Ariadne

Part 6

Chapter 63,789 wordsPublic domain

Ariadne jeta un coup d'œil sur les murs nus et froids de l'infirmerie... En vérité, cette maison n'avait pas été bonne pour elle. Elle descendit l'escalier, appuyée d'un côté sur madame Sékourof, et de l'autre sur Olga, car ses pas étaient encore bien incertains.

Les jeunes filles accoururent auprès de l'escalier pour la voir. Un renvoi officiel était une chose si rare, que la terreur planait sur l'institut pour plusieurs générations d'élèves. On ne disait rien en voyant passer la malheureuse enfant; un vague sentiment de répulsion faisait imperceptiblement reculer le premier rang des curieuses, mais c'était la seule marque de désapprobation qu'on osât donner.

Parvenue au premier palier, à celui de sa classe, Ariadne sortit de sa torpeur; ses compagnes étaient toutes là; ces yeux qui l'avaient tant de fois poursuivie de leurs railleries allaient-ils encore lui jeter le sarcasme? Elle leva la tête: on la plaignait visiblement, toutes savaient que ce n'était pas elle qui allait la nuit au réfectoire, et, sous son regard, les visages se tournèrent instinctivement vers la Grabinof.

Elle avait osé venir pour assister au départ de l'élève maudite et détestée; elle n'avait pas reculé devant le spectacle de son œuvre d'infamie.

--Soyez heureuse, mademoiselle, lui dit Ariadne qui s'arrêta un instant; puis, se tournant vers ses compagnes: Pardonnez-moi mes offenses, volontaires ou involontaires, pour que je m'en aille en paix.

--Que Dieu te pardonne! murmurèrent gravement les jeunes filles, selon la formule consacrée.

Ariadne descendit les dernières marches, le cœur serré, et toucha le sol du vestibule. La porte était ouverte devant elle. Olga quitta son bras, l'embrassa trois fois, et Ariadne n'eut plus à son côté que la vieille dame.

--Adieu! dit-elle à sa compagne.

Celle-ci prit la main d'Ariadne inerte à son côté, la serra à la briser, et l'élève chassée sentit sur cette main un baiser furtif qui semblait demander grâce. C'était la coupable qui s'humiliait devant l'innocente. Deux pas de plus, et la porte se referma sur Ariadne Ranine, chassée de l'institut pour infractions graves au règlement.

XIII

C'est une impression bien étrange que celle du pavé sous le pied des recluses qui abandonnent leur asile. L'air frais, le mouvement du dehors, le bruit des voitures ne frappent peut-être pas aussi vivement l'esprit que ce contact brutal des pieds qui n'ont connu que les dalles unies ou les parquets cirés, avec la pierre anguleuse des rues.

Ariadne marchait avec peine, et ses pieds délicats souffraient à chaque pas; c'était l'emblème de son existence: elle devait ainsi se heurter à toutes les aspérités de la vie.

Ses premiers jours chez madame Sékourof furent cependant pour elle un bien-être inexprimable. Elle s'y sentait entourée d'une compassion réelle et efficace; et puis le chant, le chant divin, inépuisable, lui ouvrait le ciel pendant de longues heures, si bien que sa protectrice fut obligée de lui défendre de chanter au delà d'un certain temps prescrit.

Au fond de son âme, Ariadne n'était pas malheureuse; elle était bien loin de soupçonner la trame abominable qui avait fait d'elle une victime expiatoire; elle se croyait renvoyée pour avoir manqué la classe le jour qu'elle avait trop chanté, et se trouvait beaucoup trop punie relativement à l'importance de sa faute. Elle attribuait cette sévérité aux machinations de la Grabinof; mais, depuis qu'elle vivait avec sa vieille amie, de la vie la plus retirée et la mieux employée, elle était presque tentée de remercier la méchante dame de classe qui lui avait ainsi épargné huit mois de misères.

Elle avait fait part de ses idées à madame Sékourof, et celle-ci, tout en sentant qu'il faudrait bien instruire Ariadne du motif qu'on avait donné à son expulsion, n'avait pas le courage de souffler sitôt sur la pureté native et l'ignorance de la jeune fille. Il serait toujours temps de lui apprendre de quoi le monde la soupçonnait.

Ariadne n'allait pas au Conservatoire; la manière dont elle avait quitté l'institut lui fermait la porte de tous les établissements publics. Il fallait donc trouver un professeur de chant qui voulût se charger de cette éducation musicale.

Il ne manque pas, dans le monde, de professeurs prêts à entreprendre une semblable tâche; mais on ne peut pas confier une jeune fille à un maître sans discernement, et la situation exceptionnelle d'Ariadne rendait le choix de ce maître encore plus difficile.

Madame Sékourof trouva cependant un artiste de premier ordre, d'une moralité irréprochable, assez honnête homme pour qu'aucune mère ne craignît de lui confier son enfant. Ce phénix s'était plusieurs fois embarqué dans l'entreprise ingrate de préparer pour la scène de superbes voix, sans rétribution aucune pendant la durée des études, mais en stipulant une récompense lorsque les études terminées auraient donné des résultats pécuniaires.

Ce mode de règlement,--très-généreux en réalité, puisque, sur tant de beaux talents qu'on présente au public chaque année dans les conservatoires, il en reste si peu dont le nom se fasse connaître,--avait eu, à ce qu'il paraît, des résultats peu avantageux pour le professeur, car il avait juré de ne plus s'y laisser prendre.

Aux premières paroles de madame Sékourof, il éclata.

--Une belle voix! Eh, parbleu! il y en a douze douzaines de douzaines de belles voix! Vous êtes-vous figuré que c'était rare? Et quelles péronnelles que ces demoiselles à belles voix! J'en ai assez! C'est tant le cachet, et n'en parlons plus.

--Mais, cher maître, écoutez-la seulement! insista madame Sékourof; quand vous l'aurez entendue, vous serez convaincu.

--C'est pardieu bien possible! Je suis si bête! Voilà précisément pourquoi je ne veux pas l'entendre. Est-elle jolie?

--Ravissante, plutôt belle que jolie, et faite à point pour la scène.

--Encore mieux! Vos jolies belles voix sont insupportables; il n'y a que les femmes laides à qui l'on puisse faire entendre raison! Je n'en veux pas, vous dis-je. Comment s'appelle-t-elle?

--Ariadne, un joli nom, n'est-ce pas? et qui ferait bien sur une affiche.

--Une affiche! Déjà! Comme vous y allez! Est-elle grande?

--Très-grande et élégante.

--Quelle calamité que ces belles femmes! grommela le vieux professeur; elles sont vaniteuses comme des paons. Quel âge a-t-elle?

--Dix-sept ans.

--Dix-sept ans! S'il y a du bon sens à commencer le chant à dix-sept ans!

--Trop tôt?

--Trop tard! Que voulez-vous que je fasse avec une voix qui, sans doute, a pris de mauvaises habitudes?...

--Cher maître, mais elle n'a jamais chanté que la liturgie!

--Une bégueule, alors, et vous me parlez de la faire entrer au théâtre?

Madame Sékourof se mit à rire.

--Allons, dit-elle, décidément vous n'en voulez pas; au moins, n'en dites pas tant de mal sans la connaître; il est convenu que lorsqu'on veut tuer son chien...

--Alors, grommela le professeur, un mezzo-soprano, avez-vous dit?

--Un contralto.

--Tout en est plein, de contraltos, en Russie! Il n'y a que cela! Je n'en veux pas.

--Quel jour faut-il que je vous l'amène? demanda la bonne dame qui voyait combien le maître grillait d'entendre Ariadne.

--Eh bien, demain, à onze heures. Et surtout, tâchez de ne pas être en retard; ces jolies filles n'en finissent pas avec leur toilette.

Radieuse, madame Sékourof apporta la bonne nouvelle à sa protégée.

--Vous allez être admise à chanter devant Morini, dit-elle. C'est le premier professeur de chant du monde entier. Si vous lui plaisez, je ne doute pas qu'il ne se charge de vous; mais il est quinteux. Soyez aussi simple que possible, il aime la simplicité, et n'ayez pas peur, car cela vous ferait chanter moins bien.

Ariadne se soumit à tous les conseils, et, à l'heure dite, elle se présenta chez le maître.

C'était la première fois qu'elle se trouvait en présence d'un étranger, car depuis sa sortie de l'institut elle n'avait vu les hommes que dans les rues. Le premier professeur de l'Europe devait être quelque chose de fulgurant et d'idéal. Grande fut sa surprise en trouvant un vieux petit homme qui ressemblait assez à un singe, mais un singe qui aurait eu des yeux noirs énormes, vivants, limpides et pleins d'expressions changeantes. Cet illustre professeur portait dans l'appartement un paletot d'été en drap noisette, éraillé sur les bords, auquel il manquait plusieurs boutons, et des pantoufles en tapisserie, avec des têtes de nègre au petit point,--présent, sans doute, d'une élève bien intentionnée, mais peu experte en esthétique.

--Chantez! dit péremptoirement le maître, qui s'accota dans son fauteuil, croisa les jambes et prit son maigre genou gauche dans sa main droite.

Aux premiers sons il se redressa, lâcha son genou, saisit les bras de son fauteuil et fixa ses yeux sur Ariadne. Mais elle ne le voyait déjà plus. «Elle était partie», comme disait en souriant madame Sékourof. Son esprit était bien loin, bien haut au-dessus du petit salon de musique, si loin et si haut, qu'elle n'avait plus peur.

--Chantez autre chose! dit le maître lorsqu'elle eut terminé sa vocalise.

Ariadne chanta l'hymne de l'offertoire; les sons emplissaient la petite pièce, le piano vibrait en écho. Madame Sékourof écoutait, les mains jointes, sous l'empire irrésistible de cette voix merveilleuse; soudain le vieux professeur bondit de son fauteuil qui s'en alla frapper la muraille, prit la tête d'Ariadne dans ses mains et l'embrassa au front avec une sorte de rage.

--Quelle artiste, mon Dieu! quelle artiste! Mais elle ne sait pas chanter du tout! Tout est à faire. Et tant mieux! Au moins elle n'aura rien à oublier. Tu auras ta leçon trois fois par semaine, ma fille, dit-il à Ariadne stupéfaite, et tu seras une grande cantatrice. Tiens, écoute-moi ça!

Il bouscula Ariadne qui ne lui faisait pas place assez vite; et, avec un art consommé, avec un goût irréprochable, il chanta de sa belle voix de baryton, trop affaiblie pour la scène, mais puissante et riche dans l'appartement, un air tiré d'un oratorio de Hændel, _la Fête d'Alexandre_.

--Hein! qu'en dis-tu? fit le maître en quittant le piano.

Ariadne écoutait encore et sembla revenir avec peine à la réalité.

--Je chanterai cela? dit-elle enfin.

Le maître se mit à rire.

--Non pas cela, c'est un air pour les messieurs, mais tu en verras bien d'autres! Seulement, pas à présent. Tu en as pour deux ans à chanter oh! ah! ah! sur tous les tons.

--Vous voulez donc bien de moi? murmura la jeune fille qui ne comprenait pas encore.

--Parbleu! Est-elle sotte! Si je ne voulais pas de toi, est-ce que je me serais donné la peine de t'ébahir! Et puis, je ne tutoie que mes élèves,--mais je les tutoie toutes! C'est plus commode. Petit serpent, va! En a-t-elle, du talent! Quelle ingrate cela me fera! Enfin, le monde est fait comme ça!

Madame Sékourof ramena Ariadne encore éblouie et comme stupéfiée. Les leçons commencèrent le lendemain.

La jeune fille travailla avec une ardeur concentrée qui ne se traduisait point en ces excès de travail toujours suivis de découragements qui sont en réalité un véritable gaspillage de temps et de forces. Elle progressait d'une manière lente et sûre; l'exaltation de ses premiers essais avait fait place à une résolution sérieuse. Elle comprenait parfaitement que ses études lui faisaient contracter une dette qu'elle seule pouvait payer, et c'est avec l'effort sérieux d'une conscience honnête qu'elle suivait les leçons et se les appropriait. D'ailleurs, les gammes et les exercices de technique pure que lui faisait chanter son maître ne favorisaient point le développement de ses rêveries enthousiastes.

XIV

Six mois s'écoulèrent ainsi. Le carnaval était venu; c'est en Russie plus que partout ailleurs une époque de distractions et de plaisirs mondains. On s'amuse partout, quitte à s'ennuyer pendant les sept semaines qui suivent. Madame Sékourof ne pouvait pas procurer de grands plaisirs à Ariadne; son peu de fortune s'y opposait, aussi bien que ses goûts presque monastiques. Cependant, elle aurait voulu la conduire à l'Opéra, mais le maître de chant s'y était opposé.

--Pas encore, avait-il dit. Quelle mouche vous pique! quel diable vous presse! Elle aura le temps de se gâter le goût! Vous avez la chance d'avoir une pupille qui n'a rien vu de mauvais ou même de médiocre, et il faut que vous alliez lui pervertir le sens! Voulez-vous qu'elle se mette à roucouler comme les sopranos italiens?

Madame Sékourof prit la bourrade du maître pour ce qu'elle valait, c'est-à-dire pour un excellent conseil, et Ariadne n'alla point à l'Opéra.

En échange, l'excellente femme voulut lui procurer un divertissement moins périlleux et plus populaire. Le dernier samedi du carnaval, elle emmena la jeune fille voir les «Balaganes». On appelle Balaganes des théâtres et des jeux forains établis pour cette époque sur la longue place de l'Amirauté, qui s'étendait entre le Palais d'hiver et le Sénat lorsqu'un square récemment planté ne la diminuait pas de moitié. Depuis les nouveaux embellissements, les Balaganes ont été transportés au Champ de Mars, et le coup d'œil pittoresque que présentait la longue suite de bâtisses en bois ornées de découpures et de peintures a beaucoup perdu de son piquant.

Dans le bon vieux temps, qui est celui dont nous parlons, les théâtres-pantomimes, cirques, ménageries, balançoires, chevaux de bois, montagnes russes, formaient un chapelet non interrompu de plaisirs populaires; les «phénomènes» et les somnambules n'y faisaient pas défaut. L'originalité de ces spectacles n'était donc point dans leur essence même, mais dans le goût qui portait les gens du meilleur monde à en partager les plaisirs grossiers. Il était de bon ton pour la jeunesse élégante d'avoir été dans un ou plusieurs de ces édifices éphémères. Les dames n'y pénétraient guère, à moins que ce ne fût pour satisfaire un caprice de leurs maris ou de leurs enfants; mais les équipages de l'aristocratie pétersbourgeoise défilaient pendant toute l'après-midi, suivant deux courbes concentriques parallèles et très-rapprochées, autour de cette rangée de constructions qui mesurait plus d'un demi-kilomètre de long.

Les rangs étaient contrariés, c'est-à-dire que les deux files d'équipages allaient en sens inverse l'une de l'autre. De là une grande multiplicité de rencontres, pour peu qu'on restât une heure ou deux dans cette procession.

Cette disposition permettait à bien des amoureux d'échanger des signes, à bien des coquettes d'ébaucher des passions; aucune mère prudente, aucune directrice intelligente n'eût dû y conduire ses filles. Cependant, un usage aussi ancien que la fondation des instituts y envoyait les demoiselles les plus méritantes, en plusieurs voitures de gala pompeusement traînées par quatre chevaux et ornées chacune de deux grands laquais vêtus de rouge, sans compter un cocher tout pareil.

Ces équipages magnifiques, tirés, pour la circonstance, des remises de la Cour, allaient prendre les demoiselles à l'institut. On en entassait sept ou huit dans chacune de ces immenses berlines, avec une dame de classe, et le convoi se dirigeait au grand trot vers la place de l'Amirauté. Là, les voitures prenaient leurs rangs dans la file, et pendant une heure ou deux les jeunes recluses jouissaient du spectacle le plus mondain et le moins délicat qu'il fût possible d'imaginer.

Ce n'est pas que le pittoresque y fît défaut. Le plus bizarre véhicule avait le droit de prendre son rang, et nul ne se fût avisé de contester sa place au traîneau bas, traîné par un petit cheval trapu et têtu que remplissait une famille esthonienne non moins trapue et tout aussi têtue.

Puis venaient des officiers de la garde galopant et caracolant de leur mieux sur leurs magnifiques chevaux, des calèches de famille contenant des nichées de bébés blonds et bruns, sérieux comme il convient quand on est dehors; des jeunes filles rieuses, des mamans maussades et enrhumées par ce temps humide de dégel, et cependant accomplissant héroïquement le devoir de montrer leur progéniture aux allants et venants; de riches marchandes vêtues de lourdes étoffes de soie aux couleurs vives, coiffées d'un fichu de soie en pointe attaché d'une épingle sous le menton, qui dessinait strictement l'ovale arrondi de leur visage: celles-ci étaient assises droites comme des cierges dans de superbes voitures à la dernière mode, attelées des plus beaux chevaux qu'on pût rêver, et certes rien n'était plus étrange que le contraste de ces costumes antiques et démodés avec les magnificences du luxe le plus récent.

C'est tout cela et mille détails encore qu'Ariadne contemplait avec curiosité; cette foire aux vanités lui paraissait aussi amusante et aussi peu réelle que ce qu'on voit dans un kaléidoscope. Tout à coup, une apparition vint protester de la réalité du spectacle offert à ses yeux.

Le défilé des voitures de l'institut, débouchant au grand trot sur la place, se joignit au cercle mouvant, qui fut forcé d'interrompre un instant sa marche pour laisser s'introduire ce nouvel élément; après un court arrêt, les voitures se remirent au pas, et les jeunes «institutes» se penchèrent aux portières ouvertes pour mieux savourer le plaisir qui leur était si parcimonieusement refusé.

Malgré les efforts des dames de classe, les jolies têtes curieuses s'avançaient à tout moment, cherchant dans la foule quelque visage de connaissance. Les trois premières voitures contenaient des fillettes, véritables enfants, qui battaient des mains à la vue des grandes affiches collées aux murs des théâtres forains; mais la quatrième voiturait les demoiselles de la classe sortante,--et parmi elles la jolie Olga.

Celle-ci, assise à la portière de gauche, regardait curieusement, mais avec un certain dédain, les plaisirs de la populace; son regard hautain parcourait les équipages qui venaient en sens inverse, et parfois répondait au salut de quelque dame, amie de sa mère, qu'elle avait vue au parloir. Tout à coup elle aperçut Ariadne, modestement assise auprès de sa bienfaitrice dans une petite voiture de louage; elle rougit de honte, et aussi de joie, se pencha vivement à la portière et cria:

--Ranine!

Étonnée d'entendre son nom en public, Ariadne se dressa et aperçut son ancienne compagne. Olga, se voyant reconnue, lui jeta une poignée de baisers, malgré les mouvements désespérés de la Grabinof, qui la tirait par ses jupes avec l'acharnement du désespoir. Pour se débarrasser d'elle, Olga rentra sa tête et lui jeta quelque apostrophe fort dure probablement, car son beau visage n'exprimait rien de respectueux; puis elle se remit à la portière et ne cessa de faire des signes affectueux à Ariadne que lorsqu'il lui fut impossible de l'apercevoir.

Au moment où elle allait reprendre sa place, son regard rencontra celui du jeune Batourof, le neveu de la supérieure, qui montait un cheval anglais de toute beauté et se donnait le plaisir de le taquiner un peu. Le jeune homme cherchait depuis un instant à rencontrer le regard d'Olga, car il lui en coûtait de laisser inachevé le joli roman qu'il avait espéré clore par un mariage. Il guettait donc la jeune fille, et lui décocha le plus tendre regard que jamais un officier de cavalerie eût trouvé dans son arsenal. Mais, ô surprise! les yeux d'Olga, si doux tout à l'heure quand elle saluait Ariadne, prirent une expression de mépris indicible. Elle regarda Batourof en clignant un peu comme une personne myope qui cherche à reconnaître un visage peu connu, et elle détourna la tête avec l'indifférence d'une demoiselle bien élevée qui ne veut pas s'apercevoir qu'on la trouve jolie.

Le jeune homme fut si stupéfait de cet accueil, qu'il faillit se laisser désarçonner par un écart; s'étant un peu remis, il alla chez lui méditer sur sa mésaventure, pendant qu'Olga et ses compagnes poursuivaient leur promenade. La jeune patricienne venait de comprendre alors seulement l'étendue de son imprudence. Jusqu'alors elle n'avait vu dans ces rendez-vous nocturnes qu'une espièglerie répréhensible: en recevant le regard de cet homme auquel elle avait donné le droit de lui parler ce langage muet, elle comprit qu'elle avait joué son honneur, et sa pitié pour Ariadne, chargée de sa faute, en devint plus douce et plus tendre.

Trois mois plus tard, par une belle matinée de juin, Ariadne, toujours accompagnée de madame Sékourof, qui avait véritablement entrepris la tâche d'une mère, passait devant la porte de l'institut en se rendant à sa leçon de chant. Elle vit nombre de voitures de maître qui attendaient le long du trottoir.

--Que se passe-t-il donc à l'institut? demanda-t-elle à sa mère adoptive.

--C'est la sortie, répondit celle-ci, tout en regrettant de n'avoir pas été informée à temps pour épargner à Ariadne une émotion peut-être pénible. Depuis l'événement qui avait jeté l'orpheline à son foyer, elle n'avait plus eu avec la supérieure que des rapports distants et superficiels. Toute sympathie avait disparu entre les deux femmes à partir du jour où l'innocente avait payé pour les coupables. Madame Sékourof jugeait sévèrement la supérieure, et celle-ci, se sentant blâmée, n'aimait pas la présence ni même le souvenir de son ancienne amie.

Une voiture, qui attendait devant la porte qu'on eût fini de monter, partit au grand trot de deux chevaux de race, et, assise auprès d'une belle personne d'environ trente-six ans, sa mère, Ariadne aperçut Olga.

C'était elle, méconnaissable pourtant, car le costume élégant d'une jeune fille du grand monde avait remplacé l'uniforme de l'institut; vêtue d'une robe de soie rose pâle, coiffée d'un chapeau de paille orné de roses, drapée dans des flots de mousseline brodée, Olga n'était plus que bien peu semblable à elle-même, mais elle était plus belle que jamais.

--Mon Dieu! qu'elle est jolie! s'écria Ariadne.

Madame Sékourof reporta ses regards de l'une à l'autre des jeunes filles. Dans sa robe de laine grise, avec son petit chapeau de paille noire, Ariadne était encore plus jolie que la princesse Olga,--car désormais c'est ainsi qu'on devait la désigner.

Tout cela s'était passé bien vite, car, avant que la voiture eût dépassé les promeneuses, Olga avait aperçu Ariadne. Sa main fine, gantée de gris perle, se posa sur le bord de la portière, et elle salua en souriant sa compagne déshéritée.

--Elle a bon cœur! soupira Ariadne; c'est bien à elle de se souvenir de moi après ce qui s'est passé!

Madame Sékourof étouffa encore le désir d'éclairer la jeune fille sur sa véritable situation. A quoi bon mettre dans cette jeune âme une semence de rancune et de haine?

La voiture s'éloigna rapidement; plusieurs autres la suivirent, dépassant les deux modestes piétonnes; mais personne ne songea plus à saluer Ariadne.

--Je serais sortie aussi aujourd'hui, dit celle-ci en montant l'escalier de son maître.

C'était sa première parole depuis l'apparition d'Olga.

--Le regrettez-vous? demanda madame Sékourof, au moment où sa protégée tirait le bouton de la sonnette.

--Non, certes! Ce que j'ai vaut mieux que tout ce que j'aurais pu avoir, répondit la jeune fille, et j'ai gagné huit mois d'études...--et de tendresse, ajouta-t-elle en regardant sa seconde mère avant de passer sous la porte qui venait de s'ouvrir.

XV

Dix-huit mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels mademoiselle Ranine passa par tous les degrés difficiles de l'art du chant. Son vieux maître, qui avait fini par se passionner pour cette belle voix, n'épargnait ni son temps ni sa peine pour l'amener à la perfection, et ses conseils, rudes parfois, préservèrent Ariadne de l'orgueil, écueil naturel des talents en germe.

Il ne lui avait fait chanter encore que des exercices, et la jeune fille n'avait jamais demandé autre chose. Un beau matin,--elle était venue seule, car la santé de madame Sékourof, toujours délicate, demandait des soins de plus en plus minutieux,--il lui dit brusquement:

--Pourrais-tu chanter ça?

Il lui présentait l'air d'Alice au premier acte de _Robert le Diable_.