Part 2
C’est ce que fit Varvara Petrovna, mais elle entre-bâilla la porte pour les amis assez nombreux, il est vrai, qu’elle eut bientôt dans la ville. Elle y était installée depuis cinq ans, quand sa sœur Véra Kousnetzova mourut de la poitrine à San-Remo. Elle y était seule avec sa fille Ariane. Kousnetzof accourut de Pétersbourg, ramena sa fille en Russie et, ne sachant qu’en faire, proposa à sa belle-sœur de la prendre chez elle.
Lorsque cette nouvelle arriva à la maison de la Dvoranskaia, les familiers de Varvara, parlant entre eux, décidèrent sans hésitation qu’elle refuserait. Comment accepterait-elle de se charger, libre comme elle était, de l’éducation d’une enfant qu’elle connaissait à peine? Les amis de Varvara se trompaient; à peine eut-elle reçu la lettre de son beau-frère que, sans prendre le temps de réfléchir, elle télégraphia à Pétersbourg qu’on lui envoyât sa nièce.
Quand Ariane s’installa chez sa tante, c’était une fillette de quatorze ans et demi, qui, de corps et d’esprit, passait son âge. Elle était mince extrêmement, mais déjà formée, les bras pleins et la figure sérieuse; le regard direct avait quelque chose d’agressif.
--A qui diable ressembles-tu? lui dit Varvara Petrovna. Tu as la bouche de notre famille, mais tu ne seras pas aussi belle que ta mère. Et d’où te vient cette façon de regarder les gens? A qui as-tu pris ces yeux? Pas à ton père, en tout cas; il est mou et blond. Tu n’as pas un trait de commun avec lui... Du reste, je te félicite, car tu sais ce que j’en pense...
Telle était la façon de parler de Varvara Petrovna. Les yeux de la jeune fille s’illuminèrent, mais elle ne répondit pas.
--Enfin tu me plais. J’avais peur que tu ne fusses restée une gamine; mais je vois que tu es une jeune fille. Nous pourrons causer librement.
La présence de cette enfant n’amena, en effet, aucun changement dans l’existence de Varvara Petrovna. Celle-ci considéra dès le premier jour, malgré la disparité des âges, Ariane comme une amie plutôt que comme une nièce dont elle devait assurer l’éducation.
Varvara, à peine éloignée de sa famille, avait pris l’habitude et le goût de la liberté et avait jugé qu’elle pouvait disposer d’elle-même à son gré. Puisque la nature a attaché au commerce des sexes un secret et vif plaisir, pourquoi s’en priver? Dans son intelligence raisonneuse d’étudiante, elle ne trouvait aucune raison de se refuser des joies si saines. Elle avait eu des amants à l’Université; de retour au pays, elle en avait trouvé même à Ivanovo. Pendant ses voyages à l’étranger avec le prince, elle avait eu mainte occasion de faire des études comparatives sur les mérites des Occidentaux et, revenue à la ville natale, elle continuait à vivre selon ses goûts. Elle comprenait mal que l’on attachât au don de soi l’importance que tant de personnes exaltées lui prêtent. En un mot, elle regardait l’amour à la façon des hommes. Elle prenait un amant quand l’envie lui en venait et le quittait lorsqu’elle en trouvait un autre plus à sa fantaisie. Elle n’imaginait ni que l’on s’unît dans des transports de passion, ni que l’on se séparât dans les larmes. A ses yeux, l’amour n’était pas une maladie; une rupture n’entraînait pas un drame. Elle agissait avec tant de naturel que ses amants ne concevaient pas qu’ils eussent le droit de lui demander plus qu’elle ne leur donnait. Elle ne les quittait du reste pas, et les rapports d’amitié succédaient, sans éclat et sans secousses, à ceux plus intimes de l’amour. A l’occasion, elle ne se refusait pas aux revenez-y. Dans les premières années de son installation, elle fut obligée d’aller à plusieurs reprises à Pétersbourg et à Moscou. Elle y avait des amis anciens et descendait chez eux. Au retour, elle racontait son voyage et le plaisir qu’elle en avait eu, sans que l’amant en titre s’en formalisât.
Comme on voit, Varvara Petrovna était une femme saine et bien équilibrée. Ses sens auxquels elle ne refusait rien ne l’entraînaient qu’à mi-chemin des passions. Elle leur laissait la bride sur le cou; ils ne s’emportaient pas.
Sa morale de l’amour, car elle en avait une, était commandée par deux principes. Elle restait fidèle à son amant jusqu’au jour où un homme nouveau l’attirait. Elle s’en confessait aussitôt, car elle n’eût pas compris le partage. Elle était la femme d’un seul homme; seulement elle le changeait souvent. Aussi n’avait-elle jamais trompé personne. Pour tromper un homme, il faut l’aimer, lui être attachée par des liens sentimentaux. Or Varvara n’avait vu jusqu’alors dans ses amants que des amis d’un sexe complémentaire et les rapports qu’elle établissait entre eux et elle étaient précisément définis. Elle se flattait volontiers d’avoir ainsi remis l’amour à la place exacte qu’il doit occuper. Il ne montait pas plus haut qu’à mi-corps.
--Vois-tu, ma chère, disait-elle à Ariane Nicolaevna (celle-ci n’avait guère que quinze ans et demi), l’amour est une chose délicieuse, si on sait l’accepter tel qu’il est. Mais le romanesque est à la source de tous les maux... Du reste je ne crois pas que tu sois menacée de cette dangereuse folie. Tu as une bonne tête sur tes épaules et tu ne t’égareras guère.
La jeune fille souriait de ce sourire fermé qui était le sien et qui ne laissait rien deviner de sa pensée.
Le second principe de Varvara Petrovna était que l’argent ne doit pas être mêlé à l’amour. La morale de beaucoup de femmes russes est sur ce point celle de Varvara. Où l’argent ne joue aucun rôle, tout est bien et, quoi qu’on fasse, si l’on est désintéressée, on reste une honnête femme. A l’argent commence l’immoralité. Aussi, alors que, jeune fille, elle avait à peine de quoi vivre à Genève, Varvara n’aurait pas accepté un dîner ou un billet de tramway de son amant, fût-il riche. Elle y mettait, comme tant de ses compatriotes, un peu d’affectation.
Quand Ariane arriva de Pétersbourg, l’ami de Varvara était un avocat célèbre d’une ville voisine qui venait deux fois par semaine au chef-lieu de la province pour ses affaires. Il logeait alors chez Varvara où il avait sa chambre. Puis Ariane avait vu un ingénieur lui succéder. Extérieurement, tout se passait avec convenance. Mais Varvara Petrovna ne manquait jamais de raconter à sa nièce devenue sa confidente les mérites, les défauts et les particularités de ses amants.
--Je te rends un grand service, disait-elle parfois. Tu ne te mettras pas en tête des idées folles. Tu verras les choses sous leur vrai jour et plus tard tu me remercieras.
Mais, depuis un an, un changement s’était produit dans la vie de Varvara. A passé quarante ans, elle s’était éprise d’un docteur dont la beauté faisait des ravages dans la ville. Au début, Varvara avait accepté Vladimir Ivanovitch comme elle en avait pris tant d’autres. L’ingénieur avait été congédié sans autre forme de procès et Vladimir Ivanovitch lui avait succédé. Les six premiers mois furent enchanteurs, mais à ce moment-là Varvara s’aperçut de la naissance en elle d’un sentiment qu’elle ignorait. Elle aimait. Cette découverte la plongea à la fois dans le désespoir et dans le ravissement. Il lui semblait qu’elle faisait banqueroute à toute sa vie. Elle ne se reconnaissait plus elle-même. Comme un homme qui tombe dans un marais et sent le terrain manquer sous ses pieds, elle ne savait où se raccrocher. Et en même temps, une félicité inconnue la possédait; un flot de joie montait en elle. Elle rêvait comme une amoureuse de dix-sept ans.
* * * * *
--Ah! disait-elle à Ariane, je ne savais pas ce qu’était le bonheur. J’ai eu dix-huit amants, que dis-je des amants? c’était des amis, rien de plus. Et voici, j’arrive à quarante ans et je rencontre Vladimir!... Dire qu’il vivait à côté de moi, et que je ne le connaissais pas... Je ne puis me le pardonner. Ah! si tu savais ce qu’est cet homme!...
Elle n’en finissait pas. La jeune fille l’écoutait en silence, souriant encore, mais cette fois-ci ses dents mordillaient sa lèvre inférieure.
Ayant connu l’amour, Varvara en sentit bientôt les orages. Elle crut s’apercevoir que Vladimir Ivanovitch n’avait plus pour elle les mêmes sentiments qu’au début.
Sans doute, il la voyait chaque jour, mais il venait à des heures qui n’étaient pas les siennes naguère, lors du dîner par exemple, ou pour le thé, le soir. Parfois même, il arrivait vers six heures, au moment où Varvara faisait sa promenade quotidienne. Il ne s’attardait plus, comme il lui était coutumier de le faire au début de leur liaison. Il passait rarement la soirée dans le petit salon attenant à la chambre de Varvara. Elle avait de la peine à l’y faire entrer. Il préférait s’asseoir dans la salle à manger où il y avait toujours, en plus d’Ariane, son amie plus âgée, Olga Dimitrievna, qui prenait depuis longtemps ses repas chez Varvara, et quelques familiers de la maison.
Il n’était pas en peine de trouver des excuses: sa femme était revenue de la campagne; ou elle était souffrante; il avait des malades à visiter; ou la migraine, etc.
Varvara Petrovna se désolait. Cette femme qui s’était fait un point d’honneur de ne jamais rien demander, s’abaissait à implorer des rendez-vous, voire quelques minutes de présence de plus, et cela même devant sa nièce et ses amis.
Varvara était torturée de jalousie. Vladimir devait avoir une nouvelle maîtresse. Elle se mit à le surveiller. Elle l’examinait avec attention, réfléchissait. Elle observait ses regards, notait l’intonation de ses paroles. Elle qui jamais n’était sortie le matin, se mit à courir la ville, passant cent fois par jour devant la maison de son amant. Elle alla jusqu’à le suivre en voiture. Mais allez savoir ce que fait un médecin à la mode!
Elle avait perdu sa gaîté et son insouciance de femme heureuse à qui tout réussit et qui n’a qu’à se laisser vivre.
* * * * *
Ce jour-là, lorsque Ariane revint de son dernier examen, Varvara était encore à table avec quelques amis bien que le déjeuner fût depuis longtemps terminé.
--Ton examen s’est bien passé?
Avant que la jeune fille eût répondu, la porte s’ouvrit et Vladimir Ivanovitch parut. Il semblait qu’il eût guetté Ariane pour se précipiter sur ses pas. C’était un homme toujours courant et agité, proche de la cinquantaine, la figure rasée et les cheveux grisonnants. Il avait les dents les plus belles du monde et les yeux les plus vifs sous des sourcils hérissés de longs poils noirs. Une extrême assurance se traduisait dans ses moindres gestes. Varvara se leva brusquement et lui tendit la main.
--Comme vous tardez! dit-elle.
Vladimir Ivanovitch baisa la main de Varvara et, la quittant aussitôt, se précipita vers Ariane qui n’avait pas bougé.
--Je suis venu tout exprès pour vous féliciter, Ariane Nicolaevna; j’ai appris par ma fille que vous aviez eu un triomphe. Je n’en doutais pas, du reste.
Il serrait la main d’Ariane dans les deux siennes. Elle la retira brusquement. Varvara avait noté ce geste.
--Asseyez-vous, Vladimir Ivanovitch, dit-elle, je vous donnerai du café.
--Non, je n’ai pas le temps. J’ai mille courses à faire.
--Vous boirez une tasse de café, je ne vous laisse pas partir. Et puis, peut-être sortirai-je avec vous pour prendre l’air. C’est le premier jour d’été. Que fais-tu, Ariane?
--Je reste ici jusqu’à sept heures, répondit la jeune fille. Nicolas vient me prendre en voiture. Je vais dormir un peu, je suis fatiguée.
--Ah, j’oubliais, dit Varvara, il y a une lettre pour toi de ton père, dans ta chambre.
Ariane fronça ses longs sourcils. Dès que le nom de son père était prononcé, sa figure s’assombrissait.
Quelques minutes plus tard, il ne restait personne dans la salle à manger.
§ III. LA LETTRE
Lorsque Ariane entra dans sa chambre, elle vit la lettre de son père au milieu de la table et reconnut son écriture appliquée. La lettre était recommandée. Elle haussa les épaules.
Avant de la lire, elle se déshabilla des pieds à la tête et jeta sur une chaise la robe brune d’uniforme. Elle défit ses cheveux châtains qui étaient longs et fournis, elle passa un peignoir léger, prit la lettre et s’étendit, les pieds nus, sur le divan.
La lettre commençait ainsi:
«Ma chère fille, en réponse à ta lettre du 10 de ce mois (cette formule d’affaires amena une grimace sur son frais visage), je te fais savoir mes projets. Il ne me convient pas que tu entres à l’Université. Nous avons, sans toi, assez de femmes déclassées en Russie. Tu es intelligente, tu emploieras ton intelligence dans ton ménage, à élever tes enfants. J’espère que tu te marieras prochainement. Notre ami, Pierre Borissovitch, dont tu te souviens sans doute, a gardé de toi le meilleur souvenir et son désir le plus vif est de t’épouser. Comme tu le sais, c’est un garçon sérieux, qui pourra t’assurer la vie la plus agréable. Il a, en outre, une position de premier ordre dans les affaires, et je puis répondre de lui comme de moi. Je vais pour un mois aux eaux du Caucase. Quand je rentrerai à Pétersbourg en septembre, je compte sur toi. Nous passerons l’automne à Pavlovsk où Pierre Borissovitch a une charmante villa...»
Il y en avait quatre pages sur ce ton.
La jeune fille ne put lire plus loin. Elle froissa la lettre dans ses mains.
--Quel dégoût! fit-elle.
Et elle la jeta dans un coin de la chambre.
Puis elle ferma les yeux et resta à rêvasser quelques instants. Elle se revit petite fille de huit ans sur les genoux de son parrain, le prince Viaminski. Quel homme curieux! Comme il l’aimait! Il semblait ne vivre que pour elle! Quand elle allait le voir, il lui donnait alternativement de belles pièces d’or toutes neuves et des bonbons au chocolat, exquis. Les chocolats, elle les mangeait aussitôt; les pièces, elle les cachait dans son cartable d’écolière, car sa mère n’aurait pas permis qu’elle les acceptât. Elle portait ainsi sur elle, quand elle se rendait au cours, vingt ou trente pièces sonnantes qui, même enveloppées une à une dans du papier de soie, tintaient sourdement à chaque pas qu’elle faisait. Ce parrain, elle l’avait su depuis, avait demandé de l’adopter. Il voulait la faire élever à son goût et l’avoir toujours près de lui... Il avait des mains très blanches, très froides; elle frissonnait quand il caressait ses bras ou ses joues... Tout se brouilla devant elle.
Dans la chambre silencieuse, le store jaune descendu devant la fenêtre s’illuminait et devenait d’or sous les rayons du soleil baissant.
Elle rêva encore... Le prince était près d’elle. Elle dormait, mais elle le voyait à travers ses paupières fermées. Il la regardait avec tant d’intensité qu’elle en était oppressée. Et soudain--comment cela se fit-il?--elle sentit la main froide de son parrain sur le bas de sa jambe...
Elle ouvrit les yeux et vit Vladimir Ivanovitch assis sur le divan où elle était couchée. Il avait une main appuyée sur sa cheville nue et regardait la jeune fille sans bouger. Dès qu’il s’aperçut qu’elle était réveillée, il se pencha vers elle:
--Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, pardonnez-moi... J’avais frappé à votre porte et, comme personne ne répondait, je suis entré... Je suis ici depuis un moment déjà...
Elle ne le laissa pas achever.
--Vous avez les mains froides, dit-elle, comme celles de mon parrain. C’est une horreur! Vous allez lâcher ma cheville tout de suite...
Tout en parlant, elle refermait son peignoir entre-bâillé, sans quitter des yeux Vladimir Ivanovitch. Elle s’était exprimée sur un ton qui n’admettait pas la contradiction et le docteur retira sa main.
--Et puis, levez-vous tout de suite.
Il y avait dans la voix de cette frêle jeune fille un tel accent d’autorité que Vladimir Ivanovitch se leva.
Sans se presser, Ariane se redressa, quitta le divan, glissa ses pieds dans des mules, se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et dit avec une assurance tranquille:
--Maintenant, allez-vous-en! Croyez moi, cela vaut mieux... Je ne savais pas que c’était pour moi que vous veniez dans cette maison.
Le docteur lui prit la main, l’attira à lui, et, son visage tout près du sien, il murmura à demi-voix:
--Pensez de moi ce que vous voudrez... La vérité est que je ne puis vivre sans vous voir... Il faut que je vous parle... Venez chez moi un jour.
--Et vous inviterez votre fille, qui a mon âge, à assister à l’entretien, jeta Ariane d’un ton de défi.
Vladimir Ivanovitch resta interdit, mais il se reprit:
--Je suis toujours seul à sept heures, dans le pavillon où j’ai mes consultations... Je vous attends.
--Tiens, c’est vrai, vous êtes médecin... Du train dont vont les choses cela peut être utile. Je penserai à vous, si c’est nécessaire, Vladimir Ivanovitch.
Il eut un mouvement de recul; ses yeux brillèrent, mais sans répondre, il sortit.
* * * * *
Un instant plus tard, comme elle s’habillait, trois coups discrets furent frappés à la porte qui s’ouvrit pour laisser entrer Olga Dimitrievna.
Elle avait longtemps habité avec Varvara Petrovna, mais, depuis qu’elle avait une place à la municipalité, l’avait quittée pour louer, par amour de l’indépendance, une petite chambre où elle couchait. Mais elle était chaque jour chez Varvara Petrovna où elle dînait et passait la soirée avec Ariane Nicolaevna. Elle était fort attachée à cette dernière. Celle-ci la payait-elle de retour, cela est assez obscur. En tout cas, les deux jeunes filles ne se quittaient guère et vivaient sur un pied de mutuelles confidences, bien qu’Olga eût cinq ans de plus que son amie. Il faut signaler ce trait de caractère d’Ariane qui, par on ne sait quelle sûreté de soi, s’égalait aux personnes plus âgées qu’elle dans l’intimité de qui elle vivait. On en a déjà eu un singulier exemple dans les rapports d’Ariane et de sa tante. Olga ne cachait rien de sa vie secrète à Ariane. Et cette fille blonde et expansive était certaine qu’elle connaissait tout de son amie. Mais si un observateur de sang-froid avait assisté aux vives conversations des deux jeunes filles, il aurait noté certaine façon qu’avait parfois Ariane de regarder sa confidente et en aurait cherché l’explication. La liaison étroite entre Ariane et Olga n’était pas sans rapporter quelques bénéfices à cette dernière. Malgré son extrême jeunesse, Ariane avait su réunir autour d’elle une cour d’adorateurs empressés à exaucer ses moindres fantaisies, et il lui en passait d’étranges par la tête. Pique-niques, soupers, parties de traîneaux et de danses, Olga participait à toutes les fêtes et l’on ne pouvait inviter Ariane sans son amie. Elle jouait le rôle peu flatteur de chaperon, mais s’arrangeait pour en tirer des avantages qui ne sont guère dans la tradition d’un personnage de second plan.
Entrée dans la chambre, elle regarda Ariane et lui dit, avec un mélange de dépit et d’admiration:
--Je n’y comprends rien. Tu as soupé, tu as bu du champagne, tu as fait Dieu sait quoi, tu t’es reposée deux heures à peine, tu as passé un examen et te voilà fraîche comme si tu avais dormi toute la nuit.
--Ajoute, ma chère, que j’ai des ennuis, fit Ariane. J’ai enfin reçu la réponse de mon père. Tout est fini entre lui et moi. Tiens, lis sa lettre.
Elle tendit le papier froissé à Olga qui lut avec attention.
Lorsque Olga eut terminé, elle regarda son amie qui, assise devant une table de toilette, se coiffait:
--Eh bien?... fit-elle.
--Eh bien, répondit Ariane, je me passerai de lui. Il n’est pas difficile de trouver de l’argent dans une ville comme la nôtre...
Olga Dimitrievna courut vers elle. Elle était fort agitée...
--Je sais à qui tu penses, dit-elle, mais c’est impossible... Jure-moi que tu ne le feras pas... Je n’en puis supporter l’idée!... Tu te perdrais!...
Elle s’était penchée sur son amie, l’avait prise dans ses bras, la serrait, des larmes lui montaient aux yeux.
--Adresse-toi à ta tante, à Nicolas, au diable, mais pas à qui tu penses... Promets-moi.
Ariane la repoussa doucement:
--D’abord laisse-moi me coiffer, voilà la seule chose importante. Quelle manie as-tu de tout dramatiser! Et tu pleures maintenant!... Est-ce ton affaire ou la mienne? Qui en souffrira, toi ou moi? Tu sais parfaitement qu’avec ma tante, il ne peut être question d’argent. Elle est comme ça. Qu’y faire?... Nous nous aimons beaucoup; je ne vais pas gâter ce qu’il y a d’excellent entre nous pour une misérable question d’intérêt. Non, laisse-moi arranger cela comme je le veux.
Elle s’était levée et s’appuya affectueusement sur l’épaule d’Olga qui s’essuyait les yeux:
--Que tu es sotte, ma pauvre! Va mettre pour moi un cierge à l’église et ne te fais pas de souci. Je ne me perdrai pas si facilement que tu le crois. Te souviens-tu de ce qu’était au moyen âge l’épreuve du feu? Il fallait traverser un brasier flambant sans être brûlé. Eh bien, sois sûre que je le franchirai et que les flammes ne me toucheront pas...
Elle marchait de long en large dans la chambre qu’emplissait un silence grave. Soudain elle s’arrêta devant Olga Dimitrievna et, la figure joyeuse, lui dit:
--Sais-tu qui sort d’ici? Vladimir Ivanovitch, ma chère!...
Et, sur le geste incrédule d’Olga Dimitrievna, elle raconta la surprise de son réveil et la scène qui l’avait suivie, non sans y mêler un certain nombre de détails dramatiques ou piquants qui faisaient plus honneur à son imagination qu’à sa véracité.
Olga l’écoutait avec une curiosité passionnée et, quand le récit fut terminé, elle soupira et dit:
--Comme il est séduisant!... Lui ici, sur ce divan! Ah! je n’aurais pas su me défendre...
Elles causèrent longtemps sur ce sujet inépuisable. Pacha les interrompit en annonçant que le dîner était servi.
Avant que le repas fût terminé, Ariane se leva et s’excusa auprès de sa tante:
--Nicolas m’attend en bas, dit-elle.
Puis se retournant vers Olga:
--Je serai de retour à neuf heures et nous irons toutes deux au jardin Alexandre.
§ IV. LE FIANCÉ
Devant la porte de la maison stationnait une petite victoria aux roues montées sur pneumatiques et attelée d’une paire de beaux chevaux noirs, de la célèbre race des trotteurs qu’on élève dans la province. Sur le trottoir un grand et gros garçon, brun, barbu, se promenait tirant à coups précipités quelques bouffées de cigarettes qu’il jetait aussitôt. Par moments, il s’arrêtait, regardait la véranda du premier étage, consultait sa montre et reprenait sa promenade. Nicolas Ivanof n’était connu dans la ville qu’à deux titres: comme amateur de chevaux et comme fiancé unilatéral de la fantasque et déjà célèbre Ariane Nicolaevna. C’était un garçon singulier et sauvage, qu’on voyait rarement, qui n’avait pas d’amis et passait la plus grande partie de l’année dans un bien distant d’une trentaine de verstes. En ville, il n’avait qu’un pied-à-terre de deux chambres dans un appartement bourgeois. Il ne buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, on ne lui connaissait aucune liaison. Son père était mort depuis longtemps; sa mère habitait la Crimée. On disait qu’elle avait l’esprit dérangé et qu’elle était gardée dans la clinique d’un médecin connu. A force de vivre seul, Nicolas Ivanof était devenu taciturne et éprouvait une réelle difficulté à parler. Il cherchait ses mots, se reprenait, se contredisait, s’arrêtait net au milieu d’une phrase et finalement retombait dans le silence qui lui était agréable. Il était de physionomie plutôt sympathique, ayant de grands yeux bleus sous des sourcils et des cheveux brun foncé. Mais le teint était pâle, la bouche mince et le regard inquiet. Les mères de famille et les jeunes filles avaient depuis longtemps tâché de capter cette riche proie, car Nicolas Ivanof passait pour avoir près d’un million de roubles. Elles en avaient été pour leurs avances.
Un soir, il s’était laissé entraîner au bal annuel que donnait le gymnase Znamenski.