Argent et Noblesse

Chapter 6

Chapter 63,901 wordsPublic domain

--S'il vous était possible de refuser ce mariage, Clémence, savez-vous ce qu'il arriverait? poursuivit son père. Je dois à la Banque deux cent cinquante mille francs. Pour se rembourser de cette somme, les créanciers feraient vendre aux enchères publiques tous nos biens, même notre château patrimonial, et nous mettraient impitoyablement sur la rue. Que nous resterait-il à faire, alors, poursuivis, déshonorés et réduits à la plus profonde misère? Oui, peut-être pourrions-nous trouver, les uns ici, les autres plus loin, un asile passager chez nos parents; mais néanmoins il nous faudrait recevoir de mains étrangères le pain de l'aumône et le manger dans la douleur et l'humiliation, nous, nous, rejetons de l'illustre maison des Overburg! Acceptez la main d'Herman Steenvliet et vous vous sauvez vous-même, et nous tous avec vous. Le père de votre mari ne m'aide pas seulement à éteindre complètement ma dette, il purge mes propriétés de toutes les hypothèques dont elles sont grevées... Vous ne dites rien, Clémence.

--Sacrifier ma noblesse! Moi, devenir la femme d'un bourgeois! Irrévocablement, pour toujours! murmura la jeune fille frémissante de douleur et presque de dégoût!

--O Clémence, ayez pitié de votre malheureux père, de votre mère, de vos frères et sœurs, dit le baron d'un ton suppliant. Soyez notre ange protecteur à tous, dévouez-vous pour sauver l'honneur de notre race.

La jeune fille parut hésiter.

--Allons, ma chère enfant, soumettez-vous à la fatalité. S'il vous en coûte de faire ce sacrifice pour notre bonheur à tous, consolez-vous à l'idée qu'à l'époque où nous vivons, de pareilles unions, entre nobles et bourgeois, ne sont plus, comme autrefois, chose extraordinaire. Souvenez-vous des demoiselles Van Wiegers et Van Sackel, et même du jeune baron de Dorp, qui a épousé récemment la fille d'un banquier.

--Être pour toujours déchue de noblesse, rejetée hors de notre famille! soupira la jeune fille luttant encore.

--Ah! Clémence, ma chère Clémence, s'écria le baron en tendant les mains vers sa fille, voyez votre père qui vous implore les larmes aux yeux! Soyez généreuse, sauvez-nous de la honte, de la déchéance! consentez!

La jeune fille releva la tête, essuya ses larmes, et répondit avec une résolution surprenante:

--Eh bien, mon père et vous, ma mère, peut-être que la conviction que je me sacrifie pour l'honneur d'un grand nom--que je ne porterai plus, hélas--suffira-t-elle pour me donner la force de subir mon triste sort avec résignation. Je consens! Qu'Herman Steenvliet devienne mon époux!

--Viens sur mon cœur, ma chère, ma noble enfant, dit la vieille dame en embrassant sa fille avec transport. Tu es l'ange gardien de la maison d'Overburg.

Le baron serra aussi sa fille dans ses bras avec une effusion pleine de reconnaissance. Après ces épanchements, il reprit:

--Clémence, une bonne œuvre ne doit pas rester inachevée. Puisque vous acceptez par dévouement filial le mariage qu'on vous propose, vous ne pouvez pas laisser supposer que cette alliance vous afflige ou que vous n'y consentez que sous la pression d'une inéluctable nécessité. Si l'on surprenait des larmes dans vos yeux...

--Je pleurerai dans la solitude, mon père, quand je serai sûre que personne ne peut me voir.

--Et la première fois que M. Steenvliet viendra nous rendre visite, accompagné de son fils? On ne se marie pas sans se rencontrer un certain nombre de fois au préalable. Vous pâlissez, Clémence? Comment accueillerez-vous votre futur?

--L'idée de la première visite m'effraie, en effet, mon père. J'essaierai de cacher ce qui se passe dans mon cœur; je me montrerai envers lui aussi jolie, aussi aimable que possible... Mais, ô ciel, s'il s'enhardissait à me parler de sympathie et d'amour.

--Ne craignez pas cela, dit le baron, il y a une raison qui s'y oppose. Je n'ai accepté moi-même ce projet de mariage que sous la condition bien expresse qu'il ne pourra être, de part ni d'autre, considéré comme décidé qu'après l'approbation de mon oncle, le marquis de la Chesnaie.

--Ah! mon sort dépend de mon parrain le marquis? s'écria la jeune fille dont le regard s'illumina d'un rayon d'espoir. Il refusera.

--Non, Clémence, il ne peut pas refuser. Je vais lui écrire. Il aura, comme nous, à choisir entre cette union et une chute irrémédiable. Pour pouvoir refuser, il devrait me prêter plus d'un quart de million. L'en croyez-vous capable?

--Hélas, non! Je suis condamnée! soupira la jeune fille en baissant la tête avec un profond découragement.

--Ne vous découragez pas ainsi, mon enfant, dit le baron. Vous vous accoutumerez petit à petit à l'idée de cette union. La possession de millions compense bien des choses. Puisez des forces dans la conviction que vous serez la bienfaitrice de toute votre famille. Je me retire dans mon appartement pour écrire au marquis. Votre consentement contribuera pour beaucoup à le...

--Ah! mon père, mon père, allez-vous déjà lui annoncer que je consens?...

--Que vous consentez avec joie, il le faut Clémence!

--Oh! je vous en prie, ne faites pas cela!

--Voudriez-vous déjà retirer votre parole? Choisissez-vous donc la misère et la honte pour nous tous?

--Non, non, écrivez que je consens, c'est la vérité.

--Eh bien! prenez courage; les choses iront mieux que vous ne croyez. En attendant, pas un mot de cette affaire à personne, songez-y bien. Je me charge d'apprendre à vos frères et sœurs ce qu'ils ont besoin d'en savoir.

En achevant ces mots, il sortit du salon pour se rendre dans son cabinet. Là, il se dirigea lentement vers son bureau, mais il ne s'y assit pas, et resta debout, la tête baissée et le regard fixé à terre.

Une larme vint mouiller sa paupière; il se parlait à voix basse, et dans son triste monologue, le nom de sa chère fille et le mot de mésalliance revenaient souvent. Cependant, après qu'il fut resté absorbé pendant assez longtemps dans ses pénibles réflexions, il redressa tout à coup la tête en se disant à lui-même:

«Mais à quoi bon toutes ces douloureuses réflexions? Il faut que cela se passe. Hésiter serait une folie; allons, prenons courage!» Il s'assit devant son bureau et se mit à écrire. De temps en temps il s'interrompait pour peser ses mots et pour chercher des tournures de phrase propres à ménager les susceptibilités de son oncle, en même temps que pour réfléchir à ce qu'il devait lui confier et à ce dont il devait lui faire mystère. En effet, un refus du marquis ou une exhérédation prononcée par lui étaient un malheur irréparable qu'il devait éviter a tout prix.

C'est en vue du résultat à obtenir qu'il raconta la catastrophe de la banque _La Prudence_ et la perte immense qui résultait pour lui comme pour beaucoup d'autres, des abominables malversations d'un caissier infidèle. Il ne dit pas un mot, naturellement, de ses spéculations à la Bourse et des spéculations qu'il avait laissé faire en son nom par un syndicat. Il expliqua à son oncle qu'un généreux ami l'avait sauvé de sa situation sans issue, en lui prêtant deux cent cinquante mille francs. Il arriva à la fin à confesser que cette personne,--un entrepreneur de grands travaux publics, riche de plusieurs millions, et généralement entouré de l'estime de la bourgeoisie,--avait demandé pour son fils la main de Clémence. Ce serait, malgré la roture de M. Steenvliet, un brillant mariage, que sa femme et lui, mais surtout Clémence, désiraient ardemment voir se réaliser; mais ni la baronne, ni M. d'Overburg, ni Clémence, ne voulaient rien décider à ce sujet sans avoir obtenu l'approbation de leur cher et respectable oncle et parrain. C'est à l'effet de solliciter cette approbation qu'il lui écrivait, et ils espéraient tous qu'il ne tarderait pas à leur envoyer une réponse favorable.

Il relut attentivement sa lettre, la ferma, la cacheta du sceau à ses armes et tira un cordon de sonnette.

Un domestique parut.

--Tenez, lui dit le baron, remettez cette lettre à Vincent le chasseur. Qu'il coure à la gare du chemin de fer, et qu'il la jette dans la boîte de la poste.

V

M. d'Overburg, inquiété par les bruits qui couraient en ville sur la chute de la banque _La Prudence_, avait déjà depuis quatre jours disposé des deux cent cinquante mille francs et versé cette somme dans la caisse de la Banque.

A cette occasion, il était venu lui-même chez M. Steenvliet et lui avait dit de quelle façon pressante il avait écrit à son oncle le marquis. La réponse ne lui était pas encore parvenue, mais il ne doutait nullement qu'elle ne fût favorable.

A la demande de l'entrepreneur, il fut convenu entre eux que le baron donnerait, une dizaine de jours plus tard, un grand dîner auquel il inviterait quelques-uns de ses parents les plus considérables, ainsi que M. Steenvliet et son fils. Et à ce dîner on ferait connaître le projet de mariage.

Mais néanmoins, dès que la réponse approbative du marquis arriverait, le baron la ferait connaître à l'entrepreneur, et celui-ci viendrait avec son fils au château, pour que Herman et Clémence, devenus fiancés, pussent faire plus ample connaissance. Les convenances exigeaient que jusque-là on ne ménageât pas aux jeunes gens d'occasions de se rencontrer.

Lorsque M. Steenvliet fit part à son fils de la joie que lui causait la tournure favorable des choses relativement au mariage d'Herman avec mademoiselle d'Overburg, le jeune homme se montra très froid. Il déclara qu'il était prêt à se conformer aux désirs de son père; mais que ce mariage réussît ou non, cela le laissait fort indifférent.

En attendant, le jeune Steenvliet allait tous les jours au club. Il devait, d'après les conseils de son père, faire tous ses efforts pour pénétrer plus avant dans l'amitié de M. Alfred, car celui-ci pouvait contribuer pour beaucoup à disposer favorablement le cœur de sa sœur.

Il en résulta naturellement que Herman, qui, sans cela, n'était déjà que trop enclin à boire, courut le danger de s'oublier dans le vin et dans de bruyantes orgies. En effet, il rentra plus d'une fois au logis très tard dans la nuit et avec un violent mal de tête; mais heureusement, dans ces derniers jours, il ne se présenta pas au club de nouvelles occasions de plaisirs excessifs.

Plusieurs fois Herman avait pensé à la maisonnette du vieux charpentier Jean Wouters. Parfois, lorsqu'un long repos avait éclairci ses esprits, l'image de Lina Wouters se dressait devant ses yeux, et alors il éprouvait un sentiment de regret et de honte, et il chassait l'image avec un triste sourire d'ironie. Lina n'avait-elle pas aidé à le ramasser dans la boue du chemin? Ne devait-elle pas le considérer comme un misérable ivrogne?... Il s'efforcerait d'oublier cette rencontre. S'il était devenu indifférent à l'opinion que le monde pouvait avoir de lui, il ne voulait pas du moins avoir à rougir devant les innocents compagnons des jeux de son enfance...

Sur ces entrefaites, arriva le jour fixé pour le banquet à l'_Aigle d'Or_.

Pendant toute la matinée, Herman fut comme poursuivi par la question de savoir s'il n'était pas de son devoir de profiter de cette occasion pour aller féliciter le charpentier et sa famille de leur généreuse conduite envers lui. Il lutta longtemps contre cette idée, et la repoussa plus d'une fois; mais elle se représenta si souvent qu'il finit par l'admettre, et résolut de faire une courte visite au charpentier, afin de lui exprimer en quelques mots sa reconnaissance.

S'il prenait le chemin de fer, il risquait de rencontrer ses compagnons du club. Ils voudraient savoir pourquoi il les quittait en route, et le suivraient probablement. Pouvait-il fournir à ces jeunes gens ironiques et railleurs l'occasion de mettre le pied sur le seuil du charpentier? Serait-ce là la récompense qu'il devait apporter en guise de remerciement à ces braves gens si simples? Oh! non, ce serait une lâcheté...

Il y avait un moyen, pensait-il, d'éviter cet inconvénient. Il partirait par le chemin de fer, mais beaucoup plus tôt que ses amis.

Lorsque, mettant à exécution cette résolution, il descendit peu après quatre heures à la station de Loth, il vit le garçon de l'hôtel de l'_Aigle d'or_ et un ouvrier qui emportaient un panier et deux grandes caisses qu'on venait de descendre d'un wagon de bagages. C'étaient probablement des fruits, des tartes et du dessert pour le banquet.

Herman se déroba, autant que possible, à l'attention de ces deux individus, et marcha rapidement sur la chaussée.

Après avoir marché pendant quelques minutes dans cette direction, il prit un chemin de terre à droite, et le suivit d'un pas rapide, jusqu'à ce que, à quelques centaines de pas plus loin, il vît se dresser la maisonnette de Jean Wouters.

L'humble maison d'ouvriers où on l'avait si généreusement soigné et hébergé, était là solitaire en plein champ, à demi cachée sous le feuillage sombre de ses noyers géants, et égayée par la verdure plus claire des cerisiers et des pommiers du verger. Au-dessus de la haie d'épines qui servait de clôture au jardinet précédant la maison, s'élevaient deux buissons de syringa chargés de fleurs, dont le parfum pénétrant se répandait au loin et que le jeune homme respirait avec délices.

Le clair soleil de mai versait sa lumière bienfaisante sur cette tranquille oasis, quelques pigeons roucoulants se promenaient sur le toit de cette pittoresque demeure, et du feuillage touffu d'un cerisier s'élevait la chanson mélodieuse d'un rossignol.

Herman s'arrêta impressionné: une expression étrange parut sur son visage; l'enthousiasme et le bonheur brillaient dans ses yeux, et il se mit à murmurer en lui-même:

--Comme nous sentons tout à coup raviver nos souvenirs en voyant des lieux familiers, en entendant des sons connus, en respirant des parfums aimés!... Je revois ma grand-mère et mon vieux grand-père qui me sourient derrière la haie de leur jardin. Ils demeuraient dans une maisonnette pareille à celle-ci, un peu plus grande... ma mère me tient par la main, guidant mes pas encore chancelants. Nous venons d'entrer dans le joli mois de mai, comme à présent; c'est le jour anniversaire de mon grand-père. Je porte un gros bouquet de fleurs; je balbutie mon compliment de fête; le vieillard me serre en tremblant sur son cœur; je sens une larme tomber sur mon front... Hélas! ils ne sont plus, ces nobles cœurs... et morte aussi est ma bonne mère!

Il secoua la tête avec tristesse, et lutta pendant un instant contre ces pensées affligeantes. Enfin il marcha résolument vers la maison.

Arrivé dans le jardinet qui la précédait, il s'arrêta de nouveau pour contempler avec une satisfaction intime les humbles fleurettes qui bordaient le chemin, et qui semblaient lui sourire comme à une ancienne connaissance. C'étaient en effet des amies de son heureuse enfance, et il se souvint, en ce moment, combien de fois il en avait paré, en jouant, la tête blonde de la petite Caroline Wouters; la violette odorante, la marguerite blanche au cœur rose, l'églantine pourprée, le joli bouton d'or; diamants bruts de la couronne de son innocente compagne de jeux, bien autrement beaux et précieux pour son cœur que les fleurs rares et chères qu'il avait vues depuis lors dans le jardin de son père ou dans les magnifiques serres de ses nobles camarades du Club.

Peut-être fût-il resté longtemps absorbé dans ces souvenirs et dans cette rêverie, si une voix de femme n'avait tout à coup frappé son oreille.

--Eh quoi, c'est vous, M. Steenvliet; ne restez donc pas à la porte; entrez, je vous en prie.

--Bonjour, mère Wouters, N'y a-t-il pas d'empêchement?

--De l'empêchement? Il n'y a jamais d'empêchement, Monsieur. Et dans tous les cas il n'y en aurait jamais pour vous. Entrez donc. Et comment vous portez-vous maintenant? Vous paraissez en parfaite santé et de bonne humeur. Ah! maintenant je vous retrouve; mais l'autre soir, j'aurais eu peine à vous reconnaître; vous aviez un si drôle d'air! Asseyez-vous, monsieur Steenvliet. Non, pas sur cette chaise-là: en voici une meilleure... et à quoi devons-nous l'honneur de votre visite, s'il n'y a pas d'indiscrétion à vous le demander?

--Je venais vous remercier tous de vos bontés envers moi, répondit le jeune homme.

--C'était bien ce que je pensais, Monsieur, mais cela n'était pas nécessaire, car en pareille circonstance nous en eussions fait autant pour tout le monde.

--Je vous crois, mère Wouters; mais cela n'empêche cependant pas que je ne doive de la reconnaissance à votre père et à votre fille pour la pitié généreuse qu'ils m'ont témoignée. C'est surtout au père Wouters que je veux exprimer ma gratitude.

--Mon père est à son travail, au village; notre Lina est allée à Hal...

--Alors, je vais vous dire adieu, et je viendrai vous revoir un autre jour.

--A votre place, j'attendrais plutôt un peu, Monsieur, notre Lina est allée porter à la facteuse la dentelle qu'elle venait d'achever; elle devrait déjà être de retour: je l'attends à chaque instant... Vous en aller sans avoir vu mon père ou ma fille? Et vous vous êtes donné la peine de venir de Bruxelles pour cela?

--Pas précisément, la mère; nous avons une petite fête d'amis à l'_Aigle d'or_.

La bonne femme le regarda avec étonnement.

--Vous allez à l'_Aigle d'or_? murmura-t-elle. Oh! Monsieur, pour l'amour de Dieu, ne faites pas cela! Vous allez encore vous rendre malade... Voici justement notre Lina qui arrive. Je l'entends qui chante.

Un joyeux sourire éclaira la physionomie du jeune homme, pendant qu'il prêtait l'oreille aux sons encore lointains. Il chantonnait lui-même à demi-voix:

Gais bergers, bergères jolies, Sur l'herbe verte des prairies Menez vos moutons bondissants; Voici venir le doux printemps.

--Vous connaissez la chanson, Monsieur? demanda la femme.

--Si je la connais, mère Wouters? Je l'ai chantée des centaines de fois. Ma mère m'a bercé avec cette chanson-là.

Il se rapprocha de la porte et se mit sur le seuil. De là il vit de loin Lina qui arrivait par le chemin de terre.

La jeune fille, pour aller à Hal, avait mis ses habits des dimanches. Le costume original des paysannes brabançonnes lui seyait à merveille, surtout le madras aux couleurs tendres épinglé sur sa tête, et qui retombait sur ses épaules en encadrant ses joues fraîches.

Quoique, jusqu'à ce moment, la seule cause des dispositions joyeuses du jeune homme eût été le souvenir de son heureuse enfance que lui rappelaient les lieux où il se trouvait, il ne put pas s'empêcher de reconnaître pourtant que l'innocente compagne de ses jeux d'autrefois était devenue une jolie et charmante jeune fille. Cela lui fit véritablement plaisir pour elle.

--Bonjour, monsieur Steenvliet, dit Lina on entrant dans la maison. Que je suis contente de vous voir! J'étais si curieuse de savoir si vous n'étiez pas devenu sérieusement malade après la triste nuit de la semaine dernière; mais, Dieu soit loué, ma crainte n'était pas fondée.

--Je vous remercie, ma bonne Lina, répondit-il: je ne mérite pas un si vif intérêt.

Tout en parlant, la jeune fille avait ôté le mouchoir qui lui couvrait la tête, et l'avait déposé sur un buffet. Elle s'approcha de la table en disant:

--Je suis un peu fatiguée d'avoir marché vite. Si monsieur Steenvliet daignait prendre une chaise, je pourrais m'asseoir également.

Le jeune homme déféra à son désir tout en déclarant qu'il ne pouvait pas rester longtemps. Il n'était venu que pour les remercier des bontés qu'ils avaient tous eues pour lui. On l'attendait à l'_Aigle d'or_.

--Juste ciel! s'écria Lina, allez-vous encore à l'_Aigle d'or_? Ah! Monsieur, vous me faites trembler!

--En effet, vous paraissez tout effrayée, dit-il en souriant. Pourquoi?

--Comment pouvez-vous le demander? Je ne suis qu'une pauvre paysanne, et vous un riche monsieur; Je n'ai pas le droit de vous donner des conseils, mais je n'oublie pas cependant que, tout enfant, j'ai joué avec vous, et que vous m'avez sauvé la vie... Si vous étiez mon frère, je me jetterais à vos genoux et vous supplierais, les larmes aux yeux, de ne pas aller à l'_Aigle d'or_.

--Vous prenez la chose trop au sérieux, Lina.

--Que ne donnerais-je pas pour vous retenir d'aller à l'_Aigle d'or_! dit la jeune fille en soupirant. Grand-père me l'a assez fait comprendre. Si vous retournez à l'_Aigle d'or_, vous deviendrez de nouveau... de nouveau... malade. Sur cette pente on glisse toujours de plus en plus, et l'on est perdu avant qu'on le sache.

--Avec votre permission, Monsieur, ma fille a raison, ajouta la mère. Un si gentil garçon, ah! ce serait vraiment dommage. N'oubliez pas le proverbe qui dit: évitez les endroits où tombent les fléaux.

--Oui, bonnes gens, murmura Herman devenu pensif, je ne dis pas qu'il ne vaudrait point infiniment mieux pour moi de suivre votre conseil; mais à présent cela ne se peut pas. Cet après-midi, à cinq heures, il y aura un banquet d'amis à l'_Aigle d'or_, et il faut absolument que j'y assiste.

Il y eut un moment de silence; la jeune fille avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux demeuraient baissés.

--Lina, dit-il, je vois avec peine que mes paroles vous affligent. Je vous remercie de l'intérêt et de l'amitié que vous me témoignez... Pour vous prouver que je vous en suis sincèrement reconnaissant, je vous promets que je me conduirai avec retenue à l'_Aigle d'or_ et de ne pas y boire plus de vin qu'il ne convient à quelqu'un qui a résolu de garder son sang-froid. Ne secouez pas la tête, Lina; plus d'une fois on a exigé de moi semblable promesse, sans que j'aie pu la tenir. Mais, faite à vous, cette fois, elle sera sacrée.

Il avait prononcé ces mots avec un tel accent de conviction que Lina, heureuse et fière de son triomphe, releva la tête et regarda le jeune homme avec un gai sourire.

--Merci, merci, monsieur Steenvliet, s'écria-t-elle en battant des mains. Je vous crois; maintenant je suis contente.

Herman se leva comme pour prendre congé.

--Vous allez déjà nous dire adieu? demanda la mère. Il est a peine quatre heures. Vous avez encore trois quarts d'heure de temps.

--En effet, mère Wouters, mais je crains de vous déranger.

--Mais pas du tout, Monsieur: je vous en prie, restez assis.

Après un moment de silence, pendant lequel Herman regarda tout autour de la chambre, il dit à la jeune fille, comme s'il voulait donner un autre tour à la conversation:

--Je le vois bien, Lina, vous n'êtes pas riche; mais néanmoins tout respire ici le bien-être et le bonheur. Vous croyez que les grandes richesses rendent toujours l'homme heureux? Comme vous vous trompez! Mon père possède des millions, je puis dépenser de l'argent, en dissiper même autant que je veux. Ah! je donnerais volontiers toute cette richesse pour pouvoir revivre dans le passé, pour retrouver avec la naïveté de l'enfance, la pureté de l'âme et la paix du cœur... Vous le rappelez-vous encore, Lina, le jour, le beau jour où je remportai à l'école le premier prix de lecture, tandis que vous obteniez, vous, le premier prix d'écriture? Ma grand'mère, dans sa petite ferme, avait préparé une grande marmite de riz au lait avec du sucre et de la cannelle, et invité à la fête une vingtaine de nos condisciples... Comme nous avons couru, dansé et sauté dans le verger, toute cette journée-là!

--Si je m'en souviens! murmura la jeune fille émue. Pendant que vous en parlez, Monsieur, je vois revivre tout cela devant mes yeux.

--Mais ce que vous ne savez probablement plus, Lina, et ce qui vit toujours dans ma mémoire, c'est la figure de ma mère qui, à la fin de la fête, nous prit tous les deux dans ses bras, et prétendit que le roi et la reine,--c'est ainsi qu'on nous nommait ce jour-là,--devaient s'embrasser entre eux.

--Non, je n'ai pas souvenir de cela, dit Lina on riant.

--C'est bien ainsi, j'étais là, s'écria la mère Wouters en battant joyeusement des mains. C'était une joie! Et la mère Steenvliet paraissait si heureuse!

--Ma mère était une femme d'un excellent cœur, n'est-ce pas?

--La bonté même: un cœur d'ange, Monsieur.

--Ah! J'ai gardé un doux souvenir de cette journée-là, dit Lina. Vous rappelez-vous, Herman...--pardon, je veux dire monsieur Steenvliet.