Ariadne

Part 2

Chapter 23,732 wordsPublic domain

Tous les yeux malins et méchants se tournèrent vers Ariadne, qui se leva tranquillement, déposa le livre d'étude qu'elle lisait, et prit lentement le chemin du grand escalier. Les regards la suivirent.

--On va la renvoyer, murmura une voix compatissante.

--Elle n'aurait que ce qu'elle mérite, répliqua sèchement la Grabinof.

--Vilaine bête, la Grabinof, chuchota une indépendante à l'oreille d'une autre; est-elle assez méchante aujourd'hui! Je voudrais qu'elle eût sur le nez!

--Cela viendra peut-être, répondit l'autre. Viens-tu dans le réfectoire cette nuit?

--Chut! fit l'indépendante, qui s'appelait Olga.

Elle regarda autour d'elle et murmura très-bas:

--Pas cette nuit, mais demain soir.

Les deux amies s'en retournèrent du côté de la dame de classe.

--Eh bien, chère mademoiselle Grabinof, dit Olga, ce couvre-pieds, il y a bien longtemps que je n'y ai fait une petite rangée! Prêtez-moi votre crochet, chère demoiselle, allons, donnez vite.

--Pas ce soir, ma bonne amie, pas ce soir, il est trop tard; mais demain si vous voulez, répondit mademoiselle Grabinof en roulant le précieux ouvrage.

--La vieille momie, elle prend cela pour argent comptant! Tu sais, dit Olga à l'oreille de sa compagne, ce couvre-pieds, elle l'avait commencé pour sa noce avec le prince Miravanti-Fioravanti, cet ambassadeur italien du temps de Pierre le Grand, qu'elle devait épouser;--mais il avait déjà trois femmes en pays étranger!

Les deux bonnes amies, riant, se poussant, se pinçant, chuchotant, allèrent rejoindre les autres à la porte du dortoir, où, par une malice ordinaire et quotidienne, sous prétexte de politesse, elles se faisaient de grandes révérences et s'empêchaient mutuellement d'entrer.

Le long des grands escaliers, des grands corridors, au travers des vastes salles, Ariadne, qui ne se pressait pourtant guère, avait fini par arriver à l'antichambre de l'appartement directorial. Un soldat de service, revêtu d'une pseudo-livrée de petite tenue, se leva devant elle et ouvrit la porte d'un salon d'attente. Là, une femme de charge, confidente de sa maîtresse, se tenait constamment, refusant ou livrant le passage. Elle fit signe d'entrer à Ariadne, restée muette sur le seuil. La jeune fille fit quelques pas, ouvrit un des battants d'une porte à demi recouverte de grands rideaux de laine, entra, fit une révérence, referma le battant sur elle, et attendit, la tête baissée, les mains pendantes le long de son corps jeune et harmonieux.

--Qui est là? demanda la directrice.

--Ranine! répondit la coupable.

--Approchez! fit la directrice d'une voix moins sévère que ne s'y attendait Ariadne.

Elle obéit et arriva jusque sous la lumière d'une grande lampe couverte d'un abat-jour, qui éclairait imparfaitement la vaste pièce aux tentures lourdes et massives.

Le fond du cabinet était occupé par un grand canapé en bois sculpté, de couleur foncée, recouvert, comme tous les meubles, d'une étoffe de damas bleu moyen. Le bleu étant la couleur réglementaire des instituts, cette couleur se retrouvait partout; là où elle était commandée, c'était l'uniforme; là où elle ne l'était pas, c'était une galanterie, une pensée gracieuse, offerte à qui? Au règlement, selon toute probabilité, car nul ne sait à qui cela pouvait être agréable. Donc, les rideaux énormes qui cachaient les embrasures des fenêtres, les portières qui drapaient les portes, tout était bleu, d'un bleu tolérable le jour, mais qui, le soir, devenait noir et funèbre.

Une autre lampe, ou plutôt un quinquet, de la forme la plus élégante, mais revêtue d'un réflecteur,--or, les réflecteurs vus de dos n'ont rien de particulièrement gracieux,--éclairait à merveille un superbe portrait en pied de la grande-duchesse protectrice de l'établissement, situé au-dessus du canapé où trônait toujours madame Batourof. Les mauvaises langues se demandaient en cachette si les fleurs placées sous le portrait et sans cesse renouvelées s'adressaient à la directrice fictive ou à la directrice réelle. Deux autres portraits, ceux de l'empereur et de l'impératrice, également en pied, se faisaient vis-à-vis sur les deux parois avoisinantes. Ceux-ci n'avaient pas de quinquet.

En arrivant près de la lampe, Ariadne s'aperçut que madame Batourof n'était pas seule. Enfoncée dans un grand fauteuil, les mains placidement croisées sur les genoux, une dame d'environ cinquante ans fixait sur la jeune fille un regard scrutateur, mais dépourvu de malveillance. Celui que jetaient sur elle les yeux noirs et perçants de madame Batourof était aussi plus curieux que réprobateur. Ariadne reprit intérieurement possession de son impassibilité.

--C'est vous qui avez chanté pendant la classe? demanda la directrice.

--Oui, madame la supérieure, répondit Ariadne.

Ce titre de supérieure est acquis de droit aux directrices de ces établissements, bien que leurs fonctions soient absolument laïques.

--Quel motif vous a poussée à causer ce scandale? demanda madame Batourof de sa voix calme et un peu enrouée.

Mademoiselle Ranine baissa la tête, elle ne pouvait répondre. Il eût fallu raconter ses angoisses, le besoin irrésistible qui la poussait à chanter... c'était trop long,--et puis à quoi bon? Ne valait-il pas mieux se laisser punir?

--Répondez! fit la supérieure sans colère.

--J'ai besoin de chanter, je souffre quand je dois me taire, répondit, bien malgré elle, la délinquante sans lever la tête.

--Où souffrez-vous?

Ariadne indiqua sa gorge.

--Et maintenant, en ce moment, souffrez-vous?

La jeune fille inclina affirmativement la tête.

--Chantez!

Ce mot fut dit tranquillement, comme si c'eût été la chose la plus simple que de se mettre à chanter ainsi au milieu d'une réprimande officielle. Ariadne regarda le visage impassible de la directrice. Elle ne plaisantait pas; la jeune fille voulut faire une question, mais elle ne trouva pas les mots et resta muette, les yeux grands ouverts, tout son beau visage étonné tourné vers la lumière et recevant en plein la clarté presque aveuglante du quinquet.

--Vous chantez à la chapelle? demanda la dame qui n'avait jusque-là donné aucun signe de vie.

--Oui, madame, répondit Ariadne, mise aussitôt à l'aise par la voix douce et bienveillante de cette nouvelle interlocutrice.

--Chantez l'hymne à la Vierge.

--Je ne sais que ma partie, répondit doucement mademoiselle Ranine.

--Chantez-la, fit la directrice.

Ariadne ouvrit la bouche, et aussitôt l'appartement se remplit d'une vibration chaude et sonore. Un frisson parcourut les objets eux-mêmes; différentes babioles de cristal placées sur des étagères, les bobèches des candélabres et les cristaux du lustre vibrèrent d'une trépidation harmonieuse aux sons de cette voix si ample, si riche, et si douce pourtant qu'elle saisissait le cœur comme dans une étreinte de chair vivante.

Ariadne chantait lentement sa partie de contralto; ses yeux, perdus dans le vague, avaient pris une expression de fixité étrange; on eût dit qu'elle regardait en dedans d'elle-même quelque objet mystérieux, quelque apparition solennelle, mais non mystique. Ce qu'elle voyait n'était pas du ciel.

Elle chantait presque sans mouvement des lèvres, la bouche largement ouverte pour laisser sortir les sons, la tête un peu renversée en arrière, les bras pendants, calme, immobile et comme en extase.

Quand elle eut fini l'hymne, elle se tut, baissa la tête et attendit.

Le charme de cette voix était si puissant, qu'il avait vaincu la colère ou la raillerie; la supérieure échangea un regard avec la visiteuse, et, dans ce regard, il y avait plus que de la surprise: l'admiration y avait sa bonne part.

--Savez-vous autre chose que la liturgie? demanda la supérieure.

--Je sais les vocalises de l'école de chant.

--Chantez très-lentement une gamme mineure, dit tout à coup la dame aux cheveux gris. Très-lentement, vous commencerez au _la_ du diapason.

Ariadne ouvrit de nouveau la bouche. Est-ce la bonté qui vibrait inconsciemment dans la voix de la vieille dame, qui avait éveillé en elle une source d'émotions cachée? Elle vocalisa la gamme demandée avec un tel accent de prière, d'invocation passionnée que, lorsque sa voix mourut sur le _la_ aigu de l'octave, un frisson passa sur le corps des deux femmes, comme si elles avaient entendu la plainte d'un ange.

--Descendez à présent! dit la supérieure.

La voix d'Ariadne, avec l'accent de la colère et du plus sombre désespoir, descendit encore et s'arrêta avec une vibration lente et prolongée sur le _mi_ grave.

--C'est prodigieux! murmura la visiteuse en se laissant retomber dans son fauteuil, d'où l'attention l'avait un instant soulevée.

--Elle a une voix très-remarquable, en effet, corrigea la directrice; mais ce n'est pas une raison pour troubler les classes. Vous avez causé un grand scandale.

--J'ai fait mes excuses à notre dame de classe et à notre professeur, répondit mademoiselle Ranine. Je vous les présente humblement, madame la supérieure.

Elle avait incliné la tête, mais avec tant de dignité, que la visiteuse en fut touchée.

--Pour l'amour de moi, dit-elle en italien à la directrice, faites-lui grâce. Cette enfant sera une grande artiste.

--Pour l'amour de vous, soit! répondit madame Batourof en souriant.

Elle était bien aise de prendre ce prétexte pour une clémence à laquelle elle était résolue d'avance.

--Vous irez tous les jours, pendant la récréation de midi, à la salle de musique, et vous chanterez seule, proféra la supérieure de l'air dont elle eût infligé la plus terrible punition. Allez!

Ariadne, ébahie, regarda les deux femmes; le front de la directrice indiquait la sévérité. La visiteuse avait souri et semblait heureuse de ce dénoûment imprévu.

Suivant l'usage, Ariadne s'inclina et baisa la main de la supérieure, qui se laissa faire; puis, mue par une impulsion passionnée, elle prit la main de l'autre dame et la porta à ses lèvres. Puis, enfin, revenant au sentiment des convenances, elle fit une révérence et se dirigea vers la porte. Au moment où elle allait l'atteindre, la visiteuse, qui lisait en elle probablement, lui dit:

--Chantez une vocalise!

Ariadne s'arrêta sur place et entonna sur-le-champ la plus brillante et la plus aérienne de ses vocalises de solfége. Toute sa joie y passa; les trilles et les arpéges se succédaient pressés et joyeux comme des oiseaux qui prennent leur volée. Quand elle eut fini, sans reprendre haleine:

--Je vous remercie, madame, dit-elle.

Aussitôt la porte se referma sur elle, et elle glissa légère et rapide jusqu'au dortoir, où elle se hâta d'enfouir ses rires et ses larmes de joie dans le creux de son oreiller, son confident ordinaire.

--Je ne suis pas fâchée, disait au même moment la directrice à son amie, de vexer un peu mademoiselle Grabinof. Depuis quelque temps elle se plaint de tout le monde. Cela va lui donner sur le nez!

Ainsi se trouva réalisé le souhait de la belle rieuse brune.

IV

L'étonnement fut grand lorsque, le lendemain, on vit mademoiselle Ranine se diriger vers la salle de musique, et plus grand encore lorsque la Grabinof, qui voulait la retenir, reçut en pleine poitrine cette réponse proférée à haute et intelligible voix:

--C'est par ordre de madame la supérieure, et, d'ailleurs, vous n'êtes pas de service aujourd'hui, mademoiselle.

Mademoiselle Grabinof faillit tomber à la renverse, mais elle se redressa pour courir aux informations. Comme, en effet, elle n'était pas de service, attendu que, dans les instituts, les dames de classe sont alternativement occupées un jour sur deux, elle eut tout le temps de chercher et d'obtenir les renseignements qu'elle désirait. Ariadne n'était pas punie, car il était impossible de considérer comme un châtiment cette heure de chant tant désirée, qui pouvait plutôt passer pour une récompense. Il fallait qu'il y eût quelque chose là-dessous! Aussi mademoiselle Grabinof se promit-elle de dépenser toute son activité pour arriver à découvrir ce qu'il pouvait y avoir.

Au moment où les jeunes filles allaient rentrer en classe, dans le tumulte des cinq dernières minutes, un bruit insaisissable parcourut le promenoir de la première classe; quatre ou cinq demoiselles, parmi les plus âgées et les plus belles, coururent au palier du grand escalier, qui permettait de voir jusque dans le vestibule, et se penchèrent sur la rampe.

En ce moment, deux jeunes officiers, amis d'un des fils de la directrice, ôtaient en bas leurs paletots, avant d'entrer, pour rendre leurs hommages à la vénérable dame.

Des regards se croisèrent, un vague sourire, quelques mouvements des lèvres furent échangés entre les visiteurs et les jolies curieuses.

--Bonjour, monsieur Michel, cria une voix enfantine, vous êtes adorable.

Un murmure confus de rires et de reproches enjoués couvrit la voix de l'effrontée. Le jeune homme ainsi interpellé regarda en l'air et répondit audacieusement:

--A votre service, mademoiselle!

--Une dame de classe! Ce mot circula dans les groupes, les rieuses quittèrent l'escalier, mademoiselle Grabinof apparut trop tard, comme l'autorité elle-même, roide, busquée, pincée, son couvre-pieds sous le bras.

Au même instant, sur les marches tapissées de drap rouge de l'escalier, Ariadne apparaissait, son cahier de musique à la main, pâlie, fatiguée par l'exercice vocal immodéré qu'elle venait de prendre, mais avec ce regard heureux et comme éclairé d'une flamme intérieure qui accompagne et suit l'extase.

--Je vous y prends à faire du scandale et à parler avec les jeunes gens qui viennent voir madame la supérieure! s'écria la Grabinof qui avait saisi un fragment de mot échappé à une imprudente ou chuchoté par une délatrice.

Ariadne la regarda d'un air si stupéfait, qui devint aussitôt si dédaigneux, que la vieille fille tressaillit de rage.

--Si jamais je puis t'attraper, toi, murmura-t-elle. Et elle alla transporter son couvre-pieds avec ses rancunes chez une autre dame de classe également libre ce jour-là, qui demeurait au troisième étage, avec les petites. C'était sa bonne amie, et elles prenaient le café ensemble chez l'une ou chez l'autre, «les jours blancs», c'est-à-dire ceux où elles n'étaient point de service.

Le premier soin de mademoiselle Grabinof fut de raconter à sa chère Annette l'injustice dont elle était victime.

--Figure-toi, ma chère,--ces dames se tutoyaient,--que madame la supérieure, non-seulement n'a pas puni Ranine, mais encore lui a donné la permission de chanter pendant une heure toutes les après-midi.

--C'est affreux! s'écria la chère Annette en ajoutant un morceau de sucre à son café. Et qu'est-ce que tu as dit?

--Que veux-tu que j'aie dit! Je n'ai rien dit du tout, d'autant plus que personne ne m'a rien fait savoir. C'est par cette horrible fille elle-même que j'ai appris les ordres de madame la supérieure.

--On ne t'a rien fait dire? insista l'amie étonnée.

Mademoiselle Grabinof sentit la nécessité de faire une petite rectification.

--L'inspectrice m'a communiqué la décision de madame la supérieure. Sans cela, crois-tu que j'aurais laissé cette grande filasse aller à la salle de musique tantôt?

La chère Annette savait de longue main qu'il ne fallait pas prendre absolument au pied de la lettre les assertions de son amie; aussi n'insista-t-elle point sur cette légère erreur.

--Et, continua la bonne âme, figure-toi qu'en revenant de sa musique elle a eu le temps d'échanger des œillades et des compliments avec les deux Mirsky.

--Quels Mirsky?

--Les frères Mirsky; ils venaient faire visite à madame la supérieure.

La chère Annette garda un instant le silence, puis elle finit sa tasse de café et la reposa sur la soucoupe. Au moment où elle saisissait le manche de la cafetière pour s'en offrir une seconde, elle leva sur son amie des yeux très-intelligents, bien que légèrement éraillés.

--Les Mirsky viennent toujours pendant la récréation. As-tu remarqué cela?

La Grabinof tressaillit et regarda aussi fixement son amie que si celle-ci eût été une réduction efficace de la tête de Méduse.

--Non, fit-elle lentement, je n'avais pas remarqué; mais c'est vrai.

--Eh bien! ma chère, fais attention à cela et à beaucoup d'autres choses.

La dame de classe fut si frappée par le ton dont son amie avait prononcé ces paroles énigmatiques, qu'elle oublia de sucrer sa seconde tasse de café et fit la grimace en le goûtant.

--C'est très-sérieux, reprit Annette piquée au jeu par cette grimace; vous n'avez pas l'œil assez ouvert dans votre classe, et pourtant vous avez là un lot de jolies filles qui ne demandent qu'à faire des sottises.

--Ranine? fit mademoiselle Grabinof, ramenée à son idée fixe.

Annette haussa les épaules.

--Ranine n'a pas le sou et ne connaît personne. Ce ne sont pas les filles pauvres qui font des sottises à l'institut. J'ai été aussi dame de classe de première, et j'en ai vu de toutes les couleurs. Mais je crois bien que tes demoiselles sont en train de t'en faire voir de plus belles que tout ce que j'ai jamais connu.

--Madame Banz est une oie! dit mademoiselle Grabinof, caractérisant ainsi d'un mot le caractère querelleur et bruyant, mais superficiel, de la dame de service qui partageait avec elle l'honneur périlleux de mener à bien la première classe.

--Ce n'est pas uniquement la faute de madame Banz. Tu as bien ta petite responsabilité. Comment! grâce à l'excellent système de nos instituts qui fait monter les dames de classe avec leurs élèves, tu as vu grandir toutes tes péronnelles, tu les connais depuis l'âge de dix ans, et tu ne sais pas reconnaître celles qui sont capables de te jouer un mauvais tour?

--Mais, balbutia la Grabinof bouleversée de cette accusation directe, sauf Ranine qui ne vaut absolument rien, ce sont toutes des demoiselles bien élevées, aimables...

--Sais-tu ce qui va t'arriver un de ces quatre matins? dit Annette impatientée. Non? Eh bien! tu perdras tes vingt-deux ans de service et tu seras mise à la retraite avec une demi-pension!

--Pourquoi, seigneur Dieu? s'écria la malheureuse Grabinof, qui sentit ses cheveux se dresser sous son bonnet.

--Parce que tu ne veux ou ne sais rien voir, car, en vérité, je me demande si tu n'y mets pas de la bonne volonté, à voir le mal qu'il faut se donner pour t'expliquer...

--Mais que se passe-t-il donc? cria la Grabinof folle de terreur, en agitant ses bras comme un télégraphe du bon vieux temps.

Annette regarda sa chère amie, et ce coup d'œil la convainquit de la bonne foi de la malheureuse. Alors, se penchant à son oreille, elle lui chuchota une petite phrase très-courte, dont l'effet fut foudroyant. Mademoiselle Grabinof se laissa retomber sur sa chaise, aussi verte qu'un jeune concombre encore mal mûr.

--Dans ma classe, mon Dieu! fit-elle à voix basse. Dans ma classe? Et leurs noms?

--Leurs noms! Mais c'est toi qui devrais me les dire!

Mademoiselle Grabinof se tordit les mains avec un geste tragique.

--Comment as-tu appris cela? dit-elle lorsqu'elle eut recouvré un peu--très-peu--de sang-froid.

--Par ma femme de chambre (chaque dame de classe a sa femme de chambre qu'elle choisit et paye, et l'on peut s'imaginer quelle variété d'éléments haineux cette disposition introduit dans les instituts). Févronia est au mieux avec un des soldats qui sont chargés de veiller au service de propreté des réfectoires; elle prétend même qu'il a l'intention de l'épouser. En attendant, il n'a pas de secrets pour elle, et tous deux ont fait leurs gorges chaudes. On peut dire que voilà des demoiselles bien gardées!

Mademoiselle Grabinof poussa un long soupir.

--Comment savoir leurs noms?

--Ceux des jeunes gens? Mais suppose que ce soient les deux frères Mirsky. C'est assez plausible.

--N'y en a-t-il que deux?

Annette se mit à rire.

--Permets-moi de te faire observer encore une fois que tu intervertis les rôles, et que c'est toi qui devrais me renseigner. Je crois néanmoins qu'ils sont trois.

--Qui les laisse entrer?

--Tout le monde. Avec la clef d'or, tu sais!...

Elles soupirèrent ensemble, cette fois. Jamais aucune clef, ni d'or ni d'argent, n'avait essayé d'ouvrir les grilles qui abritaient la vertu de ces pauvres déshéritées,--déshéritées vraiment, car il leur manquait même ce dernier charme de la femme: la bonté.

--Que faire? gémit la Grabinof. Je vais aller raconter cela à madame la supérieure, car un tel opprobre...

Annette haussa les épaules d'un air de commisération.

--Ma pauvre amie, dit-elle avec douceur, ton malheur te fait perdre la tête, ou bien tu n'es pas pratique. Ce système ne t'a pas assez bien réussi avec mademoiselle Ranine pour que tu l'appliques une seconde fois! Suppose qu'on ne veuille pas que ce soit arrivé... Que feras-tu?

Mademoiselle Grabinof n'essaya pas de trouver ce qu'elle ferait en pareille circonstance: elle joignit ses mains osseuses et suppliantes, et les allongea au bout de ses bras velus jusque auprès du cœur de son amie.

--Conseille-moi, ma chère Annette, je m'incline devant ta sagesse supérieure à la mienne. Je ferai ce que tu me diras.

L'amie triomphante commença une série d'exhortations et de conseils qui se prolongea jusqu'à la fin des classes.

--Et maintenant, conclut Annette au moment où un grand brouhaha, s'élevant de partout à la fois, annonçait le départ des professeurs, va lever les plans de bataille.

Les deux bonnes amies s'étreignirent avec la confiance et la tendresse de deux belles âmes liguées pour une grande cause, et mademoiselle Grabinof, semblable à une biche effarée, se hâta de descendre vers l'étage inférieur.

V

Le dortoir de la première classe était plongé dans le calme du premier sommeil. Les lits blancs sans rideaux, drapés dans leurs housses immaculées, s'allongeaient à la file dans la haute salle éclairée aux deux extrémités par des lampes-veilleuses suspendues devant les images saintes. Les corps souples et gracieux des jeunes filles se dessinaient à peine sous les couvertures, et les têtes brunes ou blondes, recevant toutes la même clarté indécise, perdaient leur personnalité dans ce vague crépuscule.

La dame de classe dormait aussi, derrière un paravent, à l'entrée du dortoir, dans une petite chambre assez semblable à la niche de Cerbère. Ce système devait lui permettre de surveiller les entrées et les sorties; mais vingt ans de surveillance émoussent bien des facultés!

Onze heures venaient de sonner à la grosse horloge placée au-dessus de l'escalier, et le son retentissant du timbre se prolongeait encore sous les arceaux des grands corridors voûtés; une des jeunes dormeuses se mit sur son séant, puis posa ses pieds nus à terre, chaussa ses pantoufles, enfila sa robe de chambre, et, sans trop se préoccuper du bruit qu'elle pouvait faire, s'en alla délibérément à travers le dortoir jusqu'à la porte qui donnait sur le promenoir. C'était Olga.

A son passage, elle frappa légèrement sur l'épaule d'une de ses compagnes endormies, qui suivit son exemple et ne tarda pas à se trouver debout près d'elle; une troisième les attendait et les joignit.

Toutes trois alors, payant d'audace, ouvrirent la porte dont les gonds bien huilés ne produisirent pas le plus léger son, et elles se trouvèrent dans le corridor.

Un léger frisson, froid ou crainte, passa sur les trois indépendantes, car elles se rapprochèrent instinctivement et se prirent par la main. La clarté diminuée des grandes lampes suspendues éclairait tristement les énormes promenoirs, le tapis de lisière extrêmement épais éteignait le bruit des pas; cependant un léger frôlement, comme un grignotement de souris, les fit s'arrêter plus d'une fois pendant qu'elles se dirigeaient vers le grand escalier.

Il fallait descendre un étage, parcourir en sens inverse un autre promenoir et entrer dans le réfectoire situé à l'extrémité du vaste bâtiment. Tout cela fut accompli avec une précision et une assurance qui dénotaient une certaine habitude de cette promenade.