Chapter 9
Il reporta ensuite ses regards sur la table et lorsqu'il eut également contemplé l'un après l'autre tous les convives, un sourire aigre plissa le coin de ses lèvres. Il se dit en lui-même qu'il se trouvait là dans un milieu où tous, les hommes et les choses, appartenaient à un monde vieilli... Et c'est dans ce monde, si antipathique à sa nature et à son origine, qu'il devrait passer sa vie! Cette pensée le fit frémir: ce fut avec un sentiment de tristesse qu'il reprit son couteau et sa fourchette pour découper le morceau de faisan qu'on venait de lui servir.
Le dîner approchait insensiblement de sa fin et les nobles convives, réchauffés par quelques verres d'un vin généreux, devenaient plus communicatifs. Il y en avait même deux ou trois parmi eux qui commençaient à parler si haut qu'on pouvait les entendre d'un bout à l'autre de la table.
--Eh quoi! madame la douairière, s'écriait le marquis de Hooghe, vous souriez et vous paraissez douter du sérieux de mes paroles! Je répète et j'affirme encore que le comte du Wargnies, dont le portrait pend à la muraille là, derrière moi, était l'ami intime d'un de mes ancêtres. Ils portaient tous deux, comme pages d'honneur, la traîne de la robe de l'infante Isabelle, à l'occasion de son entrée solennelle à Bruxelles, en 1599. Je trouve cette particularité dans les archives de ma famille.
--Eh bien, soit, marquis, je vous crois, répondit la douairière, mais alors tous les deux auront assurément connu le comte Van Langenhove, qui était attaché en qualité de Grand-Louvetier à la cour de son royal époux, l'archiduc Albert.
L'affaire était en train maintenant. Chacun des nobles invités sut conduire la conversation de telle sorte qu'elle lui fournît, comme par hasard, l'occasion de mettre sur le tapis ses illustres aïeux. Le chevalier prétendit qu'en 1542, à la bataille de Pavie, un Saintenoy aida à faire prisonnier François Ier, roi de France.
Un comte Van Elsdorp avait été présent, en 1419, à l'assassinat de Jean-sans-Peur, à Montereau.
Et, remontant plus haut encore dans l'histoire du temps passé, le baron de Moersbeke soutint qu'en 1270, un de ses ancêtres avait été au siège de Tunis avec saint Louis, et qu'il aida même à fermer les yeux du roi, lorsque celui-ci fut emporté par la peste.
On raconta des exploits héroïques; on parla de services éclatants rendus à la patrie, de batailles gagnées, de traités de paix conclus, et de plus personne n'oublia de rappeler les illustres alliances de sa race, pour prouver qu'il était en possession d'un nombre respectable de quartiers de noblesse. Ils mettaient dans le dénombrement de ces particularités tant d'amour-propre et d'animation, qu'ils ne trouvaient ni le temps ni l'occasion de parler d'autre chose, même pour les demoiselles, qui n'écoutaient peut-être pas sans ennui cette leçon d'histoire et de généalogie.
M. Steenvliet, au contraire, semblait s'amuser beaucoup, et ne se privait point, dans son imperturbable attention, de manifester de temps en temps son approbation par de petits cris admiratifs. L'amitié du baron d'Overburg et ses vins vieux l'avaient mis en belle humeur.
Il n'en était pas de même de son fils: celui-ci, assis entre la hautaine douairière,--qui se comportait comme si elle avait complètement oublié qu'il était assis à côté d'elle,--et une fillette, une enfant, qui paraissait avoir peur de lui, était dans un grand embarras pour se donner une contenance. D'ailleurs, quoique les causeurs ne le fissent certainement pas avec intention, tout ce qu'il entendait était une désapprobation implicite, mais sévère, de son futur mariage, et une pénible humiliation pour lui qui, en fait d'ancêtres, ne pouvait en produire d'autres que son grand-père, lequel avait été également un simple maçon.
Il remarqua que Clémence ne ressentait pas moins que lui les piqûres que leur faisaient ces vantardises sur les naissances illustres et les nobles alliances. La jeune fille, depuis le commencement de cet entretien, était devenue beaucoup plus triste, malgré les compliments flatteurs que ne cessait de lui adresser le cérémonieux chevalier de Saintenoy. Herman entendit même Clémence répondre à une question du chevalier, qu'elle ne se sentait pas très bien, et qu'elle avait un peu mal à la tête.
Précisément le marquis de Hooghe venait de prétendre qu'il pouvait prouver qu'un de ses ancêtres était monté sur les murs de Jérusalem en même temps que Godefroid de Bouillon, lorsque le sire Van Dievoort s'écria en riant:
--Bah! tout cela, c'est des sottes histoires! Que m'importe que mes ancêtres aient ou n'aient pas été louvetiers, ambassadeurs ou porte-queue de Charlemagne ou de Jacqueline de Bavière? On est ce qu'on est, et non pas ce que d'autres ont été avant nous. Si l'un de nous était venu au monde à Constantinople, il aurait certainement été Turc. Nous, les Dievoort, nous sommes Bruxellois de père en fils. En 1700, mes parents étaient encore tisserands. Mon grand-père était, en 1740, doyen de sa corporation, et parce que sa grande fortune lui permit de tirer d'embarras le prince de Kaunitz, chancelier de Marie-Thérèse, l'impératrice lui octroya des lettres de noblesse. Oui, oui, je descends d'une famille d'ouvriers, et je m'en vante.
Un vif murmure de désapprobation accueillit cet étrange langage. Ceux qui avaient quelque chose à attendre de la succession de M. Van Dievoort se taisaient et dévoraient leur dépit. Mais ceux qui étaient entièrement indépendants ne lui ripostèrent qu'avec plus d'indignation.
--Dites tout ce que vous voudrez, répondit-il avec chaleur, les mérites personnels sont les plus beaux titres de noblesse. Voici M. Steenvliet, qui possède beaucoup de millions. Il a commencé par être ouvrier... maçon, je crois. Eh bien, personne ne lui a rien laissé; par sa propre intelligence, par son propre travail, il a gagné sa grande fortune. C'est à des hommes tels que lui que j'accorde surtout mon estime... et pour preuve, voici ma main, monsieur Steenvliet, la main d'un véritable ami.
L'entrepreneur, touché jusqu'aux larmes, saisit la main qui lui était tendue, et la serra avec reconnaissance.
Le dépit, l'indignation ou le regret se lisaient sur la figure de tous les autres. Mais le sentiment des convenances les empêchait de donner cours à leur colère à voix haute. La vieille douairière grommelait à voix basse qu'on l'avait entraînée dans un affreux piège; le comte Van Elsdorp murmurait que la place n'était pas tenable pour un gentilhomme qui se respecte; M. d'Overburg était confus et consterné.
Heureusement la baronne avait mieux conservé sa présence d'esprit. Elle jeta un coup d'œil à travers la table, et voyant que l'on était à la fin du dessert, elle se leva et pria les convives de la suivre dans un autre salon pour prendre le café. Elle interrompit ainsi cette conversation pleine de dangers.
Dans le salon, où le café était servi, le sire Van Dievoort fut bloqué dans un coin par ses contradicteurs les plus acharnés et la discussion parut y continuer, quoique sur un ton plus calme.
Madame d'Overburg fit asseoir sa fille près d'elle, et montra à Herman un siège à côté de Clémence, en l'invitant d'un signe à y prendre place.
Bien qu'il en eût peu d'envie, il obéit par politesse, et adressa, avec une grande liberté d'esprit, quelques phrases banales à la jeune fille.
D'abord elle parut frémir, et ce qu'elle répondit n'était pour ainsi dire qu'un inintelligible murmure. Mais lorsqu'elle s'aperçut que le fiancé qu'on lui destinait ne parlait que de choses indifférentes, et qu'elle crut être assurée qu'elle n'avait à redouter de sa part ni avances, ni paroles indiscrètes, son inquiétude se dissipa complètement.
A partir de ce moment la jeune fille se montra fort aimable pour lui, et parut prendre plaisir à sa conversation,--ou peut-être ne le feignait-elle que par pure politesse.
Ce qu'ils se disaient ne signifiait pas grand'chose; ils parlaient du mauvais temps, des prochaines courses de chevaux, du dernier Longchamps et des modes nouvelles qu'on y avait remarquées. Prenaient-ils plaisir à se trouver ensemble! Il eût été difficile de le dire. Quoi qu'il en fût, il y avait près d'une demi-heure qu'ils étaient en conversation suivie, lorsque la baronne jugea probablement qu'il était temps d'interrompre poliment ce long entretien qui pouvait blesser ses parents. Elle se leva et dit à Clémence:
--Venez, ma fille, M. Herman nous excusera, la douairière nous a déjà deux fois fait signe qu'elle a quelque chose à nous dire.
En achevant ces mots elle s'éloigna avec Clémence pour se rendre auprès de la vieille madame Van Langenhove.
Herman comprit parfaitement ce que cela signifiait; on lui avait accordé cette courte conversation avec sa future femme par bienveillance, par condescendance pure; mais maintenant c'était assez, il ne pouvait plus, sans inconvenance, causer avec Clémence de toute la soirée.
Pour se donner une contenance au milieu de la noble compagnie, il se tourna successivement vers Alfred, vers chacune de ses sœurs, et même vers quelques-uns des vieux gentilshommes; mais tous lui répondirent à peine par un oui ou par un non et se détournaient le plus vite possible dès qu'ils le pouvaient sans se montrer grossiers.
Cela le blessa profondément et fit descendre comme un sombre nuage sur son esprit; mais ce qui l'attristait plus encore, c'était de voir que son père s'était laissé entraîner par M. Van Dievoort à prendre part à la discussion sur la noblesse de naissance et les mérites personnels. Il entendait même son père déclarer hautement qu'il était fier d'avoir été un ouvrier; et il remarqua en même temps que le comte Van Elsdorp, le marquis de Hooghe et la douairière Van Langenhove, mécontents et dépités, rapprochaient leurs trois vénérables têtes comme pour comploter quelque chose.
Le comte sortit du salon presque à la dérobée, et rentra de même un instant après.
Quelques minutes plus tard un valet ouvrit la porte et annonça:
--Les voitures de M. le comte, de M. le marquis et de madame la douairière sont avancées.
Le baron d'Overburg pâlit. C'était une conspiration pour lui faire sentir qu'il avait eu tort de réunir ses parents avec des gens de basse extraction et de mauvais esprit. Néanmoins, par politesse, il s'efforça de retenir le comte et le marquis, et eux, par convenance, exprimèrent le sincère regret qu'ils éprouvaient de devoir le quitter si tôt; mais la pluie, l'obscurité, l'orage qui menaçait et le mauvais état des chemins, les forçaient de prendre congé plus vite qu'ils n'auraient voulu.
Et en effet, après avoir serré la main à tout le monde, excepté au sire Van Dievoort, à M. Steenvliet et à son fils, qu'ils se bornèrent à saluer d'un simple mouvement de tête, ils sortirent du salon... Quelques minutes après un bruit de roues roulant sur le pavé annonça que les voitures s'éloignaient du château.
Le baron d'Overburg prit M. Steenvliet à part pour le convaincre que les paroles imprudentes de M. Van Dievoort était la seule cause du brusque départ de ses orgueilleux parents. Il n'eut pas beaucoup de peine à persuader l'entrepreneur, car celui-ci se sentait si heureux et si fier de sa belle soirée, passée au milieu de convives d'une naissance illustre, qu'il eût supporté de bien plus graves offenses sans pouvoir ou sans vouloir les remarquer.
Pendant ce temps Herman, à la clairvoyance duquel rien n'échappait, se tenait dans un coin, réfléchissant à tout ce qui venait de se passer. Il souriait lorsque quelqu'un lui adressait la parole; il causa même un court instant; mais il avait la honte et l'amertume au fond du cœur.
En ce moment le valet cria de nouveau:
--La voiture de M. le baron de Moersbeke est attelée.
Pendant que chacun s'approchait de ce gentilhomme pour lui souhaiter un bon retour et lui manifester le regret de le voir partir de si bonne heure, Herman rejoignit son père et lui dit tout bas:
--Il est temps que nous partions d'ici, mon père; tout le monde s'en va; nous ne pouvons pas rester les derniers, cela ne serait ni poli, ni digne. Je vous en prie, permettez-moi de faire atteler notre voiture.
L'entrepreneur fit d'abord quelques objections, mais il se laissa bientôt persuader, et donna à son fils l'autorisation demandée.
--Vous aussi, mon bon monsieur Steenvliet, vous voulez déjà nous quitter? lui dit le baron d'Overburg. Cela me fait beaucoup de peine, croyez-le bien. Mais vous avez peut-être raison. Des éclairs commencent à briller à l'horizon; il y a un nouvel orage dans l'air. Mais il est encore bien loin, et vous pourrez être chez vous avant qu'il éclate.
M. Steenvliet et son fils prirent congé, Clémence tendit la main à son futur, et lui souhaita le bonsoir d'un air fort aimable. Peut-être était-ce seulement la joie de le voir partir qui illumina pour la première fois son visage d'un sourire qui n'avait rien de contraint.
Lorsque Herman eut pris place à côté de son père dans la voiture, et qu'ils se furent éloignés du château de quelques centaines de mètres, M. Steenvliet se mit à exalter le bonheur qui attendait son fils lorsqu'il serait membre d'une si noble famille. Herman balbutia une timide dénégation.
--Quoi, vous ne serez pas heureux? s'écria l'entrepreneur étonné.
--Je ne le crois pas, mon père, répondit le jeune homme.
--Pas encore content d'une pareille femme? Vous voudriez peut-être épouser une reine!
--Non, je voudrais vivre au milieu de gens qui ne nous regarderaient pas de si haut.
--Allons, allons, tout ça c'est des enfantillages, mon fils. Mademoiselle Clémence n'est-elle pas une fille charmante, aimable et spirituelle?
--Ce n'est pas de Clémence que je veux parler mon père.
--De qui, alors?
--De ses parents, qui ont assez montré qu'ils nous considèrent comme des intrus, comme des ouvriers parvenus, dont le contact les blesse et les humilie.
--Ah çà! Herman, sur quelle épine avez-vous donc marché? Ces nobles seigneurs m'ont témoigné beaucoup d'estime et d'amitié. J'en étais même confus. Pensez donc! j'étais à la place d'honneur au milieu de tous ces comtes et barons! Les millions sont aussi une noblesse, mon fils.
Le jeune homme, sentant bien que le moment était mal choisi pour faire part à son père de ce qu'il avait remarqué et de la façon dont il jugeait la situation, s'étendit au fond de la voiture.
--J'ai la tête un peu lourde et je suis très fatigué, dit-il. D'ailleurs le bruit des roues couvre à moitié le son de vos paroles. Laissez-moi donc reposer un peu, mon père, je vous en prie. Demain je vous dirai quelles réflexions ce dîner a fait naître dans mon esprit.
--Le baron d'Overburg possède une excellente cave. Vous avez peut-être bu un verre de trop, Herman?
--J'ai passablement bu, mon père.
--Et cela vous alourdit? Moi, au contraire, le bon vin me ragaillardit. Il me semble que je n'ai pas trente ans... Mais vous ne m'écoutez pas, je crois... Allons, allons, dormez donc, si vous pouvez.
Herman ne répondit pas, et son père continua à se réjouir à part lui de l'honneur et du plaisir dont il avait joui ce soir-là.
VIII
Le lendemain, en causant avec son père de ce dîner de cérémonie, Herman décrivit l'étrange et blessante conduite des nobles convives à leur égard, et s'efforça de le convaincre que s'il épousait mademoiselle d'Overburg, ce mariage l'exposerait pendant toute sa vie aux mêmes humiliations. Quant à Clémence elle-même, il n'avait aucun mal à dire d'elle. Elle paraissait être, en effet, une douce et aimable fille; mais quel que pût être son sentiment actuel relativement à cette union, plus tard elle la regretterait comme une irréparable erreur.
Toutes ses raisons, si fondées qu'elles fussent, restèrent sans effet sur l'esprit de son père, qui, toujours également heureux et fier de la réception qu'on lui avait faite, était devenu aveugle pour tout ce qui pouvait jeter une ombre sur son horizon, et il ne voyait que le brillant avenir réservé à son fils. Herman n'allait-il pas, en qualité de membre de l'antique maison des Overburg, vivre sur un pied d'égalité avec des barons et des comtes? L'orgueilleux père le croyait du moins, et c'était pour lui le seul point intéressant; tout le reste lui importait peu, et il expliquait l'hésitation d'Herman par ce sentiment naturel à tout jeune homme au moment où il va échanger sa liberté contre l'état de mariage. En tous cas, les millions paternels préserveraient Herman de toute humiliation, et avec une charmante et douce fiancée comme Clémence, il lui paraissait impossible que son fils ne fût pas heureux.
Herman reconnut en lui-même que rien ne pourrait détourner son père de son idée préconçue, et que tous les efforts qu'il pourrait faire pour y parvenir n'auraient d'autre résultat que de l'attrister inutilement. Il cessa donc de lui faire des objections, et l'assura que malgré tout il se soumettrait à son désir, et ne refuserait pas la main de Clémence.
Son père le remercia par une énergique et tendre poignée de main.
Quelques jours plus tard, le baron d'Overburg rendit visite à M. Steenvliet pour lui apprendre qu'il avait conduit Clémence au château d'une de ses tantes dans les environs de Liège, et qu'elle y resterait jusqu'à ce que son parrain, le marquis de la Chesnaie, revînt de Monaco.
Cette nouvelle surprit l'entrepreneur et lui inspira de la méfiance; mais le baron lui fit comprendre que le départ de Clémence n'était pas seulement exigé par les convenances, mais qu'il était même nécessaire pour la bonne réussite de leurs projets. En effet, si leurs intentions relativement au mariage de leurs enfants devaient être connues avant le retour du marquis, celui-ci s'en trouverait peut-être blessé, et en tout cas cela lui déplairait fort. Si Herman faisait des visites répétées au château d'Overburg, il serait impossible de cacher le secret aux domestiques. D'ailleurs, les rencontres d'Herman et de Clémence, pendant qu'ils étaient encore obligés de se taire sur l'unique chose qui les préoccupait, ne pouvaient être que contraintes et par conséquent pénibles. Ils se reverraient avec d'autant plus de plaisir quand le consentement du marquis leur donnerait toute liberté de parler de leur futur mariage.
Comme M. Steenvliet avait une confiance sans bornes dans la loyauté du baron, il se laissa facilement convaincre. L'éloignement momentané de Clémence lui apparaissait même comme une circonstance favorable; car de cette façon son fils n'aurait plus de nouveaux griefs qui le feraient hésiter dans ses bonnes résolutions.
Herman ne se montra ni étonné, ni attristé de l'absence de la jeune fille. Le père et le fils résolurent donc unanimement d'attendre patiemment et avec confiance le retour du marquis. Trois ou quatre semaines seraient d'ailleurs bien vite passées.
Herman n'allait au Club que tous les deux jours, n'y consommait presque rien, et rentrait au logis très tôt dans la soirée.
A la fin de la première semaine, le fils du banquier Dalster l'invita à venir, au château de son père, admirer un jeune poulain de grande espérance, invitation qu'Herman accepta avec empressement et même avec joie. Plus d'une fois déjà il s'était senti porté à aller voir encore une fois Jean Wouters et sa famille; mais la crainte d'être indiscret, d'abuser de leur accueil amical,--peut-être la conscience du danger qu'il pouvait faire courir à la bonne réputation de Lina,--l'avait toujours retenu. Mais maintenant, croyait-il, l'invitation de M. Dalster lui offrait une occasion plausible.
Au jour fixé, il descendit à Loth, et se dirigea par des chemins détournés vers le château du banquier, pour éviter de passer devant l'_Aigle d'or_.
Après avoir admiré le beau poulain et les autres chevaux dans les belles et vastes écuries de M. Dalster, il trouva un prétexte pour quitter le château.
Son intention, telle qu'il se l'avouait à lui-même, était uniquement de dire en passant un petit bonjour à la veuve Wouters et à sa fille... mais lorsqu'il se présenta dans leur demeure, l'accueil amical qu'il y reçut lui fit bientôt oublier sa résolution.
Durant près de deux heures il resta là, toujours prêt à s'en aller, et toujours retenu par la douce et gaie causerie de Lina.
De quoi parlait-elle si joyeusement, ce qui le faisait rire de si bon cœur, quel sentiment était la source de la bonne humeur et du contentement qui brillaient dans leurs yeux serait chose difficile à expliquer. Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Pour Lina, c'était sans doute la présence du compagnon des jeux de son enfance, et la conviction flatteuse que lui, qui l'avait sauvée un jour de la mort, serait à son tour sauvé d'un grand danger par ses conseils à elle, la pauvre fille de paysans. Aussi se montrait-elle on ne peut plus aimable envers lui, pour lui donner le courage de persévérer, et pour l'armer contre l'entraînement de plaisirs bruyants.
Pour Herman, ce n'était pas autre chose que le besoin, qu'il éprouvait au fond du cœur, de revivre par le souvenir les beaux jours de son heureuse enfance. Ces gens simples, leur bonté naïve, leur langage sans apprêt, l'humble petite maisonnette, le verger, l'étable; tout ce qu'il voyait, entendait là, lui parlait du temps où son grand-père et sa mère étaient encore de ce monde, et où le monde lui apparaissait, à lui, l'innocent enfant gâté par cette double affection, comme un paradis que des images ne devaient jamais assombrir.
Il n'était donc nullement étonnant qu'Herman eût inventé, trois jours plus tard, un nouveau prétexte pour leur rendre visite; et que ces visites devinssent de plus en plus fréquentes sans que personne, pas même le vieux charpentier, y vît le moindre mal.
Herman Steenvliet, au contraire, avait compris dès sa seconde visite, qu'il pouvait compromettre la bonne réputation de Lina, si quelqu'un remarquait qu'il venait si souvent dans la petite maison de Jean Wouters. Aussi, désireux de préserver la jeune fille de ce danger, il avait calculé avec le plus grand soin les moyens de tenir ses visites aussi cachées que possible.
Tantôt il allait en chemin de fer jusqu'à Ruysbroeck, à Loth ou à Hal, choisissait rarement le même chemin pour se rendre à la demeure de Jean Wouters et épiait, à cet effet, le moment où il n'y avait personne dans les environs. Il lui était très facile d'atteindre ce but, parce que des chemins creux très profonds coupaient la campagne de tous les côtés.
Il croyait en toute sincérité n'être poussé à prendre ces précautions que par la crainte de voir son amie d'enfance compromise par ses visites réitérées, si elles étaient connues, et d'être privé lui-même, par le fait, du calme et doux plaisir qu'il éprouvait à se trouver dans la société de ces gens simples...
Mais dans le courant de la troisième semaine, une lumière inquiétante se fit dans son esprit, non pas tout à coup, mais petit à petit, insensiblement, et pour ainsi dire malgré lui, car bien qu'il essayât de se dissimuler la vérité à lui-même, le bandeau lui tomba des yeux... Non, ce qui l'attirait avec une force irrésistible vers la maisonnette de Jean Wouters, ce n'était pas seulement l'accueil amical des habitants; ce qui faisait battre son cœur sous le pur regard de Lina, ce n'étaient pas seulement ses souvenirs d'enfance; un autre sentiment, plus intime, plus profond, plus puissant, avait envahi son âme. Il ne pouvait le méconnaître, sa conscience le lui criait tout haut: il aimait Lina.
Sous l'influence de cette découverte, il passa plusieurs jours dans un grand trouble d'esprit; il marchait la tête basse, soupirant et tremblant, et luttant contre cette idée pénible que le devoir lui commandait de cesser désormais ses visites chez le vieux charpentier.
En effet, quelles conséquences une pareille inclination pouvait-elle amener? La bonne renommée, l'honneur de l'innocente jeune fille compromis, son angélique bonté récompensée par une tache ineffaçable, et peut-être la paix de son cœur troublée pour jamais.