Ariadne

Part 4

Chapter 43,810 wordsPublic domain

Ce mot fut souligné, juste assez pour porter, assez peu pour paraître naturellement amené. La paix ne fut pas longue à conclure. Les coupables écoutèrent une interminable mercuriale que mademoiselle Grabinof prolongea tant qu'elle put trouver dans sa mémoire des expressions appropriées à la circonstance. Il fut convenu qu'on ne retournerait plus au réfectoire la nuit; que les jeunes gens apprendraient, par celui qui les laissait entrer, qu'il fallait renoncer à leurs expéditions secrètes, et que désormais les Trois Grâces soutiendraient envers et contre tous l'excellente dame de classe qui voulait bien leur épargner la honte d'un scandale public orné de toutes ses conséquences. Cette dernière clause fut présentée en termes moins précis, mais elle n'en fut pas moins bien établie entre les parties contractantes.

--Et maintenant, conclut la Grabinof, vous allez me dire le nom de ces messieurs...

Un haussement d'épaules, qui signifiait le plus clairement du monde un: Allons donc! des moins respectueux, fut la réponse de la belle insoumise.

--... Et le nom du soldat qui les laisse entrer? insista la vieille fille.

Elle obtint la même réponse muette et éloquente.

Mademoiselle Grabinof éprouva une forte tentation d'aller trouver la supérieure; mais son orgueilleuse élève produisit aussitôt un revirement dans cette âme moins fortement trempée que celles des Romains d'autrefois.

--Vous ne voudriez pas, mademoiselle Grabinof, exiger de nous une délation qui serait une lâcheté! Ce n'est pas _vous_ qui pourriez nous demander cela. Cette question était une épreuve, je le vois bien, malgré votre air sévère, et vous êtes fière que nous ayons résisté... Acceptez ce petit rien comme l'hommage d'une élève respectueuse qui sent ce qu'elle vous doit, et aussi comme un gage des bons sentiments que vos paroles ont fait naître dans son cœur.

La cloche sonnait, la noble délinquante serra vigoureusement dans ses bras la Grabinof stupéfaite, lui passa au poignet un cercle d'or qu'elle venait de détacher de son bras, et, dans sa précipitation, ne manqua point de pincer dans le fermoir un peu de la peau sèche et flasque de la dame de classe. Un petit cri de douleur, un autre petit cri d'effroi, des excuses, des baisers, quelques promesses, et, avec une précipitation fiévreuse, toutes les demoiselles s'élancèrent dans le promenoir, où le professeur, chauve et majestueux, apparaissait déjà, prêt à franchir le seuil de la classe.

--Ranine, où est Ranine? Elle a oublié l'heure, crièrent quelques voix compatissantes.

La Grabinof jeta un coup d'œil autour d'elle, s'aperçut qu'Ariadne manquait, et resta un quart de seconde la main sur la poignée de la porte. Fallait-il l'envoyer chercher? Son regard indécis tomba sur le bracelet d'or, symbole de fidélité et de vasselage. On ne sait quelle pensée diabolique traversa le cerveau de la vieille fille, mais elle poussa la porte et alla s'asseoir tranquillement à sa place, avec l'inévitable couvre-pieds qui gagna très-vite quelques rangées de plus.

Pendant que le professeur faisait au tableau une démonstration compliquée, la plus jeune des Grâces dit à l'oreille d'Olga:

--Est-ce que tu vas leur faire dire de ne pas venir?

--Mon Dieu, que tu es bête! fut toute la réponse qu'elle put obtenir.

--Adieu le champagne! soupira la seconde, qui aimait les douceurs.

--Pourquoi donc? répondit fièrement l'aînée: nous irons demain soir. Madame Banz dort comme une marmotte; et elle ronfle, encore!

--Je n'irai pas! murmura la faible jeune fille.

--Sotte! répondit son aînée. J'irai, moi!

Le professeur l'ayant appelée au tableau, la belle insoumise fut forcée d'en rester là et d'aller prendre des mains du maître la craie emmaillottée de papier doré. Mais son explication du problème ne fut pas brillante, on peut le croire.

VIII

La soirée du lendemain fut fertile en événements: depuis bien des années, sauf les visites de l'empereur et de l'impératrice, l'institut n'avait pas été témoin de tant de choses extraordinaires.

D'abord, Ariadne fut mandée chez la supérieure, pour avoir manqué sans excuse valable à la classe de mathématiques. Cette fois, l'insoumission était flagrante; on ne peut pas s'attarder au point de venir plus d'une heure en retard! Et la Grabinof, en faisant son rapport, avait eu soin d'appuyer sur la déclaration d'Ariadne elle-même, qui avait avoué n'être revenue qu'à trois heures.

La jeune fille trouva chez la supérieure la même dame en cheveux gris qui avait été témoin de sa première réprimande.

Madame Sékourof était la voisine plus que l'amie de la directrice; mais une longue habitude l'amenait là dans la soirée plutôt par ennui de son foyer solitaire que par sympathie bien vive pour la vieille supérieure.

De son côté, madame Batourof éprouvait une estime très-sincère et presque respectueuse pour son amie qui, sans grande fortune, trouvait le moyen de faire beaucoup de bien; elle avait une foi illimitée dans son jugement et prenait toujours ses conseils dans les occasions difficiles. Elle les suivait rarement, devons-nous ajouter; mais elle le disait elle-même avec un soupir:

--La théorie de la vie et la pratique font deux, ma chère!

A son entrée, Ariadne rencontra le regard clairvoyant de ces yeux bons et intelligents, et se sentit soudain fortifiée. De son côté, la vieille dame devina aussitôt que, si la jeune fille comparaissait pour la seconde fois en si peu de temps devant son juge, ce n'était pour aucune faute vraiment répréhensible. Le regard honnête d'Ariadne ne bravait pas la censure et ne payait pas d'audace; mais il était de ceux qui ne se baissent pas sous l'outrage immérité.

--C'est encore vous, mademoiselle? proféra la supérieure avec sévérité. Vous êtes donc incorrigible?

--Je me suis oubliée, madame, répondit Ariadne, je vous fais mes excuses. Personne n'est venu me chercher, et je n'ai pas de montre.

--Vous chantiez donc bien haut que vous n'avez pas entendu sonner l'heure de la classe?

--Je n'ai pas entendu.

Au souvenir de son extase, les yeux d'Ariadne avaient repris cette fixité qui la rendait si étrange. Il lui semblait entendre encore les sons de cette musique céleste, née d'elle-même, qui l'avait emportée au delà du réel.

--Eh bien! mademoiselle, puisque vous oubliez l'heure, vous n'irez plus chanter: nous trouverons une autre punition pour vous. Allez!

Ariadne s'inclina en silence et se dirigea vers la porte. A mi-chemin, une impulsion irrésistible lui fit tourner la tête vers madame Sékourof; celle-ci, qui la suivait de l'œil avec un air attristé, lui fit un petit signe amical. Ariadne, on ne sait pourquoi, se sentit le cœur moins oppressé et retourna d'un pas moins tardif à l'éternel promenoir où la Grabinof triomphante l'attendait à la façon de l'araignée qui attend une mouche.

Quand les deux dames furent seules, madame Sékourof garda pendant un moment le silence.

--C'est une fille bien extraordinaire, dit-elle très-doucement afin de ne pas rompre le fil des pensées de sa voisine, si par hasard celle-ci pensait à autre chose.

--Oui, répondit la directrice avec une promptitude qui prouva qu'elle avait suivi un cours d'idées analogue. Seulement, elle a une chose contre elle: sa pauvreté. Chez une fille de grande maison, cette originalité serait un grand charme; chez une fille sans fortune, c'est un tort grave.

--N'a-t-elle absolument rien?

--Rien.

--Mais où ira-t-elle en sortant d'ici?

La supérieure fit un geste vague qui signifiait: n'importe où.

--Je suis sûre, insista madame Sékourof, que, si on lui donnait un bon maître, elle ferait une artiste de premier ordre; elle a une voix extraordinaire, et avec cela une chaleur concentrée qui la rendraient, je crois, très-propice à la scène.

--Vous voilà bien avec votre marotte de théâtre! Vous vendriez vos dernières robes pour un opéra nouveau! dit en souriant la directrice.

--Pas absolument. Mais cette jeune fille m'étonne. Est-elle d'un caractère difficile?

--Jusqu'ici l'on ne s'était jamais plaint d'elle. Mais vous savez, cette dernière classe nous donne parfois bien du tourment... C'est l'âge des révoltes et autres choses...

La supérieure se tut et réprima un soupir.

Depuis quelques jours, avant même l'entretien de la Grabinof avec sa chère Annette, des rumeurs insaisissables étaient venues se concentrer dans cette espèce de cornet acoustique qu'on appelait le cabinet directorial. On avait reparlé d'une vieille histoire, désormais oubliée, qui avait failli coûter à la supérieure sa place et ses ressources; l'histoire était vieille de vingt ans au moins. Pourquoi l'avait-on tirée de l'oubli?

Et puis, voilà que de sottes femmes de chambre s'étaient mises aussi à parler d'ombres qui se promenaient dans les salles de service. On prétendait que le portier était toujours ivre depuis quelque temps; tout cela en soi était peu de chose, et pourtant la directrice, qui connaissait toutes les épines de son métier, n'avait pas l'âme tranquille.

--Ranine est exaltée, reprit-elle, car il importait de ne pas laisser lire dans son âme, même à une ancienne et fidèle amie, même à la plus discrète des femmes; ces filles exaltées finissent mal pour la plupart.

--Oui, quand on ne leur donne pas les moyens de tourner leur exaltation vers les sommets de l'idéal. La Malibran aussi était exaltée, et toutes celles qui se sont fait un nom dans les arts.

--Voyons, ma bonne, on ne peut pourtant pas fonder des bourses au Conservatoire pour toutes les filles qui se prennent d'idée de chanter!

--Pour toutes, non; mais cela existe pour quelques-unes. Heureuses celles qui les obtiennent! Voudriez-vous me laisser causer avec cette jeune fille?

--Volontiers! Mais attendez quelques jours si vous avez l'intention de la gâter. Je ne voudrais pas que ce fût immédiatement après mes réprimandes.

--C'est trop juste, répondit madame Sékourof. Je vous en reparlerai dans quelque temps.

La conversation effleura quelques sujets, mais sans se fixer. Chacune des deux dames avait l'esprit ailleurs, et elles se séparèrent bientôt. Madame Sékourof emporta dans sa bonne âme libérale et enthousiaste la pensée de faire une artiste d'Ariadne, et la directrice s'enferma dans les souvenirs de cette vieille histoire qu'on lui avait rappelée si mal à propos les jours derniers. C'était dans le réfectoire qu'on avait surpris les coupables... Ce réfectoire n'était vraiment pas gardé! Mais qui pouvait s'imaginer que le démon de la perversité pousserait une jeune fille à sortir du dortoir, à tromper la surveillance d'une dame de classe et à traverser cet énorme bâtiment?... Il fallait que le génie du mal fût bien fort. Cependant les faits étaient là! Il avait fallu renvoyer la jeune fille.

Onze heures sonnèrent; la directrice, mue par une inquiétude secrète, se leva péniblement de sa bergère. Elle avait soixante-six ans révolus, et ses jambes engourdies par sa vie sédentaire n'aimaient pas les longues promenades. Elle sortit cependant de son salon et trouva dans sa salle d'attente sa fidèle femme de charge, aussi rigide, aussi refrognée que jamais.

--Vous, madame! s'écria-t-elle, vous n'avez pas sonné pourtant?

--Non, viens avec moi, Groucha, prends une lampe: nous allons faire une ronde.

Groucha, effrayée, regarda sa maîtresse. Une ronde! voilà quinze ans qu'on n'en faisait plus! Dans les années qui avaient suivi le fâcheux événement récemment tiré de l'oubli, la supérieure avait prodigué les rondes et les inspections; mais, depuis, la surveillance s'était ralentie: la sécurité est un bien bon oreiller; et deux ou trois ans s'étaient écoulés sans que l'idée de faire une ronde eût seulement effleuré la pensée de la directrice.

--Oui, Groucha, je dis bien: une ronde. Allons!

Groucha, revenue au sentiment de ses devoirs, prit une lampe d'une main, offrit l'autre bras comme appui à sa maîtresse, après lui avoir jeté un châle sur les épaules, et les deux femmes entrèrent dans le grand vestibule.

Tout était calme. Les lampes brûlaient paisiblement; les marches du grand escalier, tapissées de drap écarlate, s'enfonçaient dans une demi-obscurité, mais sans mystère; la grande horloge battait la fuite du temps à coups égaux, et les soldats de service,--car les instituts sont desservis et gardés par des soldats en congé illimité,--les soldats ronflaient, tranquillement couchés sur les bancs de bois qui garnissaient le péristyle. Le suisse, solennel le jour avec son uniforme écarlate galonné d'aigles noirs et blancs sur fond jaune, dormait dans sa chambre, voisine du grand tambour qui garantit la porte d'entrée. Nul ne veillait sur l'institut; mais n'était-il pas capable de se garder tout seul? Les bonnes serrures, les portes de chêne et les épaisses murailles ne constituaient-elles pas une défense suffisante?

--Voilà comment nous sommes gardées! soupira la supérieure. Allons, Groucha, par ici.

Au lieu de se diriger vers les dortoirs, comme elle s'y attendait, la suivante vit avec étonnement sa maîtresse prendre le chemin du réfectoire. Se rappelant qu'en effet c'était là que, vingt ans auparavant, on avait appris la vérité, elle reconnut en son for intérieur le bon sens de sa maîtresse. Groucha croyait bien qu'il y avait quelque chose, et, comme elle détestait également toutes les dames de classe, elle n'était pas fâchée de prévoir quelques désagréments pour au moins l'une d'entre elles.

Elles avançaient lentement; la supérieure s'arrêtait devant chaque porte ouvrant sur le vaste corridor et constatait d'un coup d'œil qu'aucun filet de lumière ne passait à travers les joints. L'appartement de l'inspectrice était ouvert, suivant le règlement, mais tout le monde y dormait du meilleur sommeil.

Enfin les deux femmes s'arrêtèrent devant le réfectoire; la supérieure prêta l'oreille avec une sorte de crainte superstitieuse. Allait-elle ou non entendre des voix comme alors? Non, rien. Plus rassurée, elle ouvrit la porte, et, dans la pénombre, elle vit devant elles trois belles têtes intelligentes et effarées, trois jeunes officiers qui se levèrent brusquement à son apparition et restèrent cloués à leur place.

Le silence le plus effrayant régna un moment. Le visage de la vieille femme avait pris une expression d'indignation et de fureur qui la rendait terrible.

--Vous ici, messieurs! dit-elle enfin en foudroyant les Mirsky de son regard. Vous, que j'accueillais avec confiance, à qui j'offrais le pain et le sel! Vous! des voleurs d'honneur, qui vous introduisez la nuit dans cet asile pour débaucher les enfants que Dieu et le Tsar m'ont confiées! Vous! Ah! messieurs!

En ce moment, elle ne jouait pas un rôle; tout sentiment mesquin était loin de son cœur. Elle se détourna avec un geste de dégoût si auguste et si grand, que les jeunes gens ne purent que baisser la tête et murmurer:

--Pardon!

Les yeux de la vieille dame tombèrent sur le panier de victuailles, d'où sortaient les goulots des bouteilles de champagne promises, et elle haussa les épaules avec un geste de mépris.

--Certes, reprit-elle, mes filles sont coupables, bien coupables, et je ne chercherai point à les excuser; mais ce n'est pas elles qui sont entrées nuitamment chez vous, trompant la surveillance et corrompant les gardiens! Qu'espériez-vous, messieurs? Êtes-vous venus au moins dans le but de consacrer par le mariage des promesses obtenues? Mais elles, ces enfants, savent-elles seulement ce que vous êtes? Leurs positions, leurs fortunes sont-elles en rapport avec les vôtres?

--Nous ne sommes point guidés par l'intérêt, ma tante, dit le troisième officier qui s'était tenu jusque-là dans l'ombre, et, d'ailleurs, seul, je venais pour une jeune fille; mes camarades ne faisaient que m'accompagner.

--Vous, mon neveu! Ah! c'en est trop, fit la tante indignée. Quel est le nom de celle que vous attiriez ici?

--Je ne puis vous le dire, ma tante. Vous le saurez sans doute facilement, mais ce n'est pas ma bouche qui doit le proférer.

Madame Batourof resta silencieuse un moment, puis prit rapidement son parti.

--Venez, messieurs, il ne faut pas que le règlement soit violé plus longtemps. C'est moi qui vais vous faire ouvrir la porte, car on ne doit pas croire ici que la supérieure peut être trompée. Elle ouvre et ferme les yeux quand il lui plaît.

Se dirigeant aussitôt vers la porte qui reliait le réfectoire aux communs, elle appela d'une voix forte:

--Quelqu'un!

Le soldat de garde se présenta aussitôt, défait, blême et tremblant.

--Reconduis ces messieurs, dit la supérieure, et viens me parler demain matin. Messieurs, vous voudrez bien rester au régiment comme si vous gardiez les arrêts, jusqu'au moment où je vous ferai savoir ce que j'aurai décidé.

Les trois officiers s'inclinèrent profondément devant madame Batourof, qui leur répondit par un bref signe de tête, puis ils sortirent, et elle resta seule avec Groucha au milieu de la salle.

--Dieu m'a épargnée pour cette fois, dit-elle en faisant le signe de la croix; au moins n'ai-je pas vu mes filles dans leur honte. Groucha, il faut que je sache leurs noms demain matin. Informe-toi!

La supérieure, soutenue par sa servante, parcourut encore une fois les corridors, gravit l'escalier et se livra à des investigations prudentes dans les dortoirs. Tout était dans un ordre parfait. Une odeur d'éther assez prononcée régnait aux abords de la chambre de mademoiselle Grabinof, mais les dames de classe sont souvent nerveuses, et cette odeur n'avait rien d'insolite à l'institut. La supérieure passa outre et rentra chez elle, l'esprit chagrin.

IX

Mademoiselle Grabinof n'avait pas eu besoin d'éther pour elle-même cependant, bien que ses nerfs eussent été soumis à une assez forte alerte. Elle était certainement pleine de confiance dans la bonne foi de ses élèves, et leur promesse de ne point s'échapper la nuit du dortoir la rassurait pleinement; aussi nul ne pourrait expliquer pourquoi, au lieu de se coucher tranquillement comme tout le monde, puisqu'elle n'était pas de service ce jour-là, elle se mit en embuscade derrière la porte de sa chambre qui donnait en face du dortoir.

Elle se reprochait cette veille, car elle était très-lasse des deux mauvaises nuits précédentes, et cependant un intérêt secret la retenait: elle avait presque la certitude de voir quelque chose cette nuit-là.

En effet, peu après onze heures, elle entendit ouvrir doucement la porte, bien doucement la porte du dortoir, et Olga, l'aînée des Grâces, apparut, un peu inquiète, sa jolie tête tendue, l'oreille aux aguets, pour s'assurer de l'impunité... Elle n'avait pas fait trois pas, que mademoiselle Grabinof se plaça devant elle, muette et menaçante, comme l'ange qui gardait le Paradis terrestre. La jeune fille tressaillit, mais avec une présence d'esprit extraordinaire:

--Chère mademoiselle, vous n'êtes pas couchée? Tant mieux, je venais vous demander des gouttes. J'ai un accès d'étranglement nerveux, je souffre horriblement. Donnez-moi des gouttes, je vous en prie!

Elle se frottait le cou avec tant de grâce, avec un geste si naturel, que mademoiselle Grabinof, bien persuadée au fond que tout cela n'était qu'un affreux mensonge, ne put faire autrement que de l'emmener dans sa chambre et de lui préparer un verre d'eau sucrée.

--Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressée à madame Banz? demanda la dame de classe soupçonneuse, tout en faisant fondre le sucre avec une petite cuiller. C'est votre dame de service, et votre devoir était de la réveiller au lieu de sortir du dortoir.

--Chère petite mademoiselle, repartit la friponne, est-ce que madame Banz a un cœur? Elle a une écrevisse cuite à la place, bien sûr! D'abord, elle ronfle si fort qu'il n'y a point moyen de la réveiller, elle prend tout ce qu'on lui dit pour ses propres ronflements; et puis, elle n'a ni bonté, ni complaisance! Ce n'est pas comme vous, ma chérie! Et puis encore, vous savez bien que nous sommes liées d'amitié à présent. Je ne veux plus rien devoir qu'à vous.

Madame Grabinof lui présenta un verre avec quelques gouttes d'éther et la reconduisit jusqu'à son lit, la prévenant que, si elle se sentait encore malade, elle n'avait qu'à venir la trouver, attendu qu'elle laisserait sa porte ouverte toute la nuit et serait sur pied au moindre bruit. Cet avertissement charitable fut le meilleur de tous les calmants pour mademoiselle Olga, car, à peine seule au milieu du dortoir endormi, elle se mit à rire en pensant à la sotte figure que devaient faire les trois jeunes gens en bas. Ses deux compagnes furent bientôt auprès de son lit pour obtenir des détails de son escapade; elle leur raconta sa déconvenue.

--De sorte qu'il n'y a rien à manger, soupira l'estomac sensible; tu avais promis de nous apporter quelque chose!

--Si tu veux que j'aille te chercher des gouttes calmantes, répondit Olga, il y en a encore dans le flacon de mademoiselle Grabinof!

Dix minutes après, tout le monde dormait dans le dortoir, excepté Ariadne, qui réfléchissait à son triste avenir. Ces petites scènes nocturnes ne la troublaient pas; il y avait bien longtemps qu'elle avait pris l'habitude d'être le témoin impassible et muet.

X

Le lendemain matin, en s'éveillant, l'institut tout entier apprit qu'on avait trouvé «du monde» au réfectoire, la nuit.

Le panier de gourmandises était resté à l'abandon, et le premier qui l'avait trouvé se l'était approprié, non sans se demander d'où il venait. Le soldat de service, sûr d'être renvoyé et puni par-dessus le marché, avait réclamé au moins quelque petite consolation sous forme de victuailles, et l'avait obtenue. Aussi, quand la directrice se souvint de cette pièce de conviction et l'envoya demander, il se trouva qu'il n'était jamais entré de panier semblable dans l'institut; au moins, personne ne l'avait vu.

Qui parla le premier de cette aventure? Comment le bruit courut-il de couloir en couloir? Nul ne saurait le dire, mais, à sept heures du matin, les Trois Grâces savaient à n'en point douter que leur secret était découvert.

--Bah! j'avais toujours pensé que cela finirait par là! dit philosophiquement Olga, en réponse aux lamentations de ses compagnes.

--Mais nous allons être renvoyées!

--On n'avoue pas! proféra la jeune fille en peignant, sans se presser, les nattes merveilleuses de ses cheveux moirés qui lui tombaient plus bas que le genou. On n'avoue jamais! Ce sont les imbéciles qui avouent!

--Mais, alors, on punira toute la classe!

--On ne renvoie pas toute une classe, c'est ça qui ferait du scandale! Sois tranquille, madame la supérieure est plus en peine que nous de la manière dont tout cela va finir!

Cette jeune personne, profondément versée dans la science du cœur humain, se trouvait avoir parfaitement raison: la supérieure eût donné beaucoup pour que nul, hormis elle, n'eût eu connaissance de l'affaire. Elle alla même jusqu'à regretter l'inspiration qui l'avait conduite au réfectoire, et, dans son inquiétude, elle se décida à envoyer chercher madame Sékourof, dont les conseils étaient toujours si excellents au fond et si impraticables dans la forme.

--Il y a donc du nouveau chez vous? dit celle-ci en entrant.

--Comment! fit la directrice, tombant des nues; vous savez?

--Je l'ai appris en me levant. Voyons, est-ce toute une classe séduite par tout un régiment, ou bien n'est-ce qu'une abominable plaisanterie?

Madame Batourof mit son amie au fait, sans rien lui déguiser, car c'était une conscience avec laquelle il fallait parler clair.

--Et vous ne savez pas le nom des demoiselles? demanda madame Sékourof quand elle eut tout entendu.

La supérieure réfléchit un moment.

--Je me demande, dit-elle ensuite, si je ne ferais pas mieux de ne pas le savoir.

--Il faut le savoir à tout prix; la chose est trop connue, grâce à ce monde de rapporteurs et de cancanières qui grouille autour de vous. Il faudra une satisfaction à l'opinion publique.

--On la lui donnera! soupira madame Batourof.

Cinq minutes après, Groucha apparut à la porte. Sa maîtresse devina qu'elle avait quelque chose à lui apprendre, et sortit un instant. Elle revint, la figure tellement bouleversée que madame Sékourof en fut effrayée.