Argent et Noblesse

Chapter 16

Chapter 163,872 wordsPublic domain

Mais le marquis, qui connaissait parfaitement les êtres du château, traversa un long corridor, et ouvrit la porte d'une pièce qui avait vue sur le parc.

--Asseyez-vous, Clémence, dit-il en lui avançant un siège. On dirait que vous avez peur. En ce cas, vous avez tort, car je n'ai pas d'autre intention que de bien savoir ce que vous désirez réellement. Je veux me conformer à vos souhaits, et, pour que vous ne craigniez pas de me dire la vérité, je fermerai la porte à clé en dedans.

La jeune fille le suivait de l'œil en tremblant. Sa situation était véritablement cruelle, son sang se glaçait à l'idée de tromper son bon parrain en ce moment solennel. Si la force lui manquait pour le faire, elle rendait son consentement impossible, et condamnait ses parents et ses sœurs à la pauvreté. Par un suprême effort sur elle-même elle rassembla tout son courage et résolut de se résigner encore à ce dernier sacrifice, le plus pénible de tous. Mais, ô Dieu, ne succomberait-elle pas dans la lutte contre la vérité?

Lorsque le marquis se fut assis en face d'elle, il lui dit:

--Clémence, vous avez toujours montré, plus que vos frères et sœurs, que vous sentez et que vous savez quels devoirs impose à l'homme le privilège d'être sorti d'une race illustre. J'ai toujours trouvé en vous la conviction que nous devons reculer devant tous les actes qui peuvent ternir l'éclat du nom de nos aïeux ou souiller l'honneur de notre race. Aussi lorsque votre père m'écrivit que vous, vous-même, Clémence, vous imploriez mon consentement pour pouvoir contracter mariage avec le fils d'un bourgeois, je fus comme frappé d'un coup de foudre, et je restai pendant plusieurs heures absorbé par mes tristes réflexions sur ce revirement inattendu dans vos idées. Cela me paraissait absolument impossible; mais les affirmations répétées de votre père ne me permirent point de persister dans mes doutes. Je n'en disconviens pas, ce mariage,--une mésalliance au premier chef,--me rendit pendant quelques semaines triste et malheureux. Certainement j'aurais refusé mon consentement, si, d'un autre côté, je n'avais pas été forcé de reconnaître que ce mariage était un moyen de tirer vos parents d'une situation critique et très difficile. Connaissez-vous cette situation telle qu'elle est?

--Je la connais tout à fait, répondit la jeune fille.

--Eh bien, Clémence, si je m'apercevais cependant que vous n'acceptez la main du jeune M. Steenvliet que d'après les conseils de vos parents, et non sans contrainte, alors, certainement je ne me sentirais pas la force de concourir à votre malheur en vous donnant mon consentement.

--J'espère que je serai heureuse, mon bon parrain. Personne n'exerce la moindre pression sur moi.

--Alors, c'est probablement qu'une sympathie, secrète et réciproque vous attire l'un vers l'autre. En pareil cas, vous ne seriez peut-être pas malheureuse, quoique j'en doute fort. Vous l'aimez donc bien sincèrement? Répondez-moi sans crainte: je suis un vieillard et je suis votre parrain.

--Je l'aimerai.

--Quoi! l'amour doit encore venir?

--Non, non, je l'aime maintenant, depuis longtemps, balbutia la jeune fille.

--C'est donc un bien beau garçon?

--Beau et bon. Il a un million de dot. Son père possède des richesses immenses; il est fils unique, et il héritera de tout.

La jeune fille avait prononcé ces derniers mots avec une sorte d'animation fébrile; le marquis la regarda avec étonnement et secoua la tête d'un air de doute.

--Pauvre Clémence, dit-il, seraient-ce peut-être ses millions qui vous séduisent? Je ne puis le croire. Pour nous surtout, l'argent n'est pas une source d'honneur ni de mérite. Notre richesse consiste dans les services que nos aïeux, de père en fils, ont rendus au roi et au pays, dans notre sang versé, dans les faits héroïques accomplis, dans tous les sacrifices pour conserver pur et sans tache le nom de notre race a travers tous les événements de l'histoire et toutes les séductions du monde.

--Je le sais, mon cher parrain, soupira la jeune fille, et cependant...

--Et cependant vous désirez vous marier avec Herman Steenvliet?

--Oui, je le désire!

--Bien sincèrement?

--De tout mon cœur!

--Vous dites tout cela d'un singulier ton, mon enfant. Enfin soit. Je me permettrai encore une seule réflexion: Je voudrais être convaincu que vous avez aussi envisagé cette affaire importante sous son aspect défavorable... Vous ne pouvez pas avoir oublié, Clémence, que, dans la bourgeoisie où vous voulez entrer, votre noblesse de race ne vous suivra pas. Vous-même et vos enfants vous serez désormais des bourgeois, et bourgeois vous resterez. Avez-vous songé combien il est triste pour une femme de descendre les degrés de l'échelle sociale? Vos frères, vos sœurs, vos parents, moi-même, nous devrons vous regarder d'en haut, et là où nous devions chercher une noble dame, avec un beau nom, une baronne, une comtesse, notre égale enfin, nous ne trouverons plus qu'une certaine madame Steen... Steenvliet, perdue dans la bourgeoisie travailleuse et esclave des affaires. Ah! ma pauvre filleule, j'avais rêvé pour vous un sort brillant, mais, puisque vous le voulez, puisque vous me suppliez de consentir à cette mésalliance, eh bien...

Clémence, succombant aux souffrances de son cœur brisé, avait posé sa tête sur la poitrine du vieillard et pleurait sans rien dire; ses larmes coulaient en silence.

Ce que venait de dire son parrain, ce n'était que la traduction des réflexions amères qu'elle faisait depuis longtemps dans l'insomnie de ses nuits solitaires, et qui la rendaient malade en faisant bouillir son cerveau. La douleur l'avait vaincue, et cependant elle luttait encore pour s'armer d'un nouveau courage et pour reprendre le rôle qu'on l'avait chargée de jouer.

--Ah! Clémence, je le soupçonnais bien, vous me cachez quelque chose, murmura le marquis.

--Non, non, vos paroles sévères m'émeuvent, mon cher parrain, murmura-t-elle en tendant vers lui ses mains suppliantes. Ah! je vous en prie, ne me refusez pas votre consentement, vous me rendriez bien malheureuse!

Mais le marquis se leva et grommela avec amertume:

--On me trompe ici. N'essayez pas de feindre plus longtemps, Clémence, je vois bien que ce mariage vous fait peur. Je ne m'étonne plus de vous voir si pâle et si maigre... Je ne donne pas mon consentement!

--Mon parrain, mon bon parrain, ayez pitié de moi, ayez pitié de mon pauvre père.

--De votre père? C'est donc lui qui vous impose sa volonté? Je comprends maintenant le ton étrange de ses lettres. Il voulait m'arracher mon consentement par la ruse; mais ce jeu indigne doit cesser. Je vais lui parler. S'il ne me dit pas la vérité, qu'il craigne les suites de ma colère.

En achevant cette menace, il se dirigea vers la porte. Mais la jeune fille, avec de nouvelles larmes, courut se jeter à son cou et s'efforça de le retenir. Le vieillard, profondément blessé, demeura sourd à ses prières; il se dégagea de ses bras en grommelant d'un air sombre:

--Non, non, je n'écoute plus rien. Je veux savoir la vérité. Et malheur à votre père si mes soupçons sont fondés!

--Eh bien! restez, mon cher parrain, je vous confesserai toute la vérité, dit tout à coup la jeune fille, encore toute frémissante d'angoisse, mais avec un regard plein de résolution.

Le marquis la regarda avec étonnement:

--Est-ce bien sincère, cette fois, ce que vous me dites-là, Clémence, dit-il. Ne vous abusez pas vous-même, mon enfant, vous n'auriez pas le courage d'accuser votre père.

--En effet, répliqua-t-elle, mais le courage ne me manquera pas pour remplir mon inexorable devoir, pour justifier mon pauvre père à vos yeux et pour vous convaincre que vous ne pouvez pas refuser votre consentement à mon mariage. Puisque nos confidences craintives et notre prudence calculée n'ont pas su vous donner cette conviction, la vérité, la simple et rude vérité le pourra peut-être. Écoutez-moi, mon bon parrain, je ne vous cacherai rien, rien absolument.

--Quel incompréhensible secret pèse donc sur vous, mon enfant? dit le marquis. Vous avez peur du mariage projeté, et vous vous faites violence à vous-même pour m'arracher mon consentement à ce mariage! Parlez donc, parlez, je vous écoute.

--J'ai vu à peine trois fois ce monsieur Herman Steenvliet, dit-elle en hésitant d'abord, mais sa voix reprit insensiblement de l'assurance. C'est un gentil garçon, bon, intelligent, discret et bien élevé. Mais je suis un rameau de l'antique souche des Overburg; mon cœur ne pouvait, sans y être contraint, s'ouvrir pour un homme qui n'a pas de sang noble dans les veines.

--Vous ne l'aimez donc pas, Clémence?

--Lorsque la fatalité m'imposa comme un devoir impérieux et implacable la nécessité d'accepter cette mésalliance, je frémis de tous mes membres d'aversion et de douleur. J'ai pleuré en secret, pendant des semaines entières, dans la solitude de mes nuits sans sommeil; la fleur de la santé a disparu de mes joues, et j'ai maigri affreusement. Ah! je vais faire abstraction de ma naissance, de ma noblesse; c'est comme si j'avais à faire le sacrifice de ma vie même. Et néanmoins, il faut que cela s'accomplisse!

--Est-ce votre père qui vous contraint à ce mariage?

--C'est la fatalité, l'inexorable fatalité.

--Je ne vous comprends pas, mon enfant.

--Mon père, par l'escroquerie du caissier de la banque _La Prudence_, a perdu énormément d'argent. Nous étions menacés de la ruine, de la pauvreté, de la honte. Tous nos biens, même notre château, le berceau de notre famille, allaient être vendus. Ce malheur ne pouvait être conjuré que par le sacrifice d'une victime expiatoire, et cette victime expiatoire, c'est moi!

--Vous exagérez sans doute, dit le marquis en secouant la tête; votre père a perdu deux cent mille francs dans la faillite de la banque; mais cette perte le laissait bien loin de la ruine. Pourquoi parlez-vous donc de si terribles choses?

--C'est que mon père, de crainte de vous affliger, ne vous a pas tout dit, reprit la jeune fille. Sa perte, à la suite de la faillite de _La Prudence_, s'élève à près d'un demi-million.

--Un demi-million, ô ciel! Comment cela est-il possible?

--Depuis longtemps, mon cher parrain, mes parents se trouvaient dans une situation pénible; nos revenus n'étaient plus suffisants; nous allions chaque jour en arrière; une déchéance lente, mais certaine, nous menaçait, Alors mon père à cherché des moyens d'augmenter ses ressources; il a grevé nos biens pour une somme de deux cent mille francs, pour laquelle il a pris des actions dans la banque _La Prudence_.

--Oui. je sais cela, mon enfant, et cet argent est malheureusement perdu.

--Ce que vous ne savez pas,--je tremble, j'hésite à vous le révéler, mais vous devez connaître la vérité, toute la vérité,--ce que vous ne savez pas, c'est que mon père s'est laissé entraîner par deux ou trois administrateurs de cette banque, à jouer avec eux à la Bourse, et qu'il a emprunté, pour cela, à la Banque, deux cent cinquante mille francs.

--Et cette somme énorme?

--Est également perdue.

--Quoi? Que dites-vous? s'écria le marquis en se levant brusquement. Votre père a joué à la Bourse avec de l'argent qui ne lui appartenait pas? Mais cela est affreux!

--Il s'est laissé entraîner par des hommes qui jouissaient de l'estime générale, par des nobles, ses amis, entre autres par le baron Van Listerberg, qui est devenu comme lui la victime de la fortune adverse.

Le vieillard, profondément troublé, n'écoutait plus ses explications; il se passait fiévreusement les mains dans les cheveux, ses yeux enflammés regardaient dans le vide, et il grommelait d'indistinctes menaces.

--Je vous en prie, cher parrain, écoutez-moi jusqu'au bout, supplia la jeune fille. Je vous ai dit la vérité, dans l'espoir de vous convaincre que vous devez donner votre consentement à mon mariage. Nous sommes pauvres, nous serons chassés du château de nos pères, si je refuse la main de M. Herman Steenvliet, Mes parents, mes frères et sœurs,... toute notre famille doit être sauvée de la misère et de la honte. Le sacrifice est pour moi pénible et effrayant; mais le devoir commande. Dieu, dans sa miséricorde, soutiendra mes forces et me récompensera.

--Mais cela est inouï, cela est horrible! s'écria le marquis, répondant à ses propres pensées. Quoi! il dissipe un demi-million à des spéculations de Bourse, et quand il a livré ainsi à des chevaliers d'industrie le restant de son héritage paternel, il vous vend, vous, Clémence, la plus noble de ses enfants! Il vend votre naissance, votre sang, votre bonheur, pour payer sa folle imprudence! Marché honteux et qui crie vengeance. Et j'y consentirais? Non, non, jamais! Cessez, Clémence, ma colère est légitime, je suis inexorable. Laissez-moi sortir: votre père doit rendre compte de sa duplicité à mon égard. Je veux lui parler sans retard; il saura ce qu'il en coûte de me tromper si effrontément!

Il se tourna vers la porte. La jeune fille tomba à genoux devant lui et l'implora, les larmes aux yeux, pour son malheureux père. Mais le marquis, tremblant d'indignation, la repoussa doucement en disant:

--Restez ici, Clémence, restez. Séchez vos larmes, mon enfant: vous n'épouserez pas ce bourgeois enrichi. Je reviens près de vous tout de suite.

Et, sans s'arrêter davantage aux plaintes désespérées de la jeune fille, il sortit de l'appartement.

Clémence, pâle comme une morte d'inquiétude et d'effroi, sa laissa tomber sur une chaise. Elle pleurait à chaudes larmes, et frémissait à l'idée qu'en déclarant la vérité, elle ne fût la cause de plus grands malheurs. Non seulement le marquis allait accabler son père de cruels reproches, mais il le déshériterait probablement. Et ainsi toute espérance leur était enlevée, même dans l'avenir!

Mais, parmi les réflexions qui traversaient son esprit troublé avec la rapidité de l'éclair, il y en avait une moins pénible et moins inquiétante.

Son parrain avait dit: Vous ne serez pas la femme de ce bourgeois. Quelle était donc son intention? Aurait-il le projet magnanime de payer la dette de M. d'Overburg envers l'entrepreneur, et de le libérer ainsi de la contrainte qui pesait sur lui? C'était peu probable, mais qui pouvait le savoir?... et d'ailleurs, en supposant qu'il n'en fût rien et que son père fût déshérité, ne lui restait-il pas la ressource d'accepter la main d'Herman Steenvliet, et d'ouvrir à ses parents une nouvelle source de prospérité?

Son attention fut attirée par un bruit de voix qui parvenait indistinctement à son oreille, à travers le mur mitoyen de la salle voisine. Ce bruit devint insensiblement plus fort, et bientôt elle distingua les voix de son père et du marquis, sans comprendre cependant ce qu'ils disaient. On discutait, on disputait même violemment; la voix de son parrain éclatait parfois en sons aigus qui trahissaient la colère et l'amertume.

Clémence s'était levée et écoutait toute tremblante. Combien elle regrettait maintenant son imprudence! Elle implorait à mains jointes la protection de Dieu pour son malheureux père.

Mais elle entendit tout à coup la porte du salon s'ouvrir avec violence, et sa mère pousser un cri déchirant de détresse. Elle sortit rapidement de la pièce où elle se tenait, et vit le marquis paraître au fond du couloir.

--Non, s'écriait-il, en se retournant encore du côté du salon, non, je ne vous connais plus. Vendez votre enfant, bourreaux que vous êtes; moi je retourne à Monaco, et je veux y finir mes jours. Et, quant à mon héritage, vous n'en aurez pas un sou. Adieu!

Et il dirigea ses pas avec une hâte fiévreuse vers la porte de sortie.

La jeune fille, pleurant et gémissant, courut après lui, le rejoignit dans la cour d'honneur, lui jeta les bras autour du cou, et essaya de le ramener au château par ses pleurs, par ses supplications, par la violence même.

--Clémence, ma pauvre filleule, ne n'empêchez pas de partir, dit tristement le marquis, je ne puis plus rien pour vous; hélas, vous êtes condamnée!

--Oh! mon cher parrain, vous, mon unique espoir, mon seul refuge, ne m'abandonnez pas. Venez, venez, pardonnez à mon père; je vous aimerai, je vous remercierai, je bénirai votre nom jusqu'à mon dernier soupir!

Des larmes jaillirent des yeux du vieillard, et épuisé par ces scènes successives, vaincu par le chaleureux appel de sa chère filleule, il se laissa ramener au château.

XIV

Quatre jours s'étaient écoulés depuis que Herman avait quitté la maison de son père, et l'on n'avait pas encore reçu de ses nouvelles.

Cette absence inquiétait singulièrement M. Steenvliet, et du matin au soir il ne faisait que penser à son fils, quoi qu'il fût bien convaincu qu'Herman ne tarderait pas à revenir, du moins chez Caroline Wouters, et celle-ci le persuaderait sans doute qu'il devait prendre pour femme mademoiselle d'Overburg. Alors, le chemin serait définitivement déblayé de tous les obstacles, et l'entrepreneur pourrait dire encore une fois que son inébranlable volonté avait triomphé.

Il était assis dans son cabinet et souriait en pensant à cette affaire. Avec quelle habileté il l'avait conduite, ou plutôt, comme le hasard l'avait servi! Caroline Wouters, qui pouvait être un obstacle insurmontable à la réalisation de ses vœux, allait devenir l'instrument de la soumission volontaire d'Herman! Au cours de ses réflexions, M. Steenvliet se demanda de quelle façon il pourrait le mieux récompenser Caroline Wouters et ses parents de leurs bons offices et de leur désintéressement. Cela lui serait facile, pensait-il. Le vieux père Wouters était charpentier et, comme M. Steenvliet l'avait appris dans le village, c'était un humble mais habile ouvrier. Eh bien, dès que le mariage d'Herman avec Clémence serait célébré, Steenvliet prêterait ou donnerait de l'argent au vieux Wouters pour se construire un atelier. Il lui procurerait même de petites entreprises de charpente, lui donnerait des conseils, de l'assistance, en un mot il le favoriserait de telle sorte qu'il lui ferait gagner au moins quatre ou cinq mille francs par an, et probablement même davantage, pourvu que le courage et l'habileté ne lui fissent pas défaut. Et ainsi Caroline et sa mère seraient également récompensées; et, s'il arrivait que plus tard la jeune fille voulût entrer en ménage avec un brave garçon de sa condition, l'entrepreneur lui donnerait une bonne dot, et il protégerait et pousserait aussi son mari.

Pendant qu'il se frottait les mains avec une visible satisfaction, résultat de ses réflexions agréables, un valet entra dans son cabinet et déposa sur le pupitre devant son maître quelques lettres que le facteur de la poste venait d'apporter; puis il se retira sans rien dire.

M. Steenvliet continua à suivre le cours de ses réflexions sans faire attention aux lettres.

--En effet, se disait-il en lui-même, ces Wouters sont des gens simples et honnêtes, de braves gens dans toute la force du terme. Et feu Victor Wouters, je m'en souviens maintenant, a toujours eu beaucoup d'amitié pour moi et m'a rendu mille petits services. A mon tour maintenant! Que peut-il m'en coûter de tirer ces braves gens de leur situation gênée et de les rendre relativement riches? Presque rien. J'emploie des centaines de gens, et que je fasse gagner de l'argent au vieux Wouters ou à d'autres petits entrepreneurs, c'est la même chose pour moi. Je ferai plus pour eux, je veux les rendre heureux; cette idée me sourit; mais il faut d'abord que mon fils soit marié avec mademoiselle d'Overburg.

Il prit alors les lettres qu'on venait de lui apporter, et les ouvrit l'une après l'autre. Elles ne contenaient évidemment rien de bien intéressant, car il les mit de côté avec indifférence. Mais, lorsqu'il jeta les yeux sur la dernière lettre, il poussa un cri de joie et lut à haute voix: «J'ai eu le plaisir de rencontrer hier à Anvers votre fils Herman. Il m'a dit qu'il était en parfaite santé, ce qui m'a fait beaucoup de plaisir...»

--Ah! ah! le farceur! s'écria l'entrepreneur. C'est à Anvers qu'il s'est réfugié, C'est là le pays étranger dont il me menaçait. Il pense que son absence me fléchira et me fera renoncer à mes projets relativement à son mariage? En quoi il se trompe fort, car il ne se passera pas longtemps avant qu'il ne soit fatigué lui-même; il aura certainement besoin d'argent, et il se sentira invinciblement attiré à revenir près de Caroline.

Il reprit la lecture de la lettre.

--Que veut dire ceci? grommela-t-il d'un air inquiet, oui, ça y est bien en toutes lettres:

«J'ai instamment prié M. Herman de venir visiter avec moi les travaux d'écluse, pour qu'il puisse vous annoncer que tout ici est pour le mieux, mais il n'avait absolument pas le temps, disait-il, et il m'a quitté pour se rendre à bord du steamer américain _Philadelphie_, qui part samedi pour New-York. J'aurais voulu lui souhaiter un bon voyage, mais, j'eus beau attendre, je ne réussis pas à le revoir.»

--Ciel! qu'ai-je lu? s'écria l'entrepreneur. Sur un steamer américain? Le malheureux veut-il aller en Amérique? L'Océan entre mon fils et moi! Ne plus le voir pondant des années! Oh non, cela ne sera pas, cela ne peut pas être.

Il appuya sa tête dans ses mains et se mit à réfléchir profondément aux moyens de détourner de lui un coup si douloureux. D'après la date de la lettre, le _Philadelphie_ ne devait partir que le surlendemain. Il avait donc tout le temps d'aller à Anvers et de tâcher de retrouver son fils. Oui, c'était ce qu'il voulait faire. Mais comment s'y prendre pour retenir Herman? Le supplier? le menacer et, au besoin, invoquer son autorité paternelle? Mais tout cela pouvait échouer contre une résolution arrêtée de son fils. Le jeune homme était majeur, et, d'après la loi, parfaitement libre et maître de ses actions. Herman voulait partir pour l'Amérique sans avoir revu Caroline Wouters? Il était donc bien clair qu'il avait pour but unique de se soustraire au mariage projeté avec Clémence d'Overburg. Le seul moyen qui restât, et qui pût exercer une influence décisive sur le jeune homme, était donc, pour M. Steenvliet, de lui dire qu'il renonçait à ce mariage... Mais il n'était pas possible à l'entrepreneur de renoncer au vœu de toute sa vie. Comment donc faire? Que lui dire? Combien il regrettait qu'Herman n'eût pas fait une dernière visite à Caroline Wouters. Elle seule eût été capable de le retenir. Mais maintenant, hélas, cette dernière espérance était également perdue.

Pendant quelque temps M. Steenvliet resta absorbé dans ces tristes pensées. Vingt fois il se demanda s'il ne ferait pas mieux de ne plus s'occuper du mariage de son fils; mais alors son ambition et son orgueil paternel s'élevaient violemment contre cette idée humiliante, et ainsi le malheureux entrepreneur luttait péniblement avec lui-même sans savoir à quel parti se résoudre pour aboutir à un résultat satisfaisant.

Nonobstant l'incertitude de la réussite de sa tentative, il résolut d'aller le lendemain à Anvers.

Il prit en main le cordon de sonnette pour appeler son valet de chambre et lui ordonna de faire atteler le coupé, pondant qu'il se préparerait lui-même à se mettre en route...

Mais voilà que tout à coup la porte s'ouvrit, et à sa grande stupéfaction, son fils Herman se présenta devant ses yeux.

Le jeune homme paraissait triste et abattu.

--Je vous croyais sur l'Océan, en route pour l'Amérique, dit M. Steenvliet. Vous avez donc renoncé à votre projet insensé?

--Non, mon père, le paquebot ne part qu'après-demain, répondit Herman d'une voix étranglée.

--Je comprends: vous avez besoin d'argent; mais n'attendez pas de secours de moi pour l'exécution d'un projet qui me déplaît souverainement.

--Je n'ai pas besoin de secours, mon père. Un ami à qui j'ai prêté maintes fois de l'argent, vient de m'en prêter à son tour.

--Il paraît, mon garçon, que ce voyage lointain vous sourit médiocrement? Votre voix est altérée, vous êtes pâle, vous vous sentez malheureux, je le vois bien. Eh bien, Herman, soyez mieux avisé: restez ici, et ne pensez plus a voyager.

--Personne ne peut plus me retenir, mon père.

--Que venez-vous donc faire ici?

Le jeune homme répondit d'un ton suppliant: