors laissé aller à une inconduite désespérée. Elle avait vécu d'abord avec un officier qui avait dû la quitter, son régiment ayant été envoyé aux colonies. Puis, incapable de supporter la solitude, avec un protecteur tout à fait bas, un groom, disait-on. Les Westbrook avaient enlevé ses enfants et refusé de la recevoir. On la décrivait enceinte, isolée, terrifiée par le scandale certain. Puis, le cadavre dans la rivière.

Shelley passa une épouvantable nuit... Dans un état de grossesse avancée... cette fin de vie... cette folie... Tous les souvenirs précis, si intimes qu'il avait de la pauvre Harriet revenaient contre sa volonté pour recréer dans son imagination, affreusement vivantes, ces dernières scènes. Harriet amoureuse, Harriet effrayée, Harriet désespérée, visages qu'il connaissait trop bien. Ce nom, qui pendant quelques années avait été pour lui presque tout l'univers, il fallait maintenant l'associer aux idées les plus basses, les plus affreuses. «Harriet, ma femme, prostituée! Harriet, ma femme, noyée!...»

Par instants il se demandait s'il n'était pas responsable. Il rejetait cette idée de toutes ses forces; «J'ai fait ce que je devais; j'ai toujours fait à chaque moment ce qui me paraissait le plus loyal, sans être jamais intéressé ou égoïste. Quand je l'ai quittée, nous ne nous aimions plus. J'ai pourvu largement, dans la mesure de mes moyens, au delà de cette mesure, à son existence. Je ne l'ai pas traité durement, seuls les odieux Westbrook... Pouvais-je sacrifier ma vie et ma raison à une femme infidèle et médiocre?»

Sa raison répondait non; ses amis Hogg et Peacock, qui l'entouraient affectueusement, répondaient non. Il les priait de le lui répéter, car il lui semblait par éclairs entrevoir un devoir mystérieux et surhumain auquel il avait manqué. «En brisant les liens traditionnels, on délivre dans les hommes des forces inconnues, qui agissent alors sans qu'on puisse prévoir les redoutables conséquences... la liberté n'est bonne que pour ceux qui sont forts... pour ceux qui sont dignes... et Harriet était une toute petite âme. Visage enfantin et blond de la noyée.

Au matin il écrivit une tendre lettre à Mary, dont il aimait par contraste à imaginer la douce sérénité. Il lui demandait d'accueillir les deux petits enfants, Ianthe et Charles. Son avoué venait de lui apprendre que les Westbrook se proposaient de lui en contester la garde, sous prétexte que ses opinions religieuses et sa vie en concubinage avec Miss Godwin le rendaient indigne de les élever.

VII. LES RÈGLES DU JEU

Une cérémonie peut-elle ajouter au bonheur d'amants épris et confiants? L'événement prouva qu'elle peut au moins transformer le visage d'un pédant. Godwin fit voir une satisfaction incroyable en apprenant que sa fille allait devenir respectable, et future lady Shelley; il acheva ainsi d'inspirer à son ex-disciple un grand mépris pour son caractère.

Pendant quelques jours on se demanda s'il serait convenable de célébrer ce mariage presque au lendemain de la mort de Harriet, mais les experts en choses du monde affirmèrent qu'on ne pouvait tarder davantage à faire bénir par l'église une union déjà deux fois bénie par la Nature.