Part 10
Tout en parlant, Olga se demandait à quel propos ce débordement de confession, mais elle était sur la voie des épanchements; sa nature honnête, longtemps comprimée, demandait à se redresser.
--Toi! envers moi? fit Ariadne.
--Oui, assieds-toi sur le lit et donne-moi ta main. Et d'abord, jure-moi que, quoi que je te dise, tu ne cesseras pas de m'aimer.
--Je te le promets! dit Ariadne en souriant.
--Eh bien! vois-tu, quand on t'a si méchamment renvoyée de l'institut, il y avait des coupables, tu le sais?
Ariadne fit un signe de tête. Il lui coûtait d'entendre rappeler ce souvenir douloureux.
Olga détourna un moment la tête, mais sa droiture et son courage reprirent le dessus.
--Il y avait des demoiselles qui avaient fait des sottises, et parmi elles, il y avait...
--Qui? fit innocemment Ariadne.
--Moi! répondit Olga en s'accoudant sur son oreiller.
--Toi! répéta Ariadne d'un air rêveur, mais moins étonnée que son amie et elle-même l'auraient pensé. Toi! C'est pour cela que tu as été si bonne!
--Tu m'en veux beaucoup, dis? fit Olga en lui secouant fortement la main.
--Non, répliqua lentement Ariadne, non... tu m'as montré beaucoup d'amitié... et ce n'est pas toi qui m'as fait renvoyer!
--Pour cela, non! s'écria Olga en s'asseyant dans son lit; non et non! C'est cette horrible Grabinof qui a tout inventé, et la supérieure, qui ne valait pas mieux, savait très-bien que c'était moi!
Alors la jeune princesse raconta à son humble amie les scènes qui avaient accompagné son départ, et elles finirent par rire toutes deux au souvenir des niches sans nombre faites alors à leurs dames de classe.
Les souvenirs d'enfance, même ceux des plus mauvais jours, ont la propriété de tourner facilement au comique.
Malgré la gravité de la confession d'Olga, malgré les tristesses de toute sorte que cette confession remuait dans le cœur d'Ariadne, la princesse, en venant s'assurer de l'état de sa fille, les trouva toutes deux en train de rire jusqu'aux larmes.
--Mais vous avez la fièvre, Olga, dit-elle à sa fille. Est-il permis de s'agiter de la sorte!
Elle arrangea ses couvertures et son oreiller, et se retira quand la chambre eut pris l'apparence calme et somnifère qui convenait à un petit accès de fièvre.
En effet, Olga souffrait et devait passer une nuit d'insomnie cruelle.
Il en fut de même pour Ariadne, mais celle-ci se rappelait les amertumes de sa vie passée, tandis qu'Olga, le cœur allégé par ses confessions, voyait l'avenir gros de nuages menaçants.
XXIV
Constantin Ladof, bouillant d'une noble colère, se dirigeait vers la caserne du régiment de Batourof; mais il se rappela fort à propos que tout le monde était probablement à table, et lui-même se dirigea vers le restaurant du Vauxhall.
--Que faut-il servir à monsieur? fit le garçon empressé, car il n'y avait guère de consommateurs.
--Ce que vous aurez de bon, répondit Ladof distrait.
On lui servit un dîner excellent et très-copieux, qu'il mangea par distraction; sa distraction devait être bien forte, car, en lisant l'addition, il fit un soubresaut.
--Comment! j'ai mangé tout cela? dit-il au garçon ébahi.
--Mais oui, monsieur, rappelez-vous: le caneton aux petits pois, le...
--Oui, oui, murmura Ladof, je pensais à autre chose, en effet...
Il paya et sortit, stupéfait de voir qu'on peut manger prodigieusement au moment où les sentiments les plus contradictoires luttent dans le cœur.
Après avoir pris une tasse de café et fumé un cigare, Ladof se rendit à la caserne. Batourof venait précisément de rentrer, et changeait de toilette pour la soirée. Constantin se rendit à sa chambre.
--Tiens, bonjour! s'écria le jeune officier en voyant entrer son ex-ami, c'est gentil à toi de venir me voir.
--Je ne viens pas te voir, répondit Ladof, que cet accueil cordial mettait mal à l'aise, c'est-à-dire...
Batourof éclata de rire.
--Si tu n'es pas venu me voir, dit-il, admettons que je rêve. Prends un cigare pendant que j'achève ma toilette, tu permets? Il y en a d'excellents dans la boîte en dessous, pas celle de dessus, ceux-là sont pour les intrus, mais toi, tu es un ami, un vrai! Prends-en un bien sec, ceux de dessus sont humides.
Machinalement, Constantin étendait la main vers la table; mais il se souvint qu'il n'était pas venu pour fumer les cigares de Batourof, et rentra dans son rôle.
--Je désirerais avoir une explication avec toi, dit-il d'un ton sévère.
--Une explication? Dix explications, mon cher, autant d'explications que tu voudras. Tiens, passe-moi donc la brosse qui est sous ta main gauche. Mon animal de brosseur n'a qu'une idée bien vague de ses devoirs.
Constantin prit la brosse et la tendit à son ex-ami, qui se mit à brosser son uniforme avec énergie.
--Eh bien! que veux-tu que je t'explique? dit-il tout en travaillant ferme.
--Ta conduite n'est pas convenable, et je suis venu t'en demander raison.
Constantin termina cette phrase par un ouf! intérieur. Il ne s'était pas imaginé qu'il fût si difficile de provoquer un jeune fat.
--Hein? fit Batourof, qui resta la brosse en l'air, l'uniforme suspendu à sa main gauche, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, tel enfin que, si Ladof l'avait regardé, il aurait probablement éclaté de rire; mais il regardait ailleurs, dans le vide.
--Tu as bien entendu, reprit le champion de la princesse Olga; je viens te demander raison de ta conduite.
--Quelle conduite? Quelle raison? Ma parole d'honneur, tu as perdu l'esprit, Ladof!
Les bras de Batourof retombèrent, et son uniforme aussi; ce que voyant, il le ramassa, l'endossa, et vint s'asseoir en face de Constantin d'un air fort grave.
--Tu viens me provoquer en duel? Et pourquoi, s'il vous plaît? Ai-je marché sur la patte de ton chien, cravaché ton cheval, ou...?
--Trêve de plaisanteries, fit Ladof d'un ton irrité. Tu persistes lâchement...
--Eh? fit le jeune officier en se levant.
--... Lâchement, répéta Ladof, à insulter par tes railleries une jeune fille digne de tous les respects; cette conduite est indigne d'un galant homme.
--J'insulte une jeune fille, moi? dit Batourof en se frottant les yeux. Mais je rêve! Je rêve, ou tu es fou, Ladof! Je n'ai jamais insulté de jeune fille.
--Il est inutile de nier. Vous ne faites qu'aggraver vos torts, répéta Constantin, entré, non sans peine, dans son rôle de provocateur. Je désire épouser la jeune fille à laquelle vous manquez journellement de respect...
--Mais nomme-la, ta jeune fille! Du diable, si j'ai manqué de respect à quelqu'un! du moins, à quelqu'un que tu veuilles épouser, car je ne suis pas toujours très-respectueux, j'en conviens, mais ce n'est pas dans un monde où tu irais chercher une fiancée...
--Cessez de railler. La jeune fille qui m'envoie...
--Elle t'envoie, à présent! Eh bien, c'est complet! Puis-je au moins savoir son nom?
--Toute feinte est inutile, répliqua Constantin d'un ton ferme. Quand pourrai-je vous envoyer mes témoins?
Batourof regarda son ami, fit un geste d'humeur et s'assit à son bureau.
--Tout de suite, si tu veux, dit-il d'un ton bourru. S'il faut que je me batte avec un fou j'aime autant en avoir fini le plus tôt possible.
Ladof se leva, salua gravement son ami et sortit d'un pas compassé.
Il eut quelque peine à trouver des témoins,--non que la chose en soi fût difficile,--mais tout le monde était à la musique ou à la promenade, et il finit par se résigner à aller chercher ceux qui pouvaient le servir là où il y avait quelque chance de les rencontrer.
C'est au Vauxhall, entre une valse de Strauss et l'ouverture du _Barbier_, qu'il racola un premier témoin; il put se procurer le second une demi-heure plus tard, pendant l'exécution du pot pourri fort en vogue alors et qu'on appelait le _Tour de l'Europe_. La France y était peu fastueusement représentée par _Malbrough s'en va-t-en guerre_, et c'est sur cet accompagnement belliqueux que Ladof expliqua sa querelle à un jeune sous-lieutenant frais émoulu du corps des porte-enseigne.
Les témoins se rendirent chez Batourof, qui fumait avec rage. Aux premiers mots, dès que le nom de Ladof fut prononcé:
--L'imbécile! Il m'a fait perdre une soirée, s'écria Batourof, une soirée superbe, et j'avais rendez-vous...
Il se mordit les lèvres, et se mit plus posément aux ordres des deux jeunes gens. Il n'avait pas encore de témoins; mais, l'heure s'avançant, il trouva dans la caserne des amis disposés à le seconder.
Le lieu fut choisi: c'était le fossé du fortin qui défend les derrières de Pavlovsk; l'arme était le pistolet; vingt-cinq pas de distance, et le moment, quatre heures du matin, car, dès cinq heures, il aurait fait trop clair.
Là-dessus, on se sépara, et les deux belligérants passèrent, chacun de son côté, une nuit détestable.
XXV
Le lendemain, à l'heure dite, dans la clarté grise du petit jour, un peu avant le moment où les oiseaux s'éveillent, les six conspirateurs, drapés dans leurs longs manteaux, s'avancèrent à la rencontre les uns des autres, en deux groupes de trois.
L'herbe était humide, une bonne odeur de verdure montait du fossé, et les combattants foulaient aux pieds, sans pitié, le plus joli lacis de perles que jamais rosée eût étendu sur les fines toiles des araignées d'août. Mais ils avaient en tête bien autre chose que le ciel gris perle et les bandes roses de l'orient!
La distance fut mesurée; d'un air aussi résigné que possible, Batourof prit l'arme qu'on lui tendait.
--Permettez, messieurs, dit le plus âgé des témoins, avant de commettre une action irréparable, une explication n'est-elle pas possible entre vous?
Batourof haussa les épaules, et, indiquant Ladof du bout de son pistolet:
--Demandez-lui, dit-il, s'il sait seulement pourquoi il veut se battre!
Le témoin se tourna vers Ladof, et reçut pour réponse:
--Tout arrangement est impossible entre nous.
Les deux adversaires prirent leurs places respectives, et un profond silence régna dans l'attente du signal.
Batourof mâchonnait sa moustache et regardait Ladof en dessous. Ses pensées peuvent se traduire en quelques mots:
--Nigaud, pourquoi veux-tu que je te casse un bras ou une jambe? Tu viens te planter en face de moi sans savoir le danger que tu cours! Je tire très-bien, vois-tu, grand imbécile, et, si je le voulais, je te ferais passer au lit six semaines pour t'apprendre à réfléchir! Mais je me demande pourquoi je te ferais du mal, car tu es évidemment poussé par une main étrangère, et tu n'es pas seulement responsable de ta sottise!
De son côté, Constantin pensa ce qui suit:
--Pauvre Batourof! Il est bien gentil pourtant, et il y a quatorze ans que je le connais. Je portais encore des chemises de soie rouge avec des galons d'or sur des pantalons en velours noir quand j'ai fait sa connaissance chez ma tante, à un arbre de Noël. Mon Dieu! qu'il y a longtemps! Je ne peux pas tuer un vieux camarade qui a toujours été parfait pour moi. Vous l'avez voulu, cruelle Olga, je mourrai pour vous, si le destin le veut.
--Une, deux, trois! fit le témoin en frappant dans ses mains.
Les deux coups partirent, la fumée monta lentement dans l'air humide, et des deux côtés on entendit s'écrier:
--Il a tiré en l'air!
--Il a tiré en l'air, répétèrent Constantin et Batourof, qui franchirent en deux bonds la distance qui les séparait, et tombèrent dans les bras l'un de l'autre en s'appelant: «Mon cher ami!»
Cette effusion terminée, les témoins s'approchèrent, on échangea une quantité prodigieuse de poignées de main, et, l'honneur étant satisfait, on prit rendez-vous pour déjeuner, à onze heures, au restaurant du Chalet; puis les témoins allèrent faire un somme pour compléter leur nuit écourtée, pendant que les adversaires réconciliés, plus intimes que jamais, s'en allaient bras dessus bras dessous faire un tour dans le parc, dont les grilles s'ouvraient aux premiers rayons du soleil.
--Voyons, dit Batourof, à présent qu'il est convenu que tout est fini, dis-moi pourquoi tu étais si féroce hier soir, car je te jure que, sans ton secours, je ne saurais jamais pourquoi nous avons failli nous tuer mutuellement?
--Oh! mon ami, s'écria Ladof, je suis amoureux fou.
Batourof leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin que tout était expliqué, puis il reprit le bras de Constantin et le serra avec énergie sous le sien.
--Raconte-moi ça, fit-il avec la supériorité que donne le service militaire.
--Vois-tu, reprit Constantin, je suis amoureux d'une étoile; elle est infiniment plus riche que moi, elle est d'une famille...
--Ce n'est pas une grande-duchesse? interrompit Batourof inquiet.
--Non, non!
--Eh bien, alors, tu peux l'épouser; les Ladof peuvent s'allier à tout le monde.
--C'est que sa mère est si fière... et, mon ami, après ce qui s'est passé, j'ai peine à te le dire, mais tu n'es pas gentil avec elle! Je sais bien qu'elle a été imprudente, mais...
--Mais qui donc? s'écria Batourof, en se plantant au milieu du sentier; saurai-je enfin mes torts?
--Olga Orline! murmura Ladof assez embarrassé, et plus vexé qu'il ne voulait le paraître.
--Olga Orline! Ah! je comprends, fit Batourof en riant de si bon cœur qu'il fut obligé de s'asseoir sur un banc qui se trouvait là tout à point. Je comprends sa colère, et la tienne... Il n'y a pas de quoi fouetter un chat, mon cher. Mais d'abord, dis-moi la vérité, c'est elle qui t'a envoyé pour m'expédier dans l'autre monde?
Ladof, confus, répondit par un signe de tête.
--Peste! c'est une femme qui sait se venger! Eh bien! voici la vérité, et je te jure que c'est bien la vérité. On ne s'amusait guère dans le noble institut de ma tante. A son jour de nom, qui se trouvait être au mois de juillet, j'y allai passer la soirée. Après les salutations d'usage, ma vénérable tante, qui, entre nous, ne vaut pas le diable, avait invité ses plus jolies pensionnaires pour servir le thé et émailler de quelques fleurs le corps enseignant. On causa; ces demoiselles se plaignirent de mourir de faim; je proposai, par plaisanterie, de leur apporter à manger,--les Mirsky étaient de la partie;--la belle princesse, avec ses airs mutins que tu connais, nous mit au défi de le faire. Je jurai d'avaler ma tante en travers si elle osait nous en empêcher; un rendez-vous fut pris, un pari engagé, et nous gagnâmes le pari, car nous étions au rendez-vous avec des victuailles... C'est une très-bonne fourchette que ta bien-aimée... elle a un joli appétit!
--Batourof! supplia Constantin.
Son ami sourit et continua:
--Eh bien! si cela te contrarie, je te dirai qu'elle ne mange rien, c'est un sylphe; toujours est-il que le panier y passa. Tu comprends bien que c'était une plaisanterie assez bonne pour durer, et elle a duré,--ce que vivent les roses,--quelques semaines, jusqu'au jour où ma redoutable tante a été avertie; et ce jour-là, ma foi, je n'ai pas pu tenir mon imprudente gageure... C'est elle qui nous a mis à la porte.
Constantin restait soucieux.
Batourof reprit:
--Que veut-elle, ta jolie princesse? Que je cesse de lui faire la grimace quand je la rencontre? Rien de plus facile! Si j'avais cru que cela la fâchât, je ne me serais pas aventuré si loin. Si cela peut te faire plaisir, elle aura mes excuses en ta présence. Est-ce cela?
--J'avoue, dit Ladof rasséréné, que ce sera pour le mieux.
--Eh bien! c'est entendu; quand tu voudras, je serai à tes ordres; et maintenant, si nous voulons faire honneur au déjeuner, je crois qu'il serait sage d'aller dormir une couple d'heures.
Les amis se séparèrent en se serrant la main plus étroitement que jamais.
XXVI
Le soir de ce même jour si héroïquement commencé, tout le monde élégant savait qu'un duel avait eu lieu, entre un civil et un militaire, pour l'honneur d'une demoiselle de l'institut. Comment le motif du duel avait-il été porté à la connaissance du public? c'est ce qu'il serait peut-être difficile d'expliquer sans les toasts répétés qui avaient clos le déjeuner, et parmi lesquels: «A la santé de l'institut de ma tante!» avait été le plus souvent ramené par Batourof. A cela près, tout le mystère désirable avait enveloppé l'affaire.
Quand Ladof, un peu ému,--les mauvaises langues auraient pu prétendre que c'était par suite des libations d'un déjeuner très-prolongé, mais au fond il n'en était rien: c'était uniquement la pensée de l'accueil qu'il allait recevoir d'Olga qui bouleversait l'âme du jeune homme,--quand Ladof se présenta devant la princesse Orline, celle-ci, étendue sur sa chaise longue comme à l'ordinaire, le menaça du doigt en le voyant entrer.
--Arrivez ici, bon sujet, dit-elle en riant; que se passe-t-il donc? Vous pourfendez nos jeunes hussards pour l'honneur des dames? Quel don Quichotte!
Olga, très-pâle, assise à quelques pas derrière sa mère, leva sur Constantin un regard plein de reconnaissance, et peut-être quelque chose de plus. Le pauvre garçon perdit contenance.
--Mon Dieu, princesse, balbutia-t-il, je ne sais quelle sottise on a pu vous dire...
--Probablement la même que vous avez faite, répliqua la princesse avec un sourire qui démentait la sévérité de ses paroles. Voyons, confessez-vous, preux chevalier; qu'est-il arrivé?
--Je ne saurais vraiment... fit piteusement Constantin.
La princesse leva l'index d'un air de commandement; il chercha un prétexte et le trouva.
--On a dit entre jeunes gens, reprit-il, que les demoiselles de l'institut, en général, étaient mal élevées... Je n'ai pu supporter ce dire, qui m'a semblé une injure pour... pour plusieurs maisons que... où j'ai l'honneur d'être admis...
--Notamment la mienne, interrompit la princesse avec un signe de tête approbateur tout à fait grave et digne.
En ce moment, Ariadne entrait sur la terrasse, où avait lieu cette conversation; elle s'arrêta, surprise de la tenue peu héroïque de Ladof, qui avait assez l'air d'un chien de chasse attendant une correction méritée.
--La vôtre, certainement, princesse... et aussi...
--Ainsi, vous avez compromis tout un institut! ajouta gaiement la princesse. Qui de vous deux est mort? ajouta-t-elle d'un ton très-calme, ce qui acheva Constantin.
--Mais, princesse, personne, comme vous le voyez...
La princesse éclata de rire, mais si bien que sa fille ne put résister à la contagion, et cacha son beau visage empourpré dans son mouchoir.
--Vous vous êtes battu, monsieur? dit Ariadne à Ladof d'une voix un peu tremblante.
Heureux de se voir arriver du renfort au moment où Olga, l'ingrate! l'abandonnait si cruellement, Constantin se tourna vers la jeune fille avec reconnaissance.
--Une bagatelle, mademoiselle... Trop heureux d'avoir pu procurer un peu de gaieté à la princesse et à mademoiselle Olga...
Celles-ci avaient retrouvé leur sérieux ou à peu près; la princesse tendit la main à Constantin, qui la baisa d'assez mauvaise grâce.
--Allons, mesdemoiselles, dit madame Orline, donnez vos menottes à baiser à M. Ladof; c'est bien le moins que vous puissiez faire pour lui, après ce qu'il a fait pour vous. Mais qu'il ne s'avise pas de recommencer, sans quoi je le consigne à la porte!
D'un mouvement généreux et irréfléchi, Ariadne tendit la main au jeune homme, qui la porta respectueusement à ses lèvres. Elle pâlit, et retira sa main. Ce froid baiser n'était pas ce qu'elle attendait; mais elle était si ignorante de l'amour qu'au bout d'un moment elle se reprocha ce sentiment d'injustice envers un homme qui avait risqué sa vie pour elle.
N'était-ce pas pour elle? Sans doute un propos malséant, dans le genre de ceux qu'affectionnait le général Frémof, avait frappé les oreilles de Ladof, et celui-ci l'avait vengée. Quelle meilleure preuve d'estime et de tendresse! Mais, s'il ne parlait pas, c'est que sans doute il ne trouvait pas le moment bien choisi; n'était-ce pas à lui d'être juge? Ariadne se consola de cette idée, mais sans pouvoir rendre à son âme la paix qu'elle avait possédée auparavant.
Olga n'avait point fait tant de façons; elle avait abandonné sa main à Constantin, et une imperceptible pression avait récompensé celui-ci de ses peines.
A l'heure ordinaire des visites, les jeunes gens, comme de coutume, descendirent dans le jardin. Olga prétexta son malaise de la veille pour prier Ariadne de lui faire apporter un châle, et, dès que son amie eut disparu dans la maison, la malicieuse jeune fille prit rapidement un sentier qui tournoyait derrière les massifs, et ne s'arrêta que hors de la vue du balcon.
--Eh bien? fit-elle hors d'haleine.
--Eh bien! mademoiselle, _il_ doit être là, derrière la haie. Je lui ai dit de s'y trouver à cinq heures.
Ils prirent l'allée qui longeait la route, et, en effet, ils aperçurent le dos de Batourof, en ce moment occupé à promener ses ennuis le long de la palissade.
--Eh! cria Constantin avec précaution, si tant est qu'on puisse crier avec précaution.
Batourof se retourna, et vint rapidement à eux.
--Princesse, dit-il à Olga en s'inclinant profondément, toujours de l'autre côté de la haie, je suis au désespoir d'avoir mérité votre déplaisir. Veuillez excuser mes gamineries d'écolier mal élevé, et rester persuadée du profond respect que je n'ai jamais cessé de vous porter.
Olga répondit par un geste fort noble qui toucha Batourof. Il ne put cependant retenir un sourire, et ajouta:
--Avouez pourtant, princesse, que c'était bien amusant!
Olga sourit en réponse.
--On ne pense pas à ce qu'on fait, dit-elle ensuite d'un air grave, et plus tard on est obligé de s'en repentir. Nous voulions nous amuser, et nous avons fait beaucoup, beaucoup de mal...
La voix d'Ariadne se fit entendre; elle appelait Olga dans le jardin. Batourof n'avait pas compris; mais Constantin, plus au courant et d'une intelligence plus prompte, saisit l'allusion. Pendant qu'Olga regagnait le parterre, il lui dit, tout en prenant sa main qu'elle ne lui refusa pas:
--Alors, mademoiselle Ranine?...
--Oui, répondit Olga. Elle a supporté son malheur avec un courage indomptable, et, de plus, elle m'a généreusement pardonné le mal que je lui avais fait.
--Vous lui avez dit? fit Constantin transporté d'admiration. Que vous êtes généreuse, princesse! Qui pourrait assez vous aimer?
Ladof, comme il convient à un amoureux bien épris, profita de cette révélation pour exhausser un peu le piédestal sur lequel il plaçait son idole. Cependant, il serait injuste de ne pas ajouter qu'il ressentit pour Ariadne une sympathie plus vive encore à la pensée de ce qu'elle avait dû supporter d'affronts immérités.
Ladof avait une de ces âmes tendres qui aiment facilement et fidèlement. Cette tendresse facile et expansive devait continuer à tromper Ariadne, pendant qu'Olga elle-même se laissait prendre au charme de cette aimable nature, faible et bonne, qu'elle était sûre de dominer d'un geste ou d'un coup d'œil.
Ariadne aurait voulu voir un maître dans l'homme quelle aimait; elle rêvait pour tout bonheur de se mettre tout entière aux pieds de son époux, et de brûler devant lui le meilleur de son âme, comme un parfum sur un autel; ce n'était pas le rêve d'Olga, mais chacun a sa manière de comprendre le bonheur.
Une douce familiarité régna de ce jour-là, plus que jamais, entre les trois amis. Nombre de jeunes gens papillonnaient autour de la princesse Orline et de sa charmante fille; aussi les assiduités de Ladof, d'ailleurs couvertes d'un vernis superficiel d'attentions adressées à Ariadne, ne furent remarquées de personne.
Olga ne cachait pas à Ladof l'affection qu'elle lui portait; mais elle avait appris à connaître sa mère, et savait combien ce mariage rencontrerait d'obstacles. Sans être ambitieuse, la princesse pouvait rêver pour sa fille une alliance plus brillante que celle-là; c'est ce que Ladof ne cessait de répéter piteusement à sa fiancée, qui, de son côté, lui répondait invariablement, en le tutoyant, selon l'usage des promis russes:
--Mais qu'est-ce que ça peut te faire, puisque je t'aime comme ça? Ce n'est pas ma mère qui se mariera, c'est moi!