Chapter 2
Les deux femmes échangèrent encore tristement quelques réflexions sur la lâche conduite des jeunes gens à l'auberge de l'_Aigle d'or_; mais Jean Wouters, abîmé dans ses pénibles pensées, ne prit plus part à l'entretien que par quelques monosyllabes.
Lina se leva, passa dans la chambre voisine et revint avec une pipe et une boite à tabac en cuivre.
--Prenez, grand-père, dit-elle, voilà votre tabac. Laissons de côté toutes ces tristes pensées. Nous ne sommes pas riches et nous pouvons nous estimer heureux de n'être pas coupables de ces vilaines choses. Faites-moi le plaisir d'allumer votre pipe.
--Non, je n'en ai pas envie, répondit-il.
--Je vous en prie, faites ça pour moi, j'aime tant l'odeur du tabac. Elle me rafraîchit les idées et me rend toute joyeuse... Allons, ne me refusez pas ce petit plaisir.
Pendant ce temps, elle avait bourré elle-même la pipe et la tendit au vieillard avec une allumette enflammée.
Il commença à fumer; et cela devait véritablement lui faire du bien, car petit à petit son visage s'illumina d'une expression de contentement.
Lina reprit son carreau à dentelles et la mère son tricot.
Alors commença une conversation plus tranquille, où le jardin, le printemps et les vaches eurent la plus grande part.
Pendant qu'ils causaient ainsi, ils entendirent dans le lointain des voix qui chantaient ou qui criaient.
--Ce sont les jeunes messieurs de l'_Aigle d'or_, dit Jean Wouters. Ils se rendent au chemin de fer pour prendre le dernier train. Leur bamboche a duré jusqu'à présent.
--Il me semble qu'ils se disputent, remarqua Lina.
--Non, ils se connaissent très bien et ils sont habitués à faire une vie pareille. Depuis une couple de mois ils viennent une ou deux fois par semaine à l'_Aigle d'or_ et y font toujours la même vie, à ce que m'a dit la servante... Maintenant, ils chantent et ils crient. Tenez, le bruit cesse. Ils se dépêchent pour arriver au chemin de fer.
Nos braves gens écoutèrent encore un instant le bruit qui allait en s'affaiblissant, puis ils reprirent leur travail et leur conversation.
Une demi-heure après, pendant que le plus profond silence de la nuit régnait autour de la maison solitaire, Lina leva tout à coup la tête avec surprise de dessus son travail et demanda:
--N'avez-vous pas entendu, mère?
--Qu'aurais-je entendu, mon enfant?
--Et vous, grand-père?
--Non, rien, Lina.
--Il m'a semblé que j'entendais soupirer; mais je me suis trompée, ce sera la vache qui aura fait du bruit... Mais non, voilà que je l'entends encore!
--C'est comme s'il y avait à la porte un chien qui gronde, murmura la femme.
--Non, ma mère, c'est un homme qui souffre et qui se plaint.
Et elle prit la lampe pour aller voir.
--Reste, reste, s'écria la mère en la retenant effrayée. Dieu sait ce que c'est!
--C'est une créature humaine, soyez-en sûre. Un homme qui s'est égaré dans les ténèbres et qui est tombé, sans doute. Il s'est peut-être fait mal. Le laisserons-nous, sans pitié, appeler au secours?
--Lina a raison, dit le vieux charpentier. Prends la lampe, mon enfant, nous irons voir.
Lorsqu'elle eut ouvert la porte et envoyé les rayons de sa lumière sur l'avant-cour, ils virent, étendue au pied d'un des noyers, une personne qui remuait les bras et murmurait des menaces inintelligibles comme si elle se croyait entourée d'ennemis.
Le vieillard et la jeune fille s'approchèrent vivement et passèrent tous deux le bras sous la tête de l'inconnu pour le relever.
--Pauvre garçon, dit Lina, qui vous a fait du mal? De méchantes gens? N'ayez plus peur; nous sommes des amis. Allons, levez-vous, nous vous conduirons dans la maison; nous vous donnerons des secours.
Ils furent obligés d'employer toutes leurs forces pour le relever; il laissait traîner ses jambes et pesait lourdement sur leurs bras. Cependant, ils parvinrent à le conduire lentement vers la maison. Pendant ce temps, il grommelait d'une voix rauque:
--Au diable, laissez-moi, je ne vais pas avec vous, je veux retourner à l'_Aigle d'or_... Eh, l'hôte, vite du Champagne... dix bouteilles... c'est ça, versez... encore, encore...
--C'est un des jeunes messieurs de l'_Aigle d'or_, murmura Jean Wouters. Oui, oui, le plus débauché de tous. Celui qui a mis la grande glace en pièces. Voilà le résultat de ces scandaleux excès et de...
--Taisez-vous donc, grand-père, et ayez pitié de lui; le pauvre garçon est si malade.
--Étrange maladie; tu as raison cependant, ma chère enfant. Nous sommes des chrétiens et il peut avoir besoin de secours. Ne songeons qu'à remplir notre devoir.
Ils le portèrent à l'intérieur et le placèrent sur une chaise. Il demeura immobile, affaissé sur lui-même et les yeux fermés comme un être inanimé.
--Mère, mère, allez chercher de l'eau, dit la jeune fille. O ciel, voyez, il a du sang sur sa figure! Ah! le pauvre homme!
Le jeune homme, à demi évanoui ou à demi endormi, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, les yeux toujours fermés et une sorte de râle sourd sortait de sa poitrine haletante.
Il était encore très jeune et, autant qu'on pouvait le voir à travers les taches de sang mal essuyé qui lui souillaient les joues et les mèches de cheveux qui lui pendaient sur le front, les traits de son visage paraissaient très doux. Ses habits, d'une coupe élégante et d'une étoffe riche, étaient en désordre et couverts de boue.
Lina, profondément émue de pitié, se dépêcha de prendre l'eau que sa mère était allée chercher et se mit à laver la figure du jeune homme.
--Dieu soit loué, s'écria-t-elle toute joyeuse, ce n'est rien. Il est tombé, et il s'est fait un peu de mal. Une petite écorchure à la joue.
A peine lui eut-elle rafraîchi le cerveau en l'humectant d'eau froide, qu'il ouvrit les yeux, regarda la jeune fille et balbutia avec un rire abruti:
--Non, Isabelle, enlevez ce verre. Ne me faites plus boire, j'en ai assez pour ce soir... Tiens, tiens, ce n'est pas Isabelle... Qui êtes-vous donc? Ah! que voilà de jolis yeux bleus! Mais maintenant je n'ai pas le temps, demain, demain je vous ferai nager dans le champagne, si vous en avez envie; mais maintenant laissez-moi, je vais dormir.
Tout à coup la jeune fille laissa tomber le linge qu'elle tenait à la main et recula de quelques pas. Elle était devenue pâle et paraissait profondément effrayée. Des larmes brillaient dans ses yeux.
Le grand-père et la mère, pensant que le libre langage du jeune homme avait si fort blessé et attristé Lina, essayèrent de la consoler en lui faisant comprendre qu'un homme qui est dans un pareil état ne sait plus ce qu'il dit et qu'il ne faut pas prendre ses paroles au sérieux.
La jeune fille n'écoutait pas; elle tremblait visiblement d'émotion et ses yeux ne quittaient pas le jeune homme qui paraissait s'être endormi. Elle secoura la tête, comme pour se débarrasser de pensées importunes et dit enfin sans oser faire un pas en avant:
--Mais, grand-père, cet homme ne peut pas rester ici, conduisez-le dans le village, à l'_Aigle d'or_.
--C'est tout à fait impossible, mon enfant, si loin et dans l'obscurité.
--Le pauvre garçon n'a plus de jambes, ajouta la veuve. Et grand-père ne peut cependant pas le porter.
--Laissez-moi aller chercher le docteur, ma mère, il pourrait devenir dangereusement malade.
--Bah, bah, il n'est pas malade, répliqua le vieux charpentier. Je n'ai jamais été un grand buveur, mais je ne puis pas dire qu'étant jeune je ne me sois pas quelquefois oublié en compagnie de bons camarades; je connais la chose. Ce jeune monsieur, quand il aura dormi pendant quelques heures, ne ressentira plus rien qu'un grand mal de tête. Laissez-le reposer.
--Ciel, il pourrait donc passer toute la nuit dans notre maison? s'écria Lina avec une certaine inquiétude. Non, non, grand-père, conduisons-le à l'_Aigle d'or_. Là on est habitué à donner à loger. Si c'est absolument nécessaire, je vous aiderai. Avec un peu de peine nous finirons par y arriver.
--Mais pourquoi parais-tu si effrayée, Lina? Ce jeune homme ne fera de mal à personne. Il est tout à fait sans connaissance. A l'_Aigle d'or_ il y a sans doute encore du monde. Pensez donc quelle honte ce serait pour lui si nous l'amenions là dans un pareil état. On rirait et on se moquerait de lui. Nous pouvons et nous devons lui épargner cette confusion.
--C'est vrai, c'est vrai, s'écria la jeune fille; mais que faire alors?
--Rien de plus simple. Je vais tirer les bottines du jeune monsieur et je le coucherai tout habillé sur mon lit où il pourra dormir tout son saoul.
--Mais vous alors, grand-père?
--Je resterai ici, près du poêle, et dormirai sur une chaise.
--Ça ne se peut pas, exposer votre santé!
--Aimerais-tu mieux rester toi-même ici, Lina?
--Moi? Oh! non, j'ai peur.
--Bah, bah. Quand Jacques le jardinier était si gravement malade, j'ai passé plus de dix nuits à veiller auprès de son lit. Cela m'a-t-il fait du mal? Ne discutons pas plus longtemps. Va chercher son chapeau, Lina, il est sous le noyer. Et vous, Anna, aidez-moi à porter cet endormi sur mon lit.
La jeune fille revint avec le chapeau et ne voyant plus personne elle fit quelques pas pour entrer dans la chambre à coucher de son grand-père; mais elle s'arrêta hésitante et recula comme si elle était retenue par une terreur secrète.
Sa mère sortit seule de la chambre et dit d'un air content:
--Il dort comme une pierre, le pauvre garçon. Grand-père est en train de le bien couvrir; car il ne fait pas trop chaud là-dedans. C'est dommage tout de même, n'est-ce pas, ma fille, que de pareils gens qui sont riches et qui peuvent jouir en paix de tout ce que leur cœur désire, s'abîment la santé par des excès et se rendent la vie amère.
Lina prit la main de sa mère et, sans répondre à sa question, lui dit en baissant la voix:
--Savez-vous, mère, pourquoi j'étais si agitée et pourquoi j'avais si peur? Vous ne le croirez pas, car c'est étrange. Ce jeune homme, devinez qui il est?
--Le connais-tu donc, Lina?
--Oui, je le connais, ma mère.--C'est Herman Steenvliet.
--Herman Steenvliet?
--Oui, ce petit garçon avec qui je jouais quand j'étais enfant.
--Ah, tu te trompes, c'est impossible, murmura la femme avec un rire d'incrédulité.
--Non, non, mère, soyez-en sûre; c'est bien lui.
--Père, venez donc ici! cria la femme en voyant paraître le vieillard. Lina a une idée singulière. Elle croit que le jeune monsieur qui dort là dans votre chambre est le fils de Charles Steenvliet.
--Le fils de M. Sleenvliet, le riche entrepreneur? Bah, Lina, tu te trompes certainement.
--Je ne me trompe pas, grand-père; depuis mon enfance je n'ai plus revu Herman Steenvliet, et cependant je ne puis pas me tromper; un seul regard de ses grands yeux bruns a suffi pour me le faire reconnaître.
--Tout est possible, dit le vieux charpentier, nous allons le savoir immédiatement. Il est couché sur le dos, et il dort si profondément qu'un coup de canon ne le réveillerait pas. Regardons-le de près avec la lumière.
Les femmes le suivirent. Tandis qu'il tenait la lampe élevée au-dessus de la tête du dormeur tous les trois regardaient attentivement son visage sans dire un mot; et au bout d'un instant ils quittèrent la chambre, toujours silencieux.
--Ce n'est pas lui, tu t'es trompée, dit le grand-père.
--Il ne lui ressemble pas du tout, affirma la mère. Ç'a été une illusion de tes sens.
--Oui, maintenant qu'il a les yeux fermés je ne sais vraiment pas ce que je dois en penser, dit la jeune fille hésitante. Je me serai peut-être trompée en effet.
Et elle s'assit toute pensive près du poêle.
--C'eût été un hasard surprenant, dit le vieillard. M. Steenvliet, le riche entrepreneur qui habite maintenant à Bruxelles, au quartier Léopold, une maison qui ressemble à un palais, était autrefois, a Ruysbroeck, le voisin de ton père, Lina, un simple manœuvre de maçon, un ouvrier comme lui.
--Je le sais, grand-père, ils étaient bons amis.
--C'est-à-dire, fit observer la veuve, c'était de bonnes connaissances, mais pas des amis de cœur, car Charles Steenvliet était un peu fier. D'ailleurs feu ton père était charpentier et Steenvliet était maçon. Ils ne fréquentaient pas les mêmes camarades; mais il est vrai cependant, Lina, que tu as joué presque tous les jours avec le fils Steenvliet, un bel et brave enfant, qui ne paraissait prendre plaisir que dans ta compagnie.
--Et comment cet apprenti maçon, ce M. Steenvliet, veux-je dire, est-il devenu depuis lors immensément riche?
--Peuh, les gens en parlent différemment, répondit la femme en levant les épaules.
--Oh! la chose est très simple, dit le grand-père, on voit souvent s'élever de ces fortunes étonnantes. Déjà, lorsque ton père vivait encore, Charles Steenvliet, qui était un bon ouvrier et un gaillard audacieux, avait risqué quelques petites entreprises et amassé ainsi un peu d'argent. Peu à peu il a fait des entreprises plus considérables, et il a fait ses affaires avec tant de bonheur qu'il a trouvé de gros bailleurs de fonds. C'est ainsi que sa fortune s'est accrue rapidement, et enfin, en entreprenant de grands travaux publics en pays étrangers il a gagné des sommes énormes; des millions, à ce qu'on dit.
--Si riche! Se rappellerait-il l'amitié de feu mon père? murmura la jeune fille.
--Je ne le crois pas, mon enfant. Il y a plus de quinze ans que mon pauvre fils a été enlevé subitement par le choléra, et alors Steenvliet était déjà allé demeurer à Bruxelles... Ne nous laissons pas attrister par ces douloureux souvenirs.
Il essuya avec son doigt une larme qui perlait au bord de sa paupière. Lina baissa les yeux et poussa un soupir; mais, n'entendant plus la voix de son grand-père, elle releva la tête et lui demanda, probablement pour dissiper sa tristesse:
--Et n'avez-vous plus jamais vu M. Steenvliet depuis qu'il est devenu riche?
--Oui, quelquefois. J'ai travaillé une fois pour lui pendant plusieurs semaines, et j'ai même causé avec lui à différentes reprises quand il m'interrogeait sur mon travail.
--Et il vous a sans doute reconnu?
--Il ne pouvait pas me reconnaître, Lina. Quand Charles Steenvliet était le voisin de ton père à Ruysbroeck, moi je demeurais à Ternorth.
--Mais vous lui avez parlé de l'amitié de feu mon père, n'est-ce pas? Qu'est-ce qu'il vous répondait?
--Je ne lui en ai jamais parlé. Vois-tu, Lina, les gens riches, quand ils ont été ouvriers, n'aiment pas qu'on leur rappelle leur passé. D'ailleurs M. Steenvliet aurait pu supposer que je lui parlais de pareilles choses par orgueil ou bien pour obtenir de lui une faveur. Le mieux était donc de n'en point parler... Allons, enfants, allons nous coucher, il est déjà tard; vous voyez bien que le jeune monsieur, qui est ici à côté, n'a pas encore remué. Dormez tranquilles, je soignerai pour tout.
--Si vous avez besoin de quelque chose, mon père, vous nous appellerez tout de suite, n'est-ce pas?
--Et si le jeune monsieur se réveillait, s'il sortait de votre chambre à coucher, vous nous appelleriez aussi, n'est-ce pas, grand-père?
--Sans doute, Lina, sois tranquille.
--Eh bien alors, bonne nuit et bon courage, grand-père! dit la jeune fille en l'embrassant.
Les deux femmes montèrent à l'étage. Jean Wouters s'assit près de la table et posa sa tête sur son coude... Au bout de quelques heures il écouta à moitié endormi si aucun bruit ne se faisait entendre dans la chambre à côté, puis il retomba dans un profond sommeil.
II
Lorsque la première clarté du jour se répandit dans le ciel, Jean Wouters ouvrit les yeux, se leva et s'approcha de la chambre voisine dont il ouvrit doucement la porte. Il secoua la tête avec un sourire, referma la porte, retourna s'asseoir en murmurant à part lui:
--Il dort toujours comme un morceau de bois. Tant mieux, cela lui fera du bien... Comme il fait encore froid le matin, je vais me dépêcher d'allumer le poêle et de mettre de l'eau sur le feu; car les enfants ne tarderont pas à se réveiller.
Peu de temps après, les deux femmes descendirent et demandèrent avec une curiosité inquiète comment se portait le jeune homme.
--St, St, plus bas, pas de bruit, répondit le vieillard. Il n'est pas encore éveillé et dort toujours à poings fermés. Laissez-le reposer jusqu'à ce qu'il s'éveille de lui-même; sans cela il aura mal à la tête... Mais, Lina, tu parais prête à sortir? Où vas-tu donc?
--Moi, sortir? pas du tout, grand-père.
--C'est parce que je vois que tu as mis ta robe verte avec des nœuds rouges: ce n'est pas cependant aujourd'hui dimanche, à ce que je crois?
--Non, grand-père, c'est mercredi; mais mes vêtements de travail sont si usés! Et tant que ce jeune monsieur étranger est dans la maison, vous comprenez bien, je n'aimerais pas qu'il se fît une idée défavorable de notre propreté.
--En effet, je comprends cela, mon enfant, tu as raison.
La mère était déjà occupée à faire le café. Lina prit le pain et le couteau pour couper les tartines.
Au bout de quelques instants ils étaient assis tous les trois à table, silencieux et se dépêchaient de déjeuner, ce qui fut bien vite terminé.
--Je vais faire du café un peu plus fort, dit la mère. Car il est probable que ce jeune monsieur en se réveillant aura besoin d'un réconfortant. Et rien de mieux pour l'estomac dérangé que du fort café.
--Et moi, dit Lina, je m'en vais traire la vache. J'aurai fini mon ouvrage le plus pressé lorsque le jeune monsieur se réveillera. Je voudrais bien le regarder encore une fois avec attention avant qu'il s'en aille. J'ai rêvé toute la nuit qu'il pourrait bien être Herman Steenvliet... Oui, oui, ma mère, moquez-vous de moi. Je crois aussi que je me suis trompée; mais tout est possible; les montagnes ne se rencontrent pas; mais les hommes se rencontrent, comme on dit.
En achevant ces derniers mots, elle sortit. La mère continua à verser le café, et le grand-père resta assis sur la chaise auprès du poêle, enfoncé dans ses pensées.
En ce moment le jeune homme se réveilla dans la chambre voisine. La clarté du jour, déjà éclatante, blessa ses yeux enflammés et il se mit machinalement les mains sur le visage; mais cela ne dura que quelques secondes; il se mit sur son séant et regarda avec stupeur autour de la chambre. A mesure qu'il reprenait possession de lui-même, ses lèvres se contractaient en une expression de moquerie et de colère. Bientôt il appuya péniblement sa main sur sa poitrine et murmura:
--Maudit vin, poison qui me brûle comme un feu d'enfer! ma tête, ma tête! Où suis-je ici? A l'_Aigle d'or_? Ah! je sais! Je n'ai pas voulu retourner à Bruxelles, et je suis revenu ici. Dans quel état, ô ciel.
Il regarda encore une fois autour de lui et remarqua seulement alors l'ameublement singulier de cette chambre.
--Que je suis tombé bas, grommela-t-il. Cet imbécile d'aubergiste et ses mijaurées de filles m'ont jeté au grenier ou peut-être dans un trou comme un animal. Ah! ils me le paieront, qu'ils attendent!
En achevant ces mots, il essaya de se lever et de descendre du lit; mais il était encore si étourdi qu'il fit un faux pas et tomba lourdement par terre.
Pendant qu'il faisait tous ses efforts pour se relever en poussant des grognements de mauvaise humeur, le vieux charpentier, attiré par le bruit de la chute, entra dans la chambre et courut au jeune homme pour le soutenir; mais celui-ci repoussa rudement la main qu'on lui tendait et dit avec colère:
--Laissez-moi tranquille. Croyez-vous que je suis un enfant et que je ne sais pas encore marcher tout seul. Ne restez pas là à me regarder si bêtement et donnez-moi mes souliers.
Cette brutalité blessa le vieillard; mais il réprima son mécontentement et obéit à l'ordre du jeune homme auquel il dit en souriant:
--Soyez tranquille, Monsieur, les charpentiers sont sur votre toit et tapent à grands coups de marteau. C'était à prévoir; on connaît cette maladie et prenez courage, elle passera bientôt.
--Oui, moquez-vous de moi aussi, grossier lourdaud, répondit l'autre. Je le mérite bien. Où est votre maître? Il dort sans doute encore, le grippe-sou? Lui aussi a bu du Champagne; mais s'il pouvait en attraper la crampe éternelle...
--Mon maître? répète le vieillard. Je n'ai pas de maître.
--N'êtes-vous pas le domestique de l'_Aigle d'or_?
--Non, je suis le maître ici.
--Ah! c'est étrange! Où suis-je donc ici?
--Dans une maison d'ouvriers, près du chemin de Loth.
--Et où sont restés mes camarades?
--Nous n'avons vu personne que vous. Vous étiez tombé dans l'obscurité devant notre porte et vous vous étiez sans doute fait mal. Notre Lina et moi, nous vous avons relevé, porté dans la maison et couché sur mon lit pour vous reposer.
Le jeune homme jeta sur le vieillard un regard moins hostile.
--S'il en est ainsi, je vous remercie de tout cœur, brave homme, murmura-t-il. Mais vous auriez beaucoup mieux fait de me laisser coucher dehors.
--Au milieu de la nuit? A l'air froid? Sur le sol humide? Ah! Monsieur, vous auriez pu y contracter une maladie mortelle.
--C'eût été tant mieux, brave homme; je ne mérite pas de vivre. Je suis un lâche, un mauvais sujet. Personne n'aurait déploré ma perte.
--Vous n'avez donc pas de père, Monsieur?
Le jeune homme leva les épaules.
--Une mère?
--Ah! si j'avais encore ma mère, soupira le jeune monsieur en levant les yeux au ciel, je ne me conduirais pas comme un méprisable libertin.
--Bah! bah! Monsieur, prenez courage, dit le vieillard d'un ton de compassion affectueuse. Votre cœur est encore bon, et quand le repentir est là l'amendement et le salut sont à la porte.
Tout en parlant, le jeune homme s'était approché d'un petit miroir pendu à la muraille, il s'y regarda et recula avec une sorte d'aversion à l'aspect de son image.
--Dieu que je suis laid et sale! s'écria-t-il en tremblant de honte. Paraître ainsi devant les gens en plein jour!
--Là, sur cette petite table il y a un bassin avec de l'eau de pluie; un essuie-mains et un morceau de savon. Tout ce qui vous est nécessaire, même une brosse à habits. Monsieur veut-il s'habiller et s'arranger? Je vous laisse seul et j'attendrai là dehors que vous ayez fini. Il fait froid, notre poêle brûle bien, ma fille tient toute prête pour vous une tasse de fort café. Cela vous remettra complètement.
A ces mots Jean Wouters sortit et tira la porte derrière lui.
Le jeune homme commença à se laver la figure et les mains en grommelant. Quand il eut fini, il essaya également de nettoyer la terre et la boue qui couvraient ses habits; mais la brosse était très usée et malgré toutes les peines qu'il se donna il ne réussit pas à faire disparaître les nombreuses taches. Il s'en plaignit amèrement et même, dans son dépit et son impatience, il jeta la brosse par terre. Il devint encore plus mécontent lorsqu'il se regarda pour la seconde fois dans la petite glace. Il paraissait terriblement laid avec son linge chiffonné, ses habits malpropres, ses yeux pleins de sang, ses joues tirées, blêmes et jaunes.
Et le vieillard n'avait-il pas parlé de sa fille? Il y avait donc encore d'autres personnes dans la maison? Des femmes? Et il lui faudrait rougir sous leurs yeux? Se sentir humilié en présence de pauvres ouvriers?
Il resta au milieu de la chambre, les lèvres pincées en une pénible grimace qui se changea bientôt en un sourire amer et dédaigneux.
--Bah! bah! murmura-t-il. Je paierai ces gens-là pour leurs peines et je m'en irai sans me commettre avec eux. Au cabaret de l'_Aigle d'or_ je trouverai tout ce qui m'est nécessaire pour refaire ma toilette. Je puis rester là jusqu'à ce que mon affreux mal de tête soit un peu passé. On voudra encore me faire boire? Mais non, non, plus aujourd'hui!
Il ouvrit la porte et entra dans l'autre chambre où une chaise l'attendait auprès de la table.
--Approchez-vous du poêle, Monsieur, dit le vieux charpentier. Je l'ai bourré pour le faire ronfler; voyez, il est rouge. Vous tremblez de froid; je le vois.