Argent et Noblesse

Chapter 8

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--Mais, parce que vous n'avez pas assisté à la fête de mercredi dernier. On vous a attendu si longtemps! Notre Isabelle aurait bien pleuré de ne pas vous voir... Ç'a été vraiment un banquet royal. Mais à cause de votre absence on ne s'est pas trop amusé. Je m'en suis bien aperçu à ma cave: on n'a pas bu seulement une bouteille de champagne par tête, et à dix heures tout le monde était déjà parti. C'est vous, monsieur Herman, qui êtes le grand boute-en-train, et quand vous n'êtes pas là, cela ne va pas du tout... Deux jours après, M. Dalster nous a dit que vous étiez malade, et qu'on ne vous avait pas encore vu au Club. Notre Léocadie ne cesse pas de marcher la tête basse, et notre Isabelle pleure quand elle est seule. Oui, vous comprenez cela, n'est-ce pas? La pauvre fille vous est si attachée, si dévouée, que pendant des journées entières elle ne pense qu'à vous.

--A moi? s'écria le jeune homme stupéfait et quelque peu indigné. Isabelle pense à moi? Je voudrais bien savoir pourquoi.

--Allons, allons, fine mouche, répondit Pierre Mol en riant, ne faites donc pas l'innocent. Vous savez parfaitement que notre Isabelle n'est heureuse que lorsqu'elle vous voit.

--Moi? grommela Herman, je n'en sais rien du tout.

L'aubergiste pencha sa tête sur l'épaule d'Herman et lui souffla à l'oreille:

--Avez-vous donc déjà oublié ce que vous disiez à Isabelle? Vous lui avez avoué que vous ne pouviez pas la regarder sans que votre cœur se mît à battre... Et naturellement la pauvre enfant a fini par raffoler tout à fait de vous.

--Ah çà, maître Mol, interrompit Herman sans chercher à dissimuler sa mauvaise humeur, je vous prie de ne pas m'ennuyer davantage avec vos ridicules bavardages. Je ne sais qu'une chose, c'est que vos deux filles--Léocadie aussi bien qu'Isabelle,--nous flattent et excitent notre amour-propre pour nous engager à boire à l'envi et a dépenser le plus d'argent possible. Tout ce que j'ai consommé ou cassé chez vous, je l'ai payé; par conséquent nous sommes absolument quittes. Passez donc votre chemin et laissez-moi tranquille.

Pierre Mol retint le jeune homme par le bras; Herman, de crainte d'ameuter les curieux, ne voulut pas employer la violence pour se débarrasser de cet importun personnage.

--Mais, monsieur Herman, consolez-moi donc un peu, je vous en prie, dit l'aubergiste d'un ton obséquieux. Avant-hier le chevalier Van Beverhof est venu chez nous. Il nous a fait beaucoup de peine à tous eu nous affirmant que vous ne viendriez plus jamais à l'_Aigle d'or_! Ce n'était qu'une plaisanterie, il nous a trompés, n'est-ce pas?

--Je n'ai jamais rien dit de pareil, répondit Herman, mais j'entends être entièrement libre de mes actions, et je n'ai de comptes à en rendre à personne.

--Ah! Monsieur, je vous en prie, ayez pitié de moi et de mes enfants! Si vous ne venez plus chez nous, je suis tout à fait perdu. Ces nobles jeunes gens, vos amis, cesseront également de venir, et ainsi tout le vin dont j'ai rempli ma cave me restera pour compte. Soyez généreux, Monsieur, promettez-moi de venir encore dans mon auberge.

--Eh bien, oui, si j'en ai l'occasion. Adieu! grommela Herman, en s'éloignant en toute hâte.

Il sauta dans une voiture de place et ordonna au cocher de le conduire rue de la Loi.

Chemin faisant il réfléchit aux étranges paroles de Pierre Mol. Isabelle éprouverait pour lui une inclination particulière, et même, pour employer le mot propre, un véritable amour? Que pouvait bien signifier ce mot-là dans la bouche de jeunes filles qui adressaient en même temps leurs sourires à vingt jeunes gens différents, comme un appât pour les décider à s'amuser et à dépenser de l'argent? Si jamais il avait dit à Isabelle, même en plaisantant, quelque chose qui fût de nature à lui donner le ridicule espoir d'être distinguée par lui, la sympathie de la jeune fille se comprendrait. Mais il ne lui avait jamais rien dit de pareil. Ce n'était donc encore qu'un prétexte inventé par le rusé père Mol pour flatter la vanité du jeune homme, et le ramener ainsi à l'_Aigle d'or_. Mais cette ruse ne pouvait pas réussir; si, précédemment, il n'avait ressenti ni sympathie ni estime pour les filles intéressées de l'aubergiste, maintenant que ses yeux s'étaient ouverts, il n'avait plus pour elles que de l'aversion et du mépris.

L'amour, pensait-il, est bien certainement l'effluve qui s'exhale d'une âme encore pure; une attraction inconsciente, une abnégation candide et désintéressée; mais il y a, auprès du cœur de l'homme, un démon jaloux pour ternir la pureté de cette flamme ou pour l'étouffer tout à fait: l'or, l'idole matérielle, qui fausse et corrompt tout.

La voiture, en s'arrêtant rue de la Loi, coupa court à ces rêveries. Les becs de gaz étaient déjà en partie allumés.

Il paya le cocher et entra sous la porte cochère. Le domestique de M. Steenvliet, Jacques, vint à sa rencontre et lui annonça que son père désirait lui parler.

Lorsqu'il fut entré dans le cabinet, M. Steenvliet lui dit:

--Herman, j'ai reçu des nouvelles de Monaco. M. d'Overburg est venu et m'a montré la lettre.

--Et le marquis de la Chesnaie consent-il à mon mariage, mon père?

--Oui; mais comment cette affaire se terminera-t-elle, voilà la question. Le marquis doit être un homme hardi autant qu'orgueilleux pour oser donner une semblable réponse; mais en tout cas ce n'est pas la faute du baron d'Overburg, qui en est encore plus affligé que moi.

--Affligé? Les nouvelles sont-elles donc mauvaises?

--Pas précisément mauvaises, Herman, mais elles ne sont pas comme je les aurais souhaitées, Asseyez-vous là, je vais vous expliquer la chose. Le marquis écrit que le projet d'une pareille mésalliance,--il dit «mésalliance»! l'afflige au plus haut point; mais que comme Clémence pense que ce mariage la rendra heureuse, et que, d'autre part, il en reconnaît lui-même la nécessité, il est prêt à y donner son consentement dès qu'il se sera personnellement convaincu que tout ce que son neveu le baron lui a écrit à ce sujet n'est ni mal fondé ni exagéré. A cet effet il viendra lui-même à Bruxelles... dans trois semaines! Car bien que sa santé soit beaucoup meilleure maintenant, le médecin de Monaco le menace d'une inévitable rechute, si pendant près d'un mois encore il ne continue pas à prendre des bains chauds d'eau de mer. Le marquis défend strictement à son neveu, et sur un ton d'autorité qu'il suppose irrésistible, de faire ou de décider rien concernant ce mariage avant qu'il soit venu en personne donner son consentement. Ainsi, encore un mois de délai assurément. Comment trouvez-vous cela, Herman?

--Eh bien, pour vous dire la vérité, mon père, répondit le jeune homme, je trouve cela une circonstance heureuse.

--Comment, une circonstance heureuse?

--C'est naturel, mon père; on ne passe pas sans hésitation de la vie libre de jeune homme dans la chaîne indissoluble du mariage. Ce mois de répit me permettra de m'habituer à l'idée de mon nouvel état.

--Vous n'espérez ou vous ne désirez pas cependant que votre mariage échoue?

--Oh! non, pas cela, mon père.

--Du reste, cela y ferait peu de chose. Je me suis mis fermement dans la tête que vous deviendrez l'époux de mademoiselle Clémence... Et cela se passera comme ça, malgré le monde entier. J'ai votre parole, et quant aux autres, je les tiens tous dans ma main grâce à mon argent.

--Ne vous fâchez pas, mon père; puisque le marquis écrit qu'il consentira...

--Oui, mais cette méfiance et ces délais m'humilient et m'énervent. M. de la Chesnaie veut probablement prendre d'abord des informations pour s'assurer que ma fortune n'est pas une illusion. Eh bien soit, qu'il vienne!... Ah! oui, j'oublie de vous parler du dîner qui a lieu au château après-demain. Pour obéir au vœu, ou plutôt à l'ordre du marquis, nous sommes convenus qu'à cette fête il ne sera pas encore fait allusion au mariage projeté. Vous y verrez votre fiancée et vous ferez plus ample connaissance en causant avec elle; mais vous devez également éviter tous les deux de parler de mariage. Aurez-vous bien assez d'empire sur vous-mêmes?...

--Oh! rien de plus facile, mon père.

--Eh bien, alors c'est parfait. Mais je veux vous donner encore un autre conseil. Cette entrevue peut avoir des conséquences graves, Vous devez tâcher de produire une impression favorable sur Clémence et sur ses nobles parents. Quoi qu'on on dise, c'est d'après son plumage qu'on juge l'oiseau. Apportez le plus grand soin à votre toilette, et n'épargnez pas l'argent.

--Mais, mon père, répondit Herman, j'ai ma toilette noire de cérémonie toute neuve, je n'ai pas besoin d'autre chose.

--Vous ferez du moins friser vos cheveux?

--Naturellement, mon père.

--Il y a quelques mois, Herman, j'ai remarqué au doigt du baron d'Alterre un diamant qui brillait et jetait des étincelles comme un charbon ardent. J'ai acheté une bague comme celle-là. Elle est un peu grande pour votre doigt, mais vous irez chez le bijoutier, et la ferez rétrécir. Ce diamant attirera tous les regards.

--Vous voulez, mon père, que je mette cette bague?

--Oui, elle attestera notre richesse.

--En cela il faut pourtant que je résiste à votre désir, mon père. Que des personnes âgées portent de pareils joyaux, c'est peut-être une habitude dans la haute noblesse. Mais ce que je sais fort bien, c'est que cela ne sied pas aux jeunes gens. D'ailleurs, si mademoiselle Clémence et les autres attendent après cela pour me témoigner de la sympathie ou de l'estime...

--Cela suffit: assez là-dessus; je porterai moi-même la bague à mon doigt, ça fait qu'on la verra tout de même... Dites donc, Herman, si nous attelions nos quatre chevaux à la voiture, cela ferait joliment de l'effet là-bas!

--Mais, mon père, les nobles convives de M. le baron ne viendront qu'avec deux chevaux tout ou plus. Le luxe de notre train les blesserait profondément.

--Eh bien, quel mal y aurait-il là-dedans?

--Ce n'est pas le moyen de se faire accueillir favorablement, mon père.

--En effet, vous avez peut-être raison. Je renonce à mon idée. Ce n'est pas pour moi que je veux convaincre tout le monde de notre richesse. Au fond, je me moque pas mal de ce que les gens pensent de moi; mais c'est pour vous, mon cher Herman, pour votre bonheur... Pour finir, encore une recommandation. Le baron me fait comprendre chaque fois que son fils Alfred n'est pas très porté pour votre mariage. Pourquoi n'essayez-vous pas de vaincre cette résistance? Voici le soir: allez au Club, vous y trouverez Alfred, car les membres se réunissent aujourd'hui pour délibérer sur les courses de chevaux de cet été.

--Je n'en ai pas grande envie, mon père.

--Pourquoi?

--Parce que M. Alfred, depuis que son père lui a parlé de mon mariage, est visiblement embarrassé en ma présence, et qu'il m'évite.

--Bah! bah! c'est probablement une supposition sans fondement, Faites-moi ce plaisir, allez au Club.

--Eh bien, soit! J'y mangerai quelque chose. A tantôt, mon père, car je n'y resterai pas tard.

Et le jeune homme sortit du cabinet, après avoir reçu une cordiale et vigoureuse poignée de main en récompense de son bon vouloir.

VII

Le jour fixé pour le dîner au château était enfin venu.

Le temps ne paraissait guère favoriser cette fête, car tandis que tout le monde au château était occupé,--les valets et les servantes à la cuisine, les jeunes filles à leur toilette,--la pluie tombait dru au dehors. On était à la fin du mois de mai; après quelques jours des premières chaleurs de l'été, le ciel s'était couvert et chargé d'électricité, et depuis l'aube, de gros nuages d'un noir menaçant passaient, signalant leur passage par des roulements de tonnerre ou par des averses.

Vers cinq heures de l'après-midi, le baron d'Overburg se tenait avec sa femme, son fils Alfred et ses cinq filles,--parmi lesquelles il y en avait deux presque encore enfants,--dans un salon du château, prêts à recevoir leurs invités.

Trois de ceux-ci étaient déjà présents: le chevalier de Saintenoy, le comte de Elsdorp et la douairière Van Langenhove; les deux derniers si vieux, si maigres et si ridés, qu'en additionnant leurs âges ils ne devaient pas compter moins d'un siècle et demi. Cependant, malgré leur taille au-dessus de la moyenne, ils marchaient la tête droite. Il y avait dans leurs paroles et dans leurs gestes quelque chose de solennel, et lors même qu'on les eût revêtus d'une défroque de mendiants, encore leur regard ferme et fier et la dignité hautaine de leur attitude les aurait fait reconnaître pour des gens de haute naissance.

Quant au chevalier de Saintenoy, il était impossible de deviner son âge. Peut-être portait-il le poids de douze lustres; mais sa chevelure était noire, grâce aux inventions de la chimie moderne, et peut-être comprenait-il, comme certaines femmes, l'art de se donner les apparences d'une interminable jeunesse. Cet homme n'avait jamais été marié; il avait laissé échapper toutes les occasions, si avantageuses qu'elles fussent, et toute sa vie s'était passée à papillonner autour des femmes mariées et des jeunes filles. Aussi lui avait-on donné le sobriquet de «voltigeur».

Et il le méritait bien, ce sobriquet, car même ici, où chacun se tenait prêt avec une certaine gravité à recevoir les invités, le chevalier de Saintenoy ne pouvait pas se tenir un moment tranquille. Il allait d'une dame à l'autre, s'inclinant jusqu'à terre, même devant les petites filles, les accablant de fadeurs et de compliments banals, pirouettait comme un danseur sur ses talons, et s'arrêtait devant les glaces pour s'admirer, la main sur la hanche gauche, comme s'il portait une épée.

Un valet en livrée bleu et rouge ouvrit la double porte du salon et annonça:

--Monsieur le marquis de Hooghe!... Monsieur le baron Van Moersbeke!

Les gentilshommes annoncés firent leur entrée, s'inclinèrent devant chacune des personnes présentes en murmurant les saluts d'usage, prirent place dans le cercle, et échangèrent quelques paroles avec leurs voisins. Ils étaient vieux et gris, et même l'un d'eux semblait ployer sous le fardeau des ans tellement il était courbé.

Quelques instants plus tard le valet annonça le nom du chevalier Van Dievoort.

Celui-ci entra en riant, donna une poignée de main à chacun des nobles convives--qui visiblement, ne s'y prêtaient qu'à contre-cœur,--leur souhaita le bonjour d'une voix retentissante, frappa familièrement sur l'épaule du vieux marquis van Elsdorp, et félicita le chevalier de Saintenoy de la noirceur de ses cheveux à un âge aussi respectable.

Ce gentilhomme peu poli n'était pas le bienvenu, cela se voyait du reste; mais il était un des plus proches parents, très riche et célibataire. Il fallait donc lui faire bon visage et bon accueil, quoique l'on n'eût pour lui que fort peu d'estime; car dans la vie publique il faisait cause commune avec les ennemis de la noblesse, et se vantait d'appartenir au parti populaire ou à la démocratie.

L'entrée du chevalier avait jeté comme un froid sur la noble assemblée. Personne ne disait plus mot, et tous semblaient plus ou moins embarrassés. Mais comme d'ailleurs, l'heure fixée était déjà passée, on commençait à regarder M. d'Overburg comme pour lui demander s'il n'était pas encore temps de se mettre à table.

--Messieurs, dit le baron, j'attends encore deux invités de Bruxelles, M. Steenvliet et son fils.

--M. Steenvliet? Qui est-ce cela? murmurèrent les assistants, qui n'avaient peut-être jamais entendu parler de l'entrepreneur ou qui feignaient de ne pas le connaître.

--C'est un très estimable bourgeois, reprit M. d'Overburg, riche de nombreux millions, et qui m'a rendu de grands services. Veuillez prendre un peu de patience, Messieurs; ce retard m'étonne de sa part. C'est un homme très exact, et je suis sûr que dans quelques instants il sera ici.

Les invités ne répondirent rien; mais ils se mirent a parler entre eux à voix basse de parvenus assez mal élevés pour faire attendre des nobles, et de millions gagnés par des moyens suspects. Le chevalier de Saintenoy, qui connaissait mieux M. Steenvliet qu'il n'avait voulu en convenir d'abord, dit même à l'oreille de la douairière que l'entrepreneur millionnaire avait commencé par être un simple ouvrier, un maçon. Cette révélation, répandue secrètement parmi les nobles convives, provoqua de leur part un murmure d'indignation. Seul le chevalier Van Dievoort ne paraissait ni étonné ni mécontent.

Enfin on entendit le bruit d'une voiture dans la cour, et bientôt après le valet annonça:

--Monsieur Steenvliet père; monsieur Herman Steenvliet.

Le baron d'Overburg, pour épargner à ses nouveaux convives la mortification d'un premier accueil peu favorable, marcha à leur rencontre, leur serra cordialement la main, les introduisit dans le salon, et les présenta à chacun de ses invités comme ses amis particuliers.

M. Steenvliet s'excusa de son arrivée tardive; c'était, dit-il, la faute d'un de ses valets d'écurie qui avait mal serré l'écrou d'une des roues de sa voiture, ce qui leur avait presque causé un accident en route: heureusement un maréchal-ferrant avait pu réparer le mal. C'est ce qui les avait mis en retard.

L'entrepreneur, flatté et encouragé par les démonstrations d'amitié de M. d'Overburg, parlait librement et à voix haute, et racontait sa mésaventure avec beaucoup de paroles auxquelles les autres ne paraissaient prêter que peu d'attention; il y en avait même qui affectaient de regarder d'un autre côté, comme si les explications du bourgeois enrichi leur étaient absolument indifférentes.

Pendant ce temps, Herman regardait Clémence qui paraissait maladive. Lorsqu'il l'avait saluée à son entrée, elle lui avait rendu son salut d'une façon aimable, mais néanmoins très brève. Maintenant elle tenait les yeux baissés et semblait éviter son regard. Elle était visiblement confuse ou embarrassée, la pauvre jeune fille; mais pourquoi? Craignait-elle, en présence de tous ses parents, de laisser deviner le secret qui lui avait été si strictement recommandé? C'était probablement là la cause, car Alfred lui-même se tenait coi et réservé, comme s'il voulait dissimuler qu'il connaissait particulièrement Herman et que depuis longtemps ils étaient camarades de plaisir.

Sur un signe de la baronne la double porte de la salle à manger s'ouvrit, et un maître-d'hôtel cria:

--Monsieur le baron est servi.

Avec une sollicitude qui s'expliquait facilement, madame d'Overburg s'était tenue à côté de l'entrepreneur, et au moment de passer dans la salle à manger, elle lui demanda son bras, avant qu'aucun autre invité eût pu le prévenir.

Le cœur de M. Steenvliet se gonfla de joie et d'orgueil; il poussa son fils en avant en lui disant que c'était à lui à conduire mademoiselle Clémence dans la salle à manger.

Herman s'avança pour suivre le conseil de son père; mais le chevalier de Saintenoy le prévint, et offrit le bras a Clémence au moment même où Herman s'inclinait devant elle pour lui offrir le sien. Pendant ce temps les autres invités avaient déjà ouvert la marche: la douairière conduite par le comte Van Elsdorp, la sœur puînée de Clémence par le baron de Moersbeke, puis le marquis de Hooghe et le chevalier Van Dievoort.

Il ne restait plus personne qu'une fillette de douze ou treize ans qui, lorsque Herman voulut lui offrir le bras, le laissa en plan et courut en riant rejoindre les autres convives dans la salle à manger.

Chacun d'eux s'assit à la place que lui indiquèrent M. et madame d'Overburg, et lorsqu'ils furent tous assis, voici dans quel ordre ils étaient placés:

Au milieu de la table, à la droite de l'amphitryon, la douairière Van Langenhove, entre celle-ci et l'une des jeunes demoiselles d'Overburg, Herman Steenvliet. A la gauche du baron, l'entrepreneur, une autre jeune fille et le chevalier Van Dievoort.

De l'autre côté de la table, en face de son mari, la baronne d'Overburg avait à sa gauche d'abord le marquis de Hooghe, puis Clémence et à côté de celle-ci le chevalier de Saintenoy, surnommé le voltigeur. Les autres convives et les parents du baron avaient pris place à table selon leur fantaisie.

Herman était donc assis en face de celle qui devait être sa fiancée. Vu la distance qui les séparait, il n'était pas obligé, par la bienséance, de causer beaucoup; mais il pouvait cependant, si l'envie lui en prenait, échanger de temps en temps quelques paroles avec elle, en élevant un peu la voix. Il comprenait les raisons et la prudence de cet arrangement et il l'approuvait intérieurement.

Pour ce qui regarde M. Steenvliet, celui-ci se sentait transporté au septième ciel. Assis à la droite du baron, il occupait la place d'honneur avant tous les nobles invités présents à ce banquet. Si le brillant mariage qu'il espérait pour son fils était une des causes principales de la joie et de la fierté qui rayonnaient sur son visage, d'autre part l'amour-propre flatté et la satisfaction personnelle n'y étaient certes pas étrangers. Il était honoré au-dessus de gentilshommes illustres par leur naissance, lui, l'ancien ouvrier, enrichi par le travail. N'y avait-il pas de quoi être fier?

Le service commença. On ne parlait presque pas. Cela n'était pas étonnant, d'ailleurs; la plupart des convives étaient de vieilles gens, sérieux et naturellement réservés... et qui sait si l'intrusion d'un parvenu et l'amitié que lui témoignait le baron, ne les avait pas blessés et rendus muets? En tous cas, on n'a pas l'habitude de causer beaucoup au commencement d'un dîner, si ce n'est à voix basse avec ses voisins. La satisfaction de l'appétit a le pas sur les attraits de la causerie.

Herman tournait souvent ses regards du côté de Clémence et il épiait toutes les occasions de lui adresser la parole. Quand la politesse ne permettait pas à la jeune fille de se taire, elle lui répondait avec affabilité et le remerciait même d'un sourire, mais ce sourire s'effaçait aussitôt, comme s'il n'était qu'une pénible contraction nerveuse.

Pendant qu'Herman se demandait à part lui quelle pouvait être la cause de cette singulière manière d'être, il remarqua, à son grand étonnement, que mademoiselle Clémence, lorsqu'elle causait avec son voisin le chevalier de Saintenoy, parlait beaucoup plus librement et que le sourire ne disparaissait pas sitôt de ses lèvres.

Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Son cœur ne pouvait cependant éprouver aucune sympathie pour ce vieux hobereau teint et maquillé. C'était donc sa présence à lui, Herman. qui seule la rendait confuse. Il le comprenait bien, et même il le trouvait naturel, car la réserve et la discrétion qu'on leur avait imposées, devaient être pour la jeune fille une pénible contrainte qui lui enlevait, vis-à-vis de lui du moins, toute liberté d'attitude et de langage.

Quant à lui-même, cette réserve obligée l'aurait peu gêné; mais la conduite de Clémence à son égard le rendait également plus ou moins confus, et il commençait à reconnaître que ce dîner de cérémonie n'aurait rien de bien amusant pour lui.

Pour ne point paraître stupide ou mal élevé, il tenta d'adresser une humble demande à sa voisine la fière douairière Van Langenhove. Elle fit d'abord comme si elle ne l'entendait pas; puis elle lui répondit d'un ton si bref et si sec, que le jeune homme, froissé, se détourna d'elle et parut donner toute son attention aux plats que les valets lui présentaient.

Ne sachant à quoi occuper son esprit, il se mit à regarder autour de la salle à manger et à examiner tout ce qui s'y trouvait.

L'appartement était richement décoré, mais tout ce qui le garnissait avait un cachet d'antiquité. Ni les tentures, ni les rideaux, ni les tapis, ni les meubles, ni la garniture de la cheminée, ni même le surtout et le service de table n'avaient la forme du siècle actuel; rien de tout cela n'était moderne. Dans le fond de la salle, entre quelques portraits de généraux, de gouverneurs et de diplomates, brillait un trophée d'armes composé d'épées, de boucliers, de casques, d'armures et de hallebardes, dont l'aspect évoqua dans l'esprit d'Herman les merveilleux romans de chevalerie qu'il avait lus dans sa première jeunesse.