Ariadne

Part 11

Chapter 113,865 wordsPublic domain

Cependant il fut convenu qu'on attendrait un moment favorable pour parler de ce projet à la princesse. Si le lecteur veut savoir ce qu'Olga entendait par «un moment favorable», nous serons contraints de lui avouer qu'Olga elle-même n'avait que des idées bien vagues à ce sujet. Peut-être était-ce le moment où un autre prétendant demanderait sa main: cependant, à tout prendre, ce moment-là ne serait guère favorable... Mais c'était son affaire, et non la nôtre.

XXVII

Quelques jours après le duel de Batourof, duel qui resta légendaire chez les hussards, en raison de la façon charmante dont tout le monde s'était comporté, Morini arriva chez la princesse par le train du matin, à la grandissime surprise de tout le personnel,--c'est ainsi qu'on désignait la valetaille,--qui n'avait jamais vu de visiteur si matinal.

Sans écouter les récriminations des domestiques, il se fit indiquer par une femme de chambre stupéfaite l'appartement d'Ariadne, et s'arrêta seulement devant le verrou que celle-ci, éveillée en sursaut, lui ferma sur le nez, dans l'excès de sa surprise indignée.

--Ah! fit le professeur, en entendant claquer le verrou qui se voyait fermer pour la première fois depuis qu'il était posé, tu n'es pas prête? C'est bon, j'attendrai.

Il s'assit sur un coffre à bois, sans vouloir en démordre. Il avait son idée, et ne s'en laissait pas distraire; il lui fallait Ariadne tout de suite. Du reste, il la vit bientôt paraître.

Avant qu'elle eût le temps de parler, il la prit par le bras, et elle le conduisit vers un salon sans qu'il s'en aperçût.

--Tu débutes dans huit jours, dit-il en continuant le fil de sa pensée, et dans le rôle de Fidès. La Boulkof est tombée malade, et le théâtre n'a préparé que cela pour la réouverture, de sorte que...

Il aurait continué indéfiniment, si Ariadne ne s'était cramponnée à son bras de peur de tomber.

--Qu'est-ce que tu as? Ah! oui, je t'aurai réveillée en sursaut! Ces jeunes filles, pour un oui, pour un non, les voilà qui se trouvent mal.

--Ce n'est pas cela, fit Ariadne en s'asseyant sur le premier siége venu, c'est ce que vous dites... répétez donc. Je n'ai pas bien entendu.

--Le théâtre n'a rien préparé... commençait le professeur.

--Non! non, vous avez dit que je débute?

--Parbleu! sans ça, est-ce que je serais venu si matin?

Ariadne poussa un grand soupir et resta étendue dans le fauteuil, les yeux fermés, si pâle que le professeur de chant prit peur, et se mit à lui frapper dans les mains, qu'elle retira aussitôt.

--Je ne me trouve pas mal, cher maître, dit-elle en rouvrant les yeux, mais vous m'avez annoncé cette nouvelle si brusquement que j'ai cru sentir la terre manquer sous mes pieds. C'est le rêve de ma vie, voyez-vous.

--Et de la mienne, donc! s'écria Morini en parcourant à grands pas le salon, sans pitié pour les chaises et les fauteuils qu'il cognait à tort et à travers. Une élève que j'ai formée, je puis le dire, avec tout le soin et tout l'amour d'un père... Mais tu auras un succès! Tu verras.

--Je ne sais pas le rôle, fit Ariadne en joignant les mains.

--Ça ne fait rien; tu as le feu sacré, et tu sais chanter. On apprend un rôle en trois jours.

--Et je n'ai jamais mis les pieds sur un théâtre! continua la jeune fille avec effroi.

--La belle affaire! répliqua l'italien en haussant les épaules. Tout le monde sait ce que c'est; des planches, et voilà tout! Tu répètes cette après-midi...

--Déjà! fit Ariadne, qui croyait rêver.

--Si tu veux jouer d'aujourd'hui en huit, il faut bien commencer tout de suite. Allons, va faire ton petit paquet...

Ariadne eut grand'peine à obtenir du maître qu'il voulût bien lui laisser attendre le réveil de la princesse. Il retourna sur-le-champ à Pétersbourg pour annoncer qu'elle acceptait le rôle qu'il était venu lui proposer, et elle resta seule à mesurer l'espace qui s'ouvrait devant elle.

C'était un rêve inouï. Après s'être résignée à passer encore dix-huit mois dans l'obscurité, se voir appelée devant le public d'une façon si inopinée, et, faveur extrême! un public qui lui tiendrait compte de sa jeunesse et de son inexpérience comme d'autant de qualités! Un public disposé à tout accepter d'elle, parce qu'elle arrivait, armée de sa bonne volonté, pour remplacer une cantatrice empêchée; dans de telles circonstances, sa bonne volonté seule lui eût tenu lieu de talent!

Elle pensait à tout cela, et le sentiment de son impuissance s'estompait peu à peu dans une brume dorée; elle voyait défiler les splendeurs du _Prophète_; les masses étincelantes de cuirasses et de drapeaux, les décors vertigineux, tels qu'on les voit de la salle, flamboyaient pour elle; la puissance des chœurs et de l'orchestre lui donnait le vertige, et tout à coup, elle se leva, droite, les yeux perdus dans le vague, où elle voyait, visible pour elle seule, un guerrier revêtu de laine blanche, qui détournait les yeux et la repoussait.

--Non! ce n'est pas mon fils!

Ce cri où le désespoir, le mépris et la colère doivent se fondre en une expression unique, s'échappa de ses lèvres. Ariadne était entrée dans son rôle.

Quelques heures après, accompagnée des vœux d'Olga, qui jalousait un peu son bonheur,--paraître sur la scène, être applaudie, chargée de couronnes peut-être,--Ariadne quitta Pavlovsk pour aller débuter à Pétersbourg, où elle devait habiter le palais de la princesse, tant que son avenir ne serait pas décidé.

XXVIII

Pendant les répétitions, Ariadne ne vit rien de ce qui se passait autour d'elle. Uniquement préoccupée de chanter en mesure avec l'orchestre et de bien dire, elle ne s'inquiéta pas des étrangetés qui l'entouraient. Ce n'était pas la scène pour elle, cette grande halle où pendaient des cordes, où traînaient d'énormes morceaux de bois peint, où le parquet était semé de trappes et de fentes. Les acteurs jouaient en costume de ville; l'illusion était nulle, et ce genre de travail, si nouveau qu'il fût pour la jeune cantatrice, était du travail et non de l'art;--du moins, ce n'était pas l'art comme elle l'avait vu dans ses rêves.

Cette semaine s'écoula sans qu'elle parlât à personne au théâtre, sauf pour les nécessités de la répétition; elle entrevoyait bien dans les coulisses des gens qui la regardaient,--le plus souvent sans bienveillance, quelquefois d'un air irrité;--ces figures passaient de sa mémoire comme les ombres chinoises s'effacent de la toile; elle n'en gardait aucune impression. Morini, qui l'accompagnait toujours, la prenait à part dès qu'elle quittait la scène; il avait sans cesse de nouvelles observations à faire, des conseils à donner. Bref, la débutante ne vit rien du théâtre pendant ces quelques jours.

--Mais, dit-elle, la veille de la représentation, je ne pourrai jamais jouer si je n'ai pas vu la salle éclairée. Ce gouffre lumineux devant moi me fera peur si je ne m'y suis pas accoutumée.

--C'est trop juste, dit le professeur, qui courut aussitôt expliquer au régisseur la demande d'Ariadne.

Quelques instants après, en entrant en scène, la jeune fille vit le lustre allumé; la salle lui apparut vide et froide, entourée de ses housses comme de linceuls, mais illuminée et béante. Elle recula, et manqua son entrée. Un murmure de désapprobation parcourut les rangs des choristes, des machinistes, de tout le public qui assiste aux répétitions.

--Cela arrive à tout le monde la première fois! s'écria Morini, en roulant à droite et à gauche des regards terribles.

--Silence donc! fit le régisseur.

Ariadne éprouva la même sensation que si tout ce public hostile lui avait jeté une injure à la face. Avec sa sensibilité exagérée, il lui parut que tout était perdu, et elle chanta avec un découragement qui mit la mort dans l'âme de son vieux professeur.

La répétition terminée, il la reconduisit au palais de la princesse, et là, il commença un sermon en dix-neuf points. Mais, pour la première fois, il trouva Ariadne insoumise.

--Écoutez, mon cher professeur, dit-elle, si vous voulez que je chante demain, laissez-moi tranquille aujourd'hui. Les oreilles me tintent, et je n'entends plus ce que vous me dites.

--Tu as, parbleu! raison, s'écria Morini, et je suis un grand animal. Dors bien, petite, lève-toi tard, mange peu demain, et surtout ne crains rien, tous les imbéciles qui t'ont ennuyée aujourd'hui seront à tes genoux demain soir,--moi tout le premier.

Il s'en alla prestement, et laissa Ariadne avec ses pensées.

Celle-ci resta un moment la tête dans ses mains, puis une idée lui vint; elle sortit, et s'en alla au tombeau de sa bienfaitrice. Il se faisait tard, les journées sont courtes au commencement de septembre. Quand elle arriva, la nuit tombait; le gardien eut quelque peine à l'admettre dans le cimetière, mais un pourboire leva ses scrupules, et l'orpheline put aller jusqu'à la croix qu'elle avait fait placer sur le cercueil de sa seconde mère.

Les arbres perdaient déjà leurs feuilles, les teintes de l'automne enrichissaient la verdure, et leurs tons chauds semblaient conserver un peu de la lumière du soleil disparu. Ariadne sut distinguer dans l'ombre croissante la pierre blanche de la croix; elle s'y agenouilla un instant sur la terre humide; elle n'avait pas apporté de fleurs,--sa prière suffisait comme offrande, car elle était aussi pure et aussi désintéressée que celle d'un tout petit enfant.

Quand Ariadne rentra en ville, les réverbères étaient allumés, et la ville avait cet air d'animation joyeuse qui signale le retour des Pétersbourgeois en villégiature. L'Opéra italien jouait ce soir-là, et les voitures amenaient un flot d'amateurs pressés de ne rien perdre de la saison. L'Opéra russe, en face, était énorme et désert.

--Demain, se dit Ariadne, ce sera pour moi que les voitures amèneront le monde! Si j'allais chanter mal!

Elle rentra chez elle, et, suivant le conseil de Morini, se coucha de bonne heure. Elle s'était dit qu'elle n'aurait aucun succès, et s'était résignée à tout.

--Je n'ai pas de chance, pensait-elle. Pourquoi réussirais-je cette fois?

La journée du lendemain passa comme un éclair. La princesse était venue avec Olga pour le dîner, afin de ne pas manquer le lever du rideau.

Olga ne se tenait pas de joie; elle embrassait à tout moment son amie, et lui prédisait le succès le plus étourdissant.

Elle voulait à toute force l'accompagner dans sa loge, et la princesse dut user d'autorité pour l'en empêcher.

Le _Prophète_ commença; Ariadne, occupée à achever sa toilette, ne se trouvait pas sur la scène pour le commencement; on l'appela, elle accourut en hâte, encore embarrassée de son costume, auquel elle n'avait pas eu le temps de s'accoutumer.

--Allez donc! lui dit le régisseur; il n'est que temps!

L'actrice qui jouait Bertha pour la trentième fois, peut-être, lui saisit la main et l'entraîna sur la scène.

Ariadne reçut un coup en plein cœur en voyant la salle éclairée, chaude, peuplée de têtes dont les yeux étaient braqués sur elle; elle tremblait si fort que Bertha lui dit à l'oreille:

--Regardez la scène; sans cela, vous allez tomber, vous aurez le vertige.

Elle suivit ce conseil, et eut le temps de se remettre pendant la romance de Bertha. Au moment où elle chantait la première note, elle éprouva une impression singulière, comme si sa voix n'était pas à elle; mais elle avait pris son parti de toutes les étrangetés, et continua bravement.

L'attention du public était fixée sur elle; sa beauté sculpturale donnait à son personnage un caractère de grandeur qui faisait un contraste frappant avec l'actrice petite et ramassée qu'elle remplaçait dans ce rôle; sa grande taille, noble et svelte, ne pouvait disparaître entièrement sous le costume de la matrone; elle eut, dès le premier moment, un grand succès de beauté.

--Eh bien! lui dit son maître quand elle entra dans la coulisse, c'est fini, tu n'as plus peur?

--Non, répondit Ariadne; mais est-ce que c'est cela, l'opéra?

--Et que voudrais-tu donc que ce fût? demanda l'Italien ébahi.

--Je ne sais pas... Il me semblait que c'était autre chose.

Personne ne lui adressa la parole, sauf le régisseur qui lui dit quelques mots d'encouragement; on attendait ce qui allait sortir de cette «nouvelle».

Enfin arriva pour Ariadne le moment de paraître vraiment devant le public attentif et sérieux.

Dans le décor sombre et simple, elle entra, pâle, roide, d'un mouvement presque automatique. Les premières notes de l'arioso frémirent dans l'orchestre.

Ariadne sentit un frissonnement dans tout son être; quelque chose cria au dedans de son âme que l'art venait de luire pour elle;--elle mit sa main, devenue tout à coup calme et ferme, sur l'épaule de Jean, abîmé dans sa douleur.

O mon fils!

dit-elle plutôt qu'elle ne le chanta,--et un frisson parcourut la salle. Quelques regards s'échangèrent entre amis et dilettanti. De ce moment, on espéra tout.

Ariadne ne voyait plus cette salle qui l'avait tant effrayée; elle chantait avec un sentiment profond jusqu'à en être douloureux cet arioso qui lui avait révélé la passion dans l'art, là où jusqu'alors elle n'avait connu que de vagues aspirations. Elle acheva, et soudain fut comme réveillée de son extase par des battements de mains enthousiastes. On l'acclamait de partout. D'en bas, d'en haut, des voix retentissantes criaient: _Bravo!_ et la nommaient par son nom.

--Mais saluez donc! lui dit le ténor, c'est vous qu'on applaudit.

Ariadne, encore mal revenue de son rêve, leva les yeux sur la salle et s'inclina... _Bis!_ criait-on de toutes parts.

Le chef d'orchestre leva son bâton, et fit un signe à la cantatrice; les plaintes frémissantes de l'accompagnement avertirent celle-ci qu'elle devait recommencer, car elle n'avait pas compris. Elle recommença donc. Mais cette fois, sûre d'elle-même, sûre de l'auditoire, elle osa se livrer, elle osa être elle-même, et la salle entendit des accents dont jusque-là jamais rien n'avait approché!

Ce fut un délire: l'orchestre applaudissait en frappant sur ses pupitres; Ariadne fut rappelée six fois. La représentation interrompue, les bravos frénétiques, enfin tout ce qui caractérise les folies musicales des plus beaux jours lui fut offert par le public, qui ne se connaissait plus; jamais débutante n'avait eu de semblable ovation.

Quand elle rentra dans la coulisse, tout avait changé: les artistes, choristes, machinistes, tout le personnel du théâtre, en un mot, se précipita au-devant d'elle pour l'acclamer.

--Te voilà passée cantatrice, dit Morini en embrassant son élève tremblante d'émotion; mais ne crois pas un mot de ce qu'ils te disent. Ils t'en feraient accroire, et tu deviendrais un âne au lieu d'un rossignol.

Ariadne ne courait aucun risque d'être changée en âne;--du moins, ce ne seraient pas les louanges de ses camarades qui auraient pu accomplir ce miracle: elle comparait mentalement la froideur de la veille aux protestations du moment, et prenait en pitié la faiblesse et la bassesse humaine.

--C'est comme au premier acte des _Huguenots_, dit-elle à son maître; dès qu'ils voient quelqu'un en faveur, ils protestent de leur dévouement. Comment jouer la comédie devant le public ne dégoûte-t-il pas de la jouer pour eux-mêmes?

--Tu es une petite philosophe! répondit Morini ravi. Repose-toi pour continuer ton succès, le plus dur n'est pas fait.

Ariadne était sous l'empire d'une surexcitation extraordinaire, rien ne l'effrayait plus; elle avait pris possession de son rôle et du public en un moment. Elle joua et chanta la scène de l'anathème avec une grandeur si poétique, que les vrais amateurs déclarèrent ne rien avoir entendu de pareil depuis madame Viardot. Les enthousiastes lui avaient fait faire pendant un entr'acte un énorme bouquet où la date du jour était écrite en roses blanches; enfin le rideau se baissa sur un tumulte qui dut faire envie aux échos du Théâtre italien, plus coutumier des triomphes bruyants.

Olga attendait son amie avec une impatience fébrile dans la voiture de sa mère, devant le perron des artistes; nombre de curieux avaient renoncé à la fin de l'opéra pour voir sortir la débutante. Elle parut coiffée d'un châle de laine blanche posé sur ses beaux cheveux blonds, pâle encore d'émotion, mais souriant déjà à Olga, dont elle voyait la tête à la portière.

Mellini! crièrent une cinquantaine de dilettanti ravis, brava! brava!

Ce dernier écho du succès vainquit la fermeté d'Ariadne; des larmes inondèrent ses yeux; elle fit un signe de tête reconnaissant à cette foule amie.

--Une fleur de votre bouquet! cria-t-on, une fleur en souvenir!

D'un geste charmant, Ariadne arracha par poignées les violettes de Parme et les roses, et les lança à la foule. La portière se referma sur elle, et la voiture partit au grand trot, pendant que les acclamations remerciaient la gracieuseté de la cantatrice.

--Tu es contente? dit Olga, en serrant son amie dans ses bras pendant que la princesse faisait à Ariadne des compliments sincères et chaleureux.

--Je suis heureuse! répondit celle-ci; et quand je pense que madame Sékourof, à qui je dois tout cela, ne peut pas jouir de son ouvrage!

En entrant dans le salon, Ariadne aperçut Ladof, qui les avait devancées; il était invité à prendre le thé au sortir du théâtre. La princesse, qui croyait à un attachement naissant entre lui et la jeune cantatrice, avait cru favoriser son vœu secret en lui procurant le moyen de la voir aussitôt. En effet, Constantin, heureux, ému, complimenta Ariadne avec une chaleur qui aurait trompé tout le monde. Olga seule savait que c'était pure amitié et dilettantisme musical; aussi n'en fut-elle point jalouse.

Ariadne, encore imparfaitement revenue aux réalités de la vie, se laissait complimenter comme elle se laissait verser du thé, d'un air heureux et distrait; elle revoyait toujours cette salle bien éclairée, ces visages tendus vers elle, ces bouches ouvertes pour crier son nom, et un frisson passait sur ses épaules. Elle était contente et elle avait peur. Comme un enfant qui passerait sa main sur la tête d'un lion, il lui semblait que cet être énorme qui la flattait ce soir pourrait bien avoir envie, un jour, de la dévorer.

--Vous devez être bien heureuse! lui dit Ladof, qui s'était assis près d'elle.

La nature tendre et caressante de ce jeune homme, encore enfant sous plus d'un rapport, le portait à se rapprocher le plus possible de ceux vers qui le mouvement passager de son cœur l'entraînait.

--Oui, répondit Ariadne avec son beau sourire vague et rêveur. Et vous, êtes-vous content?

Elle avait mis dans ce mot toute son âme. Elle offrait à Constantin le succès de la soirée, comme l'arome de son bouquet, qui était sur une table à côté.

--Donnez-moi une fleur en souvenir de ce soir, dit le jeune homme en tendant la main.

--Tout le monde en a eu, dit Ariadne, ils m'en ont demandé dans la rue... J'aime mieux vous donner autre chose.

Elle déroula un grand ruban blanc qui entourait le pied du bouquet; mais, au moment de l'offrir à Constantin, elle se rappela qu'ils n'étaient pas seuls. Prenant sur la table le couteau à couper le pain, elle sépara le satin en deux parts, dont elle donna une à Olga et l'autre à Constantin.

--Vous êtes mes deux meilleurs amis, dit-elle, et moi, je me souviendrai sans cela.

Les deux amoureux échangèrent un regard furtif en recevant les deux moitiés du ruban... Ce regard tomba sur le cœur d'Ariadne comme un morceau de glace... Avait-elle si bien vécu jusque-là dans le rêve, qu'elle eût méconnu la vérité?

Mais Constantin lui baisa la main avec tant de reconnaissance, il mit tant de chaleur dans l'expression de sa joie, que la jeune fille crut s'être trompée.

Cependant les ailes de son bonheur étaient tombées et ne repoussèrent pas.

Le lendemain, avant midi, les restes de son bouquet brillaient sur la tombe de sa bienfaitrice: les fleurs du succès étaient les seules qu'Ariadne voulût désormais lui offrir.

Les journaux ne manquèrent pas de signaler le succès de la débutante. Deux jours après, un journal inconnu au monde éclairé publia sur Ariadne un article payé, où l'histoire de la pauvre enfant était racontée de la manière la plus odieuse; l'auteur de l'article avait eu à cœur de gagner son argent, car il avait traîné Ariadne dans la boue. Pour qu'elle n'en ignorât, une main soigneuse avait marqué l'article au crayon rouge, et puis l'avait déposé, sous enveloppe cachetée, chez le suisse de la princesse.

Ariadne lut ce ramas d'horreurs, non de sang-froid, mais avec l'apparence du calme. Olga, qui se trouvait là, voulut le lire après elle. La jeune artiste le lui retira tranquillement des mains.

--Comment! dit Olga piquée de rencontrer de la résistance, tu ne veux pas que je prenne connaissance des compliments qu'on te fait?

--Ce ne sont pas des compliments, répondit Ariadne, et cela te ferait de la peine.

--Qu'est-ce donc? demanda Olga.

--C'est le revers de la médaille. Si je n'avais pas d'ennemis, c'est que je n'aurais pas de talent.

Ariadne savait faire bon visage quand elle était frappée dans son honneur, mais la plaie restait longtemps sanglante. On ne se priva guère, d'ailleurs, de la mettre au vif pendant les jours qui suivirent. L'article émanait, comme on peut le supposer, de l'actrice qu'Ariadne remplaçait momentanément.

Celle-ci, qui n'avait jamais produit d'effet dans aucun rôle et qui se contentait de les tenir tous passablement, sentait combien il lui serait difficile, pour ne pas dire impossible, de jouer le _Prophète_ après la débutante. Aussi s'était-elle arrangée pour la dénigrer par tous les moyens en son pouvoir.

Il n'était que trop facile d'atteindre Ariadne; celle-ci, dès la seconde représentation, reçut des mots à double entente et des sarcasmes qui venaient d'une main très-exercée. Ceux-là même parmi les artistes qui avaient participé à l'ovation du premier soir, sentant qu'ils avaient à se faire pardonner leur désertion par le titulaire de l'emploi, cherchèrent à se rendre désagréables à Ariadne. Elle apprit alors qu'au théâtre, plus que partout ailleurs, il faut lutter pour vivre, et que, sauf de rares exceptions, dans un milieu exceptionnel, les bons sont les victimes des méchants.

Ce fut une persécution sourde. Le ténor lui adressait quelques plaisanteries avant de lui donner la réplique, et Ariadne, peu au fait de ce genre de divertissement, se sentait troublée et jouait froidement. Au moment d'entamer un duo, Bertha lui disait:

--Votre rouge est tombé à gauche; vous avez l'air d'une poupée de modiste lavée à grande eau.

Une coryphée lui marchait sur sa robe lorsqu'elle s'élançait vers la rampe. La sonnette de sa loge se trouvait pleine de papier. Qui accuser?... C'était, en un mot, un système de persécutions dont tout le monde était complice et où chacun était innocent.

La patience d'Ariadne, déjà fort éprouvée, n'y tint pas; elle alla se plaindre au régisseur.

--Pouvez-vous, dit-il, me désigner quelqu'un dont vous ayez à vous plaindre?

--Non, répondit Ariadne; c'est tout le monde et ce n'est personne.

--Eh bien! alors, que voulez-vous que j'y fasse? répondit l'homme pratique, accoutumé à toutes les plaintes imaginables.

Morini se mit à rire quand Ariadne lui fit ces confidences.

--Tu en verras bien d'autres, dit-il. De mon temps, on se faisait des farces abominables sur la scène; il y avait une basse dont j'étais le confident, et qui, tout en chantant sa petite affaire, le bras sur mon épaule, s'amusait à me faire tomber la visière de mon casque sur le nez toutes les fois que j'ouvrais la bouche pour chanter. Il me le faisait dix fois par soirée. Crois-tu que je sois allé chez le régisseur pour m'en débarrasser? C'est alors que je n'aurais plus eu de repos!

--Qu'est-ce que vous avez fait?

--Je n'ai rien fait du tout; il s'en est ennuyé et est allé en tourmenter un autre. Tâche d'être la plus habile ou la plus méchante. Ça forme le caractère!