Chapter 7
--Non, je vous en prie, appelez-moi simplement Herman; sans cela vous m'obligeriez à vous appeler mademoiselle.
--Eh bien, monsieur Herman, vous rappelez-vous encore quel livre vous avez reçu en prix? Non? Il avait pour titre: _les Pauvres Orphelins_, et l'histoire qu'il contenait était si belle et si touchante que j'en pleurais tous les soirs quand votre mère nous en faisait la lecture.
--Oui, certes, je m'en souviens, répondit le jeune homme.
--Un jour que le grand Nicolas du forgeron m'avait battue dans la prairie, et que je pleurais amèrement, vous m'avez donné ce livre pour me consoler, monsieur Herman, du consentement de votre mère, car vous n'ignoriez pas combien ce cadeau devait me faire plaisir.
Elle se leva, s'approcha de la muraille et revint avec un petit livre en s'écriant joyeusement:
--Tenez, le voici, votre cadeau. Votre nom s'y trouve inscrit par le maître d'école... Si je pense encore quelquefois à ces jours heureux? Presque tous les dimanches je relis le soir ce joli petit livre, et alors je revois en pensée toutes les personnes, grandes et petites, dont il me rappelle la tendre amitié.
--Oh! les souvenirs du cœur, quelle source de douces et pures jouissances! dit Herman en soupirant. Laissez-moi feuilleter ce cher petit livre... Ah! voilà mon nom; et vous, bonne Lina, pour ne pas l'oublier, vous avez écrit dessous, de votre propre main, que je vous en ai fait présent à Ruysbroeck, le 20 septembre 1840.
--Lisez, donc à la page 30, monsieur Herman: ce livre raconte que les pauvres orphelins sont sur le point de mourir de froid et de faim, et comment la dame charitable leur donne a manger et leur distribue de chauds vêtements. C'est surtout à ce passage que je versais des larmes, monsieur Herman.
Le jeune homme avait cherché la page désignée et se mit à lire à voix basse, assez haut cependant pour être entendu de Lina, le récit de l'extrême détresse des enfants abandonnés.
Pendant ce temps la femme Wouters s'occupait de faire le café, et tirait de l'armoire un pain bis et une assiette avec du beurre.
Lorsque Herman arriva à l'endroit où les enfants affamés sont secourus par une dame charitable, sa vue s'obscurcit tout à coup. Il regarda la jeune fille et vit qu'à travers son sourire brillaient deux larmes qui roulèrent sur ses joues comme deux perles.
--Ah ah! c'est étrange! s'écria-t-il en riant également. Nous étions redevenus enfants. Il me semblait voir ma mère qui m'écoutait, et à côté d'elle une petite fille avec deux yeux bleus pleins de larmes...
--Allons, allons, mettez ce livre de côté maintenant, dit la mère qui se préparait à étendre sur la table une nappe rayée. Vous nous feriez oublier notre café du goûter. Si Monsieur Steenvliet voulait nous faire l'honneur...
--Je prendrai volontiers une tasse de café pour vous faire plaisir, répondit-il; mais après cela il faut que je parte; mes amis m'attendent probablement déjà depuis longtemps.
--Comme il vous plaira, Monsieur... Maintenant, Lina, mettez-vous à table: nous prendrons aussi notre part.
Et les deux femmes mordirent avec appétit dans leurs tartines bises.
Herman les regardait silencieusement avec une expression singulière, comme s'il éprouvait un sentiment d'envie.
--Nous avons également du pain blanc dans la maison, dit la veuve. Mon père a l'estomac un peu débile et ne supporte pas bien le pain de seigle. Si Monsieur a envie de goûter notre pain de froment...
--Ah! que l'homme est un être bizarre! Un dîner princier m'attend à l'_Aigle d'or_; il y a un chef de cuisine de Bruxelles; on nous servira toutes les primeurs, tous les mets rares et chers... et maintenant je vous envie, et j'ai faim d'une bouchée de ce lourd pain de seigle! Allons, la mère, je vous en prie, donnez-moi une tartine.
La mère Wouters, grandement étonnée, s'empressa de déférer à son désir, et il mordit à belles dents dans la tranche de pain dur, pendant que ses yeux brillaient de plaisir.
--Lina, Lina, vous souvient-il encore, demanda-t-il, que ma mère, quand nous revenions ensemble de l'école, nous tendait à tous deux une tartine de pain bis, pareille à celle-ci, et que nous nous jetions dessus comme deux jeunes loups? Des tranches de pain assez grosses et assez lourdes, disait ma mère, pour jeter un paysan à bas de son cheval?... Mais comme cela nous paraissait bon et savoureux! Voilà plus de quinze ans que je n'avais plus goûté de ce pain-là.
--Mais ce dont je me souviens mieux encore, répondit la jeune fille avec animation, c'est que nous allions courir dans la prairie avec les petits vachers, et que nous y allumions un feu de bois sec et de feuilles sèches pour cuire nos pommes de terre dans la cendre.
--Des pommes de terre et des cuisses de grenouilles, Lina.
--Et comme nous jouions à la dînette alors, n'est-ce pas?
--Et moi, comme je savais que vous aimiez beaucoup les navets, j'allais en arracher une pleine brassée dans le champ du fermier Christian.
--Oui, oui, je me rappelle même qu'un jour le garde-champêtre vous attrapa et vous arracha presque les oreilles, tant il vous les secoua; et vous, au lieu de pleurer, vous n'en fîtes que rire.
--Je le crois bien, Lina, j'avais fait cela pour vous; cela faisait mon orgueil et ma force.
--C'est dans une de ces folles journées que vous avez sauté dans le ruisseau le Malbeek pour m'en retirer et me placer sur le bord, moi qui étais déjà à moitié noyée. Voire père était très fâché et vous gronda sévèrement parce que vous rentriez à la maison couvert de boue; mais votre mère vous approuva et dit qu'elle était fière de votre courage et de votre bon cœur.
--Non, je ne me rappelle pas cela.
Herman se leva.
Immédiatement la jeune fille ajouta comme si elle voulait le retenir:
--N'avez-vous pas oublié comment nos mères,--elles sont ensemble au ciel maintenant,--nous avaient travestis une fois le jour des Innocents? Vous portiez la veste de votre père, et on vous avait tracé au-dessus de la lèvre de grosses moustaches noires avec un morceau de tison brûlé; moi, j'étais affublée de la jaquette et du bonnet plissé de ma mère. Nous devions aller manger des _Couquebacques[1]_ chez grand'mère Steenvliet; mais vous me paraissiez si laid, et j'avais tellement peur de vos grosses moustaches noires, que je vous plantai là, et pris la fuite...
[Note 1: Espèce de crêpes.]
--Je dois me dépêcher d'aller à l'_Aigle d'or_, interrompit le jeune homme. Ah! Lina, que ne peut-on passer sa vie au milieu de ces souvenirs rayonnants de son enfance! Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais je suis très heureux; il y a comme une lumière, une consolante lumière qui est descendue dans mon cœur; mais l'illusion ne peut pas durer toujours. Maintenant il faut que, bon gré, mal gré, je me décide à prendre congé de vous.
--Mais il n'est pas encore quatre heures et demie, je vous en prie, monsieur Herman, restez encore quelques minutes, dit la jeune fille avec un regard suppliant.
--Votre coucou retarde. Je commence réellement à croire, Lina, que vous cherchez à m'empêcher d'aller à l'_Aigle d'or_.
--Eh bien, oui, j'en conviens. Il me semble même que je sacrifierais volontiers deux années de ma vie pour vous en empêcher.
--Allons, allons, votre bon cœur vous fait craindre sans raison. Je tiendrai la promesse que je vous ai faite. Croyez-moi, ce soir du moins je serai très sobre, très modéré... D'ailleurs ma vie orageuse de jeune homme va bientôt prendre fin. Je vais me marier.
--Ah! c'est bien! s'écria joyeusement Lina. Votre future est sans doute très riche.
--C'est la fille d'un baron.
--Et vous vous aimez sincèrement, n'est-il pas vrai? demanda la mère Wouters.
--Cela viendra peut-être, murmura Herman en levant les épaules.
--Se marie-t-on donc sans amour chez les gens riches?
--Quelquefois. J'épouse une très noble demoiselle que je n'ai vue que deux fois et très peu de temps; mais je l'épouse parce que mon père dit que ce mariage le rendra heureux.
--Ah! c'est une autre affaire, Monsieur; comme cela je comprends la chose.
--Maintenant, bonnes gens, dit le jeune homme en se tournant vers la porte, je vous renouvelle l'expression de mes sincères remerciements, et je vous prie d'annoncer au père Wouters que je considère comme un devoir pour moi de venir à la première occasion lui témoigner aussi ma reconnaissance.
--Si vous vouliez de temps en temps nous honorer d'une visite en passant, vous nous feriez beaucoup de plaisir, murmura la jeune fille. Pas vrai, ma mère, M. Herman sera toujours le bienvenu ici?
--Oui, oui, Monsieur, toujours le bienvenu, affirma la vieille femme.
--Portez-vous bien toutes deux: au revoir!
Et Herman Steenvliet, traversant le jardinet devant la maison, enfila le chemin de terre.
Il pressa le pas dans la direction de l'auberge de l'_Aigle d'or_; mais il secouait la tête en se parlant à lui-même, et souriait en évoquant l'un après l'autre tous les doux souvenirs qui lui avaient fait revoir, comme dans un beau rêve, les jours heureux de son enfance.
Il avait déjà fait un bon bout de chemin lorsque, dans sa préoccupation, il faillit renverser en le heurtant, un vieillard qui venait en sens contraire avec un sac de toile sur le bras.
--Ah! père Wouters, je vous demande pardon, balbutia-t-il. J'étais tellement distrait et absorbé que je ne vous avais pas vu.
--Maintenant je vous reconnais bien aussi, dit le vieillard; vous êtes M. Herman Steenvliet.
--Oui, et je suis allé chez vous pour vous remercier de vos bons soins. Je suis enchanté de vous rencontrer. Croyez que je vous garderai une profonde reconnaissance.
--Vous paraissez tout à fait rétabli et bien portant, tant mieux! répondit le vieux paysan. Malheureusement je n'ai pas besoin de demander à Monsieur où il se rend encore une fois, C'est facile à deviner, car on chante et on fait déjà assez de tapage à l'_Aigle d'or_.
--En effet, c'est là que je vais.
--Permettez à un vieillard de vous le dire, grommela Jean Wouters avec une expression de profond mécontentement, qui s'expose ainsi volontairement au danger et compromet sa santé dans de folles orgies, ne mérite ni estime ni pitié... Et, puisqu'il en est ainsi, Monsieur, je dois vous avertir que si je vous rencontrais encore une fois dans le même état que la semaine dernière, je ne prendrais plus la peine de vous ramasser.
Sans écouter les excuses du jeune homme ébahi, le père Wouters s'éloigna en grommelant un adieu sec et bref.
Au moment où il allait atteindre sa demeure, il se retourna pour suivre M. Steenvliet du regard.
--Ah çà! pourquoi diable m'arrêté-je ainsi en chemin? se dit le vieillard à lui-même. Hésiterait-il? Ah! si une bonne pensée pouvait le retenir! Il y aura un fameux train ce soir à l'_Aigle d'or_; on y chante déjà si fort que le vacarme s'entend jusqu'au milieu de la Place... Tiens, le voilà qui tourne à gauche et qui disparaît entre les arbres!
Jean Wouters regarda encore un moment, puis il continua son chemin. Rentré chez lui, il dit aux deux femmes qui commencèrent à lui parler de M. Steenvliet.
--Oui, oui, je sais, je l'ai rencontré. Je n'ai pas le temps d'écouter maintenant. Il n'y avait pas beaucoup d'ouvrage à l'atelier. Je reviens, avec la permission de notre patron, pour pouvoir planter encore avant le noir, dans notre petit jardin, ces féveroles que j'ai été chercher chez Kobe le jardinier. Le temps est favorable, il faut en profiter... Non, j'ai déjà mangé les tartines de mon bissac; je ne veux pas de café.
En achevant ces mots il sortit, alla prendre dans l'étable une bêche et un rateau, et se mit immédiatement à l'œuvre pour planter, comme il l'avait annoncé, les féveroles qu'il venait de rapporter...
Il pouvait avoir fait à peu près la moitié de sa tâche lorsque le pas précipité d'un passant lui fit lever la tête.
--Eh quoi! monsieur Steenvliet, déjà de retour! demanda-t-il. Je pensais précisément à vous. Je vous voyais en pensée buvant du vin mousseux à l'auberge de l'_Aigle d'or_.
--Je n'y suis pas allé, répondit le jeune homme. Votre sévère mais sage avertissement, les conseils amicaux de la mère Wouters et de Lina m'ont fait réfléchir, et m'ont donné la force de volonté nécessaire pour prendre une bonne résolution. On ne me verra pas à l'_Aigle d'or_ aujourd'hui.
--Entrez donc, monsieur Steenvliet. Les femmes seront bien heureuses d'apprendre cela.
--Je ne peux pas; j'ai à peine le temps d'arriver au chemin de fer avant le départ du train pour Bruxelles.
--Mais il y a encore plusieurs départs, Monsieur.
--Non, non, il ne fait pas bon ici pour moi. Je pourrais encore changer de résolution. Adieu, adieu, jusqu'à la prochaine occasion!
Et sans se retourner vers le vieillard, il suivit en toute hâte le chemin de terre qui passait devant la maison.
VI
Plus de huit jours s'étaient écoulés depuis que le baron d'Overburg avait écrit à son oncle le marquis de la Chesnaie, et aucune réponse ne lui était encore parvenue.
Cela le mit dans un grand embarras. Il commençait à croire que c'était par mécontentement que le marquis le faisait attendre si longtemps, et à craindre que la réponse tant retardée ne fût un refus. D'ailleurs, la baron avait invité quelques-uns de ses plus proches parents à un dîner où il se proposait de leur présenter le file de M. Steenvliet comme le futur époux de sa fille.
Ce dîner devait avoir lieu dans quatre jours. Faute d'une réponse approbative de son oncle, le baron ne pouvait pas prendre sur lui d'annoncer ces fiançailles, car dans sa lettre au marquis il avait promis de la façon la plus formelle de garder secret ce projet d'union jusqu'à ce qu'il eût obtenu son consentement.
L'entrepreneur aussi montrait de l'impatience et de la méfiance à cause du long silence du marquis; mais M. d'Overburg le rassura plus ou moins en lui disant que son oncle était un homme bizarre, qui ne pouvait jamais se décider à prendre un parti avant d'y avoir réfléchi d'abord pendant toute une semaine.
Quant au dîner au château, il était trop tard pour l'ajourner ou le contremander. Si la réponse du marquis n'arrivait pas avant le jour fixé, on ne parlerait pas encore du mariage; dans ce cas, cette réunion ne serait pas autre chose qu'un moyen de faire connaissance--et même ce serait peut-être là une circonstance favorable, attendu que plus tard l'annonce définitive du mariage surprendrait moins les parents de M. d'Overburg et leur paraîtrait moins extraordinaire.
Lorsque l'entrepreneur causait de ces choses avec son fils, Herman continuait à montrer la même bonne volonté, mais aussi la même indifférence. M. Steenvliet se figurait que cette froideur était en grande partie simulée; car sans cela, comment expliquer que, depuis qu'il était question de cette union, la conduite du jeune homme se fût si profondément modifiée? En effet, pendant la dernière semaine écoulée, Herman n'était allé que trois fois au Club; et encore ne s'y était-il rendu que sur l'invitation de son père. Et chaque fois il était rentré au logis avant onze heures, la tête fraîche et l'esprit parfaitement dispos, Les autres soirées il les avait passées dans sa chambre à lire ou à dessiner, chose qui ne lui était plus arrivée depuis bien longtemps.
M. Steenvliet ne pouvait donc pas douter qu'Herman ne songeât continuellement à la charmante et noble fiancée que lui donnait ce projet d'union. Ce n'était qu'un vif et profond sentiment d'amour qui se développait dans le cœur du jeune homme, et qu'il cherchait à cacher aux autres et à lui-même.
Cette espérance, cette conviction, pour parler plus exactement, réjouissait d'autant plus l'entrepreneur, qu'il croyait pouvoir considérer la douceur, la soumission d'Herman à son égard, comme une marque de reconnaissance pour le brillant mariage que M. Steenvliet allait lui permettre de contracter, au prix des plus grands sacrifices. Dans l'intervalle, Herman était retourné une fois dans la maison de Jean Wouters. Il avait eu envie plutôt de revoir les lieux où s'était passée son enfance, et qui lui rappelaient des souvenirs si chers à son cœur. Herman choisit pour sa seconde visite un dimanche après-midi, afin de rencontrer le vieux charpentier au logis.
Il fut reçu par le vieillard, par Lina et par sa mère avec une cordialité et une amabilité qui n'avaient rien de contraint. La joie de ces gens simples fut grande, lorsqu'ils apprirent de sa bouche que, depuis sa dernière visite, il ne s'était pas seulement abstenu d'aller à l'_Aigle d'or_, mais qu'il n'avait pas une seule fois pris assez de vin pour être plus animé que d'habitude.
C'était à eux, à leurs sages et bienveillants conseils, qu'il devait ce bonheur, oui, ce bonheur inappréciable, car c'était maintenant seulement qu'il vivait en paix avec sa conscience, qu'il avait l'esprit calme, le cœur content, et que l'avenir lui souriait de nouveau...
Quoi qu'il pût lui advenir par la suite, il n'oublierait jamais ce bienfait... Ils étaient pauvres; l'argent avait pour lui peu de valeur. Il pouvait dissiper des milliers de francs pour satisfaire une fantaisie; mais il n'osait pas leur offrir de l'argent, car il pensait là-dessus comme maître Wouters, et il craignait que, si l'argent s'en mêlait, il ne vînt diminuer leur estime réciproque, et flétrir peut-être, ou du moins altérer dans sa pureté, leur amitié désintéressée. Conséquemment, quoi qu'il fût tout dispos à leur donner de l'or, beaucoup d'or même, pour les récompenser, il leur déclara que de son propre mouvement, il ne leur ferait jamais une pareille offre.
Cette manière de voir plut tellement à l'honnête ouvrier, qu'il avait les yeux humides de larmes en serrant la main du jeune homme, et qu'il le remercia avec effusion de ses bons sentiments à leur égard; car vraiment, s'il avait osé leur offrir de l'argent, ne fût-ce qu'une simple pièce d'or, il l'aurait prié, ou plutôt il lui aurait enjoint de passer désormais devant la porte de leur humble maisonnette.
Ils étaient donc enchantés l'un de l'autre, et se remirent à parler du temps passé, lorsqu'ils demeuraient tous à Ruysbroeck, sauf le grand-père, et qu'Herman et Lina étaient d'inséparables compagnons de jeu. En évoquant ces souvenirs tantôt ils riaient et battaient gaiement des mains, tantôt leurs yeux se mouillaient de douces larmes d'émotion. Herman se sentait comme emporté dans un monde enchanté. Il redevenait enfant, courait à la ronde, encore mal affermi sur ses petites jambes, et tenant la petite Caroline par la main, au milieu d'une nature aimable et riante, avec un soleil plus chaud, un air plus doux, des fleurs plus odorantes, et où les sources du bonheur et de la force n'étaient pas l'argent, mais la pureté de l'âme, la bonté du cœur et l'amour du prochain.
Il resta pour prendre le café de l'après-midi avec ses amis pauvres, mais nobles à ses yeux; il mangea encore avec le même plaisir des tartines de pain de seigle, et parla, à cette occasion, de sa bonne mère, avec un si vif regret et une tendresse si touchante et si communicative, que ses auditeurs avaient toutes les peines du monde à se retenir de pleurer.
Puis il parla de son futur mariage, et répondit aux questions de Lina et de sa mère que sa fiancée, quoique fille d'une baronne, était une jeune fille simple, affable et intelligente. A la vérité elle n'avait pas des joues fleuries comme une personne dont le sang est tonifié par le soleil, le grand air et le travail des champs; mais elle était bien faite, distinguée, élégante, pleine de charme dans ses manières, dans sa démarche et dans son langage. Il n'éprouvait pas pour elle une inclination particulière; mais comme son père y tenait si fort et que, d'ailleurs, ce mariage le retiendrait probablement, lui Herman, de retomber dans cette vie de dissipation dont il avait horreur aujourd'hui comme d'une chose vile et méprisable, il accepterait cette union disproportionnée, quoi qu'il n'espérât pas y trouver une vie agréable.
Lina et ses parents s'efforcèrent de le consoler et de l'encourager. D'après leur sentiment, son inquiétude était sans aucun fondement. Comment pouvait-il craindre de n'être pas heureux avec une fiancée noble et riche qu'il dépeignait lui-même comme aimable, douce et distinguée. Et quant à l'amour, il viendrait insensiblement, de lui-même.
Là-dessus, Herman avait secoué la tête et poussé un profond soupir, sans répondre un mot.
Ils se levèrent de table. Jean Wouters voulut montrer à Herman le verger et le potager. On se promena pendant quelque temps dans les sentiers du petit jardin, on cueillit çà et là une fleur, qui rappela naturellement aux deux jeunes gens les doux souvenirs de leur heureuse enfance, on causa, on rit, joyeusement et naïvement, jusqu'à l'heure où les approches du soir firent sentir à Herman que sa visite avait assez duré. Il se leva et annonça qu'il allait retourner à Bruxelles.
--Quand pouvons-nous espérer que monsieur Herman nous honorera d'une nouvelle visite? demanda Lina en lui adressant un regard suppliant.
--Ah! répondit-il, un pareil après-dîner d'intime et amicale causerie a plus de prix pour moi que toutes les fêtes et les plaisirs coûteux du soi-disant grand monde. Vous revoir, bonnes gens, pouvoir passer de temps en temps quelques instants en votre réconfortante compagnie, cela seul, j'en suis convaincu, me donnerait la force de ne pas retomber dans les excès de ma vie désespérée; mais je n'ose vraiment pas vous demander la permission...
--Vous serez toujours le très bien venu chez nous, Monsieur, dit le charpentier.
--Votre visite nous honorera et nous fera plaisir, ajouta la veuve.
--N'oubliez pas, monsieur Steenvliet, que vous m'avez sauvé la vie, et que nous vous devons, pour cela seul, une reconnaissance éternelle, dit la jeune fille d'un ton très sérieux.
--Soit, Lina, répondit le jeune homme avec un doux sourire. Et maintenant, vous voulez, à votre tour, sauver mon âme, n'est-ce pas? Ne secouez pas la tête, je pénètre votre généreuse intention. Si vous atteignez votre but, lequel de nous deux devra le plus à l'autre? Allons, allons, il vaut mieux ne pas discuter là-dessus. Bonjour, au revoir!
Herman reprit, les pas et le cœur légers, le chemin de terre qui conduit à Loth. Il se frottait les mains, murmurait des phrases joyeuses; il avait devant les yeux les images de Jean Wouters et de sa fille, mais surtout l'image de Lina qui le précédait en lui souriant.
Cela l'amena à la fin à faire cette réflexion, qu'il était né bien certainement pour la vie simple et tranquille de la campagne. Et maintenant il allait se marier avec une jeune fille noble qui ne chercherait son bonheur que dans une vie de luxe. Ce n'était pas l'amour qui les avait poussés l'un vers l'autre; elle ne lui apportait rien que ses quartiers de noblesse; lui, pas autre chose que les richesses paternelles... Pour d'autres, une pareille union était peut-être désirable; mais pour lui, il n'y paraissait destiné ni par la volonté de Dieu, ni par sa nature intime. Mais quoi qu'il en fût, il avait promis à son père d'accepter la main de Clémence de bonne volonté, et il voulait tenir sa promesse. D'ailleurs, c'était encore le mieux qu'il eût à faire, car sans cela sa triste vie devenait encore inutile et sans but comme auparavant.
Ces pensées occupèrent son esprit jusqu'au moment où il descendit du train à Bruxelles, et où il se disposait à rentrer en ville.
Mais alors il sentit tout à coup que quelqu'un lui frappait sur l'épaule. Il se retourna et vit un homme d'une forte corpulence, avec des joues rouges et bouffies, portant une blouse bleue et une casquette en peau de loutre. C'était Pierre Mol, l'aubergiste de l'_Aigle d'or_, qui lui prit familièrement la main en lui disant:
--Ah! ah! c'est vous, monsieur Herman. Bien le bonjour. Que diable, vous avez une mine excellente; êtes-vous tout à fait guéri?
--Guéri? répéta le jeune homme avec étonnement. Dieu soit loué, je n'ai pas été malade, maître Mol. Pourquoi me demandez-vous cela?