Chapter 15
--Je ne comprends pas bien. Mon grand-père a interdit à M. Herman l'accès de notre maison, et M. Herman a promis d'obéir, si pénible que lui fût cet adieu définitif.
--Serait-il possible? On a chassé mon fils d'ici?
--On l'a prié, supplié, d'oublier désormais le chemin de notre humble maisonnette.
--S'était-il donc mal conduit, même envers vous?
--Non, il est la bonté et l'honnêteté même. Mais les gens du village disaient de nous toute sorte de mal à cause des visites que M. Herman nous rendait. Ils croyaient que nous l'attirions chez nous pour nous faire donner de l'argent, ils osaient même répandre le bruit que j'avais accepté de lui des robes de soie et des pendants d'oreilles en brillants.
--Je viens du village; un honnête habitant m'a affirmé avoir vu de ses propres yeux vos robes de soie et vos boucles d'oreille en brillants... Et cela ne serait pas vrai?
--Oh! Monsieur, les gens du village ne savent pas ce qu'ils disent. Votre fils respectait trop notre pauvreté pour nous offrir quelque chose, et nous attachions un trop haut prix à son estime et à son amitié pour accepter quelque chose de lui.
L'entrepreneur ne savait que penser. Il luttait vainement contre l'influence enchanteresse de la naïve jeune fille, dont les doux yeux, la voix musicale et le langage calme et réservé étaient l'indice certain d'une âme pure et d'un cœur sincère.
--Mais c'est incompréhensible, murmura-t-il. Vous ne me ferez pourtant pas croire que mon fils passait ici des journées entières à boire du lait battu. Que venait-il donc y faire, suivant vous?
--La calomnie est une bête venimeuse, dit-elle en poussant un profond soupir. Ce que les villageois égarés pensent de moi peut m'affliger, mais non pas me décourager. Mais que vous, monsieur Steenvliet, vous, son père, pour qui il a tant d'affection et de respect, ayez pu croire aux méchants bruits répandus contre lui et contre moi, cela me fait saigner le cœur. Ah! permettez-moi de vous faire connaître la vérité. Je vous en supplie, entrez dans la maison, asseyez-vous, et veuillez m'écouter pendant quelques instants. Je vous dirai ce que M. Herman venait faire ici. Nous ne demandons rien de lui ni de vous que votre estime, et je suis bien sûre qu'après mes explications vous reconnaîtrez que vous n'avez pas le droit de nous la refuser.
Dominé par sa résolution, l'entrepreneur la suivit dans la maison et accepta la chaise qu'elle lui offrait.
--Eh bien, parlez maintenant, dit-il.
--Je ne sais pas, commença la jeune fille en hésitant, comment vous raconter quel singulier hasard amena M. Herman chez nous pour la première fois. Il y avait eu une fête entre amis à l'_Aigle d'or_, et l'on y avait, paraît-il, bu beaucoup de vin. Très tard dans la soirée nous trouvâmes, sous le plus grand noyer qui est là devant la porte, un jeune monsieur étendu tout de son long par terre. Il était malade. Nous le portâmes dans la maison et nous le soignâmes. C'était M. Herman, votre fils. Je le reconnus du premier coup d'œil, et dès qu'il se fut un peu reposé et qu'il eut repris ses sens, il me reconnut également. Nous nous mîmes à parler des belles années de notre enfance, lorsque nous allions tous les jours ensemble à l'école, la main dans la main, et que nous jouions gaiement tous les deux.
--Qu'est-ce que vous me racontez là? interrompit l'entrepreneur--Qui êtes-vous donc?
--Ah! innocente que je suis, s'écria la jeune fille, ne le savez-vous pas, Monsieur? Mon père était autrefois votre ami, et moi j'étais l'inséparable compagne de jeux de votre fils.
--En effet, Wouters, Victor Wouters...
--C'est le nom de mon père, Monsieur.
--Avez-vous donc demeuré précédemment à Ruysbroeck?
--Oui, Monsieur, juste en face de votre maison.
--Victor Wouters vit-il encore?
--Non, Dieu l'a rappelé à lui. Ma mère est veuve depuis longtemps, mais son vieux père demeure avec nous.
--Et vous êtes fille de Victor Wouters? Il me semble qu'il me souvient d'une petite fille...
--Mais, Monsieur, j'ai été si souvent assise sur un de vos genoux, tandis que Herman enfourchait l'autre. Vous nous faisiez aller à dada ensemble. Ne vous en souvenez-vous plus? La petite Caroline Wouters avec sa tête blonde bouclée? L'enfant gâtée de la mère et de la grand'mère Steenvliet.
--Quoi! comment! Vous êtes la petite Caroline Wouters? s'écria l'entrepreneur, la jolie et aimable enfant qui charmait tout le monde par sa douceur?
Et, s'oubliant pendant un instant, il saisit les deux mains de la jeune fille et les serra dans les siennes, en la regardant avec une sorte de joyeux enthousiasme.
--Vous, Caroline, murmura-t-il, vous seriez une mauvaise femme, vous seriez devenue une créature sans cœur et sans honneur? Impossible! Je ne puis, je ne veux pas le croire. Venez, mon enfant, asseyez-vous aussi et continuez; donnez-moi la conviction que les gens du village vous ont calomniée, je vous en serai reconnaissant.
--Eh bien, reprit Lina, quelques jours plus tard M. Herman est revenu. Il nous avait dit lui-même qu'il craignait d'être conduit à sa perte par cette funeste habitude de boire tant de vin avec ses amis. Cela m'attristait profondément. Lorsque nous étions encore enfants, Herman m'a sauvé un jour la vie en me tirant du ruisseau le Malbeck où j'étais tombée, vous devez vous le rappeler, Monsieur, car vous n'aviez pas voulu le croire et vous l'aviez puni parce qu'il était rentré au logis tout couvert de boue.
--En effet, je me le rappelle, pauvre garçon, il a reçu une volée de giffles, tandis qu'il méritait plutôt une médaille d'honneur. Ah! Caroline, quel joli couple d'enfants vous formiez à vous deux! Lui, hardi et déjà généreux, vous, aimable et douce. Je vois encore ma bonne et défunte femme vous serrer tous les deux dans ses bras, avec autant d'amour et d'orgueil que si vous aviez été aussi son enfant. Quelle douce et noble femme c'était, n'est-ce pas?
--Elle me sourit encore souvent dans mes rêves, Monsieur.
--Ne parlons plus de cela, Caroline, il n'est pas bon de penser à ces choses qui sont passées depuis si longtemps, il y a, hélas, dans ces souvenirs, tant de places devenues vides!
--Comme je vous le disais, Monsieur, poursuivit la jeune fille, la reconnaissance me fit former le projet de sauver M. Herman à mon tour. Je conviens que pour atteindre ce but j'ai fait tout ce qui était possible pour l'attirer ici. Nuit et jour j'ai calculé les moyens d'y parvenir et ma mère m'y a aidée. Le bon Dieu ne devait pas désapprouver mon intention, puisqu'il a secondé mes efforts. Oui, Monsieur, mon unique désir était de tenir M. Herman éloigné des plaisirs malsains et des orgies où l'entraînaient ses amis. Ce but, je l'ai atteint. M. Herman, depuis qu'il est venu chez nous, évite les occasions qui pouvaient l'entraîner à boire. Il est guéri et sauvé. Il est vrai que j'ai à souffrir cruellement à cause de cela. Ce matin même on m'a chassée du village en me jetant de la boue et des pierres; mais je ne regrette pas ce que j'ai fait, au contraire, je bénis le ciel qui m'a permis de m'acquitter envers M. Herman du bienfait que j'ai reçu de lui dans mon enfance.
L'entrepreneur la regardait avec des yeux qui ne brillaient pas seulement d'admiration, mais qui se mouillaient aussi d'attendrissement. Il comprenait parfaitement maintenant comment il se faisait que son fils se fût laissé charmer par l'aimable fille qui avait été son amie d'enfance. Lui-même, son père, malgré ses cheveux gris, se sentait tellement sous le charme, qu'il oubliait sa propre situation. Il se leva, posa son bras sur l'épaule de la jeune fille et effleura son front pur d'un baiser paternel.
--C'est donc vous, ma bonne Caroline, dit-il doucement, qui avez tiré Herman du chemin dangereux de la dissipation et du vice? Oh! soyez-en bénie, mon enfant! Et moi qui croyais que vous étiez la seule cause de mon chagrin.
--Moi, la cause de votre chagrin, Monsieur?
--Herman devait se marier avec une jeune fille de haute noblesse. Il refuse... Ce rayon de bonheur dans vos yeux! Ce refus vous réjouit donc?
--Oh! non, il me surprend et m'étonne. Il nous avait pourtant si fermement assuré qu'il était positivement décidé à se conformer à vos désirs!
--A moi aussi il a promis la même chose plusieurs fois. C'était le vœu, le rêve de toute ma vie; j'allais toucher au but de tous mes efforts et maintenant, maintenant il refuse obstinément. Oui, pour se soustraire à mes ordres, à mes prières, peut-être pour me tromper, il ose m'écrire qu'il est parti pour un pays étranger.
--Pour un pays étranger? Herman? O mon Dieu! s'écria la jeune fille dont les yeux se mouillèrent de larmes. Lui, s'en aller courir loin de sa patrie, loin de son père? Maintenant je comprends votre chagrin, Monsieur, il est votre unique enfant. Pour moi il n'est qu'un ancien compagnon de jeux, un ami, et cependant mon cœur se brise d'angoisse et de pitié.
--Oui, oui, je le vois bien, dit l'entrepreneur avec inquiétude, un ami et probablement aussi quelque chose de plus. Il est nécessaire que je voie clair là-dedans. Je vais savoir, Caroline, si vous êtes réellement sincère et si vous ne reculez pas devant un aveu bien franc... Mon fils vous aime. Vous le savez, n'est-il pas vrai?
Pendant un instant la jeune fille le regarda avec stupeur, comme si elle ne l'avait pas bien compris; mais sans doute un rayon de lumière descendit tout à coup dans son esprit, car une vive rougeur s'épanouit sur son visage.
--Eh bien, vous ne répondez rien? C'est donc vrai? Ce n'est probablement pas votre faute, Caroline; mais du moins vous étiez maîtresse de votre propre cœur. L'aimez-vous?
--Ah! Monsieur, que pensez-vous de moi, répondit la jeune fille en balbutiant et sans lever les yeux. M. Herman ne m'a jamais parlé de pareilles choses.
--Soit, mais je répète ma réponse, l'aimez-vous?
--L'aimer? Qu'est-ce que c'est qu'aimer, Monsieur? dit-elle en soupirant. Être capable de se dévouer pour quelqu'un, sacrifier pour lui sa bonne réputation et le repos de sa vie, et n'espérer rien, ne souhaiter aucune autre récompense que le plaisir de le rendre heureux, est-ce là aimer?
--Cela y ressemble fort, du moins: c'est peut-être plus noble et plus beau.
--Eh bien, oui, Monsieur, c'est ainsi que j'aime celui qui m'a sauvée d'une mort certaine... mais non pas comme le racontent méchamment les gens du village, non pas comme vous, son père, semblez le croire également. Non, pas ainsi.
En achevant ces mots, elle avait relevé la tête et regardait M. Steenvliet sans aucune crainte.
Il y eut un moment de silence.
--Je vous remercie, ma bonne Caroline, dit l'entrepreneur. Vous êtes une fille intelligente. Beaucoup de dames du grand monde n'ont pas le cœur si haut placé que vous. Je suis millionnaire; Herman est mon unique héritier, il doit se marier avec une personne de sa condition. Vous n'avez d'ailleurs jamais eu l'idée, n'est-ce pas, que vous pourriez devenir sa femme?
--Ah! Monsieur, ne me traitez pas si durement! s'écria Lina d'un ton suppliant. Nous sommes des ouvriers, de pauvres gens qui doivent gagner leur quotidien à la sueur de leur front. Croyez-vous que nous soyons capables de l'oublier? Les idées dont vous parlez seraient insensées et ridicules.
--Par conséquent, vous ne souhaitez pas que le mariage d'Herman avec Clémence d'Overburg soit rompu?
--Pas le moins du monde.
--Et si Herman revenait ici, vous sentiriez-vous assez forte pour lui conseiller ce mariage?
--Certes, Monsieur.
--Et même pour user de toute votre influence sur lui afin de l'y décider, et même, au besoin, de l'y contraindre?
--Ce mariage le rendra heureux ainsi que vous, je n'en doute pas, et cela me suffit. Oui, Monsieur, je le sens, j'ai assez d'empire sur son esprit pour le convaincre qu'il ne peut pas résister à votre vœu paternel; mais il ne reviendra plus jamais ici.
--J'ai les plus sérieuses raisons de croire le contraire. Eh bien, promettez-moi que vous le ramènerez à des idées meilleures, et, une fois mon fils marié, je ne vous oublierai pas, et je vous récompenserai largement, vous et vos parents, de votre généreux sacrifice.
--Ne nous méprisez pas, Monsieur, telle est la seule récompense à laquelle nous tenons.
--Vous mépriser, Caroline! exclama l'entrepreneur. Oh! pourquoi Dieu ne vous a-t-il pas donné un grand nom, ou seulement une belle position dans le monde... Mais ayez bon espoir, Caroline: Dieu est juste, vous serez heureuse, car vous le méritez... Je dois vous quitter, mon enfant. Donnez-moi la main; je la serre avec estime et avec une sympathie véritable. Saluez vos parents de ma part... Vous me promettez donc, si mon fils revient ici, de lui persuader qu'il doit accepter la main de mademoiselle d'Overburg?
--Oui, Monsieur.
--Et que vous ne cesserez pas, jusqu'à ce que sa résistance soit entièrement vaincue?
--Jusqu'à ce que je sois certaine de son consentement sincère.
--C'est parfait comme cela, Caroline. Je ne suis pas un ingrat; nous nous reverrons encore; portez-vous bien.
La jeune fille le salua et le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière la haie. Alors elle revint à pas lents dans la maison, et demeura un instant immobile, les yeux cloués au sol.
Tout à coup, un étrange sourire illumina son visage, et elle s'écria:
--Il m'aimerait, lui?
Mais cette parole lui paraissait un péché; sa joie s'évanouit comme par enchantement. Elle s'agenouilla, et soupira en levant les yeux vers le ciel:
--O Dieu, ne le punissez pas pour cette erreur de son bon cœur. Ne lui retirez pas votre protection.
Elle baissa la tête sur sa poitrine, et continua à prier en silence.
Pendant ce temps, M. Steenvliet, la tête pleine de pensers contradictoires, se dirigeait vers le village. Il admirait la générosité de cette naïve jeune fille qui, par reconnaissance, par simple esprit de sacrifice, s'était exposée volontairement à la calomnie, et avait accepté un martyre moral pour retirer son fils à lui du chemin du vice. Avec l'aide d'une si puissante alliée, il était impossible qu'il n'eût pas raison de la résistance de son fils, Herman deviendrait le mari de mademoiselle d'Overburg, et ainsi le but de sa vie serait atteint.
Ces idées consolantes caressaient encore son esprit lorsqu'il rencontra, à l'entrée du village, l'aubergiste de l'_Aigle d'or_ qui lui demanda:
--Eh bien, Monsieur, ne vous ai-je pas dit la vérité? La perfide sorcière n'a-t-elle pas scandaleusement séduit votre fils?
--Au diable! laissez-moi tranquille, grogna M. Steenvliet d'un ton menaçant. Vous êtes un vil et infâme calomniateur; vous n'êtes pas même digne d'essuyer les souliers de Caroline Wouters. Si je ne méprisais pas les cancans de la foule, je vous citerais devant le tribunal et vous ferais expier par quelques mois de prison vos lâches calomnies.
XIII
Le baron d'Overburg était allé en voiture ouverte à la station du chemin de fer pour aller au-devant de son oncle le marquis qui l'avait averti de son arrivée par télégramme.
Pendant ce temps la baronne se tenait, avec tous ses enfants, dans un des salons du château, prête à recevoir le marquis.
Quoiqu'elle fût intérieurement inquiète et triste, elle feignait une grande liberté d'esprit, et essayait de faire comprendre à ses filles qu'il était de leur devoir de se montrer gaies, afin que M. de la Chesnaie ne doutât pas de leur vif désir de voir s'accomplir le mariage de Clémence avec Herman Steenvliet.
Alfred seul répondit à ces conseils par un murmure de protestation. Malgré sa conduite légère, le jeune homme avait un caractère fier, et parmi toutes ses sœurs, il avait toujours aimé Clémence d'une amitié particulière, à cause de son bon cœur et de sa complaisance. Il savait combien elle était tourmentée et même malade par la seule idée que cette mésalliance allait la faire déchoir de sa noblesse. Il reconnaissait bien, à la vérité, que ce mariage, imposé par la fatalité, ne pouvait pas être évité; mais feindre la joie en ce moment où sa sœur allait être définitivement condamnée, il n'en avait pas la force.
Clémence, au contraire, assurait à sa mère qu'elle exécuterait ses promesses résolument et sans hésiter, et qu'elle ne laisserait pas supposer au marquis, ni par un mot, ni par un geste, qu'elle ne consentait que malgré elle à une alliance dont elle n'espérait aucun bonheur.
Mais ce que la pauvre jeune fille ne pouvait cependant pas cacher, c'était la pâleur de son visage et la fatigue de ses yeux battus. Il ne pouvait pas non plus échapper à l'attention de M. de la Chesnaie que, depuis son départ pour Monaco, Clémence avait sensiblement maigri. Mais en disant qu'elle avait eu la fièvre, et qu'elle n'en était débarrassée que depuis quelques jours, on éviterait toute explication ultérieure à ce sujet.
Quant aux jeunes sœurs de Clémence, celles-là étaient réellement joyeuses. Le mariage de leur aînée les sauvait d'un sort malheureux, et ouvrait devant elles un avenir sans nuages. Sans doute, elles eussent, pour elles-mêmes, repoussé un semblable mariage avec mépris; mais puisque Clémence se déclarait prête à l'accepter, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à la déchéance, elles étaient disposées à faire tout ce qu'il fallait pour que le marquis envisageât ce mariage sous le jour le plus favorable.
Tandis que la baronne les confirmait dans ces bonnes résolutions, un domestique vint annoncer que M. le baron et M. le marquis arrivaient au bout de l'avenue.
Madame d'Overburg et ses enfants sortirent pour se rendre dans la cour d'honneur, au sommet du grand escalier du château.
Dès que la voiture eut franchi la grille de fer aux lances dorées, et qu'ils purent apercevoir le marquis, ils se mirent à agiter leurs mouchoirs et à le saluer de loin de leurs compliments de bienvenue.
--Que Clémence aille en avant, dit la baronne, elle est sa filleule, et elle doit l'embrasser la première.
Le marquis de la Chesnaie était un vieillard de plus de soixante-dix ans, très maigre, avec un front profondément ridé et des yeux très enfoncés sous l'orbite. Ses cheveux, blancs comme neige, et quelque chose de sévère dans son regard, lui donnaient un air imposant. Sa physionomie inspirait le respect.
En ce moment-là il ne devait pas être de bonne humeur, car il répondit par un sourire à peine perceptible aux bruyants souhaits de bienvenue de ses nièces.
A peine avait-il mis pied à terre avec l'aide d'Alfred, que Clémence se jeta à son cou et l'embrassa avec une tendresse sincère. Elle avait d'ailleurs pour son parrain un profond respect et une véritable affection.
--Ma pauvre Clémence, dit le marquis, l'amour est aveugle, je le sais; mais cependant je ne me serais pas attendu à pareille chose de votre part; une mésalliance! Vous, ma chère filleule, la femme d'un bourgeois!
La jeune fille fit un effort sur elle-même et répondit d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge:
--Mon cher parrain il est si bon; son cœur est si noble!
--Si vous l'aimez, si votre amour est assez profond pour que vous lui fassiez le sacrifice de votre noblesse...
En ce moment les sœurs de Clémence accoururent avec une joyeuse impatience, se jetèrent au cou du vieillard et lui souhaitèrent la bienvenue en le comblant de marques de tendresse et en le félicitant chaleureusement de son heureux rétablissement.
L'entretien de Clémence avec le marquis fut donc momentanément interrompu, et le vieux gentilhomme, traîné par beaucoup de mains amies, se laissa emmener dans le château et introduire au salon où on le fit asseoir dans le fauteuil le plus confortable.
Il eut toutes les peines du monde à répondre aux nombreuses questions qu'on lui adressait de tous côtés sur son séjour à Monaco, sur sa maladie et son heureuse guérison. L'épanchement de la joie générale, la chaleur de ces témoignages de sympathie, paraissaient au marquis quelque chose d'extraordinaire. Même les efforts que faisaient le baron et la baronne pour le flatter et lui plaire, ne lui semblaient pas exempts de contrainte. Quelle raison pouvait-on avoir d'exagérer visiblement les manifestations de l'affection qu'on lui portait? Et pourquoi Clémence, la seule peut-être qui l'aimât sincèrement, était-elle la seule qui restât tranquille et réservée?
Cette pensée lui fit considérer sa filleule avec plus d'attention. Comme elle était pâle! Non, il ne se trompait pas, elle avait beaucoup maigri. Qu'est-ce que cela signifiait?
--Venez donc un peu près de moi, Clémence, lui dit-il, j'ai, quelque chose à vous demander. Votre visage, qui a d'assez fraîches couleurs habituellement, est à présent fort pâle. Avez-vous du chagrin?
--Oui, marquis, vous l'avez deviné, se hâta de répondre le baron. Vous comprenez? L'inquiétude, la crainte de vous voir peut-être vous déclarer contre son mariage; et sans votre consentement elle n'oserait jamais...
--Est-ce vrai, Clémence?
--Oui, mon bon parrain, c'est ainsi. La crainte que...
--Et cette crainte vous aurait fait maigrir?
--Elle a eu la fièvre, interrompit une des sœurs, mais depuis huit jours elle est tout à fait guérie.
Le marquis prit la main de la jeune fille.
--Clémence, dit-il, je ne dois pas vous cacher que votre projet de mariage avec un roturier a été pour moi une source de chagrin. Cela me fait vraiment de la peine de penser que vous, ma chère filleule, vous viviez dorénavant dans un monde inférieur... Mais, si vous croyez que votre bonheur dépend de cette union inégale, si vous courez le danger de devenir gravement malade, si l'on résiste au vœu de votre cœur, je ne serai pas assez cruel pour sacrifier votre santé et votre bonheur pour des motifs de convenances sociales. Venez, affirmez-moi que vous souhaitez ce mariage de toutes les forces de votre âme.
La jeune fille jeta sur lui un regard plaintif et languissant; elle hésitait; le mot fatal se refusait à sortir de ses lèvres.
--Répondez donc, Clémence, dit sa mère d'un ton pressant.
--Eh bien, mon enfant, dites-moi que vous désirez ardemment ce mariage, répéta le vieillard.
--Oui, oui, je le désire ardemment, balbutia-t-elle.
--Votre consentement la rendra si heureuse: ajouta le baron.
--Eh bien, soit, Clémence, reprit le marquis. Puisque vous le voulez, devenez donc la femme de... Mais, ô ciel! vous frémissez? vous devenez encore plus pâle? Qu'est-ce que cela signifie?
La jeune fille poussa un soupir étrange et se mit à trembler si visiblement sur ses jambes que sa mère accourut pour la soutenir, mais elle en profita pour murmurer à son oreille quelques paroles sévères, afin de lui faire comprendre que l'heure était solennelle et qu'elle devait tenir sa promesse.
La pauvre fille rassembla tout son courage, retourna auprès du marquis et lui dit:
--Ah! merci, mon bon parrain, c'est la joie qui m'émeut si profondément.
Mais le marquis ne se laissa pas tromper cette fois. La méfiance s'était glissée dans son esprit, et il commençait à douter si Clémence ne lui cachait pas le véritable état de son cœur sous la pression d'une violence secrète.
Cette pensée le blessa et l'effraya. Il se leva, regarda sévèrement le baron, et dit d'un ton qui n'admettait aucune réplique:
--Ce consentement que l'on attend de moi est, dans tous les cas, une chose de la plus haute importance; il pourrait devenir, à mon insu, une décision fatale. Puisque j'ai à remplir ici le rôle de juge, je veux être bien et complètement éclairé avant de rendre mon arrêt. Laissez-moi causer pendant quelques instants seul avec Clémence. Si dans cet entretien je trouve de quoi dissiper mes doutes, je donnerai mon consentement sans hésiter... Venez, Clémence, ne tremblez pas: votre bonheur est mon unique but. Suivez-moi, mon enfant.
Le baron et sa femme s'efforçaient de cacher l'inquiétude et la crainte que leur inspirait l'intention du marquis. Ils n'osaient pas faire d'objections et se bornaient à engager Clémence à la fermeté par leurs regards suppliants et par leurs gestes significatifs.
--Entrez dans le grand salon, mon oncle, personne ne vous y dérangera, dit M. d'Overburg, très rassuré en apparence sur le résultat de cet entretien.