Ariadne

Part 9

Chapter 93,814 wordsPublic domain

Le général s'éloigna en se dandinant, non sans ajouter une œillade assassine au bagage de sottises qu'il venait de déposer aux pieds d'Ariadne.

Le seul moyen d'excuser sa conduite est d'avouer qu'il professait la plus mauvaise opinion de toutes les femmes en général et en particulier; c'était un de ces hommes trop faibles pour avoir un caractère, qui en empruntent un tout fait, et qui le plus souvent le choisissent fort mal. Il était tellement sûr de la perversité féminine, qu'il avait calomnié Ariadne exactement comme il eût avalé un verre d'eau; il venait à présent de l'insulter avec la même facilité; il lui croyait un nombre indéfini d'aventures depuis la première; quoi de plus naturel que de rappeler à une jolie femme, pas cruelle, qu'il tenait ses hommages à sa disposition?

La princesse avait vu le mouvement d'Ariadne, elle avait entendu ses paroles; craignant quelque accident, elle essaya une diversion qui réussit.

--Monsieur Constantin Ladof, dit-elle en poussant un jeune homme qui lui parlait devant Ariadne encore pâle; mademoiselle Ranine.

--Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la première contredanse? dit la voix musicale de Constantin Ladof.

Ariadne pâlit, rougit, s'inclina machinalement, passa son bras sous celui du cavalier et respira plus à l'aise en se trouvant admise dans les rangs du quadrille.

--Ah! mademoiselle, lui dit son danseur, si vous saviez le mal que je me suis donné pour arriver à vous connaître! Votre voix m'avait fait une telle impression, que je suis resté deux nuits sans dormir. Ce sont les anges qui vous ont appris à chanter de la sorte! Savez-vous que,--c'est bête de l'avouer, ici surtout, pendant qu'on danse,--mais vous m'avez fait pleurer!

Ariadne regarda celui qui lui parlait. Les yeux bleus du jeune homme étaient aussi sincères, aussi honnêtes que ses paroles. Elle sourit et répondit de bonne grâce. Celui-là au moins ne la méprisait pas.

Vers la fin de la soirée, comme on se retirait, le général Frémof, toujours content de lui, s'approcha de la maîtresse du logis pour prendre congé, et reçut un compliment fort inattendu.

--Vous êtes un mauvais sujet, général, dit la princesse à demi-voix d'un air de reproche; c'est fort gentil les mauvais sujets, mais entre célibataires, ou bien chez les vieilles femmes qui ne craignent plus rien; moi, j'ai des demoiselles à marier; vous reviendrez me voir quand il n'y aura plus de jeunes filles dans la maison.

--Entendre, c'est obéir! dit galamment Frémof en baisant la main qui le mettait à la porte. Tâchez que ce soit bientôt, princesse.

La princesse ne put s'empêcher de rire. Cependant Ariadne ne devait pas se remettre de cet affront.

XXII

--On peut me parler ainsi! pensait la jeune cantatrice assise sur le petit canapé de sa chambre dans l'état de découragement qui suit les grandes indignations; il y a des hommes qui croient avoir le droit de m'insulter, froidement, de propos délibéré! Comment me justifier? Qui me sauvera? Qui leur criera à la face: Vous mentez lâchement!

Ariadne n'attendait de secours de personne; aussi prit-elle dès lors la résolution de se retirer de plus en plus du monde au milieu duquel elle vivait. Le sacrifice fut accompli sans apparat, sans retours amers, et même sans regrets. Ce monde n'était pas fait pour elle, elle n'y pouvait rencontrer aucune sympathie sérieuse; elle le traverserait comme un oiseau de passage parcourt les pays qui le séparent du nid. L'art était sa vraie patrie, c'est dans l'art qu'elle trouverait les joies qui la récompenseraient de tant de peines.

Cette résolution lui inspira ce grand calme qui se posait sur elle de temps en temps à la fin de ses luttes intérieures.

Deux années la séparaient encore du terme fixé par elle pour ses peines; elle en prévit la fin sans efforts et sans impatience.

Le lendemain de ce bal, la princesse parut au déjeuner avec l'air affable et courtois qui faisait partie de son visage; cette sérénité qui ne se démentait jamais n'était pas jouée, car la princesse, suivant une expression vulgaire, n'était pas de ceux qui se laissent démonter; les calamités n'avaient pas épargné sa tête aristocratique; elle avait aimé et pleuré un mari jeune; mais, avec les années, elle s'était fait une sorte de philosophie résignée, que son visage annonçait à ceux qui n'étaient pas admis à partager ses pensées secrètes. Disons que le nombre de ceux à qui elle communiquait ses idées était extrêmement restreint.

Ce fut donc avec un visage souriant qu'elle déjeuna en compagnie des deux jeunes filles. En se levant de table, après avoir écarté sa fille sous un prétexte insignifiant, elle passa dans la serre pour y prendre le café, comme d'habitude, et tout en marchant, elle dit à Ariadne de sa voix mélodieuse:

--Le général Frémof s'est permis, je crois, avec vous, quelque plaisanterie peu convenable?

La jeune artiste pâlit et réprima un frisson, mais elle devait répondre et répondit:

--Oui, princesse.

--Eh bien! fit la grande dame en s'asseyant, il ne reviendra plus. Je vous dis ceci, mon enfant, pour que vous compreniez combien j'ai à cœur de vous défendre contre toute impertinence. Vous ne serez point offensée si je vous demande, de votre côté, d'être aussi prudente que possible. Sur ce point, d'ailleurs, je n'ai point d'inquiétude.

Elle sourit; ce sourire congédiait Ariadne, qui murmura quelques paroles de remercîment et se retira plus loin.

C'était une protection, celle-là, et bien inespérée; pourtant, la jeune fille se sentit froissée; la princesse aurait dû comprendre qu'elle n'avait pas besoin de lui conseiller la prudence. Cependant, Ariadne fit taire ce regret et s'imposa de ne penser qu'au bienfait.

L'hiver s'écoula de la sorte. Rien ne dérangea l'ordre des soirées des théâtres, des réceptions de toute espèce, jusqu'au carême.

Ariadne apparaissait aux bals de la princesse, dansant avec quelques jeunes gens insignifiants quand on manquait de vis-à-vis, et se renfermait dans une atmosphère de glace si elle voyait s'approcher quelque cavalier plus brillant.

Cette sage conduite lui valut en mainte circonstance les éloges de la princesse, qui ne pouvait s'empêcher d'admirer tant de retenue et de discrétion. A plusieurs reprises elle lui exprima toute la satisfaction qu'elle ressentait à la trouver digne de son estime et de sa confiance. Par là Ariadne se fit une amie, et la princesse n'était pas femme à donner facilement son amitié.

Parmi les jeunes gens insignifiants avec lesquels Ariadne dansait parfois se trouvait Constantin Ladof. Il était de bonne famille; autrement, la porte de la noble maison ne se fût pas ouverte devant lui. Il possédait quelques milliers de roubles de revenu, mais c'était peu de chose dans un milieu où le luxe le plus extravagant était considéré comme une des premières conditions de l'existence. Il avait pour lui un grand avantage: c'était de n'avoir aucune parenté et d'être absolument libre de ses actions; mais qu'importait cet avantage à des gens accoutumés à chercher, dans les familles des gens qui les entouraient, des leviers ou des marchepieds vers une fortune plus rapide ou plus considérable?

Constantin Ladof était donc un jeune homme aimable et sans conséquence. De plus, au lieu de revêtir l'habit militaire, qui donne tant de grâces et qui conduit rapidement aux places en vue, il avait eu la malencontreuse idée de prendre du service dans un ministère. Or, un fonctionnaire civil est à cent piques, comme prestige, au-dessous d'un militaire. Officier de la garde, Ladof eût été un brillant jeune homme; employé dans un ministère, il n'était plus qu'un gentil garçon, ce qui n'était pas du tout la même chose.

Les mères russes laissent trop volontiers voltiger autour de leurs filles ces jeunes gens sans conséquence qu'elles ont vu grandir, qu'elles tutoient souvent; ils leur paraissent aussi insignifiants que les insectes des soirs d'été; peut-être elles-mêmes trouvent-elles une jouissance secrète d'amour-propre à se voir courtisées, adorées par ces gamins aimables. Elles sont pour eux moins que des mères, presque des tantes; avec l'âge, l'enthousiasme juvénile disparaît; mais l'amitié, la confiance, l'estime réciproque restent presque toujours. C'est là ce qui explique la grande quantité de jeunes gens de vingt-cinq à trente-cinq ans qu'on rencontre dans les salons des femmes d'environ quarante ans, qui ont renoncé à la coquetterie, mais non au délicat plaisir d'être flattées et encensées.

Malheureusement, ce beau tableau a son côté sombre. Les jeunes filles qui grandissent dans cette atmosphère de déférence courtoise et chevaleresque y prennent l'habitude de la coquetterie journalière, passée presque à l'état de nécessité. Maman est si belle et rit si bien avec les jeunes gens! Pourquoi sa fille n'en ferait-elle pas autant?

Mais «maman», si elle le voyait, gronderait sévèrement sa fille; aussi la jeune demoiselle se garde-t-elle bien d'employer son petit arsenal de gentillesses et de ruses sous les yeux de sa mère; elle fait la coquette dans les petits coins, en présidant au thé qu'elle fait servir dans le grand salon, pendant qu'elle-même retient autour de la table, couverte de friandises, les jeunes gens encore en disponibilité, ou bien qui sont relayés dans leur office de cavaliers servants auprès de la châtelaine par les nouveaux arrivés.

Constantin Ladof papillonnait donc à l'aise chez la princesse Orline, et celle-ci lui accordait autant d'attention et de bienveillance qu'à quelque beau chien de race habitué à venir manger du sucre dans sa main. Ladof étant sans conséquence, rien ne l'empêchait d'aller et de venir, l'après-midi ou le soir, d'apporter de la musique, d'accompagner Ariadne quand on la priait de chanter, de jouer à quatre mains avec Olga quand celle-ci était contrainte de se mettre au piano, ce qui lui arrivait le plus rarement possible; c'était Ladof qui se chargeait de procurer des billets de concert ou de spectacle; c'était lui encore qu'on envoyait chercher des glaces quand on avait trop soif; mais ce n'était pas lui qui les payait, la princesse ayant déclaré une fois pour toutes qu'elle n'acceptait rien de personne, excepté les attentions et les politesses.

Ariadne savait que Ladof était un jeune homme sans conséquence; la princesse s'était librement expliquée à ce sujet, un jour qu'Olga s'étendait un peu trop longuement sur les mérites de cet aimable garçon; aussi s'était-elle permis de causer quelquefois avec lui, et même de lui donner une sorte de clef de son âme.

Constantin Ladof, seul au monde, savait à quoi pensait Ariadne lorsque ses yeux étranges semblaient se retirer du monde des vivants pour regarder un rêve intérieur. Il le savait pour l'avoir demandé.

--A quoi donc pensez-vous, mademoiselle, quand vous ne voyez plus personne?

Ariadne l'avait regardé un instant, et avait répondu de sa voix grave:

--J'entends quelque chose qui chante en dedans de moi.

Constantin l'avait regardée à son tour et n'avait pas répondu. Ce silence, par lequel elle s'était vue comprise, avait ouvert le cœur d'Ariadne; avec Ladof, elle pouvait parler d'art, car il aimait passionnément la musique; avec lui, elle se sentait estimée et honorée.

Un jour, s'enhardissant à parler pendant que tout son être était glacé de terreur à la pensée de la réponse qu'il pouvait lui faire, elle lui avait demandé:

--Savez-vous, monsieur Constantin, qu'on a dit beaucoup de mal de moi?

A quoi le jeune homme, qui avait entendu en effet répéter ces calomnies dont Ariadne était victime, avait répondu en haussant les épaules:

--Les imbéciles! Qu'est-ce que ça fait? Vous êtes bien trop bonne de vous en souvenir.

A ces paroles, Ariadne avait fermé les yeux pour savourer la joie chaude et lumineuse qui venait de passer en elle. Elle était donc estimée de ce jeune homme blond, aux yeux bleus, au visage honnête et intelligent. Elle avait un ami!

Un autre jour, cet ami, après avoir causé une heure avec elle,--Olga avait fait tous les frais de leur conversation,--lui dit tout à coup:

--Vous êtes la meilleure créature qu'il y ait au monde! Si j'avais une sœur, je la voudrais comme vous, ou plutôt je voudrais que ce fût vous.

--Je ne voudrais pas que vous fussiez mon frère, pensa Ariadne.

Mais elle ne mit aucune amertume à cette pensée, et tendit amicalement la main à celui qu'elle eût voulu voir lui appartenir par un lien plus proche et plus intime que la fraternité.

Peu à peu elle s'habitua à laisser Ladof pénétrer dans son cœur; il eut une place dans ses pensées de chaque heure. Jusqu'alors elle avait cherché dans les rôles qu'elle étudiait l'expression poétique et passionnée du sentiment maternel; elle y chercha l'amour et le trouva. Sa voix magnifique fit frémir les cordes du piano dans des accents de tendresse exaltée qu'elle n'avait jamais soupçonnée.

--Il y a donc autre chose que l'art! se dit Ariadne vaincue, en sentant pénétrer en elle la douceur d'un sentiment qui amollissait les fibres trop tendues de son âme. Je ne m'appartiens plus. S'il le voulait, je renoncerais au théâtre.

C'était le plus grand sacrifice qu'Ariadne pût faire; elle l'offrit à Constantin dans le fond de son cœur, mais personne n'en eut connaissance, car les résolutions d'Ariadne étaient un secret entre elle et sa conscience.

Constantin était loin de rêver ce sacrifice,--aussi loin de le rêver que d'en soupçonner la cause. Il allait et venait comme un maître dans le cœur de l'orpheline sans s'en apercevoir, car il avait dit l'expression exacte de sa pensée: il l'eût voulue sa sœur, et rien de plus. Il l'eût voulue sa sœur parce qu'elle aimait Olga, et qu'il était amoureux fou de la jeune princesse Orline.

Olga, tout en marivaudant pour ne pas perdre ses droits, n'était pas d'humeur à se laisser entraîner dans une coquetterie réglée; elle se souvenait encore trop bien de l'institut pour que l'idée de se compromettre le moindre peu par une parole ou un simple regard ne lui fît pas éprouver une impression désagréable.

Aussi avait-elle brusqué Ladof dès l'offrande timide de ses premiers hommages, et brusqué assez pour qu'il crût prudent de se retirer pendant quelque temps. C'est pendant ce temps où, amoureux timide, mais résolu, il regardait son idole, qu'il fit mieux connaissance avec Ariadne et qu'il s'en fit aimer certes sans le vouloir.

L'hiver s'était écoulé, puis le printemps; la princesse avait loué une magnifique villa à Pavlovsk, car elle aimait la vie mondaine et se décidait rarement à «aller s'enfouir», selon sa propre expression, dans ses terres lointaines.

Cet été-là fut plein de jouissances exquises pour Ariadne. Elle ne savait de la nature que ce que les arbres du jardin de l'institut avaient pu lui apprendre. Les fleurs, la verdure, les nids et les ombrages du grand parc de Pavlovsk versèrent à flots dans son âme les émotions neuves et délicieuses d'un aveugle qui ouvrirait les yeux à la lumière. Elle ignorait si c'était l'amour naissant ou la beauté des vieux arbres qui faisait chanter en elle tant de voix inconnues. Que lui importait? Les voix chantaient, et elle les écoutait en extase; cela suffisait à la remplir de joie.

XXIII

Un soir de juillet, c'était un lundi, jour aristocratique, une assemblée de choix écoutait l'orchestre de Johann Strauss, alors dans le plus fort de sa vogue, et naturellement la princesse Orline, avec sa fille et la jeune cantatrice, siégeait à l'endroit le plus commode du jardin, dans l'éclat d'une toilette arrivée la veille de Paris. Son escorte habituelle, un peu moins nombreuse peut-être qu'en ville, lui formait une garde d'honneur, et Constantin Ladof, venu par le train de sept heures et demie, jouissait de la société de mademoiselle Olga, ce soir-là plus humaine que de coutume. Ariadne écoutait l'orchestre; elle avait donné son cœur à Ladof; mais quand l'art parlait, sa voix était encore plus puissante que tout le reste.

--Bah! répondit Olga à une phrase de Ladof, les hommes se répandent tous en promesses, et, quand on veut les amener à agir, ils reculent bravement.

--Les livres qui vous ont dit cela vous ont trompée, mademoiselle, répliqua Constantin, car je puis vous jurer...

--Quoi?

--Que si vous daigniez m'ordonner quelque chose...

Olga regarda dédaigneusement le jeune homme au travers de ses longs cils à demi baissés.

--Je le ferais! conclut Ladof,--je le ferais au prix de ma vie.

--Quelle idée!... murmura Olga troublée malgré elle par l'accent chaleureux et le regard sincère de Ladof.

--Mettez-moi à l'épreuve! dit le jeune homme, enhardi par un crescendo de l'orchestre qui devait continuer quelque temps encore et finir par un _tutti_ bruyant.

--Pourquoi voulez-vous que je vous mette à l'épreuve? demanda faiblement Olga, qui entendait la réponse avant qu'elle fût prononcée.

--Parce qu'un pauvre diable comme moi ne peut se permettre d'aimer une personne telle que vous que s'il a fait quelque chose pour se rapprocher d'elle. Vous êtes trop riche, mademoiselle, et d'une famille trop illustre pour que j'ose demander votre main, et pourtant je vous aime; oui, je vous aime plus que ma vie!

Constantin parlait d'une voix contenue, les yeux baissés, car deux cents personnes pouvaient se retourner au plus léger bruit, et la princesse était à deux pas. Mais, en terminant, il leva les yeux sur la jeune fille et rencontra un regard bien étrange; il y avait là une interrogation et presque une promesse à la fois.

--Feriez-vous vraiment quelque chose pour moi? demanda Olga en jouant avec son éventail.

--Tout!

--Eh bien! arrangez-vous pour que ce monsieur quitte Pavlovsk; je ne puis pas le voir!

Ladof suivit la direction de l'éventail, et aperçut le neveu de madame Batourof, qui avait fait partie du trio de l'institut.

--Que vous a-t-il fait? demanda ingénument le jeune homme.

--Qu'importe? murmura Olga. Je le hais.

Constantin devint sérieux; une telle parole dans la bouche d'une jeune fille du grand monde prenait une portée extraordinaire.

--Vous voyez bien, reprit Olga en souriant d'un air railleur, que j'avais raison de dire: tout se passe en promesses!

--Non, mademoiselle! fit résolûment Ladof; mais un homme que vous haïssez, que vous avez des raisons pour haïr, doit en effet disparaître, et disparaîtra. Mais il faudrait savoir...

--Venez demain, dans l'après-midi, dit Olga; nous trouverons un moment pour causer, et je vous dirai pourquoi je le hais.

Le morceau finissait. Il leur fut impossible d'échanger un mot de plus. La soirée s'acheva de même.

Olga, rentrée chez elle, se demanda pourquoi elle avait dit une chose si compromettante à Ladof. Il lui était maintenant bien difficile de reculer... La vérité est que ce séjour de Pavlovsk, si délicieux pour Ariadne, était pour la jeune princesse un supplice de tous les instants.

A tout moment, elle rencontrait Batourof, et celui-ci mettait à la regarder une affectation de malice sournoise qui réduisait à la fureur la fière Olga, jusque-là si hautaine. Elle eût voulu réduire en poudre l'insolent qui lui rappelait le souvenir d'une sottise qu'elle croyait avoir oubliée. Et quand il la regardait, non-seulement elle souffrait dans son orgueil de femme, mais elle sentait peser sur elle l'infortune d'Ariadne, et les aiguillons du remords et de la honte déchiraient son âme altière.

Batourof n'avait pourtant pas le cœur méchant, mais il était taquin; il lui plaisait, comme il disait, de «vexer la petite Orline».

Il n'avait pas eu de vues vraiment ambitieuses en visitant l'institut; aucune parole, aucune action inconvenante n'avait été commise pendant les visites; Olga n'avait à rougir d'aucune familiarité malséante de sa part, ces visites ayant été de simples gamineries; et, s'il avait su combien il irritait la jeune fille, il eût peut-être renoncé au plaisir de la regarder ainsi; mais, en attendant, c'était une taquinerie excellente, et il n'avait garde de s'en priver.

Olga, cependant, était arrivée à un degré de rage concentrée qui la rendait dangereuse: elle eût tué Batourof sans regret pour le faire disparaître de ce monde.

En parlant à Ladof, elle avait agi sous l'empire d'une surexcitation nerveuse, produit de sa longue colère comprimée; le sang-froid lui revenant, elle eut grande envie de se rétracter; mais elle était peut-être moins insensible à l'amour de Constantin qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même. A vrai dire, elle pensait à lui depuis le jour où sa mère avait arrêté par une réprimande indirecte l'expression naïve de sa sympathie pour ce jeune homme.

Beaucoup de passions romanesques se sont développées en secret dans le cœur des jeunes filles parce que leur mère avait réprimé sévèrement leur première expansion confiante sur le compte d'un monsieur quelconque.

Olga espérait vaguement que Ladof ne viendrait pas: peine perdue!

A quatre heures, il était sur la terrasse, causant avec la princesse, d'un air moins indifférent qu'à l'ordinaire, toutefois.

Il n'était pas de ceux qui promettent pour ne pas tenir, et la conduite d'Olga avait été assez étrange pour lui permettre les suppositions les plus variées et les moins rassurantes.

Une heure s'écoula avant qu'il pût descendre au jardin; enfin, une dame invitée pour le dîner ayant fait son apparition, le jeune homme s'empressa de descendre les quelques marches qui séparaient la terrasse du jardin: il y trouva Olga qui, depuis une heure au moins, tournait autour du parterre avec toute la patience et la régularité d'une jeune lionne en cage.

Cette heure d'attente lui avait fait beaucoup de mal, car, en commençant sa promenade, elle était décidée à tourner tout en plaisanterie; mais, vers le second quart d'heure, elle avait vu passer Batourof qui l'avait saluée en clignant de l'œil, et cette apparition avait complétement retourné ses idées; elle attendait désormais Ladof comme un ange libérateur.

--Eh bien! mademoiselle? dit celui-ci en arrivant auprès d'elle.

--Eh bien! monsieur, il faut que M. Batourof meure, ou bien qu'il cesse la conduite indigne qu'il tient avec moi depuis si longtemps.

Ladof, stupéfait, restait devant elle, pâle d'indignation, n'osant croire ses oreilles.

--Oui, s'écria Olga; parce que j'ai eu la faiblesse de vouloir rire un jour à l'institut,--pas seule, monsieur, avec d'autres,--parce que M. Batourof s'est dit mon amoureux et m'a apporté des bonbons, il se croit en droit maintenant de me regarder de la façon la plus offensante... Je le hais, je le hais! répéta Olga en frappant du pied.

Elle fondit en larmes tout à coup. Heureusement les buissons du parterre les cachaient aux yeux des spectateurs de la terrasse. Ladof osa l'interroger, et apprit enfin de quoi au juste se composaient les torts et les griefs de la jeune princesse Orline.

--C'est très-grave, dit-il.

A vingt-trois ans, on trouve ces choses-là très-graves.

--Vous serez obéie, mademoiselle, reprit-il, quoi qu'il puisse arriver.

Olga se repentit d'avoir parlé. En théorie, il est très-commode de faire disparaître un homme; mais quand la pratique se compose d'un duel,--et la jeune fille était assez intelligente pour comprendre qu'il y aurait un duel,--le point de vue change totalement.

--Monsieur, dit-elle timidement, n'y aurait-il pas moyen?...

--Olga, fit la voix de la princesse, Olga, où donc es-tu?

La jeune fille s'enfuit, non sans avoir offert la main à Ladof, qui n'eut pas seulement le temps de la baiser.

Pendant la soirée, Olga fut d'une pâleur qui parut de mauvais augure à la princesse; on l'envoya se coucher à neuf heures, et la pauvre enfant en fut enchantée, car elle était en proie à des inquiétudes sans nombre.

Quand elle se fut mise au lit, avec une soumission qui provenait uniquement de la crainte d'une visite de sa mère, elle appela Ariadne, dont la chambre était contiguë à la sienne.

--Écoute, Ariadne, fit la jeune enthousiaste, il faut que j'allége ma conscience; je suis bien coupable envers toi!