Part 8
Elle était une après-midi à son piano, faisant des vocalises pour se consoler, lorsqu'elle entendit sonner. La femme de chambre de madame Sékourof, qu'elle gardait en attendant une solution à ses incertitudes, alla ouvrir; mais avant qu'elle eût eu le temps d'annoncer la visiteuse, Olga entra rapidement dans le petit salon.
--Ma pauvre Ariadne! dit la jeune princesse, quel malheur que le tien! Mais tu n'es pas venue me le dire; je ne le sais que d'hier; c'est très-mal, très-mal!
--A quoi bon? murmura Ariadne; cela ne pouvait servir à rien. Qui te l'a dit?
--Je ne sais pas. Quelqu'un l'a répété hier chez nous. Eh bien, que vas-tu faire? Quand débutes-tu?
--Dans deux ans, dit tristement la jeune artiste.
--Deux ans! Mon Dieu! que c'est long! Et que vas-tu faire d'ici là?
--Travailler, répondit Ariadne avec résignation.
--Travailler! c'est très-bien, mais il faut vivre. As-tu de la fortune?
Ariadne secoua négativement la tête.
--De quoi vis-tu?
--Des bienfaits d'une protectrice qui m'a accueillie quand tout le monde me repoussait... Pardon, toi aussi tu as été bonne pour moi au moment où j'étais un objet de honte, et d'horreur pour les autres.
Olga avait baissé les yeux. Un sentiment de pudeur insurmontable la prenait toujours au souvenir de ce moment pénible.
--Je vis, continua Ariadne avec une sorte de tendresse contenue dans la voix, je vis de ce que m'a laissé cette femme de bien, qui m'a recueillie, nourrie, vêtue, qui m'a donné les moyens de devenir quelque chose, et dont je n'ai connu la sublime bonté qu'au moment où il était trop tard et où je ne pouvais plus rien faire pour lui témoigner ma reconnaissance.
--Comment! trop tard? dit Olga, non sans une certaine inquiétude.
--Oui, j'ai appris quelques heures avant sa mort que j'avais été, non pas, comme je croyais, renvoyée de l'institut pour insubordination, mais chassée pour cause de mauvaise conduite; chassée pour avoir reçu un jeune homme...
--Ah! fit Olga avec un douloureux soupir.
--Ma honte est si bien connue qu'on en parlait l'autre jour au concert, et pourtant tu sais, toi, si j'ai jamais pensé à autre chose qu'à Dieu et à la musique!
--Ah! certes! fit involontairement Olga, si quelqu'un a jamais eu une mauvaise pensée, ce n'est pas à toi qu'il fallait l'imputer!
--N'importe, continua Ariadne qui laissait déborder le trop-plein de son âme blessée, je suis jugée, condamnée... On me laissera mourir de faim, car je ne puis trouver d'asile... Heureusement, ma bienfaitrice ne me croyait pas coupable, elle; elle savait bien que j'étais innocente de tout; elle m'a laissé ce qu'elle possédait...
--Combien?
--Seize roubles et demi de pension par mois. C'est du pain, comme elle l'a dit. O ma bienfaitrice vénérée, vous m'avez recommandé de ne pas faillir... certes, je ne tromperai pas votre attente! Ce serait une trop noire ingratitude!
Ariadne pleurait amèrement, la tête dans ses mains; elle venait de révéler le secret de ses méditations depuis la perte de madame Sékourof. Dans l'angoisse de son abandon, elle s'était juré de rester honnête fille, quoi qu'elle pût souffrir, afin de faire honneur à celle qui l'avait couverte de sa protection lorsqu'elle était calomniée.
Olga laissa pleurer pendant quelque temps l'orpheline désespérée; ses yeux à elle-même étaient humides, mais un remords cuisant l'empêchait de mêler ses larmes à celles d'Ariadne. Elle n'osait ni ne pouvait rien dire à cette innocente qui portait le fardeau de sa faute à elle.
--Ah! si j'avais su! pensa la princesse Olga, si j'avais su le mal que je faisais à une autre!...
Sa pensée se détourna avec dégoût du souvenir de ces scènes au réfectoire qui avaient coûté si cher à sa compagne. Elle eût donné toute sa fortune pour être innocente et pouvoir se rappeler sans rougir les années écoulées.
--Je n'ai pourtant rien fait de mal! murmurait l'orgueil indompté.
--Et pourtant, vois ce que tu lui as fait souffrir, répondait la conscience.
--Où logeras-tu? dit doucement Olga, quand elle vit les larmes d'Ariadne à peu près épuisées.
Depuis un moment la tête de son amie reposait sur son épaule.
--Nulle part! dit l'abandonnée. Personne ne veut de moi. Mes antécédents m'empêcheront de trouver un asile honorable.
--Tu ne peux pas donner des leçons? suggéra timidement la riche héritière.
--Personne ne veut de mes leçons! s'écria Ariadne en se levant brusquement. Mais comprends donc que je suis déshonorée! que pas une mère ne me laissera parler à sa fille, que je ne puis trouver un logement que dans une maison où l'on ne se soucie pas de l'honnêteté des femmes; qu'enfin je suis perdue! Perdue jusqu'au jour où je monterai sur la scène. Je n'en serai pas moins perdue, mais au moins j'aurai du pain! On n'est pas difficile sur les mœurs, au théâtre!
Elle se détourna avec amertume.
--Écoute, Olga, dit-elle, ta place n'est pas ici; tu te fais du tort en venant me voir; on ne vient pas me voir, moi,--je ne suis pas une personne qu'on puisse fréquenter. Laisse-moi te remercier pour l'amitié que tu m'as montrée; elle date de mon malheur, et par conséquent elle n'en est que plus noble et plus généreuse, mais elle te serait fatale. Adieu, embrasse-moi et ne reviens plus ici.
--Viens me voir! dit humblement Olga qui se sentait bien petite devant l'infortune de sa compagne.
--Non, je ne dois pas aller te voir; d'ailleurs, ta mère ne le permettrait pas.
Olga s'était levée; elle restait debout, indécise, et semblait écouter une voix qui lui parlait intérieurement...
--Au revoir! dit-elle brusquement.
Elle embrassa son amie et disparut.
Ariadne entendit au bout d'un moment le bruit des roues de son équipage.
--Je n'ai plus personne au monde! dit-elle tout haut.
Le ton de sa voix l'effraya; elle était déjà accoutumée à la solitude.
Elle fit quelques tours dans l'appartement désert dont presque tous les meubles avaient été enlevés par les héritiers avides, et, sentant l'amertume grandir et bouillonner au dedans d'elle-même, elle allait lui donner cours en larmes et en paroles véhémentes, lorsqu'elle baissa la tête avec soumission, comme devant une main invisible.
--Sois patiente, sois généreuse! murmura-t-elle; ce sont ses derniers ordres. Je serai patiente et généreuse.
Elle se remit au piano, et peu à peu la paix, la grande paix que lui donnait l'art, descendit sur son âme fatiguée.
XIX
Olga, en rentrant, trouva sa mère absente, ce qui arrivait souvent. Congédiant alors la femme de charge qui l'avait accompagnée dans son expédition, elle alla se plonger dans les méditations les moins réjouissantes, au fond d'une petite serre contiguë au salon jaune. Ce qu'elle pensa et résolut alors communiqua à son visage une expression si nouvelle de courage et de fermeté, que sa mère, à son retour, la regarda à deux fois.
--Mon Dieu! dit-elle, quelle figure! D'où viens-tu avec cet air revêche?
--J'ai quelque chose à vous dire, maman, répondit évasivement la jeune fille. Puis-je vous parler en particulier?
La princesse regarda sa fille avec une stupéfaction profonde.
--Pourvu, pensa-t-elle, qu'elle n'ait point commis quelque grosse sottise!--Venez dans mon cabinet de toilette, dit-elle d'un air sérieux; nous causerons pendant que je m'habillerai pour le dîner.
Elle passa devant, et sa fille la suivit jusque dans la grande pièce fraîche et parfumée qui lui servait de cabinet de toilette. Une femme de chambre, ramenée tout exprès de la Petite-Russie, pour plus de certitude qu'elle ne savait pas le français, s'approcha pour aider la princesse, et Olga s'assit sur un petit canapé bas, en face de sa mère qui se tenait devant un grand miroir.
--Maman, dit-elle, on m'a raconté une histoire bien singulière aujourd'hui; je voudrais vous en faire part.
Enchantée d'apprendre que l'état d'esprit extraordinaire où se trouvait sa fille provenait simplement d'une histoire romanesque, la princesse acquiesça d'un signe de tête pendant qu'on lui ôtait sa robe.
--Figurez-vous, maman, commença la jeune fille, que dans un institut de demoiselles il est arrivé, il y a longtemps déjà, une chose bien étrange: plusieurs élèves de la classe sortante avaient imaginé de s'amuser en cachette des dames de classe, et, comme on ne s'amuse pas beaucoup dans les instituts, où les moyens de se distraire sont rares, elles inventèrent un divertissement assez dangereux.
La princesse souriait d'un air distrait, tout en s'occupant de sa toilette. Olga continua.
--Parmi les jeunes gens que recevait madame la supérieure,--car elle avait une nombreuse famille et connaissait beaucoup de monde,--il y en avait deux qui s'étaient plus d'une fois arrêtés à causer un instant avec les demoiselles qui allaient et venaient dans l'escalier; un troisième, qui avait ses entrées chez la directrice, imagina de proposer à quelques-unes de ces élèves de souper un soir dans le réfectoire quand tout le monde serait couché. Il y avait une jeune fille très-gourmande parmi celles-là;--enfin, elles acceptèrent.
--Quelles sornettes me contez-vous là? fit la princesse en fronçant ses sourcils olympiens.
--C'est la pure vérité, maman, je vous assure. Les élèves--il y en avait trois--sortaient du dortoir à onze heures, passaient devant la dame de classe qui ronflait comme un tuyau d'orgue, descendaient au réfectoire, et là, les jeunes gens, qui avaient apporté des provisions, soupaient avec elles en secret.
--On ne les a pas surpris dans cette belle occupation? demanda la princesse que cela commençait à amuser.
--Précisément, ma chère maman, la directrice les surprit un jour; mais, ce jour-là, les demoiselles n'étaient pas venues,--supposons qu'on les en avait empêchées par une surveillance plus active,--et la supérieure ne trouva que les messieurs.
--Eh bien! je suppose qu'elle ne les a pas mis en pénitence? dit la princesse, riant malgré elle à l'idée de la figure des trois jeunes gens en présence de la vieille dame.
--Non, maman, probablement même il ne serait rien arrivé du tout si une femme de chambre n'avait pas bavardé. Mais, le lendemain, tout l'institut savait l'histoire, il fallait faire un exemple. Vous comprenez, maman, ajouta Olga avec amertume, on ne pouvait pas laisser impunie une telle violation des règlements...
--Je connais cette histoire, dit la princesse en cherchant dans son esprit un souvenir qui n'avait guère laissé de traces.
Cette aventure d'institut avait passé de sa mémoire depuis bien longtemps. Une fois assurée que la coupable était d'extraction obscure, elle n'avait plus de motifs pour s'en souvenir.
--Je crois que oui, maman; du moins on vous l'a probablement racontée dans le temps.
--On a renvoyé la jeune fille, fit la princesse.
Olga chercha péniblement quelques mots, puis elle se leva les joues brûlantes, les yeux pleins de feu.
--Ce que vous ne sauriez vous imaginer, maman, continua-t-elle en regardant sa mère bien en face, c'est que le règlement, qui exigeait une victime, pouvait ne pas exiger que cette victime fût une coupable. On renvoya une jeune fille en effet, et cette jeune fille était innocente.
--Comment! fit la princesse en levant les yeux.
Elle s'arrêta pétrifiée, tant le regard qu'elle reçut de sa fille révélait de sentiments nouveaux et inconnus.
--Oui, ma mère, elle était innocente, et, à l'heure présente, elle ne peut gagner sa vie parce qu'on la croit coupable: elle n'a qu'à se laisser mourir de faim, pendant que les véritables coupables sont tranquilles et heureuses, estimées de tous. N'est-ce pas que c'est horrible?
--Horrible en effet, murmura la princesse; mais n'est-ce pas une invention de la demoiselle pour se rendre intéressante?
--Mère! s'écria Olga pâle d'indignation.
--Car enfin, continua la grande dame, à quel propos aurait-on puni une innocente? Cela supposerait des combinaisons atroces... Je ne crois pas un mot de cette histoire. Qui vous l'a racontée?
--Mère! cria une seconde fois la jeune fille indignée, la victime innocente est Ariadne Ranine, et l'une des coupables... c'était moi.
Olga regarda sa mère en face, non pour la braver, mais pour affirmer la vérité de ses paroles.
--Vous! vous! répéta la princesse, qui crut sa fille folle.
--Moi! Et j'ai eu la lâcheté de laisser renvoyer Ariadne, quand le premier de mes devoirs était de me proclamer coupable. Je l'ai vue tomber sans connaissance. J'ai entendu ses plaintes, je l'ai accompagnée jusqu'à la porte, et je n'ai rien dit. Mais si je n'ai pas parlé, ma mère, c'est qu'en ce moment-là je ne me doutais pas qu'une innocente serait déshonorée pour toute sa vie; je croyais qu'on n'y penserait plus au bout de trois mois. A ce moment, je songeais à vous, ma mère, et à mon père; je pensais au nom que je porte, et je me disais que, si votre fille était ainsi chassée, vous en mourriez tous deux de honte,--et Ariadne n'avait ni père ni mère.
Olga se tut. La princesse avait reculé de quelques pas. Toute cette scène avait eu lieu en français, et la femme de chambre, «voyant qu'on se querellait», avait pris le parti de sortir quelques instants auparavant et de ne plus rentrer.
--Vous, une Orline! répéta la princesse. Vous avez eu des rendez-vous! Vous avez soupé la nuit!...
--Au réfectoire, fit observer doucement la coupable.
--Est-il possible que vous ayez oublié à ce point ce que vous vous deviez?
--Je suis coupable, ma mère, dit Olga, et je m'accuse; mais on ne m'a jamais appris ce que je me devais. A l'institut, on nous a donné des règles banales et pédantes, bonnes pour tout le monde et pour personne; de plus, on m'a toujours répété qu'Olga Orline pouvait faire tout ce qui lui passerait par la tête. Je voyais mes désobéissances impunies; mes malices passaient inaperçues, non parce qu'on n'en avait pas connaissance, mais parce qu'on ne voulait pas me punir. C'est ici seulement, près de vous, ma mère, depuis que j'ai le bonheur de vivre sous votre égide, que j'ai appris mes devoirs et que j'ai rougi de ma faute... C'est aujourd'hui seulement, en voyant le mal que j'avais causé à une innocente, que j'ai compris que mon silence était plus qu'une faute: c'est un crime.
--Un crime! Vous n'allez pas vous dénoncer, je suppose, fit la princesse avec tout l'orgueil d'une grande dame qui méprise une plébéienne.
--S'il n'y a que ce moyen de réhabiliter Ariadne, il faudra pourtant le faire, répondit bravement Olga.
Le silence se fit.
La princesse regarda autour d'elle, vit qu'il était tard et sonna sa femme de chambre.
--Allez vous habiller, dit-elle à sa fille, nous en parlerons plus tard.
--Ma mère me pardonne-t-elle? demanda doucement Olga avec toute la soumission, toute la grâce qu'elle savait si bien déployer à l'occasion.
La princesse ne put lui tenir rigueur; il y avait si longtemps d'ailleurs! Qui se souvenait de cette histoire? Elle sourit et laissa baiser par sa fille la main que celle-ci caressait tendrement.
--Nous verrons, dit-elle.
Mais elle avait déjà pardonné.
XX
Si la princesse était absolument gâtée par sa vie de femme heureuse et frivole, elle avait le cœur généreux, et son jugement, faussé dans les circonstances ordinaires par l'habitude d'une longue domination despotique sur son entourage, se retrouvait intact dans les occasions graves.
Pendant le dîner et les heures qui suivirent, tout en causant avec ceux qui se trouvaient présents, elle se fit un plan de conduite, et lorsque sa fille vint la trouver à sa toilette, vers minuit, elle avait préparé une solution.
--Si je vous ai bien comprise, dit-elle, vous vous reconnaissez coupable d'un dommage causé à cette jeune fille dont vous m'avez parlé, et vous désirez le réparer.
Olga, pour toute réponse, se jeta au cou de sa mère et l'embrassa à l'étouffer.
Cette marque de tendresse amollit encore le cœur déjà bien disposé de la princesse.
--Mais d'abord, racontez-moi comment vous avez appris les suites de ce malheureux événement.
En quelques mots, Olga mit sa mère au courant de l'existence d'Ariadne depuis son renvoi de l'institut.
--Si vous l'aviez vue, maman, dit-elle en terminant, si vous saviez avec quelle noblesse elle porte son infortune! Et quand on pense qu'elle n'a plus d'asile!...
--J'ai pensé, dit la princesse, que si nous lui faisions une dot convenable, avec le capital, elle pourrait se marier, et avec le revenu, en attendant, elle aurait de quoi vivre...
--Et où voulez-vous, ma chère maman, répliqua Olga, que cette pauvre fille trouve un mari, si elle ne voit pas une société honnête? Les maris n'iront pas la chercher dans une maison autre que convenable, et on ne veut la loger nulle part!
La princesse gardait le silence. En effet, la situation était embarrassante.
--Savez-vous, ma chère maman, reprit la jeune fille, ce qu'il faut faire pour me mettre en paix avec ma conscience?--car ma conscience me fait depuis longtemps tous les reproches que votre bonté m'épargne,--il faut ouvrir votre maison à Ariadne.
--Qu'elle vienne! dit la princesse, je serai très-contente de lui témoigner les sentiments qu'elle mérite. Sait-elle que c'est vous qui êtes la cause involontaire...?
--Non, maman, elle ne sait rien du tout; à peine a-t-elle appris depuis peu de temps de quoi elle était soupçonnée. Mais, maman, lui faire une dot, c'est précisément lui apprendre la vérité,--et moi qui la connais, je puis vous certifier qu'elle refusera vos bienfaits quand elle saura... Savez-vous, ma chère maman, ce qu'il faudrait faire pour être une vraie Orline, grande et généreuse comme tous ceux de notre race? Il faudrait prendre Ariadne chez vous, ici, dans la maison.
--Chez nous! se récria la princesse.
--Chez nous, ma chère maman. Aux yeux du monde, ce serait pour me donner des leçons de musique... Oh! ne craignez rien, je n'en prendrai guère, ajouta la jeune fille;--la princesse n'aimait pas la musique chez elle, en revanche elle l'adorait chez les autres, où elle n'entendait pas les études préliminaires.--Ariadne est une grande artiste, sa musique ne peut vous gêner; elle est si douce, si bien élevée! Je suis souvent seule, il me faudrait une dame de compagnie... Et puis, maman, si elle n'a pas d'asile, c'est ma faute... Si vous m'aimez et si vous m'avez vraiment pardonné, vous ferez ce que je vous demande!
Olga était à genoux et entourait la princesse de ses bras... Quelle mère eût refusé? Ce n'était pas celle-là, qui sentait au fond combien la dette de sa fille envers l'orpheline était lourde et sacrée.
--Soit! dit-elle. Tu iras la chercher demain.
Olga regarda sa montre avec regret; il était vraiment trop tard pour y aller le soir, ou plutôt la nuit même.
Elle couvrit sa mère de caresses reconnaissantes et emporta sa joie dans sa chambre, où elle eut peine à trouver le sommeil.
XXI
Ariadne était installée depuis huit jours dans la maison Orline, qu'il lui semblait encore faire un rêve. Elle avait reçu tant de preuves d'estime et d'amitié de la part de la princesse, Olga la traitait avec tant de délicatesse, que l'orpheline ne pouvait croire à une si belle réalité.
Cependant, elle se fit bien vite à sa nouvelle position, car ses instincts la portaient vers tout ce qui était élégant et riche.
La seule chose pénible pour elle fut de quitter le deuil de sa bienfaitrice, sur une prière réitérée d'Olga.
La princesse, comme la plupart des dames russes de son temps, n'aimait pas qu'on portât le deuil dans sa maison, et il fallut céder sur ce chapitre.
Si douce que fût l'existence d'Ariadne, comparée avec ce qu'elle avait pu craindre, le cœur de la pauvre enfant était cruellement éprouvé par des scrupules chimériques. Elle craignait de faire tort à Olga par sa présence, et finit par le dire à sa compagne.
La princesse rassura l'orpheline, mais d'une manière qui fit une autre plaie à son cœur tant de fois blessé.
--Aucun doute, dit la grande dame, ne peut effleurer celle que je protége de mon hospitalité. Vous êtes saine et sauve chez moi, mademoiselle.
Ariadne remercia, mais le cœur gros. Il lui en coûtait de ne pas être estimée pour elle-même! Il fallait bien se faire à cette idée cependant, car rien ne pouvait réparer l'outrage du passé.
La princesse avait exigé d'Olga qu'elle ne révélerait pas le passé à son amie: c'était la seule condition qu'elle avait mise à l'admission d'Ariadne chez elle.
La maison Orline était grandiosement ouverte et fort bien fréquentée; on y donnait à dîner tous les mardis, on y dansait deux fois par mois pendant l'hiver; une loge aux Italiens employait un autre jour; cette loge fut pour Ariadne une source de joies indescriptibles.
La princesse s'en servait peu; elle y envoya sa fille avec Ariadne et un chaperon quelconque, choisi parmi les nombreuses parentes laides, pauvres et âgées auxquelles elle cherchait charitablement à faire plaisir de temps en temps. Là, Ariadne apprit tout ce que la musique peut donner d'extases à une âme vraiment faite pour la sentir, et son talent y prit plus de force et de maturité.
Elle était chez la princesse depuis deux mois environ, lorsqu'un lundi, à l'opéra Italien, elle remarqua, braquée sur elle, une jumelle obstinée qui semblait vouloir attirer son attention.
Elle feignit d'abord de ne point l'apercevoir, mais les deux verres entêtés la suivaient avec tant de persistance qu'elle prit le seul parti en pareil cas: elle s'arma à son tour de son binocle, promena un regard distrait dans la salle, le laissa tomber dédaigneux et froid sur la jumelle insolente, et revint à son indifférence.
La jumelle disparut, et, au lieu des deux gros verres ronds dans leur gaîne noire, Ariadne aperçut les yeux non moins gros, ronds et noirs, du général Frémof.
La jeune femme ne put réprimer un mouvement; elle n'avait vu le général qu'une fois, à son second concert, mais le souvenir de la plus vive douleur de sa vie était lié à ce visage de viveur, et elle ne pouvait plus l'oublier.
En vain voulut-elle penser à autre chose, s'absorber dans la musique, s'isoler dans des pensées sereines et généreuses, elle ne le put; le regard de cet homme et le souvenir de ses paroles la poursuivirent sans pitié jusqu'au matin, durant les longues heures d'une insomnie fiévreuse.
--Pourvu, se disait-elle, que je ne le revoie jamais!
Elle n'osait l'espérer; pourtant, c'était quelque chose que d'avoir passé deux mois sans rencontrer cet homme qui lui était odieux.
Elle ne fut pas si longtemps avant de le revoir.
Le jeudi suivant, c'était jour de soirée dansante, il arriva de bonne heure, en homme qui veut profiter d'un bon moment de causerie avant l'arrivée des importuns.
--On a été longtemps sans vous voir, général! dit la princesse en lui indiquant un siége auprès d'elle.
--J'ai été faire un tour dans mes terres, répliqua le général, je suis parti le lendemain d'un fort beau concert à la salle des Chantres...
Ses yeux glissaient du côté d'Ariadne, la princesse s'en aperçut.
--Celui de mademoiselle probablement, dit-elle avec un petit geste de son éventail.
Le général profita d'une nouvelle arrivée pour rapprocher son siége de la chaise d'Ariadne.
--Je suis déjà, dit-il, un de vos plus chauds admirateurs, mademoiselle, et--il baissa imperceptiblement la voix--il ne tiendra qu'à vous que je le devienne davantage.
Ariadne sentit l'insulte et rougit de la tête aux pieds. Ses épaules superbes se rosèrent tout à coup, et le général les contempla avec l'air d'un amateur devant un tableau de maître.
Les arrivants entouraient la princesse; la jeune fille se recula pour leur faire place, mais le général n'était pas homme à se laisser décontenancer.
--Inscrivez-moi, au moins, dit-il plus bas encore; si votre cœur est pris pour le moment, souvenez-vous que j'ai retenu mon tour.
--Monsieur! dit Ariadne entre ses dents serrées, vous êtes un lâche!
La princesse se retourna vivement. Seule de tout le groupe elle avait entendu non la provocation, mais la réponse; le regard que le général avait jeté sur Ariadne l'avait sans doute mise en défiance.
--Général, dit-elle, on joue là-bas, et vous ne dansez pas que je sache; faites place aux danseurs.