Argent et Noblesse

Chapter 3

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--Oui, oui, mon joli Monsieur, asseyez-vous ici, le dos au feu, ajouta la femme d'un air aimable. J'ai fait pour vous du fort café qui va vous remettre tout de suite. Et si notre café n'est pas aussi bon qu'en ville, songez que nous sommes de pauvres gens et que nous donnons ce que nous avons.

Pendant ce temps elle remplit une tasse du breuvage fumant.

Le jeune homme paraissait hésiter et regardait du côté de la porte.

--Vous vous donnez beaucoup de peines, murmura-t-il, mais je n'ai pas le temps et veux m'en aller.

--Vous refusez le café que j'ai préparé pour vous avec tant de soin? Trop de peines! Croyez-vous donc, Monsieur, qu'il ne vous est pas offert de tout cœur? Vous êtes malade. Allons, je vous en prie, asseyez-vous.

Et, joignant l'action à la parole, elle le poussa vers la table et le força avec une douce violence de faire ce qu'elle voulait.

Il se laissa tomber sur la chaise en rechignant, prit la jatte d'une main tremblante, et but une gorgée de café chaud.

Il paraissait avoir hâte de partir. Les regards du vieillard et de la femme qui ne pouvaient pas se détacher de lui, le blessaient et le remplissaient de confusion. Aussi se leva-t-il immédiatement, mit la main à la poche et demanda:

--Qu'est-ce que je dois ici? N'ayez pas peur de demander trop... Vous ne répondez pas? Voilà vingt francs, est-ce assez?

Et posant une pièce d'or sur la table, il se dirigeait déjà vers la porte; mais le vieux charpentier le retint par le bras, le ramena à la table et murmura, d'un ton sévère:

--Restez, Monsieur; vous ne quitterez pas ma maison avant d'avoir remis cet argent dans votre poche. Nous ne tenons pas un cabaret. Ce que nous avons fait pour vous, nous l'avons fait par charité chrétienne et pas autrement.

Le jeune homme regarda ses hôtes avec une expression de surprise en même temps que d'incrédulité moqueuse, et dit en souriant:

--Allons donc, c'est impossible; vous ne parlez pas sérieusement. Vous êtes pauvres, et vous refusez de l'argent? Pour de l'argent, on vend son âme, et même celle des autres. Allez plutôt le demander à l'_Aigle d'or_, à l'aubergiste et à ses filles.

--Ramassez, Monsieur, ramassez! s'écria Jean Wouters, en colère. Oui, nous sommes pauvres; mais nous ne voulons pas d'argent que nous n'avons pas gagné par notre travail.

Lina, qui jusqu'à ce moment était restée dans le jardin ou dans l'écurie, entendit probablement les sons élevés de la voix de son grand-père. Elle entra dans la chambre avec un visage souriant.

--Monsieur ne me connaît-il pas? demanda-t-elle.

--C'est singulier, murmura-t-il en se frottant le front, il me semble que je vous connais, en effet. Mais où vous ai-je vue? Mes idées sont un peu troubles; il doit y avoir bien longtemps.

--En effet, il y a très longtemps, Monsieur. Ne vous en souvient-il pas? il y avait un enfant, un tout petit enfant, qui jouait avec vous lorsque vous demeuriez encore à Ruysbroeck avec vos parents.

--Un enfant, balbutia-t-il d'une voix presque imperceptible. Un petit enfant, avec des yeux bleus et une chevelure blonde toute bouclée?

--Comme vous dites, Monsieur.

--Ciel! Cet enfant? la petite Caroline Wouters! Vous?

--Moi-même, Monsieur.

--Ah! mon Dieu, et c'est vous, Caroline, qui avez aidé à me ramasser dans la boue?

Et, courbant la tête, il grogna tout bas:

--Damnation! Et la honte ne me fait pas entrer sous terre!

--Voyez-vous bien, mère, s'écria Lina, qu'il ne l'a pas encore oublié.

--Oublié! répéta-t-il avec une confusion douloureuse. Oublié! ces jours d'innocence, de paix et de pureté! C'est la seule lueur, la seule étincelle lumineuse qui brille parfois encore dans mon âme flétrie!

La jeune fille s'approcha de lui et lui dit avec une douceur insinuante:

--Ne soyez pas si contrarié, monsieur Steenvliet. C'est un accident qui peut arriver à tout le monde. Vous êtes un peu malade; mais ça se guérit très vite. Prenez courage. Ça ne vous arrivera plus.

--Ne plus m'arriver? grogna-t-il avec une sombre ironie. Je l'ai dit et espéré tant de fois moi-même. Maintenant il est trop tard. Je suis un être sans force et sans énergie. La vie m'est à charge. Ah! si je pouvais mourir.

Lina poussa un cri d'angoisse. Des larmes brillaient dans ses yeux. Le jeune homme la regarda un instant avec hésitation.

--Vous pleurez? dit-il avec étonnement. Vous avez pitié de moi? Merci, Caroline; mais je ne le mérite pas.

--Ah! comment est-il possible? gémit la jeune fille. Lui, le bon, le généreux enfant! qui me tira un jour de la rivière au péril de sa vie et qui me sauva de la mort. Il serait devenu un mauvais sujet? un vaurien? un homme corrompu? Et je ne pleurerais pas sur un pareil malheur?

--Je vous ai sauvé la vie? Moi? Mais non; mais non.

--Comment pouvez-vous l'avoir oublié, Monsieur? En moi, du moins, le souvenir reconnaissant de votre bienfait ne s'est point effacé. Et vous revoir ainsi malade, désespéré, malheureux--car vous êtes malheureux--cela me déchire le cœur!

Elle poussa un sanglot et cacha son visage dans ses mains.

Profondément touché de l'affliction de la jeune fille, Herman Steenvliet sentit les larmes monter à ses yeux.

Il fit un pas vers le vieillard, éleva les mains vers lui en s'écriant:

--Oubliez l'injure que je vous ai faite, je ne vous connaissais pas; je suis un misérable... Pardonnez-moi... Adieu.

En achevant ces mots il quitta ses hôtes ébahis; et s'enfuit hors de la maison dans la direction du village.

III

Dans la rue de la Loi, à Bruxelles, parmi les hôtels et les maisons de maître de ce quartier aristocratique, s'élevait une habitation qui se distinguait des autres par les sculptures de sa façade et par la hauteur de sa porte cochère, sur les panneaux en chêne veiné de laquelle se détachaient deux grandes têtes de lion en bronze.

Derrière cette porte, entre des murs de stuc, se prolongeait une galerie, assez large pour livrer passage aux voitures, jusqu'au jardin, dont une des faces latérales était occupée par de vastes écuries et remises.

Au commencement de cette galerie, du côté gauche, on remarquait deux statues,--deux œuvres d'art--au pied de l'escalier dans les marches cirées duquel on eût pu facilement se mirer. Les murailles étaient couvertes de grands tableaux dans des cadres dorés. Les marbres polis et les ors brillants des moulures attestaient la richesse et l'opulence des maîtres du logis. A la vue de tout ce luxe, on aurait cru que cet hôtel devait être la demeure d'un prince, ou tout au moins d'un gentilhomme, grand propriétaire foncier; mais sur la première porte qu'on remarquait à droite de la galerie, on lisait ces mots en lettres d'or:

_Bureaux. Entrez sans frapper._

Le maître de cette demeure princière était donc un homme qui avait des bureaux et faisait des affaires. En effet, il n'était autre que M. Steenvliet, l'entrepreneur, qui avait été autrefois un simple maçon, et qui, par son habileté et son activité, ou par un concours de circonstances heureuses,--qui pouvait le savoir?--était devenu immensément riche, et voyait encore chaque jour l'argent affluer dans ses coffres.

M. Steenvliet avait son cabinet particulier au bout de la galerie. Ami du calme et du repos, il voulait être à son aise et ne pas être troublé par le bruit incessant de la rue, à ce qu'il disait du moins. Mais la véritable raison était qu'il avait gardé de sa vie d'autrefois certaines habitudes qu'il s'efforçait le plus possible de cacher aux gens de son entourage actuel, et c'est pour cela qu'il craignait d'être surpris par des visites non annoncées d'avance.

Ses précautions étaient bien prises; il recevait, dans un parloir contigu, les gens d'affaires, les propriétaires, les architectes, les entrepreneurs:--et quant aux fermiers, aux ouvriers, et à certains de ses commis qui avaient sa confiance, il les recevait dans son cabinet. Avec beaucoup de ces derniers il se comportait comme s'il prenait plaisir à montrer qu'il se souvenait de sa situation d'autrefois. Mais dès qu'on lui annonçait la visite d'une personne appartenant aux classes élevées de la société, il sortait de son cabinet par une porte dérobée pour aller faire toilette et se transformer autant que possible en ce qui concerne le costume et la manière d'être.

Ce jour-là, vers onze heures du matin, M. Steenvliet était assis devant un pupitre, auquel il tournait à moitié le dos. Il était enveloppé dans une vieille robe de chambre, tenait entre les dents une pipe en écume de mer, et fumait à si grosses bouffées qu'il était entouré d'un nuage bleuâtre. Si son visage soucieux n'avait pas trahi la mauvaise humeur ou la contrariété à laquelle il était en proie, la rapidité fiévreuse avec laquelle il tirait des bouffées de sa pipe eût suffi pour montrer que son esprit devait être assombri par des réflexions inquiétantes.

L'aspect de cette pièce était singulier: les murailles étaient ornées de tableaux et de gravures à cadres dorés; les rideaux des fenêtres étaient assez riches pour un palais; la pendule et les bronzes de la cheminée de marbre étaient de précieux objets d'art; mais le plancher en planches nues, jadis cirées, était çà et là marqué de taches humides, produites par les jets de salive que l'entrepreneur lançait en fumant, le drap vert du pupitre était presque noir de taches d'encre. En un mot, au milieu d'un grand luxe, beaucoup de choses portaient les traces d'une extrême négligence, ou peut-être d'une malpropreté volontaire.

M. Steenvliet pouvait avoir dépassé un peu la cinquantaine; il était d'une taille élevée, solidement bâti, avec de larges mains et de grands pieds. Son visage, d'un rouge brique, était encadré de favoris grisonnants, longs et mal taillés, tandis que ses lèvres, habituellement pincées, laissaient voir, lorsqu'il parlait ou qu'il riait, des dents larges et peu soignées.

Si tout cela accusait une grande force corporelle, et une non moins grande énergie, on en pouvait conclure en même temps que cet homme,--comme dit le proverbe,--n'avait pas été bercé sur les genoux d'une mère et qu'il n'avait pas non plus passé les années de sa jeunesse sur les bancs d'une université.

Sous l'empire d'une réflexion plus désagréable que les autres, M. Steenvliet jeta sa pipe dans un coin, se leva, frappa du pied avec colère, et grommela:

--Depuis la mort de ma pauvre femme, il n'y a plus rien de bon à attendre de cet imbécile! Il a encore découché, le bambocheur!.... Malheur! quelle sera la fin scandaleuse de tout cela? Ah! je rêve pour lui le succès, le bonheur et la considération dans le monde; je me tue à piocher, pour lui laisser une grande fortune et pour le rendre puissant et honoré par l'argent... Et toute cette sollicitude, cette perpétuelle activité n'auraient pas d'autres fruits que la honte et l'humiliation? Mon fils unique ne deviendrait pas autre chose qu'un débauché vulgaire et un ivrogne? Oh! non, non, il m'obéira, ou cette fois je lui casse les reins, aussi vrai que j'existe! Je me remarie, je lui donne une marâtre... ou plutôt je renonce, aux affaires, je dissipe ma fortune, et je me réduis à la pauvreté. Ce sera la récompense de l'ingrat.

Mais la violence de pareilles idées l'effraya. Il se laissa tomber sur une chaise, secoua la tête, et demeura ainsi, profondément découragé, les yeux fixés au parquet.

On frappa à la porte; et comme l'entrepreneur n'entendait pas ou ne voulait pas entendre, on se remit à frapper plus fort.

--Entrez! cria M. Steenvliet avec impatience.

Un domestique en livrée ouvrit la porte.

--Ne vous ai-je pas dit, lourdaud que vous êtes, que je n'y suis pour personne? gronda le maître de la maison.

--En effet, Monsieur, mais c'est un cas particulier, et vous m'en voudriez, sans doute, si je renvoyais encore M. Doureet, et pour la troisième fois.

--Doureet, l'inspecteur des travaux au quartier Louise?

--Oui, Monsieur.

--Eh bien! parlez, qu'est-ce qu'il veut?

--Vous savez, Monsieur, c'est un Liégeois. Il a reçu une lettre qui lui annonce que sa vieille mère est mortellement malade et qu'elle désire le voir. Il a couru toute la matinée pour obtenir de vous l'autorisation d'aller à Liège.

--Sa mère est mortellement malade? répéta l'entrepreneur. Pauvre Doureet, cela est grave. Le remplacer immédiatement est difficile..... Dites-lui néanmoins qu'il parte, et qu'il reste à Liège aussi longtemps que sa mère aura besoin d'aide et de consolation. Allez dans les bureaux, et faites part de cette affaire au chef de bureau. Qu'il envoie au quartier Louise le conducteur Dalmans avec les instructions nécessaires... Et vous, Jacques, oubliez que je vous ai parlé un peu durement. Vous avez bien fait de venir m'avertir. Mon naturel est emporté, vous le savez; n'y faites pas attention. Retenez bien maintenant que je veux qu'on me laisse en paix; je n'y suis pour personne... Dites-moi, mon fils n'est-il pas encore rentré?

--Pas encore, Monsieur.

Le valet quitta le cabinet.

M. Steenvliet le suivit des yeux, puis il se remit à marcher de long en large, grommelant entre ses dents et faisant des gestes irrités, comme s'il menaçait quelqu'un qui lui aurait donné des sujets de colère.

A peine était-il seul depuis quelques minutes, qu'il se retourna vivement en entendant de nouveau frapper à la porte.

--Étourneau, avez-vous déjà oublié mes ordres? grogna-t-il en s'adressant au domestique qui avait ouvert la porte sans attendre de réponse. Filez sur-le-champ, je ne veux rien entendre.

Mais le valet ne parut pas prendre garde à la mauvaise humeur de son maître: il s'approcha sans crainte et dit:

--Monsieur ne désapprouvera pas ma hardiesse. M. le baron d'Overburg lui fait demander un moment d'entretien.

Cette annonce fit un effet surprenant sur M. Steenvliet. Son visage exprima, en même temps, le contentement et l'inquiétude. Il demanda avec une précipitation visible:

--Mon ami le baron d'Overburg vient me voir? L'avez-vous introduit dans le grand salon?

--Naturellement, Monsieur.

--Retournez auprès de lui, et présentez-lui mes excuses. Dites-lui que je le rejoindrai dans quelques instants.

Et, sans attendre que le domestique fut sorti, M. Steenvliet courut dans une pièce voisine, peigna sa chevelure et ses favoris, et se dépêcha de changer de vêtements.

Il n'avait même pas complètement achevé sa toilette lorsqu'il ouvrit la porte du salon le chapeau à main, pour saluer le visiteur. Il n'avait pas seulement changé de vêtements, il avait complètement changé de visage; sa figure exprimait ou simulait maintenant la plus joyeuse humeur.

Le baron d'Overburg était un de ces hommes qui portent, pour ainsi dire, sur le front, le sceau de la noblesse. Tout en lui était élégant et distingué, le visage, le corps et les vêtements. De toute sa personne, de son langage, de ses gestes s'exhalait comme un parfum aristocratique qui n'avait rien de voulu, et qui était évidemment naturel.

Par habitude de politesse, il souriait d'un air aimable, mais au fond de ce sourire, il y avait quelque chose de triste, de profondément douloureux.

Ces deux hommes qui s'abordaient ainsi s'efforçaient donc de dissimuler, pour les mêmes raisons,--au commencement du moins--le chagrin qu'ils portaient au fond du cœur.

Le baron s'inclina en silence en voyant entrer l'entrepreneur; celui-ci lui prit la main, la secoua amicalement, et s'écria:

--Quoi! monsieur le baron, vous me faites l'honneur de venir me rendre visite à l'improviste? C'est bien à vous! Asseyons-nous, nous boirons un verre de vin de liqueur à votre santé.

--Je vous rends grâce, je ne prends jamais rien le matin.

--Monsieur le baron consentira bien à faire une exception en ma faveur? Ah! j'ai un vin comme peu de princes en possèdent. Je ne vous dirai pas combien chaque bouteille me coûte. Sachez seulement que le dernier ministre de France à Bruxelles lorsqu'il était encore ambassadeur auprès de la cour de Portugal, l'avait fait récolter et préparer pour lui-même, à Oporto. Je n'en ai qu'une vingtaine de bouteilles. Il faut que vous le goûtiez bon gré mal gré.

--Eh bien, soit, si cela peut vous faire plaisir.

M. Steenvliet tira un cordon de sonnette, alla au-devant du domestique, lui donna ses ordres, et revint vers son noble visiteur.

--Je suis venu dans l'intention de vous parler d'une affaire très importante, balbutia le baron en hésitant.

--Non, je vous en prie, ne parlons pas encore d'affaires, mon bon monsieur d'Overburg,--mon ami, oserai-je dire.--Causons d'abord un instant de choses agréables. Tout à l'heure je vous écouterai avec plaisir. Veuillez vous asseoir. Comment se porte madame la baronne? Et les enfants, surtout la charmante et spirituelle mademoiselle Clémence?

--Dieu merci, passablement bien, Monsieur. Ils m'ont chargé de vous saluer en leur nom.

--Quel honneur pour moi! Tant de bonté de leur part! Ah! monsieur le baron, je ne l'oublierai de la vie, cet après-midi que j'ai passé à votre château, avec mon fils Herman, au milieu de votre noble famille. Quelle différence avec le monde bourgeois dans lequel je suis obligé de vivre! Ne secouez pas la tête, monsieur le baron. C'est parmi les gens de votre caste qu'il faut chercher la véritable politesse, l'affabilité qui convient, la bienveillance unie à la générosité. Nous autres, bourgeois, nous consacrons toute notre vie à gagner de l'argent. Nous n'avons pas le temps de nous exercer à ces manières exquises et distinguées... Mon fils Herman a bien, il est vrai, reçu une bonne éducation; mais, hélas, il ne me cause que du chagrin et me fait craindre pour son avenir.

Le domestique parut avec un plateau d'argent sur lequel il y avait une carafe de cristal et une couple de verres. Il posa le tout sur un guéridon et s'éloigna.

Après avoir rempli les verres, M. Steenvliet en offrit un à son hôte et lui dit:

--A votre santé, monsieur le baron. Eh bien, que dites-vous de ce Porto-là?

--Il est exquis, monsieur Steenvliet. Je bois à votre santé et à celle de votre fils.

--De mon fils? répondit l'entrepreneur avec un soupir. Le pauvre garçon se perdra. Il s'oublie complètement dans des plaisirs grossiers. Cette nuit encore... Vous ne pourriez croire combien il me rend malheureux.

--N'est-ce que cela qui vous attriste? dit M. d'Overburg en souriant. Je sais ce qui s'est passé hier; mon fils Alfred y était, ils étaient en société avec le comte de Hautmanoir, le chevalier Van Beverhof et avec une douzaine d'autres jeunes sportsmen; ils étaient allés au château de M. Dalster, le banquier, pour voir les nouveaux chevaux qu'il a fait venir récemment d'Angleterre. Là, ils ont dégusté différents vins, ce qui leur a donné une pointe. Il parait qu'au retour ils se sont arrêtés en route et qu'ils ont bu passablement de champagne. Mon fils Alfred, qui n'est revenu qu'au milieu de la nuit, m'a raconté la chose ce matin, et m'a dit que M. Herman n'était pas le moins gai de la bande.

--Fasse Dieu, dit l'entrepreneur, que tout cela n'ait pas de suites irréparables! Moi-même j'ai engagé mon fils,--je l'ai même forcé, je dois le dire,--à fréquenter des jeunes gens de bonne maison; mais il est trop faible, ou il n'a pas assez de raison; Il se perdra tout à fait. Cette crainte me ronge le cœur et me désespère.

--Vous avez tort de vous désoler si fort pour cela, dit le baron. M. Herman n'est probablement pas le plus engagé de tous dans cette voie de dissipation. Nous sommes tous dans le même cas. Quand j'étais jeune, nos parents et le monde nous imposaient la plus grande retenue. Une conduite légère, en public, était sévèrement blâmée. Mais aujourd'hui, il en est tout autrement. Les jeunes gens de bonne maison, comme vous les nommez, se croiraient humiliés s'ils ne pouvaient pas surpasser ou du moins égaler leurs compagnons de plaisir en prodigalités tapageuses. C'est une triste chose, surtout pour les parents; mais la mode, le monde le veut ainsi. Nous devons nous résigner à des choses que nous ne pouvons pas empêcher. Cette vie de dissipation finira bien un jour ou l'autre.

--Oui, mais comment finira-t-elle? Par la perte de la fortune, de la santé ou de l'esprit?

--Oh! non; vous prenez les choses trop au tragique; la fin naturelle est le mariage, et après cela on ne parle plus des péchés de jeunesse.

L'entrepreneur murmura quelques paroles inintelligibles, et demeura pensif.

--Puis-je vous faire connaître maintenant les motifs de ma visite? demanda le baron d'un presque suppliant.

--Excusez mon impolitesse, monsieur le baron je ne suis qu'un égoïste qui ne songe qu'à ce qui assombrit mon esprit. Parlez, je vous écoute.

--C'est une terrible, une affreuse chose que vous allez apprendre, commença le gentilhomme. Vous croyez, monsieur Steenvliet, que je suis riche; du moins mon train de maison et mes propriétés vous le font supposer. Eh bien, je suis un homme ruiné; j'ai tout perdu, tout. Je ne possède plus rien...

--Vous avez tout perdu! Vous ne possédez plus rien! s'écria l'entrepreneur au comble de la surprise. Ciel! comment est-ce possible?

--Permettez-moi, je vous en prie, monsieur Steenvliet, de vous expliquer les causes de ma ruine. Mon père m'a laissé une fortune qui était grevée de dettes assez lourdes. Cependant, dans les premières années de mon mariage, il me fut possible en vivant avec la plus stricte économie, de tenir cachée cette situation embarrassée, et même de l'améliorer sensiblement. Dieu m'a donné sept enfants: deux fils et cinq filles. Ils grandirent. Alors commença pour moi une vie d'épreuves et de chagrin. Mon fils aîné, il est à Paris maintenant, devint un dissipateur insensé. Pour l'empêcher de déshonorer mon nom, j'ai dû m'imposer à différentes reprises les plus pénibles sacrifices. Il y a trois mois seulement, j'ai payé encore, en une seule fois, trente mille francs pour le sauver de la honte. Mon second fils Alfred, vous le savez, suit à peu près la même voie. Ajoutez à cela l'accroissement incessant des dépenses qu'il me faut faire pour tenir ma maison sur un pied convenable; la toilette de mes filles, l'obligation où je me trouve de rendre des dîners ou des soirées, et vous comprendrez, monsieur Steenvliet, que je devais fatalement et rapidement marcher vers la ruine. Il y a quelques années je me suis vu contraint de vendre deux fermes situées en France. Cette situation m'effraya. Il me fallait, si je ne voulais pas déchoir lentement mais certainement, chercher des moyens d'augmenter considérablement mes revenus. Ces moyens j'aurais voulu les chercher dans le commerce ou dans l'industrie; mais nous, gentilshommes de vieille race, cela nous est interdit. C'est dans ces tristes circonstances que je me laissai entraîner par quelques-unes de mes connaissances à prendre part à la fondation de la banque _la Prudence_. Je grevai mes biens d'une hypothèque de deux cent mille francs, et je devins actionnaire de la banque pour cette somme.

--Ce n'était pas une mauvaise entreprise, fit observer M. Steenvliet. _La Prudence_ donne de bons dividendes et ses actions sont bien au-dessus du pair.

--Hélas! ce n'était qu'une vaine apparence. Tandis que chacun pensait que la banque faisait des brillantes affaires, un caissier infidèle était occupé à creuser un abîme où beaucoup de fortunes devaient s'engloutir.

--Vous m'épouvantez, monsieur le baron.

--Hier, très tard dans la soirée, on m'a apporté la nouvelle de ce malheur. Ce caissier infidèle, après avoir pendant plus de deux ans détourné des millions de sa caisse et surtout des dépôts, a pris la fuite et a disparu sans laisser de traces.

--Mais on le poursuivra, on l'arrêtera, s'écria l'entrepreneur.

--Ah! ce serait parfaitement inutile, dit le baron en soupirant. Chacun croyait qu'il possédait personnellement une grande fortune; il a fait jouer à différentes Bourses en son propre nom et c'est ainsi qu'il a perdu les millions de la banque, perdus depuis plusieurs mois. Pour le moment il n'y a que quatre ou cinq personnes qui connaissent la catastrophe; mais à la Bourse elle sera infailliblement connue, et alors les actions de _la Prudence_ tomberont à rien.