Chapter 4
Bien que le baron fit tous ses efforts pour dissimuler son émotion, l'altération de sa voix trahissait assez l'inquiétude et le chagrin auxquels il était en proie.
--C'est très pénible, en effet, dit l'entrepreneur.
Mais cependant vous avez tort, me semble-t-il, monsieur le baron, de vous laisser abattre si fort par ce malheureux événement, Car enfin supposons que vous y perdiez cent cinquante mille francs, ce n'est pas encore là la ruine.
--Hélas! vous ne savez pas encore tout, soupira M. d'Overburg dont les yeux se mouillèrent de larmes. Égaré par les conseils de quelques-uns de mes amis qui faisaient partie de l'administration de la Banque, j'acceptai leur proposition d'entrer dans un syndicat ayant pour but de spéculer à la Bourse pour notre propre compte. A cet effet, on m'ouvrit à la Banque un crédit qui me permit de faire à ce syndicat un apport de deux cent cinquante mille francs. J'avais confiance en ces amis qui avaient l'habitude de manier des sommes aussi considérables et qui étaient connus comme hommes d'affaires capables et prudents. Malheureusement ils avaient, à mon insu, chargé de leurs opérations le même caissier infidèle.
--Et il a trompé également le syndicat?
--Tout le capital de notre syndicat est perdu!
--Quoi? s'écria l'entrepreneur en levant les mains. Vous perdez quatre cent cinquante mille francs, presque un demi-million? Quel coup fatal! Je vous plains, monsieur d'Overburg... Et vous dites que toute votre fortune y est engloutie?
--Tout entière.
--Mais il faut chercher les moyens de vous sauver, vous et vos enfants. Vos parents sont riches, ils vous aideront.
--J'en ai déjà parlé à deux membres de ma famille, les seuls qui pourraient le faire... Ils refusent.
--Tournez-vous vers les autres membres votre famille, ensemble ils peuvent beaucoup. Mais il faut vous presser, la chose ne souffre aucun retard. Cette catastrophe sera connue tout de suite. Vous ne pouvez échapper au déshonneur qu'en versant les deux cent cinquante mille francs à la Banque. Heureusement vous ne faites point partie du conseil d'administration, sans cela on pourrait vous rendre responsable du détournent de l'argent des actionnaires.
--Je n'espère rien de mes parents, murmura le baron. La somme est trop considérable. D'ailleurs je n'ai pas le temps d'attendre.
--Mais, mon pauvre monsieur d'Overburg, que croyez-vous donc pouvoir tenter?
--Je n'ose presque pas vous le dire, répondit le baron d'un air craintif. Vous m'avez témoigné de l'amitié, vous m'avez fait des offres de service. Dans ma détresse j'ai pensé à vous comme à mon dernier recours.
--A moi? grommela l'entrepreneur, peu flatté de la préférence. Je ne dis point que je n'aurais pas plaisir à venir à votre secours; mais deux cinquante mille francs! C'est une fortune.
M. d'Overburg tendit les mains vers lui, et dit sec un ton de supplication:
--Ah! ayez pitié de mon malheur! Vous possédez des millions. Vos grandes entreprises de toute nature amènent encore tous les jours de nouveaux capitaux dans votre caisse. Si vous consentiez à me prêter ce dont j'ai besoin pour acquitter ma dette envers la Banque, vous n'en resteriez pas moins riche.
--Mais, monsieur le baron, lors même que je voudrais, il me serait impossible de tirer un quart de million de ma poche sans me mettre moi-même dans l'embarras.
--Vous avez un crédit illimité, mon bon monsieur Steenvliet.
--En tous cas, on ne prête pas deux ou trois cent mille francs sans garantie.
--Non, en effet; mais je puis vous en donner une. J'évalue au moins deux cent mille francs l'excédent de la valeur de mes biens sur l'hypothèque dont ils sont grevés. Prenez là-dessus une hypothèque de second rang. Quant aux cinquante mille francs restants, pour ceux-là je ne peux pas vous donner de garantie; mais réfléchissez que je dois hériter de différents côtés, entre autres de mon oncle maternel, le marquis de la Chesnaie, qui a plus de soixante-dix ans et qui est tellement malade que depuis six mois il séjourne à Monaco, sur les bords de la Méditerranée, où il espère rétablir sa santé chancelante. Il possède au moins deux millions.
--Eh bien, voilà le moyen, interrompit l'entrepreneur avec joie. Écrivez à votre oncle, il vous sauvera.
--Oh! non; il est, par malheur, comme beaucoup de vieilles gens, extrêmement avare. Je n'obtiendrais pas seulement mille francs de lui. Vous voyez, monsieur Steenvliet, vous ne risquez rien, ce n'est qu'une affaire de temps. Allons, soyez généreux, montrez votre bon cœur; ne me laissez pas partir d'ici désolé. C'est à vous que nous devrons notre bonheur. Votre conscience vous récompensera; car elle vous donnera la conviction d'avoir sauvé le nom et l'honneur d'une vieille noble famille, qui, sans votre assistance, allait déchoir et s'effondrer. C'est une belle et noble action, monsieur Steenvliet, que de maintenir debout une race que les siècles ont fondée et le temps avait jusqu'à présent respectée.
L'entrepreneur paraissait ému et son irrésolution se lisait dans ses yeux.
--Tenez, mon bon monsieur Steenvliet, s'écria le baron, je vous supplie à mains jointes et les larmes aux yeux, ayez pitié de moi et de mes pauvres enfants!
Au bout d'un moment de silence, M. Steenvliet prit la main de son visiteur et lui dit:
--Croyez-moi, monsieur d'Overburg, votre malheur me touche profondément. Je voudrais pouvoir vous aider; mais je ne puis pas ainsi prendre tout à coup un parti au sujet d'un emprunt aussi considérable, et non seulement j'ai besoin de réfléchir; mais je dois savoir encore s'il me serait possible de tirer cette grosse somme de mes affaires courantes. Revenez demain, je vous ferai connaître ma résolution.
--Puis-je espérer qu'elle me sera favorable?
--Espérer, oui, mais vous comprenez que je ne puis pas encore me lier définitivement.
--Ah! Et si dès aujourd'hui ma situation envers la banque est connue à la Bourse?
--Chargez un de vos amis en ce cas de déclarer tout haut que vous êtes prêt à verser l'argent que vous devez... Par ce moyen, vous prévenez tous les bruits fâcheux. Maintenant, ayez bon courage, monsieur le baron, j'espère que je pourrai vous aider... Allons, prenez encore un verre de vin, cela vous ragaillardira et vous donnera des forces contre le chagrin.
M. d'Overburg à demi consolé vida son verre.
--Ah! puisse le bon Dieu vous inspirer de me sauver! dit-il. Vous me rendriez encore un autre service. Mon fils Alfred, vous le savez, est un désœuvré, un dissipateur. Il est temps qu'on mette fin aux débordements de sa vie de jeune homme. J'étais en négociations avec le comte van Eeckholt qui ne paraît pas éloigné d'accorder à mon fils la main de sa fille cadette. Votre aide seule peut rendre possible cette brillante alliance.
--Et vous croyez que monsieur Alfred, par ce mariage, renoncerait à sa vie de dissipation?
--Infailliblement.
--Ah! si je pouvais aussi, par le même moyen, ramener mon fils dans le bon chemin! soupira l'entrepreneur.
--Mais vous le pouvez, cherchez une femme pour lui, dit le baron.
--Croyez-vous, monsieur le baron, que cela me serait facile?
--Comment pareille chose serait-elle difficile pour vous qui possédez des millions?
L'entrepreneur secoua un instant la tête d'un air pensif.
--Jusqu'à présent, dit-il, j'ai vainement cherché une femme possible pour Herman. Les offres n'ont certainement pas manqué; mais l'orgueil paternel me pousse, quand il s'agit de mon fils unique, à élever mes vues au-dessus des gens parmi lesquels nous avons vécu jusqu'à présent. Mon travail, mon esprit d'économie, un peu d'intelligence et beaucoup de bonheur m'ont fait gagner quelques millions. Je les ai gagnés honnêtement, personne n'a jamais dit une parole de blâme contre moi. Je me demande si, dans cette situation, je n'ai pas le droit d'espérer pour mon fils un meilleur lot et une place dans les hautes classes de la société.
--Certes, vous avez ce droit, affirma le baron. Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, je ne doute pas qu'en cherchant bien vous ne trouviez la bru que vous souhaitez.
L'entrepreneur resta un moment pensif, puis il dit tout à coup:
--Je crois, monsieur le baron, que j'ai découvert le moyen de vous délivrer en une fois de toutes vos inquiétudes...
--Ah! ciel, puissiez-vous ne pas vous tromper! s'écria M. d'Overburg avec joie. Et cet heureux moyen?
--Lorsque vous m'avez fait l'honneur de m'inviter à visiter votre château, mademoiselle Clémence, votre fille, et mon fils ont eu deux ou trois fois l'occasion de passer quelques heures de compagnie. Il paraît que les jeunes gens ne se haïssent point. Je suis disposé à donner à mon fils un million de dot. De plus, sa femme deviendra maîtresse dans ma maison où elle disposera de tout selon son bon plaisir. Qu'est-ce que vous dites de cela?
Le baron le regarda avec stupeur comme s'il n'avait pas compris.
--Si vous consentez à ce mariage, reprit Steenvliet, je vous prête immédiatement deux cent cinquante mille francs sans autre garantie que votre signature.
Le baron parut hésiter ou réfléchir.
--Quoi? vous ne répondez rien? murmura l'entrepreneur d'un ton de mécontentement. Est-ce donc un refus?
--Oh! non, vous vous trompez, s'écria le baron effrayé. J'accepte... avec reconnaissance... avec joie... mais je ne puis pas, comme cela, prendre à l'instant une résolution définitive, sans savoir ce que pensent de cela ma femme et ma fille.
--Madame la baronne ne peut pas refuser, et si elle devait y voir un certain sacrifice, elle s'y résignerait pour le bonheur et pour l'honneur de son époux.
--En effet, soupira le baron.
--Et pour ce qui regarde mademoiselle Clémence, mon fils est un garçon bien tourné et elle paraissait le distinguer particulièrement. De son côté, vous ne rencontrerez pas d'opposition.
--Je crois également pouvoir l'espérer, mon bon monsieur Steenvliet; Clémence m'a parlé avec éloges de M. Herman et surtout de sa politesse et de sa délicate réserve; mais n'en fût-il pas ainsi, cela ne serait pas un obstacle insurmontable. C'est une autre difficulté qui m'empêche d'accepter immédiatement votre généreuse proposition.
--Une difficulté? Avez-vous peut-être pris déjà d'autres engagements pour votre fille?
--Non. Je vais vous expliquer. Vous êtes un homme raisonnable et vous le comprendrez. Au décès de mon oncle, le marquis de la Chesnaie, je dois entrer en possession de plus de deux millions. Il est le parrain de notre Clémence. Si j'allais, sans l'avoir consulté, disposer de la main de ma fille, il en serait tellement irrité qu'il me déshériterait. Vous ne pouvez donc pas exiger que je mette en péril la fortune future de mes enfants.
--Naturellement, je ne vous le conseille même pas. Écrivez-en à votre oncle. Mais qu'attendez-vous? S'il refusait d'approuver ce projet de mariage?
--Refuser, monsieur Steenvliet? Je le craindrais s'il pouvait être assez généreux pour me tirer de l'embarras où je suis; mais, comme je vous le disais, il est d'une avarice extrême et les dissipations de mes fils l'ont rendu inexorable sur ce point.
--Et vous concluez, monsieur le baron?
--Je ne puis pas vous donner ma parole décisive avant de connaître le sentiment de mon oncle. Je courrais le risque de vous tromper ou de le tromper; ma conscience me le défend.
--Je ne vous demande pas une décision. Je vous demande seulement votre parole de gentilhomme que vous ferez sincèrement tout votre possible pour épargner à mon fils un refus humiliant.
--Je vous la donne, monsieur Steenvliet.
--Eh bien, je veux lutter de bonne volonté avec vous, dit l'entrepreneur en lui serrant joyeusement la main. Dès demain, si vous voulez, vous pouvez disposer sur ma maison pour deux cent mille francs, soit en une fois, soit en plusieurs. Il suffira que vous fassiez des mandats à ordre sur ma caisse. La chose vous va-t-elle ainsi?
--Oh! généreux ami; s'écria le baron. Merci; mille fois merci! Vous êtes mon sauveur et celui de toute ma famille!
--Je pousserai même plus loin mon assistance, monsieur d'Overburg. Je me propose, un peu plus tard, de dégrever vos biens patrimoniaux de leurs hypothèques... Mais si, par malheur, on me faisait l'injure de repousser ou de rendre impossible les projets d'union convenus entre nous, alors, vous le comprenez bien, je serais libre de retirer mes promesses et mon aide.
--Ne craignez rien pour cela, répondit le baron. Une pareille alliance, j'en conviens, aurait peut-être rencontré autrefois d'insurmontables obstacles; mais aujourd'hui l'argent est devenu le levier tout-puissant qui abaisse les montagnes, qui comble les abîmes et qui, dans le monde moral, peut rendre possibles les choses qui ne l'étaient pas autrefois.
--En tout cas, baron, au besoin, rappelez à vos parents que je me mettrai au lieu et place de la banque et que je serai votre créancier au même titre et avec les mêmes droits que cet établissement.
--Si mon oncle consent je pourrai bien me passer de l'approbation de mes autres parents; et c'est pourquoi je pense qu'il serait très prudent de ne parler de ce projet de mariage qu'aux membres de nos deux familles et encore en leur recommandant strictement le secret. Sans cela des bruits prématurés pourraient encore nous susciter des difficultés. Par exemple si un de mes parents écrivait au marquis avant que celui-ci m'eût envoyé sa réponse. Mon oncle est un homme bizarre.
--Eh bien, gardons la chose secrète entre nous jusqu'à ce que vous ayez reçu sa lettre. Ce sera, en effet, le plus prudent.
--Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi de vous quitter pour aujourd'hui, J'ai hâte d'aller me conformer à votre sage conseil pour prévenir tous les bruits défavorables et en même temps d'écrire à mon oncle. Dès que je recevrai sa réponse, je viendrai vous en faire part. D'ailleurs, l'occasion ne me manquera pas pour vous témoigner encore, dans l'entre-temps, ma profonde reconnaissance. Adieu.
--Au revoir, monsieur le buron.
Et l'entrepreneur escorta son hôte jusqu'à la porte en lui prodiguant encore des paroles d'encouragement.
Lorsque le baron se fut éloigné, M. Steenvliet retourna dans son cabinet. Il ne paraissait pas satisfait de la façon dont le baron avait, au commencement du moins, accueilli sa proposition. Son visage exprimait le mécontentement et il secouait la tête d'un air soucieux.
Arrivé dans son cabinet il alluma sa pipe en écume de mer et se mit à fumer à grosses bouffées comme il avait coutume de le faire lorsque des pensées peu agréables assombrissaient son esprit.
Enfin, lorsque ses réflexions et son tabac l'eurent insensiblement mené à envisager l'affaire sous un jour plus favorable, il murmura:
--Le baron n'a pas accueilli ma proposition avec une grande joie. Il en paraissait tout troublé. Pour ce qui le concerne, je crois à son consentement sincère; mais il craint ses parents, surtout son oncle, le marquis. Certes, dans le monde c'est un avantage considérable et un grand honneur d'appartenir à une race illustre; mais, au fond, tous ces gens si fiers ne sont pas faits d'une autre essence que nous tous. Ah! ils pourraient bien refuser. Le baron pourrait faiblir devant leur résistance. Il y aurait donc une lutte entre leur orgueil et mon ambition paternelle? Ils ne me connaissent pas; ils ne savent pas que, jusqu'à présent, je n'ai pas laissé inexécuté un seul de mes projets... Pourquoi donc m'inquiéter du résultat? Le baron peut hésiter, chercher à obtenir des délais; mais est-ce que je ne le tiens point par l'argent? Attendre n'est rien, pourvu que j'aie des chances d'atteindre mon but; et ce but, je veux l'atteindre et je l'atteindrai.
Un valet entra, après avoir frappé légèrement à porte.
--Monsieur, annonça-t-il, monsieur votre fils vient d'entrer. Selon vos ordres, je lui ai dit que vous vouliez lui parler immédiatement.
--Eh bien?
--Il m'a répondu: Allez au diable! Et il est monté.
--Quel air avait-il?
--Très fatigué, pâle et de mauvaise humeur, Monsieur.
--C'est bien.
Le domestique sortit.
--Il me fera avoir une attaque d'apoplexie, s'écria l'entrepreneur en frappant du pied avec colère. Je ne pense qu'à lui, à son bonheur, et lui, après une nuit de désordre et de dissipation, ne daigne pas seulement venir me saluer. Il méprise mes ordres en présence de mes domestiques. Ah! ça ne peut pas durer ainsi! Il faut qu'il sache, et il saura que c'est moi qui suis le maître ici.
En achevant ces menaces il gravit l'escalier de marbre et ouvrit la porte d'une des chambres qui s'ouvraient sur le palier.
Il vit son fils, qui avait déjà ôté sa redingote, debout devant son lit.
--Mauvais sujet, s'écria-t-il, Jacques ne t'a-t-il pas dit que je voulais te voir à ton retour? Pourquoi ne m'obéis-tu pas?
--Je suis malade, grommela le jeune homme d'un ton revêche. Je vais me coucher.
--Malade? Tu as encore une fois passé toute la nuit dans une scandaleuse débauche. Tu n'es qu'un méprisable ivrogne.
--Pas encore tout à fait, mon père; mais je crains fort de le devenir. Et à qui la faute?
--Et tu n'es pas honteux, fils ingrat, de me dire pareille chose? s'écria l'entrepreneur affligé et courroucé à la fois, à moi, à ton père qui a pioché et peiné toute sa vie pour te voir heureux?
--Pourquoi vous cacher la vérité, mon père? Vous savez assez vous-même que...
--Ces griffes sur ta joue, qu'est-ce que cela signifie? Tu t'es battu, battu avec des femmes?
--Non, soyez tranquille, mon père, j'étais en bonne compagnie: vous les connaissez bien les jeunes gentilshommes et les autres dissipateurs du club. Chemin faisant nous avons bu du champagne dans un cabaret de village, par seaux, suivant la coutume, et, pour nous amuser, nous avons mis en pièces quelques verres et quelques glaces. Dans l'obscurité, je me suis heurté contre un marbre; de là vient l'égratignure de ma joue. Allons, père, ne me faites pas de reproches inutiles. Ce n'est pas la première fois que pareille chose m'arrive, et ce ne sera probablement pas la dernière. Soyez un peu indulgent et laissez-moi me mettre au lit.
L'entrepreneur, mis dans la plus violente colère par le calme exaspérant de son fils, s'élança vers lui le poing fermé.
--Vaurien sans cœur! vociféra-t-il. Tu n'iras pas te coucher, tu écouteras respectueusement ce qu'il me plaira de te dire!
--Eh! mon Dieu, ne vous mettez pas en colère, mon père. Si vous le désirez, je resterai levé.
--Ah! tu continueras à boire, à bambocher comme un être sans éducation, oses-tu dire! Je comprends: tu crois que je n'ai ni le droit, ni le pouvoir de t'imposer ma volonté. Eh bien! tu te trompes, et joliment! N'oublie pas que quand ta mère mourut je n'avais encore qu'une toute petite fortune. Depuis lors tu m'as coûté et tu as dissipé au moins trois fois autant que ton petit héritage maternel. Ce que je possède m'appartient tout à fait, à moi seul, et s'il me plaisait de te refuser à l'avenir toute monnaie...
--Fasse Dieu que vous me l'eussiez toujours refusée, mon père, murmura le jeune homme sans s'émouvoir. Cet argent que d'autres mettent au dessus de tout, je le hais comme la cause de ma misère et de mon désespoir. Ces paroles vous fâchent, mon père? Vous croyez que je dis cela pour vous faire de la peine! Croyez, que malgré tout, je vous aime et je vous respecte; oui, je voudrais être la joie de vos vieux jours; mais je ne suis plus bon à rien, plus capable de rien. La vie m'ennuie tellement que je voudrais être mort.
L'accent de conviction avec lequel Herman avait prononcé ces dernières paroles, effraya profondément M. Steenvliet et fit tomber sa colère comme par enchantement.
--Mon fils, mon fils, si tu savais comme tu me fais de la peine! Aie pitié de ton père! Je te donne tout ce que ton cœur peut désirer; des chevaux de prix, des voitures de luxe, de l'argent en abondance, et tu ne t'estimes pas encore heureux!
--Je suis malheureux, mon père, profondément malheureux!
--Comment cela est-il possible? As-tu peut-être une cause secrète de chagrin? Confie-la moi, je t'aiderai à en triompher.
--Vous la connaissez, cette cause, répondit le jeune homme. Ce n'est pas la première fois que je vous en parle; mais vous voulez que je vous la répète? Eh bien, soit. Mon excellente mère était une fille de paysans. Malgré votre fortune, qui croissait tous les jours, elle a élevé ma première jeunesse comme elle pouvait; elle m'a inculqué sa simplicité, son amour pour la vérité et pour la vertu, en même temps que son aversion pour le faux luxe; mais les manières distinguées, le vernis spirituel et brillant, l'ambition de s'élever,--qualités que l'on doit avoir sucées avec le lait maternel pour les posséder entièrement,--elle ne pouvait me les apprendre ou me les inspirer, ni vous non plus, mon père. L'argent ne vous avait pas encore poussé à chercher pour moi le bonheur dans la vie inutile et fastueuse de ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde. Vous et mère, vous rêviez pour moi une carrière fructueuse et en même temps honorable. Je deviendrais artiste, peintre, et je suivais les leçons de l'Académie. J'eus des professeurs particuliers qui me firent faire quelques progrès; je commençai à peindre. J'avais des dispositions, beaucoup de dispositions; tout présageait qu'après de sérieuses études, je ferais honneur à votre nom et à mon pays. Je regrette ce temps d'enthousiasme, d'amour du beau, d'ardentes croyances en l'avenir. J'étais bien heureux alors! Mais la fortune vous favorisa d'une manière aussi inattendue qu'inespérée et, pour comble de malheur, Dieu rappela à lui ma pauvre mère. Vous m'avez forcé alors, mon père, impitoyablement forcé, de déposer pour jamais le crayon et le pinceau. Le fils d'un millionnaire ne pouvait plus travailler... C'est ainsi que vous avez brisé l'espoir de ma vie et tout mon courage; car j'ai oublié ce que j'avais appris et maintenant il est trop tard.
--Allons, allons, mon fils, dit l'entrepreneur d'un ton très calme. Tout ça n'est qu'une erreur de tes sens. La migraine te rend chagrin et grognon. Tu voulais devenir peintre? Qu'est-ce, au fond, qu'un peintre, sans parler bien entendu de quelques génies exceptionnels presque aussi rares que le merle blanc? Un peintre est un ouvrier qui fait des meubles pour orner les salons des gens riches. Il s'estime heureux lorsqu'il réussit à nouer péniblement les deux bouts de l'année. N'est-ce pas ainsi?
Un sourire triste et improbateur plissa les lèvres du jeune homme.
--Oui, ris de mes paroles, continua le père. Tu ne me feras pas croire qu'il ne serait pas de la dernière stupidité de courir avec un tableau sous le bras pour l'offrir en vente, de se jeter aux genoux des journalistes et des critiques d'art, ou de se laisser traîner dans la boue par des concurrents jaloux, quand on a des millions à sa disposition. Reconnais qu'en ceci du moins j'ai raison.
--En tous cas, cela importe peu actuellement, répliqua le jeune homme. Vous avez jugé qu'il valait mieux pour moi de fréquenter les plus hautes classes de la société et de vivre sans rien faire d'utile. Je vous ai obéi. De quoi pouvez-vous vous plaindre?
--Mais Herman, mon pauvre garçon, ce n'est pas une raison pour te traîner dans une crapuleuse débauche, s'écria l'entrepreneur avec un accent d'indulgence paternelle. Que tu t'amuses dans la compagnie des membres du Club, je n'y trouve rien à redire; mais faut-il pour cela te livrer à de pareils excès de boisson au risque de troubler ton intelligence et de perdre ta santé et ta bonne réputation?
--J'ai profondément réfléchi à cette question, mon père; ce matin encore, pendant des heures. Est-il nécessaire de faire de pareils excès de boisson en telle compagnie? Pour moi, cela est inévitable.
--Inévitable? Mais avec une volonté un peu ferme on peut toujours se retenir.