Part 3
Les trois espiègles entrèrent dans le réfectoire, et là elles trouvèrent trois charmants garçons, tous les trois officiers de la garde, âgés au plus de vingt ans et disposés à rire de leur mieux du bon tour joué aux duègnes. Ils avaient couru moins de risques pour entrer que les jeunes filles pour arriver là. Une petite porte du réfectoire communiquait avec les cuisines, les cuisines avec la cour, et la cour avec une grande porte cochère donnant sur la rue. Cette porte ne fermant qu'à onze heures, et jusque-là chacun étant libre d'aller et de venir pour rendre visite au nombreux personnel d'un tel établissement, rien n'était plus simple que d'entrer. Pour sortir, quelques précautions de plus étaient nécessaires; mais, en payant bien le soldat sans armes qui gardait la porte, que n'eût-on pas obtenu?
Chacune des trois jeunes rôdeuses avait donc son amoureux plus ou moins bien reçu. Le réfectoire était très-peu éclairé, car toute la lumière venait d'une lanterne sourde cachée sous un banc et tournée du côté de la muraille; mais les couples amis n'avaient pas besoin d'un somptueux éclairage pour s'entendre. Ils s'assirent sur des bancs, les uns en face des autres, et la conversation commença.
On parla de bien des choses: d'abord des dames de classe, qu'on arrangea comme il convient, puis du scandale causé par cette grande sotte de Ranine.
--Tiens, c'est une idée, dit un des jeunes gens. Comment est-elle faite, cette Ranine? Je serais curieux de la voir.
Cette curiosité saugrenue fut punie par une petite bouderie et une querelle d'amoureux. Les autres jeunes filles ayant insisté sur la nécessité d'une réconciliation, la belle offensée permit à son chevalier de baiser sa main généreuse qui daignait pardonner, et tout alla pour le mieux.
Les conversations tendaient à devenir plus intimes, les couples s'étaient rapprochés, et pourtant on continuait à causer des choses de l'institut; de quoi ces jeunes filles eussent-elles pu parler? Et quel sujet plus bizarre et plus curieux pouvaient-elles trouver pour alimenter la causerie?
--C'est donc bien bon, la craie? demandait un jeune homme avec un certain dégoût mêlé de curiosité.
--C'est excellent, quand ça croque sous la dent, vous savez? Nous prenons toujours les morceaux qui restent après la leçon, et l'on se les partage. Nous avons bien soin de les entourer avec de belles manchettes en papier doré découpé. Les maîtres se figurent que c'est par politesse pour eux! Pas du tout, c'est pour que leurs vilains doigts sales ne touchent pas à la craie, puisque nous voulons la manger.
--Oh! vous ne me ferez pas croire, interrompit un autre officier, que vous n'avez pas un petit faible pour quelqu'un de vos maîtres, un joli garçon comme le professeur de chimie, par exemple...
--Lui? repartit vivement la perverse innocente, non, pas lui, il est trop timide; mais notre maître d'allemand! on l'adore, celui-là: il a reçu au moins dix-huit déclarations l'hiver dernier. C'était une coqueluche! toute la classe y a passé!
--Ah! Et vous aussi sans doute? repartit l'amoureux d'un ton de belle humeur.
Il reçut pour sa peine un petit soufflet,--pas trop petit,--et de ce côté-là il fallut aussi faire la paix.
--Et vous? demanda à voix basse le troisième visiteur à son amie qui croquait à belles dents un sac entier de pralines. Inutile de dire que nos jeunes gens n'étaient pas venus les mains vides; une grande corbeille pleine de provisions de toute espèce avait fait son apparition dès le commencement et gisait presque vide aux pieds des causeurs.
--Moi? quoi, moi?
--Avez-vous adoré quelque professeur de musique?
--Non, répondit la jeune gourmande; j'ai adoré notre diacre l'année dernière; il était si beau avec ses longs cheveux châtains bien ondés sur ses épaules! il ressemblait au Christ qui est sur la porte de l'iconostase, vous savez! Et puis il avait une manière si imposante de dire à la messe: «Priez le Seigneur!» Ça me résonnait là!
La jeune fille mit la main, non sur son cœur, mais sur ce qu'on appelle vulgairement le creux de l'estomac. C'est peut-être là que, toute sa vie, elle était appelée à ressentir les plus fortes impressions.
--Et maintenant? continua l'amoureux, non sans un peu de jalousie.
--Maintenant, naturellement, c'est vous que j'adore!
Une semblable assertion en un pareil moment méritait bien quelques paroles de tendresse qui ne se firent pas attendre.
Cependant, ces jeunes gens dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, avons-nous dit, ces jeunes filles que leur genre de vie livrait pieds et poings liés à la séduction, ne franchissaient pas les limites d'une gaminerie un peu forte. Ils étaient amenés là non par un amour idéal, non même par un entraînement moins pur, mais simplement par révolte contre la loi, la règle, par amour du fruit défendu, par plaisir de tromper qui de droit. C'était le triomphe de la perversité, mais de la perversité enfantine.
--Il est temps de remonter, dit Olga; c'est l'heure où madame Banz éternue.
Il fallut expliquer comment madame Banz éternuait,--ce qui prit quelques minutes,--puis on se fit des adieux, plus légers que tendres. Les jeunes filles bâillaient sans se gêner, la politesse seule empêchait les messieurs d'en faire autant.
--Que faut-il vous apporter la prochaine fois?
--Des harengs salés et des oignons,--beaucoup d'oignons. Et puis, douchka[1], apportez-nous du champagne.
[1] Expression caressante qui signifie mot à mot: «petite âme.»
--C'est cela, du champagne et un pâté de foies gras; nous souperons ensemble.
Sur cette noble résolution, le groupe se sépara.
En remontant à leur dortoir, les jeunes filles, fatiguées par le manque de sommeil, n'étaient pas aussi légères qu'à leur premier passage. L'une d'elles se heurta dans l'escalier, et la croix de baptême en or qu'elle portait sur sa poitrine, au bout d'une chaîne assez longue, suivant l'usage, heurta la rampe.
A ce bruit, la tête longue et menue de la Grabinof se glissa à l'étage supérieur.
Elle avait aussi passé la nuit hors de son lit, mais nul motif attrayant n'avait écarté le sommeil de ses yeux, et elle s'était endormie sur la marche de l'escalier. A la lueur de la lampe, elle reconnut les trois coupables, et un tressaillement d'horreur la secoua de la tête aux pieds.
--Les trois meilleures, se dit-elle, les trois plus jolies, les trois plus nobles et plus riches. Seigneur, où allons-nous?
Sans attendre la réponse du Seigneur, elle alla se coucher dans son propre lit, où elle jouit d'une insomnie affreuse, fruit de ses tristes pensées. Hâtons-nous d'ajouter qu'elle ne souffrit pas autant qu'on aurait pu le craindre, soutenue par deux éléments divers: le petit à-compte sur sa nuit qu'elle avait pris sur l'escalier, et la joie qu'elle éprouverait à dévoiler à tous la stupidité de madame Banz.
VI
Le lendemain matin, ou, pour mieux dire, le même jour, mademoiselle Grabinof reprenait son service dès l'aube; les nuits agitées ne l'embellissaient pas, car elle avait une de ces physionomies qui ne gagnent rien aux émotions vives. Aussi, dès la première faim calmée, à l'heure du thé national, les jeunes filles s'empressèrent-elles de s'informer avec tendresse de la santé de leur chère dame de classe. Comme on peut s'y attendre, ce fut une des promeneuses nocturnes qui entama ce chapitre.
--Vous avez l'air fatigué, chère mademoiselle, lui dit Olga. Auriez-vous passé une mauvaise nuit? Vous n'étiez cependant pas de service!
Tant d'astuce, tant d'aplomb, et tant de naïveté feinte, de candeur dans le ton de la voix! Mademoiselle Grabinof se sentit tressaillir de colère.
--Vous êtes toute jaune ce matin, reprit une autre. Vous serait-il arrivé quelque désagrément?
Ariadne, qui mangeait silencieusement son petit pain blanc, leva les yeux sur mademoiselle Grabinof. Elle avait bien la conscience d'avoir causé du désagrément à la dame de classe; mais de là à l'avoir fait devenir toute jaune, il devait y avoir quelque différence! Pour juger à quel point l'aimable demoiselle était jaune, la jeune fille se hasarda à lever les yeux. Elle rencontra un regard plein de haine concentrée qui la fit pâlir.
--Oui, proféra l'irascible Grabinof, on m'a fait du désagrément, mais il y a une justice en ce monde, en attendant l'autre.
Tous les yeux se portèrent vers Ariadne, qui sentit bouillonner en elle un sentiment de colère et de mépris pour la sottise humaine. Ce sentiment, hélas! n'était pas nouveau pour elle, et chaque fois il revenait plus amer et plus fort. Mais elle ne pouvait que se taire et patienter; c'est ce qu'elle fit.
La matinée se passa sans encombre. Les trois jeunes criminelles avaient l'air bien endormi; la leçon de géographie leur parut longue, et leurs réponses ne furent pas des plus brillantes; mais ces défaillances n'étaient pas rares, et le professeur n'en fut point offusqué.
La récréation et le dîner étant survenus par là-dessus, tout semblait devoir aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsque Ariadne, qui s'en allait à son heure de chant, heurta avec le coin de son portefeuille à musique le dossier d'une chaise sur laquelle reposait, grande ouverte, la boîte à ouvrage de mademoiselle Grabinof, au milieu du corridor. La boîte tomba avec son contenu de menue mercerie, et, pour comble de calamités, le précieux couvre-pieds s'entortilla si bien autour des pieds de la chaise, que plusieurs mailles du crochet furent défaites, et le peloton de fil s'en alla rouler à quelques pas.
--Vous l'avez fait exprès! s'écria la Grabinof en bondissant vers son couvre-pieds qu'elle prit sur son cœur, ainsi qu'une tendre mère étreint son enfant ravi à la dent dévorante d'un animal féroce.
--Vous savez bien que non! dit tranquillement Ariadne, qui, à genoux sur le parquet, remettait méthodiquement en ordre le contenu de la boîte.
--Un démenti! Votre conduite mérite d'être punie, mademoiselle! C'est trop d'insubordination! Je vous prive pour aujourd'hui de votre heure de chant!
Ariadne, toujours à genoux, la tête baissée, avait écouté sans broncher la verte semonce de la dame de classe; mais au dernier mot elle se releva et déposa sur la chaise la boîte fatale.
--Mon heure de chant, dit-elle d'une voix où la colère mettait des vibrations passionnées, c'est une punition infligée par madame la supérieure. Elle seule peut la lever. Le moment est venu d'obéir à ses ordres, je vais à la salle de musique. Si madame la supérieure lève ma punition, vous aurez la bonté de me le faire savoir.
Et, sans plus s'inquiéter de la rage qu'elle laissait derrière elle, Ariadne s'en alla d'un pas tranquille jusqu'au bout du corridor. Lorsqu'elle eut franchi la porte et qu'elle se vit seule, elle courut jusqu'à la salle de musique, s'enferma, et, serrant dans ses bras le piano à queue près duquel elle s'était laissée glisser à genoux, elle coula des larmes amères, larmes de fierté blessée, de bons sentiments froissés, larmes de colère autant que de douleur.
--Méchante, méchante fille! répétait-elle en sanglotant. Pourquoi tout le monde me veut-il du mal, à moi qui ne fais de mal à personne? C'est parce que je suis pauvre!
Elle ne pleura pas longtemps: la colère l'oppressait et étouffait la douleur. Elle s'assit devant l'instrument, plaqua trois accords fermes et prolongés, puis entama l'éternel solfége... L'éternel solfége lui parut écœurant jusqu'au dégoût. Elle s'arrêta, ferma le livre et laissa tomber ses mains inertes. Voilà qu'elle n'aimait plus le chant à présent? Parviendrait-on à la dégoûter même de la musique, sa seule consolation?
--Il y a autre chose que le solfége, se dit Ariadne, et ses doigts encore inhabiles, errant sur les touches, retrouvèrent bientôt l'harmonie bizarre et solennelle des hymnes religieuses qu'elle chantait à la chapelle, et sa voix les accompagna.
Puis elle continua à chanter sans paroles de vagues mélodies nées de son émotion.
Elle ne savait rien de la musique profane, rien de ce qui se chantait au dehors; aussi son inspiration, née en dehors de toutes les formes connues, avait-elle quelque chose d'étrange et d'extatique.
Elle chantait; sa voix grave et puissante jetait des appels passionnés au ciel qui ne voulait pas d'elle, au monde qui la dédaignait; à tout ce qu'elle aurait pu aimer et bénir; aux maîtres qui l'avaient laissée à l'écart, lui jetant à peine les bribes de la science qu'ils distillaient avec tant de soin pour les élèves du premier banc; à la supérieure, que les jeunes filles appelaient «maman», et qui n'avait eu de bienveillance pour elle que l'avant-veille, depuis sept années qu'Ariadne la regardait avec tendresse et vénération; à ses compagnes où elle n'avait trouvé que moqueries cruelles; à tout, tout, tout ce qu'on aime et qu'on implore!
Oui, Ariadne aurait aimé et vénéré tout ce qui s'aime et se vénère; elle avait reçu à sa naissance--don plus précieux que ceux des fées--un cœur tendre, une imagination enthousiaste, une âme d'artiste, en un mot. Elle avait aimé, hélas! tout ce qui l'entourait, et tout s'était refusé à sa tendresse. Qui pouvait avoir besoin de sa tendresse? Chacun n'avait-il pas d'autres soins, d'autres amitiés, d'autres soucis? Dieu seul n'avait rien refusé. Mais Dieu était loin, les amertumes de la terre étaient proches, et c'est à tout ce qu'on peut aimer sur la terre qu'Ariadne adressait son invocation ardente.
Elle chanta, chanta encore; une émotion irrésistible la prit à la gorge et jeta un flot de pleurs dans ses yeux brûlants; elle chanta pourtant, la voix brisée par les sanglots, et un torrent de mélodie poignante, désespérée, roula sous la voûte retentissante de la salle de musique.
Ses larmes coulaient de ses joues pâlies jusque sur le clavier, et elle chantait toujours, s'accompagnant au hasard, et ce qu'elle chanta ce jour-là fut sublime. Mais elle ne s'en souvint jamais.
A la fin, brisée, anéantie, elle laissa mourir les accords sous ses doigts, et pencha sa tête alanguie sur le pupitre. A son grand étonnement, une paix profonde, bien supérieure au calme qu'elle avait connu jusque-là, avait passé dans son âme. Elle se sentait soudain prête à tout affronter, à tout subir. D'élève, elle venait de passer maître.
Sentant vaguement qu'elle était là depuis bien longtemps, elle reprit son cahier et regagna le corridor. O surprise! le corridor était vide! Dans les classes fermées on entendait la voix des professeurs qui péroraient à cœur-joie. Stupéfaite et pleine de frayeur, Ariadne courut à l'escalier pour voir l'heure... Avant qu'elle eût atteint les degrés, l'horloge sonna lentement trois heures.
Trois heures! c'est-à-dire que la leçon, commencée depuis une heure, devait durer encore vingt minutes. Impossible d'entrer dans la classe sous l'œil curieux et moqueur de ses compagnes, sous le regard cruel de mademoiselle Grabinof, sous l'interrogation méticuleuse du professeur pédant. Avouer qu'elle avait chanté à en perdre le sentiment de l'heure, montrer à ces gens bêtes ou méchants son visage pâli par l'extase récente? Impossible. Mieux valait courir tous les risques. Elle s'assit sur une marche du grand escalier et attendit.
Maintes fois d'autres jeunes filles avaient dépassé le terme fixé en jouant du piano pendant les récréations; mais celles-là avaient des amies: au dernier moment une compagne arrivait en courant, dire: On sonne! La dame de classe elle-même réparait cet oubli et faisait prévenir la musicienne trop zélée.
Mais pour cela il fallait avoir une amie, ou tout au moins n'être pas mal avec la dame de classe... Ariadne n'avait rien à attendre de personne.
Cet oubli, que mademoiselle Grabinof eût dû prévenir, parut à la jeune fille gros de menaces terribles.
--Elle a comploté quelque chose contre moi, se dit-elle; elle veut me faire renvoyer, c'est certain.
Le renvoi de l'institut, pour Ariadne, c'était quelque chose d'à peu près semblable à l'exposition d'un nouveau-né sous une porte cochère. Elle se trouvait également sans ressources, sans vêtements, sans asile... C'était la Néva en perspective, après deux ou trois jours consacrés à ressentir les horreurs de la faim et du froid. Ariadne n'envisageait pas et ne pouvait pas envisager d'autre terme à ses souffrances.
Au lieu de se sentir abattue, elle éprouva de nouveau ce grand calme qui était tombé sur elle dans la salle de musique, et qui l'avait quittée devant la porte de sa classe. Une illumination subite se fit en elle.
--Je chanterai! se dit l'orpheline sans fortune. Et son cœur fut soudain plein de confiance. Elle avait un ami, un protecteur: l'art, qui venait de lui apparaître dans l'extase de son rêve éveillé.
VII
Pendant qu'Ariadne s'oubliait dans la salle de musique, mademoiselle Grabinof n'avait pas perdu son temps. Ramassant son cher couvre-pieds, elle avait transporté dans sa chambre, qui ouvrait sur le promenoir, tous les menus objets dispersés dans l'accident, puis, parcourant le vaste corridor de son œil d'aigle, elle attendit qu'un joli groupe, surnommé les Trois Grâces, fût à portée de la voix.
Les Trois Grâces marchaient en se donnant le bras, car la règle des instituts de Russie n'interdit point ces gracieuses familiarités, si naturelles et si douces, qu'un esprit brutal proscrit cruellement dans les établissements de France. Au moment où, passant devant le cerbère, elles baissaient la voix, comme de juste, le cerbère les appela sans affectation.
--Venez ici, belles demoiselles!
Les belles demoiselles levèrent la tête avec un ensemble parfait et virent dans les yeux du cerbère qu'on ne passerait point, même en jetant un gâteau, c'est-à-dire un compliment. Elles entrèrent toutes trois dans la chambre de la dame de classe, et celle-ci referma doucement la porte sur ses prisonnières.
C'était une jolie chambre, haute de plafond. Les murs étaient couverts de portraits. Chez madame la supérieure, c'est la grande-duchesse qui avait la place d'honneur; chez les dames de classe, c'était madame la supérieure. Admirons ici les effets de la hiérarchie. La femme de chambre de la dame de classe mettait à son tour en évidence la carte photographique de sa maîtresse. Rien de plus juste en effet.
Les chaises, le canapé, les tables étaient couverts de menus objets, fruits des heures oisives des jeunes filles, plutôt que de leur enthousiasme. La lumière entrait à flots par une énorme fenêtre cintrée; l'appui de cette fenêtre était orné de plantes à feuillage vivace; tout était gai et avenant dans l'antre du cerbère, et cependant les Trois Grâces sentirent un petit frisson leur passer dans le dos lorsque la porte se referma si doucement sur elles. Mademoiselle Grabinof fermait rarement sa porte quand elle était de service, et celles qui avaient joui de l'honneur du tête-à-tête ne se montraient pas pressées de raconter l'entrevue.
La dame de classe revint auprès de ses chères élèves et les regarda tranquillement, puis dit d'une voix douce:
--J'ai passé la nuit sur le grand escalier.
Deux des coupables rougirent soudain de la tête aux pieds. Leurs bras et leurs épaules, mal couverts par la pèlerine de percale, devinrent d'une couleur à faire envie aux fraises des bois. La troisième, la plus résolue,--c'était Olga, naturellement,--regarda mademoiselle Grabinof d'un air étonné et lui dit avec assurance:
--Quelle drôle d'idée avez-vous eue de passer la nuit sur l'escalier?
Intérieurement, la vieille fille ne put s'empêcher d'admirer le sang-froid de son élève, et s'avoua à elle-même qu'elle n'en aurait pas eu autant à sa place; mais l'occasion n'était pas favorable pour lui faire des compliments.
--Je vous ai vue sortir, ma chère, dit-elle, et je vous ai vue rentrer.
--Où allions-nous? demanda la jeune indomptée.
--Au grand réfectoire, où trois messieurs vous attendaient.
--Chère demoiselle, dit la coupable du ton le plus persuasif, vous avez fait un mauvais rêve et vous aurez pris froid, bien certainement; c'est pour cela que vous vous figurez avoir passé la nuit sur l'escalier.
Mademoiselle Grabinof secoua la tête négativement sans se départir de son calme.
--Non, ma chère; je n'ai rien rêvé, et je m'en vais de ce pas prévenir madame la supérieure. D'ici là, vous resterez dans ma chambre, dont je mettrai la clef dans ma poche, et l'on vous empêchera de prévenir vos complices, de sorte que nous prendrons ces messieurs lors de leur prochaine visite.
La jeune fille avait pâli au nom de la supérieure, mais son orgueil indomptable lui fit prendre le dessus. Elle descendait d'une race illustre; sûre de son nom, de son titre et de sa fortune, elle ne craignait pas grand'chose en ce monde.
--Et vous, chère mademoiselle Grabinof, vous tomberez dans la disgrâce de madame la supérieure pour n'avoir pas eu plus tôt l'idée de passer la nuit sur l'escalier.
A cette réplique malsonnante, la dame de classe perdit le calme qu'elle s'était fabriqué de pièces et de morceaux, et son emportement naturel reprit le dessus.
--Malheureuses que vous êtes! s'écria-t-elle, vous me bravez ici même! Je puis vous faire chasser honteusement de cet établissement, asile des vertus, que vous déshonorez par vos intrigues scandaleuses...
La jeune fille redressa fièrement la tête.
--Nous ne déshonorons rien, dit-elle avec hauteur. Une espièglerie sans conséquence n'est pas un déshonneur, même pour l'établissement qu'honorent vos vertus, mademoiselle. Vous ne pouvez pas supposer qu'une descendante des Rurik ait pu déshonorer quoi que ce soit, surtout elle-même.
Ce n'était plus la duplicité maligne de son langage ordinaire, c'était une insolence de haut parage, qui sentait sa véracité d'une lieue. En se voyant si bien soutenues, les deux compagnes, plus timides, reprirent courage et firent bonne contenance.
--Espièglerie si vous voulez, repartit la dame de classe qui sentit le besoin de céder un peu; toujours est-il que de semblables espiègleries ternissent la réputation des jeunes demoiselles. Vous ne vous seriez pas permis de pareilles espiègleries dans vos familles...
--Dans nos familles on nous laisserait libres de voir les jeunes gens et de causer avec eux; ici l'on s'ennuie à périr, rétorqua la jeune fille.
--Vous êtes à l'institut, répliqua la Grabinof impatientée, et, pendant que vous y êtes, vous êtes tenue d'en observer les règlements. Je vais porter plainte à madame la supérieure, de votre conduite d'abord, et de votre insolence ensuite.
--Et moi, fit la révoltée en frappant du pied, si l'on veut me renvoyer, j'adresserai une supplique à l'empereur, qui est mon parrain, et je lui dirai que notre seul but, en recevant ces messieurs, était d'obtenir un peu de nourriture qu'ils nous apportaient en cachette, parce que nos portions, que la bonté impériale a faites amples et généreuses, sont réduites à rien par le grapillage de nos supérieurs! C'est pour manger, mademoiselle, que nous allions au réfectoire, conclut la jeune fille en regardant la Grabinof dans le blanc des yeux. C'est pour manger! Oui. Voyons, dis, toi, fit-elle, en s'adressant à la plus gourmande des trois, est-ce que ce n'était pas pour manger?
--Oh! si, soupira le pauvre estomac mal content.
--Voilà, mademoiselle, faites ce qu'il vous plaira. Cependant, j'avoue que notre imprudence pourrait nous causer des ennuis, et à vous aussi, chère mademoiselle. Je crois qu'il vaudrait mieux vous abstenir de scandale. Nous sommes assez punies par votre réprimande et par le mal que nous vous avons causé; veuillez, chère mademoiselle, laisser dormir cette affaire, et comptez que nous vous serons pour toujours soumises et... reconnaissantes.