Part 5
--Qu'y a-t-il? un nouveau malheur?
--Non, non, ma chère amie; mais je suis bouleversée! je viens d'apprendre leurs noms.
--Eh bien!
--Impossible de les dire, même à vous. Jugez de ma position!
--Mais est-ce bien certain?
--Absolument sûr. La femme de chambre de ce dortoir-là savait tout depuis la rentrée des classes, et ce matin, prise de frayeur, elle est venue se confesser à Groucha.
--Ce sont de grandes familles?
La supérieure fit un signe affirmatif.
--Conseillez-moi, reprit-elle.
--Je ne puis rien vous conseiller; il est des circonstances où le plus grand service qu'on puisse rendre à un ami est de ne lui rien dire, afin qu'il ne se repente pas de vous avoir écouté.
Madame Sékourof s'en retourna chez elle, et la supérieure fit venir l'inspectrice.
Celle-ci arriva aussi consternée que ses plus chers ennemis eussent pu le désirer; elle aussi savait les noms des jeunes filles, et certes, si l'Esprit malin s'en fût mêlé, il eût précisément choisi ces trois-là, «la fleur de notre institut», comme disaient avec complaisance les autorités de ce lieu lors des visites impériales.
--Je ne vous ferai pas de reproches en ce moment, commença la supérieure, de son air le plus gourmé; nous en reparlerons plus tard. Actuellement, il faut aviser. Peut-on punir ces trois jeunes filles? Croyez-vous possible de faire un éclat?
L'inspectrice répondit par un signe négatif.
--Cependant, reprit madame Batourof, le bruit en est répandu partout; impossible de l'étouffer à présent, d'autant plus que très-probablement les jeunes gens auront parlé à leurs compagnons d'armes... Mon Dieu, mon Dieu! quel embarras! A quoi pensaient les dames de classe? Et vous-même... Mais je ne veux pas aborder ce sujet à présent. Comment faire?
La supérieure s'assit dans le coin le plus éloigné de la porte, et l'inspectrice se rapprochant, elles se mirent à chuchoter ensemble. La conversation dura une bonne demi-heure, après quoi madame Batourof se leva et fit le signe de la croix, en disant:
--Que le Seigneur me soit en aide! Il est des nécessités cruelles, et le cœur me saigne en pensant... Mais, vous l'avez dit, un éclat est impossible! Envoyez-moi mademoiselle Grabinof.
XI
Mademoiselle Grabinof ne tarda point à paraître. A vrai dire, elle n'était pas plus grosse qu'un rat, tant elle se faisait petite et menue. L'orage qu'elle attendait n'éclata point,--en entier du moins, car elle reçut la foudre dans un regard, mais le tonnerre ne gronda pas, ce qui ne laissa pas de la surprendre.
--Vous avez une élève gravement compromise, mademoiselle! proféra la supérieure.
Mademoiselle Grabinof crut avoir mal entendu, car elle regarda la directrice pour comprendre.
--Ne feignez pas l'ignorance et n'aggravez pas votre situation par quelque maladresse. Une de vos élèves est compromise dans une sotte histoire de rendez-vous. On a prétendu dans l'institut que c'était l'une des plus nobles et des riches...
--C'est faux, Votre Excellence! interrompit la Grabinof, fidèle à son pacte d'alliance.
--Je sais bien que c'est faux, reprit la directrice, mais ne m'interrompez pas, je vous prie. J'aurais désiré que tous ces bruits fussent réduits à néant; malheureusement, ils ont déjà pris trop de consistance, et la calomnie va toujours en grossissant. Si nous ne donnons pas satisfaction à la morale publique, on dira que l'institut entier se livre au dévergondage le plus affreux. Il faut me livrer le nom de l'élève qui a manqué à ses devoirs.
La Grabinof baissa la tête. Bien que très-vive, son intelligence se refusait à admettre ce qu'on demandait d'elle.
--Excellence, murmura-t-elle, je vous assure que les noms qu'on a mis en avant sont une pure invention, une calomnie abominable; j'ai constaté moi-même combien les jeunes filles qu'on accuse sont au-dessus de ces mensonges odieux...
--Et madame Banz, qu'a-t-elle constaté? interrompit la supérieure, qui n'avait pas une opinion très-haute de ladite dame.
--Elle n'a rien constaté du tout, Excellence; c'est pendant son service que les désordres se produisaient. Jamais, pendant que je surveillais les jeunes filles, pareil scandale n'a pu se produire. Mais elle a le sommeil si lourd, elle est si épaisse...
--Vous avouez donc les désordres, fit madame Batourof avec une vivacité qui prouva combien elle était satisfaite d'avoir, comme on dit, «trouvé le joint».
--Sans doute, Excellence, je ne puis nier...
--Eh bien! trouvez-moi la coupable. Il faut une coupable: vous connaissez vos élèves, c'est à vous de la trouver. Revenez dans une demi-heure avec tous les éclaircissements désirables.
La supérieure congédia du geste sa dame de classe, qui s'en alla à peu près aussi abasourdie que si l'institut lui fût tombé sur la tête.
Il fallait une victime à l'opinion publique! Elle ne devait être ni riche, ni de famille illustre ou seulement notable; il fallait qu'elle n'eût ni parents, ni amis capables de se révolter et de provoquer une enquête. Laquelle, parmi ses élèves, réunissait ces conditions assez rares dans les instituts? Qui? Eh mais! Ranine, l'odieuse, la malfaisante Ranine, que le destin semblait avoir désignée d'avance en préparant son renvoi par des châtiments réitérés!
Ranine! elle allait donc se débarrasser de Ranine!
Elle eut beaucoup de peine à se contenir durant la demi-heure accordée par la directrice pour chercher l'agneau qu'on devait immoler. Vingt fois elle regarda à sa montre et fut contrainte d'attendre; mais, au moment où elle sonnait la demie, elle se présenta à l'audience.
--Eh bien! fit la supérieure en la voyant, vous avez découvert?
--Oui, Excellence, et ce ne pouvait être une autre que l'élève qui s'est fait remarquer dernièrement par son insubordination et sa paresse.
--Vous la nommez?
--Ranine.
Ce mot fut proféré sans honte, sans hésitation; on eût dit le sang-froid d'un boucher qui égorge un chevreau. La supérieure regarda attentivement sa dame de classe.
--Vous êtes bien sûre que c'est elle? Songez que vous êtes responsable devant Dieu et devant les hommes.
--C'est elle-même, Excellence. Et quelle autre?
Cette réplique atteignit la supérieure entre les deux yeux, et elle détourna la tête sans affectation.
--Comme elles ont dû la payer cher! pensa-t-elle aussitôt.
Elle se trompait. La Grabinof était plus méchante qu'intéressée. Si quelqu'un fût venu lui proposer pour de l'argent le trafic qu'elle faisait sans remords, elle eût probablement refusé. Mais se débarrasser d'une élève haïe et s'attacher les autres par les liens de la reconnaissance, c'était beaucoup plus facile et plus acceptable, surtout pour une conscience calleuse.
--Ranine avoue-t-elle sa faute? demanda la supérieure.
--Avouer? Oh! Excellence, vous ne la connaissez pas! C'est l'orgueil incarné, elle n'avouera jamais!
--Est-elle prévenue?
--Elle ignore tout, Excellence. Elle ne se croit pas découverte.
--C'est bien: allez et gardez le silence!
La Grabinof sortit, le cœur rempli de joie. Sa mission périlleuse s'était accomplie avec une facilité dont elle était surprise; mais c'était fait. Quel bon débarras!
On envoya aussitôt chercher madame Sékourof, qui ne se fit pas attendre plus que la première fois. Mais, en présence de son amie, la directrice se troubla; devant cette conscience droite, elle n'osait lever les yeux. Cependant, comme vingt-sept années de gouvernement despotique l'avaient bronzée sur la dissimulation, elle essaya de faire bonne contenance, et réussit.
--Nous avons trouvé une coupable, dit-elle, cela suffira, je pense.
--Vous allez la renvoyer?
--Immédiatement.
--Alors, vous pouvez me la faire connaître?
Ici la directrice hésita encore une fois; puis, se reprochant cette faiblesse, elle dit d'une voix à peu près assurée:
--C'est mademoiselle Ranine.
--Celle qui chantait l'autre jour?
--Elle-même.
Madame Sékourof s'assit, posa ses mains jointes sur ses genoux, et dit tranquillement:
--Cela ne se peut pas.
--Ceux qui sont en mesure de le savoir me l'ont affirmé.
--On vous trompe, vous dis-je. Cette fille ignore tout ce qu'il faut savoir pour se lancer dans une aventure pareille. Il faut pour cela des lectures frivoles, une curiosité malsaine, un dédain des formes reçues; cette enfant est incapable d'avoir fait ce dont vous l'accusez. C'est faux, vous dis-je.
La supérieure se tut un moment.
--Il faut bien que ce soit quelqu'un, dit-elle lentement, et elle est la seule sur qui puissent se porter les soupçons.
--Ah! fit madame Sékourof qui n'ajouta rien.
Elle avait compris: la raison d'État existe pour les instituts comme pour les empires. La famille la plus modeste et la plus ignorée a aussi sa petite raison d'État à laquelle on sacrifie parfois des existences.
--Et vous allez comme cela la jeter sur le pavé?
La supérieure haussa les épaules comme pour dire: Cela ne change pas beaucoup sa destinée.
--Et elle est, m'avez-vous dit, absolument sans ressources?
--Oui, fit à regret l'autocrate féminin.
--Ne ferez-vous rien pour elle?
--La manière dont elle nous quitte m'interdit de lui offrir aucun secours ostensiblement, mais je dispose d'un fonds secret pour certaines charités... nous prendrons dessus de quoi lui faire un petit trousseau.
--Elle refusera, soyez-en certaine. Vous la déshonorerez...
--Je le regretterais beaucoup, mais...
--Chargez-moi d'employer de l'argent pour elle, voulez-vous?
--Ah! de grand cœur! s'écria madame Batourof, qui vit une issue à la situation.
--Est-elle informée de ce qui l'attend?
--Non.
--Eh bien! envoyez-la-moi. Je voudrais l'avoir vue avant le coup qui va la frapper. Vous n'avez pas l'âme tendre, vous, ma chère, mais ces jeunes filles ont parfois le cerveau délicat; si elle allait devenir folle en se voyant injustement chassée pour une faute qui n'est pas la sienne!
Un geste de la supérieure fit sourire la bonne dame.
--Oui, reprit-elle avec amertume, c'est sa faute évidemment, puisque vous la renvoyez pour cela! L'autorité supérieure ne se trompe pas. Voulez-vous me la faire voir?
--Soit!
La directrice sonna et donna l'ordre de faire venir Ariadne. Pendant qu'on allait la chercher:
--Vous reculez l'exécution de mes projets, dit-elle; il faut qu'il s'écoule un peu de temps entre ce que vous allez lui dire et ce que je lui dirai; mais je n'ai rien à vous refuser.
Là-dessus, la directrice quitta le salon, et, quelques instants après, Ariadne entra, le front serein, le regard franc.
--Vous me connaissez, mademoiselle, dit madame Sékourof en admirant la pureté de ce beau visage honnête.
--Je crois, madame, vous avoir vue ici... C'est vous qui m'avez fait chanter?
--Précisément. Seriez-vous bien aise, mademoiselle, de vous consacrer exclusivement au chant avec un bon maître?
--Oh! madame! fit Ariadne en joignant les mains.
Elle leva les yeux sur la bonne dame, et resta muette de joie...
--Je ne suis pas riche, et je puis peu de chose pour vous; mais si vous voulez vous contenter d'une existence très-modeste, vivre de peu, vous priver absolument de toilettes et de plaisirs, je puis vous mettre à même d'apprendre l'art du chant, avec des maîtres capables, qui vous prépareront pour le théâtre si vous avez des aptitudes suffisantes.
--Le théâtre! répéta Ariadne, le chant! Madame, vous ne plaisantez pas?
--Je parle sérieusement. Si vous n'êtes pas capable d'atteindre ce but, il faudra vous résigner à gagner votre vie, à donner des leçons...
--Oh! madame, je ferai tout ce qu'on voudra, pourvu que je puisse chanter!
--Eh bien! c'est entendu. Vous vivrez avec moi; il y a une petite chambre auprès de la mienne, très-petite et très-simple: celle de mon ancienne femme de chambre, qui m'a servie trente ans et qui s'est retirée dans un asile pour les vieillards. Vous l'habiterez; ma femme de chambre actuelle partage la chambre de la cuisinière. Vous ne sortirez que pour vos leçons; je ne puis vous mener dans le monde, que je ne fréquente plus; vous serez ma petite amie...
Madame Sékourof devenait de plus en plus affectueuse à mesure qu'elle voyait une joie plus intense et plus profonde remplir les yeux d'Ariadne. En terminant sa phrase, elle s'était rapprochée de la jeune fille et l'attirait à elle pour l'embrasser; mais celle-ci glissa entre ses bras et se trouva à genoux devant elle, pleurant et riant à la fois.
--Ma mère, disait-elle, ma seconde mère! bénissez-moi, que je sente votre protection sur moi!
Elle restait prosternée; la vieille dame, émue elle-même jusqu'aux larmes, fit le signe de la croix sur la tête blonde, et releva Ariadne dans ses bras.
--Quand vous quitterez l'institut, dit-elle, vous m'entendez, _quand_ vous quitterez l'institut, ma maison sera prête à vous recevoir. Vous ne serez pas une heure sans asile ni sans amitié!
--Ah! soupira Ariadne, votre amitié est la seule que j'aie connue depuis la mort de ma tante.
--Quoi! pas d'amies ici, pas de parents au dehors?
--Personne! Il y a cinq ans que je n'ai reçu de lettres.
--Pauvre enfant! Tant mieux, vous ne regretterez rien en quittant l'institut.
--C'est si loin encore, dit tristement Ariadne, jusqu'au mois de juin!
Madame Sékourof n'eut pas le courage de répondre directement.
--Allons, mon enfant, dit-elle, aujourd'hui comme demain, ma maison vous attend. Pensez-y dans vos moments d'épreuve, et, quoi qu'il puisse vous arriver de triste ou même d'affreux, songez à ce que je vous ai promis.
Ariadne ne songeait guère aux tristesses de la vie. Elle courut au piano et l'ouvrit d'un geste rapide.
--Voulez-vous que je vous chante quelque chose? dit-elle à sa bienfaitrice.
C'était tout ce qu'elle avait à lui offrir, et elle le lui offrait de si bonne grâce!
--Non, non, le moment serait mal choisi. Retournez à la classe, mon enfant; à bientôt!
Comme une fille soumise aux ordres de sa mère, Ariadne referma le piano et baisa la main qui la tirait de la misère la plus horrible, en reconnaissance d'un bienfait dont elle ne soupçonnait pas l'étendue, et rejoignit ses compagnes. Rien d'insolite ne se passait au promenoir ni dans les salles d'étude. Le jour s'acheva sans encombre, et les classes se terminèrent dans l'ordre accoutumé.
XII
Le lendemain, au réveil, les élèves furent prévenues qu'il y aurait messe à la chapelle. Ce cas arrivait assez fréquemment en dehors des jours fériés, et personne n'y fit grande attention. Cependant l'entrée des dames de classe avec leurs plus beaux bonnets, et la présence de quelques fonctionnaires attachés à l'établissement, firent chuchoter les jeunes filles.
--En l'honneur de quel saint nous fait-on grâce de la leçon du matin? demanda Olga à sa cousine.
Celle-ci, peu satisfaite de voir reculer le déjeuner, ne répondit pas, et la messe s'acheva comme à l'ordinaire.
Après les dernières prières, le prêtre sortit du tabernacle et présenta la croix à baiser à l'assistance. Le défilé processionnel s'accomplit comme de coutume; une certaine gêne cependant commençait à régner sur la foule renfermée dans l'étroite chapelle. Les élèves, petites et grandes, se demandaient pourquoi cette solennité en un jour que rien ne distinguait des autres.
Un effroi soudain serra tous ces jeunes cœurs au moment où la supérieure s'avança au milieu de la chapelle, faisant face aux fidèles et tournant le dos au tabernacle dont la porte s'était fermée et dont le rideau de soie rouge venait de se déplier lentement.
--Mes filles, dit la supérieure, dont les lèvres étaient aussi pâles que ses mains de cire, mon cœur maternel a été blessé dans toutes ses fibres; une de vous s'est rendue indigne des bienfaits du Tsar, elle a enfreint les règlements de cette maison, elle a manqué à ses devoirs...
Un silence horrible régnait dans la multitude épouvantée; on entendit la directrice reprendre péniblement haleine; avant d'achever sa phrase, elle sentait le besoin de ramasser toutes ses forces; peut-être aussi son âme pieuse, mais égarée, invoquait-elle le pardon d'en haut avant de frapper consciemment une innocente. Elle reprit:
--Cette brebis ne peut plus se joindre à notre troupeau. Qu'elle aille dans la paix et l'obscurité faire pénitence de la faute qui l'exclut aujourd'hui de notre sein! Ariadne Ranine ne fait plus partie de l'institut.
Un faible cri répondit à cette sentence, et Olga, pâle de colère et d'indignation, les lèvres comprimées pour retenir ses paroles, se précipita et reçut dans ses bras sa compagne qui venait de s'affaisser sur le sol.
On fit évacuer la chapelle, les demoiselles sortirent sous la garde de leurs dames de classe, dans le plus grand silence. Chacune sentait qu'un arrêt inique venait d'être rendu.
--Laissez cette jeune personne, dit la Grabinof à Olga qui, à genoux, supportait la tête d'Ariadne sur son bras. Laissez-la, elle ne fait plus partie de la classe...
Olga jeta sur la vieille fille un regard qui la rendit muette, et, sans daigner lui répondre, continua à retirer les épingles qui retenaient la magnifique chevelure de sa compagne. La supérieure s'était approchée du groupe, et un large passage s'était ouvert devant elle; le regard d'Olga rencontra le sien; ce n'est pas dans celui de la directrice qu'il y avait le plus de colère. Les yeux noirs indignés de la jeune fille affrontèrent le reproche muet de madame Batourof, et c'est celle-ci qui fut contrainte de baisser la tête.
--Je la soignerai jusqu'au moment où elle nous quittera, dit Olga, sans élever la voix.
--Ce moment ne tardera pas, répliqua la supérieure. Dans une demi-heure elle aura quitté l'établissement.
Elle passa outre, mais le souvenir du regard d'Olga fit monter à son vieux visage la rougeur de la honte bien longtemps après que tous semblaient avoir oublié cette scène.
Ariadne ouvrit bientôt les yeux, et la première personne qu'elle vit fut madame Sékourof, debout au pied du lit d'infirmerie où on l'avait portée. Le sentiment de la honte qui venait de lui être publiquement infligée lui fit détourner la tête, mais la vieille dame vint à son côté et pencha sur elle son visage compatissant.
--Ma maison vous attend, dit-elle; venez, mon enfant.
Ariadne sentit un flot de larmes inonder soudain son visage, sans qu'elle pût savoir comment elles étaient montées à ses yeux.
--Ma pauvre enfant! répéta madame Sékourof, dépêchons-nous, le plus tôt sera le mieux.
Ariadne voulut se mettre sur son séant, mais la tête lui tournait; elle étendit instinctivement la main pour chercher un appui; une main brûlante saisit la sienne, et un bras vigoureux la soutint; surprise, elle tourna la tête.
--Olga! dit-elle, toi, ici, près de moi! mais je suis chassée!
Sans répondre, Olga continua de la soutenir. Quand elle fut assise au bord du lit, les pieds pendants, elle vit avec une surprise croissante la hautaine Olga lui défaire ses souliers d'uniforme.
--Laisse cela! voulut-elle dire.
Toujours silencieuse, Olga retint le pied qui s'échappait et continua à le déchausser. Quand il fut nu, une larme brûlante tomba dessus. Ariadne regarda sa compagne.
--Tu pleures? Tu me regrettes? Je croyais que personne ne m'aimait, toi surtout!
Olga continuait à déshabiller Ariadne, qui ne devait rien emporter de ce qui appartenait à l'institut. On lui mit une robe noire très-simple, achetée toute faite; le reste de son costume, bien modeste aussi, avait été apporté par les soins de madame Sékourof.
Quand la toilette fut terminée, celle-ci prit la main d'Ariadne.
--Allons, dit-elle, encore une épreuve, ce sera la dernière. Madame la supérieure vous attend; il faut prendre congé d'elle.
--A quoi bon? dit Ariadne, elle me renvoie. Je l'ai peut-être mérité, mais je ne me croyais pas si coupable. J'aimerais bien ne pas la voir.
--Attends un peu, dit Olga, qui descendit en courant l'escalier rouge.
Elle frappa chez la supérieure et fut admise. Le cabinet était plein de monde; professeurs et fonctionnaires étaient venus rendre leurs devoirs à madame Batourof et protester de leur attachement. L'entrée d'Olga frappa la vieille femme d'étonnement, car c'était un acte inouï d'audace, surtout dans les circonstances particulièrement délicates où elles se trouvaient vis-à-vis l'une de l'autre.
--Que désirez-vous? demanda la directrice.
--J'ai une grâce à vous demander, «maman», dit avec douceur la jeune patricienne, et ses yeux intelligents se fixèrent sur «maman» avec une expression fort en désaccord avec cette soumission apparente.
La supérieure lut tant de menaces d'orage dans ce regard, que, redoutant de voir perdu par une imprudence le fruit de ses calculs, elle emmena Olga dans la pièce voisine, au grand ébahissement des assistants.
--Elle fait ce qu'elle veut, expliqua le prêtre à ses ouailles interdites; elle est de si grande famille! Et Sa Majesté a daigné la tenir sur les fonts de baptême!
Dans le petit salon voisin, Olga regardait la directrice bien en face, et, malgré son grand âge et sa dignité, celle-ci éprouvait un malaise terrible.
--Ranine désirerait beaucoup ne pas vous voir; ne pourriez-vous, Votre Excellence, lui épargner cette nouvelle secousse?
--Il faut qu'elle subisse la réprimande qu'elle a méritée, dit la directrice en regardant par la fenêtre.
--Elle est hors d'état de la supporter. Puis-je lui annoncer que vous lui permettez de partir tout de suite?
La supérieure sentait du mépris, de la colère, de l'autorité dans le timbre juvénile de la voix qui lui parlait avec les formes du respect. Elle ne put se contenir.
--Vous demandez bien des choses, mademoiselle, dit-elle en français; il me semble pourtant que vos dernières notes ne vous donnent pas le droit d'espérer beaucoup de ma bonté.
--Je conviens que je suis étourdie et dissipée, répondit Olga sans baisser les yeux; mais dorénavant je ferai mieux, et d'ailleurs...
--Quoi, d'ailleurs? dit durement la supérieure.
Olga leva fièrement sa belle tête arrogante.
--Nul de nous n'est sans péché, dit-elle avec hauteur. Dites, «maman», vous me permettez de dire à Ranine qu'elle est libre?
--Allez! répondit la supérieure en tournant le dos à cette élève par trop incommode.
Olga lui fit une profonde révérence et courut au promenoir, où chacune glosait sur ces terribles événements.
--Pour une bonne œuvre, mesdames! dit-elle, accourant essoufflée et tendant son tablier blanc. Pour une bonne œuvre, donnez toutes ce que vous avez.
--Mais, dit madame Banz, il faut savoir quelle bonne œuvre.
La Grabinof n'était pas loin.
--Je ne vous demande rien à vous, chère, dit l'impitoyable Olga; les bonnes œuvres ne courent pas après vous. Pardon! je voulais dire qu'étant la perfection même, tout ce que vous faites est une bonne œuvre. Mais vous, chères dames qui n'êtes point parfaites, vite, chacune une bagatelle, la plus belle et la plus précieuse possible.
Sans répondre aux questions réitérées de l'obtuse madame Banz, Olga courut à la cachette de chacune de ses bonnes amies et dévalisa sans pitié les deux Grâces restantes. Menus bijoux, objets précieux, tout y passa. Elles voulaient résister. Leur vaillante compagne les regarda, comme on dit, dans le blanc des yeux, et elles n'osèrent plus souffler mot.
--Où allez-vous? cria la Grabinof en voyant Olga reprendre son vol avec son tablier plein.
--Consoler les affligés, cria celle-ci dans le corridor. C'est une des sept œuvres de charité.
Et elle disparut.
--Voici les adieux de l'institut, dit-elle à Ariadne qui pleurait silencieusement appuyée sur l'épaule de madame Sékourof, et la supérieure te fait dire que tu peux ne pas te présenter devant elle.
La vieille dame regarda attentivement Olga et devina le drame intime qui se passait dans son cœur.
--Adieu! dit Ariadne; tu remercieras bien ces demoiselles de ma part; et toi, je te remercie, ajouta-t-elle en prenant la main d'Olga. Je t'accusais d'être fière et méchante; je me trompais, tu t'es montrée mon amie dans le malheur...
--Adieu! interrompit Olga en l'embrassant. Va-t'en vite, cette maison n'a pas été bonne pour toi.