Argent et Noblesse

Chapter 14

Chapter 143,887 wordsPublic domain

--Je ne peux plus le revoir, et je ne désire pas le voir encore... Que c'est cruel, cependant! C'est comme si une autre Lina vivait en moi, une Lina qui pense, qui souhaite et qui espère, sans ma participation, et même contre mon gré... Mais tout cela, ce sont des folies. Que dirait ma mère si elle me voyait dans la prairie, interrogeant les pissenlits comme une enfant? Allons, allons, acquittons-nous de notre commission.

Elle rentra dans le chemin de terre, pressa le pas, et atteignit peu de temps après les premières maisons du village.

Elle ne remarqua point que çà et là, lorsqu'elle passait, certaines gens venaient sur le seuil de leur porte pour la suivre des yeux, et que même un vieux paysan tendit vers elle son poing menaçant.

Dans la première rue, elle vit venir la petite Catherine, la fille du forgeron, qui avait toujours été une de ses bonnes amies. Elle voulait aller au-devant d'elle et prononçait déjà son nom; mais à peine la petite Catherine eut-elle reconnu celle qui l'appelait, qu'une expression de mépris et d'aversion se montra sur sa figure, et qu'elle s'enfuit en toute hâte dans le village.

Lina soupçonnait les raisons de cette étrange conduite. La bonne petite Catherine s'était laissé tromper par les commérages. Lina en fut profondément affligée, mais Catherine était une fille naïve et crédule. Lina, après avoir fini ses commissions, se proposait d'aller chez elle, et quelques paroles suffiraient pour convaincre le forgeron, qui était un homme raisonnable, et sa fille, qu'ils s'étaient laissé conter des fables ridicules par de méchantes langues.

C'est dans ces consolantes dispositions d'esprit que Lina arriva sur la grand'place du village. L'auberge de l'_Aigle d'or_ était droit devant elle. Elle vit les deux filles, Léocadie et Isabelle, qui se tenaient derrière la fenêtre, et la regardaient avec une expression de haine et de mépris, en lui faisant des gestes de menace.

Loin d'être embarrassée ou confuse, Lina regarda de son côté les deux filles bien en face, d'un air de bravade. Les gens de l'_Aigle d'or_ n'étaient-ils pas les ennemis d'Herman? Léocadie et Isabelle, par dépit de ce qu'il ne voulait plus venir à l'_Aigle d'or_, n'avaient-elles pas été les premières à répandre sur son compte la médisance et la calomnie?

Cela suffisait pour rendre à Lina tout le courage, tonte la fierté de l'innocence. Elle passa devant l'_Aigle d'or_ avec un sourire moqueur, et l'expression de son visage signifiait qu'elle ne faisait aucun cas de l'estime de personnes telles qu'Isabelle et Léocadie.

Préoccupée de cette circonstance, elle ne remarqua pas, bien loin, à côté de l'église, un groupe nombreux de gens qui la regardaient. On y procédait à la vente à la criée du mobilier et du bétail de la veuve Struyf, récemment décédée, et à cette occasion la maison mortuaire était pleine de monde.

Lina entra dans la boutique de l'épicier. Deux autres chalands se tenaient devant le comptoir, attendant leur tour d'être servis. C'étaient une jeune fille et un garçon bien connus de Lina. Au village, tout le monde se connaît.

--Bonjour, Fifine Bals. Beau temps aujourd'hui, n'est-ce pas? Bonjour, Martin Palinck. On nous a dit que vous aviez la fièvre; mais, Dieu soit loué! vous paraissez frais comme une rose. Votre vache tachetée est-elle vendue?

La seule réponse qu'elle obtint fut un grognement inintelligible, et elle remarqua avec un certain effroi que la jeune fille et le jeune garçon reculaient insensiblement pour s'éloigner d'elle le plus possible.

--Mais, braves gens, dit-elle d'un ton plaintif, pensez-vous que j'aie le choléra et que je vous le communiquerai?

--C'est tout comme, grommela Fifine Bals. Qui traîne sa réputation dans la boue doit rester éloigné des honnêtes gens.

--Ah! vous aussi, vous avez ajouté foi à la calomnie? répliqua Lina. Mais de tout ce qu'on dit il n'y a rien de vrai.

--Vous nous prenez donc pour des enfants innocents? ricana Martin Palinck. Beaucoup de gens,--et moi-même,--ont vu de leurs propres yeux, vu, depuis bien des semaines, qu'un riche monsieur de la ville vient presque tous les jours dans votre maison. Cela n'est pas vrai non plus, dites?

Lina parut déconcertée.

--Oui, cela est vrai, balbutia-t-elle, mais il venait par pure amitié.

--Naturellement; ce n'est pas la haine qui l'amenait, c'est certain.

--Dès qu'il a appris qu'on interprétait mal ses visites, il est parti pour ne plus jamais revenir.

--Faites croire cela aux oies.

--Mais, mon ami, soyez donc raisonnable, et laissez-moi vous expliquer...

--Mon ami, osez-vous dire! Fi, je vous le défends. Appelez votre ami celui qui vous donne des boucles d'oreilles de diamant.

Attristée jusqu'aux larmes, Lina essaya encore de se justifier; mais le jeune homme, aigri et irrité, l'interrompit aussitôt et dit à la boutiquière:

--Je ne sais pas comment cette impudente linotte ose encore mettre les pieds dans votre boutique. Dépêchez-vous de la servir, patronne, pour qu'elle s'en aille bien vite.

--Oui, alors nous serons délivrés de sa déshonorable présence, ajouta Finie.

Lina avait le cœur brisé. Elle s'approcha du comptoir d'un air craintif et demanda timidement ce dont elle avait besoin, en regardant l'épicière dans les yeux tristement et avec une supplication muette, comme pour implorer sa pitié.

La boutiquière haussa les épaules et se mit à peser sans rien dire le café demandé.

Pendant ce temps, on entendait dans la rue un bruit de voix qui se rapprochait insensiblement, et qui, redoublant de force, semblait s'arrêter devant la boutique.

Lina n'avait plus le cœur de regarder vers la porte. Au frémissement de ses membres, aux grosses larmes qui brillaient dans ses yeux, on voyait qu'elle comprenait ce que signifiait ce rassemblement des villageois devant la boutique de l'épicière.

En effet, dès qu'Isabelle et Léocadie eurent annoncé à leur père la présence de Lina Wouters dans le village, celui-ci s'était rendu auprès de son valet d'écurie, un lourd et méchant imbécile, et l'avait envoyé sur la Grand'Place pour exciter les gens contre la jeune fille. Pauw le tortu s'était immédiatement acquitté de cette commission, et il se tenait maintenant au milieu d'une trentaine de jeunes garçons, de femmes, et d'hommes âgés, devant la porte de la boutique.

D'abord on n'entendait pas distinctement ce qui se disait dans les rangs de cette foule malveillante; la plupart des assistants n'étaient venus là que par curiosité, et les autres n'étaient pas encore assez montés pour se répandre en injures et en paroles grossières.

Mais le valet d'écurie de l'_Aigle d'or_ éleva la voix, et cria tout haut de manière à être entendu jusqu'au fond de la boutique:

--Jetez cette sale coureuse à la porte! Ahou! Ahou!

Et il ajouta un chapelet de paroles si grossières, qu'en tout autres circonstances elles eussent fait rougir de honte les auditeurs.

--Tenez, malheureuse fille, voilà le café demandé, dit la boutiquière. Les gens sont bien montés contre vous. Vous voyez maintenant ce qu'il en coûte de ne pas conserver sa bonne renommée. Retournez bien vite chez vous, c'est le mieux que vous pouvez faire.

Lina aurait bien voulu suivre ce conseil, mais elle avait encore à chercher du pain chez le boulanger. De plus, elle était blessée et indignée d'entendre le valet de l'_Aigle d'or_ élever la voix et exciter la foule contre elle. Elle n'ignorait pas quel rôle actif et méchant Pauw le tortu avait joué dans les calomnies répandues contre Herman Steenvliet et contre elle-même.

Avec une sorte de résolution virile elle redressa la tête et sortit hardiment de la boutique. Son attitude décidée fit reculer les jeunes garçons groupés dans la rue, qui lui livrèrent passage pour se rendre à la boulangerie. Mais elle fut immédiatement suivie à deux ou trois pas de distance, et accablée des injures les plus grossières.

Malgré les excitations de Pauw, Lina atteignit pourtant la maison du boulanger, où elle entra pendant que l'on criait furieusement derrière elle:

--Pas de pain pour la coureuse, ne lui donnez pas de pain!

--Sortez de ma maison, et n'y rentrez plus jamais, dit la boulangère à la pauvre fille terrifiée.

Comment osez-vous encore vous montrer au village après une conduite aussi déshonorante? N'êtes-vous pas honteuse? Allez, allez, hors d'ici, et dites à votre mère qu'il n'y a plus de pain ici pour elle.

Combien Lina se sentait malheureuse en ce moment! Elle était donc pour tous un objet de haine et de mépris, comme une criminelle! Évitée, repoussée, redoutée comme une pestiférée! On lui refusait du pain, et si on l'avait pu, on aurait, à cause d'elle, condamné son grand-père et sa mère à mourir de faim!

L'injustice des gens lui semblait si grande qu'elle se révoltait au fond de sa conscience, et qu'elle reparut au milieu des villageois résolue et la tête haute.

De même que la première fois on la laissa faire quelques pas en avant, sans autre obstacle que des injures: mais Pauw le tortu, s'apercevant qu'elle voulait quitter le village et retourner chez elle, courut en avant avec trois ou quatre polissons, et lui barra le chemin.

--Que voulez-vous de moi, méchante langue que vous êtes? dit Lina au valet d'écurie de l'_Aigle d'or_. Ne vous suffit-il pas d'avoir dit toute sorte de mal de moi comme un calomniateur que vous êtes, et faut-il encore que vous excitiez ces jeunes gens simples et crédules à me maltraiter? Mais je vous préviens que le premier qui ose me toucher apprendra à ses dépens qu'il n'a pas affaire à un enfant.

Comme pour répondre à cette bravade, Pauw saisit le ruban qui pendait sur son épaule et lui arracha son bonnet de la tête. Mais mal lui en prit, car il reçut de la jeune fille un soufflet si bien appliqué qu'il tomba à la renverse dans la poussière.

Tandis que Lina ramassait son bonnet et tâchait de le rajuster sur ses cheveux qui s'étaient dénoués, le valet d'écurie se releva et, écumant de rage, il cria à ses compagnons de jeter de la boue et des pierres après cette fille sans vergogne, pour la chasser du village. Joignant l'action aux paroles, il se baissa, et, ne trouvant pas de pierres sous la main, il ramassa de la boue dans l'ornière et la lui jeta à la figure.

Excités par ces paroles haineuses, beaucoup de jeunes garçons et même quelques femmes suivirent son exemple. Les mottes de terre et la boue volaient comme un nuage autour de la tête de la malheureuse Lina, qui, voyant bien qu'elle était impuissante à résister plus longtemps, essaya d'atteindre la sortie du village.

Mais, hélas! elle en fut également empêchée. Le nombre de ses ennemis s'était tellement accru, qu'elle se vit bientôt entourée de tous côtés et que, perdant courage, elle se résigna à supporter l'orage la tête basse et les yeux fermés, jusqu'à ce que ses agresseurs fassent fatigués de leur jeu cruel, ou qu'elle-même y succombât.

Mais alors parut tout à coup au milieu du groupe hostile un vieillard de haute taille qui frappait sur eux avec un mètre en bois de chêne, et les dispersa.

Un cri de délivrance s'échappa de la poitrine oppressée de Lina; elle s'élança vers son sauveur, se jeta à son cou, et s'écria:

--Ah! grand-père, c'est Dieu qui vous envoie. Si vous n'étiez pas arrivé, ces méchantes gens m'auraient peut-être tuée à coups de pierre.

--Ah! ma pauvre Lina, vous voir traitée ainsi; soupira Jean Wouters. Me fallait-il encore, dans mes vieux jours, voir chose pareille? J'ai beaucoup souffert, mais aujourd'hui......

Il ne put en dire davantage et se mit à pleurer: ses larmes se mêlaient aux larmes de l'enfant qu'il aimait plus que la prunelle de ses yeux, et qu'il voyait maintenant injustement condamnée à une honte et à une douleur éternelles...

Pauw et sa bande s'étaient mis prudemment hors des atteintes du vieux charpentier, mais ils continuaient à crier de loin de scandaleuses injures qui perçaient le cœur de Jean Wouters comme autant de coups de couteau. Quoi! l'on osait articuler de pareilles infamies contre son innocente petite-fille. C'était à mourir de douleur; c'était à rentrer sous terre, de honte.

--Venez, mon enfant, retournons à la maison, dit-il. Mon sang bout: je pourrais faire un malheur et cela serait encore bien pis. Vous tremblez, et vous êtes effrayée? Ne craignez plus rien; j'ai encore assez de courage et de force pour vous défendre.

Il la prit par la main et se dirigea avec elle, à pas lents, vers la rue latérale qui devait le conduire dans la campagne. Mais Pauw et ses compagnons, devinant son intention, parurent enflammés d'une rage nouvelle. Ils se rapprochèrent jusqu'à une certaine distance, redoublèrent d'injures et de gros mots contre la malheureuse Lina, et se remirent à lui lancer de la boue et des mottes de terre.

En ce moment un gros morceau de terre durcie l'atteignit si violemment à l'épaule qu'elle poussa un cri de douleur.

--Bourreaux stupides, brutes sans âme! cria Jean Wouters en tournant ses yeux qui lançaient des éclairs vers cette foule tumultueuse, pour voir qui avait jeté; mais le groupe était si nombreux et les agresseurs étaient entourés de tant de gens simplement indifférents ou curieux, qu'il dut reconnaître son impuissance et renoncer à toute idée de résistance.

--Lina, Lina, venez vite, dépêchons-nous, dit-il, il n'y a pas d'autre moyen...

A ces mots il doubla le pas et enfila la rue latérale, suivi par la foule qui ne le quitta qu'aux dernières maisons du village, et remplissait l'air de ses cris furieux et de ses vociférations injurieuses.

XII

Lorsque Jean Wouters, rentrant dans sa maison, raconta à la mère de Lina le traitement barbare que l'on avait infligé à la pauvre enfant dans le village, la maisonnette fut remplie pendant quelque temps de cris de désespoir et de pleurs de colère.

Malgré sa propre douleur, Lina s'efforça de consoler sa mère et son grand-père en se mettant, en apparence du moins, au-dessus de la calomnie, et indifférente à la lâche agression des villageois égarés.

Elle réussit à calmer quelque peu les vieilles gens et à les décider à prendre leur repas: l'heure habituelle était passée depuis longtemps, et le grand-père ne pouvait pas arriver trop tard à son travail. Tous sentaient qu'en ce moment plus qu'en tout autre une pareille négligence pourrait être fatale.

Aussi, à peine Jean Wouters eut-il mangé, bien à contre-cœur, quelques pommes de terre, qu'il se leva de table, et sortit pour se rendre au village, où il travaillait.

Lina continua ses efforts pour dépeindre à sa mère, sous des couleurs moins sombres, les scènes qui s'étaient passées le matin. Que leur importait, au fond, que les gens du village, excités par les filles de l'_Aigle d'or_ et leur valet d'écurie, fussent montés contre eux? Leur conscience leur reprochait-elle quelque chose, et tout ce qui se racontait là-bas était-il autre chose que fausseté et calomnie? D'ailleurs, cela changerait bientôt, dès que l'on saurait que M. Herman ne mettait plus le pied chez eux. En attendant, ils n'avaient pas besoin de conserver des relations avec le village; ils pouvaient aller aux offices à Loth, et s'y approvisionner de tout ce dont ils avaient besoin, comme Lina avait d'ailleurs l'intention de le faire cet après-midi même, dès que la table serait desservie et la vaisselle lavée.

En causant ainsi de leur triste situation, Lina avait encore assez d'empire sur elle-même pour esquisser de temps en temps un sourire, et pour parler en plaisantant de la méchanceté des villageois. Sous l'influence de ces paroles consolantes, la tristesse de la veuve se changea petit à petit en une vive rancune contre l'aubergiste de l'_Aigle d'or_ et son stupide valet. L'épanchement de sa colère soulagea son cœur, et ramena un repos relatif dans son âme endolorie.

D'abord elle avait approuvé le projet de sa fille d'aller chercher à Loth le pain qu'on lui avait refusé au village. Elle se mit à réfléchir pourtant, non sans effroi, que Lina pouvait rencontrer encore sur son chemin de méchantes gens qui l'insulteraient et l'injurieraient.

Aussi manifesta-t-elle l'intention d'aller elle-même à Loth, prétendant qu'elle éprouvait le besoin de prendre un peu l'air. Elle avait la tête lourde, et cette promenade la remettrait tout à fait.

La jeune fille ne fit pas d'objections et elle sourit même sans contrainte en souhaitant à sa mère une bonne promenade.

Mais lorsque la veuve fut partie et eut disparu dans le chemin creux, Lina rentra dans sa chambre, s'affaissa sur une chaise, mit ses mains sur ses yeux, et commença à pleurer à chaudes larmes.

Elle resta longtemps ainsi, soulageant à force de pleurer son cœur meurtri du poids qui l'oppressait.

Enfin, le courage lui revint; elle se leva, secoua la tête et essuya ses larmes. Elle prit une houe, alla au jardin tout contre la haie, s'agenouilla sur le bord d'un parterre de verdure, et se mit à sarcler les jeunes carottes.

Parfois elle restait immobile tout à coup, et s'absorbait dans ses pensées, puis après une courte interruption elle reprenait de nouveau son travail avec activité. Sans doute, lorsque son visage exprimait la tristesse et l'indignation, elle pensait aux grossières injures auxquelles elle avait été en butte; mais souvent un doux sourire entr'ouvrait ses lèvres, et une sorte d'orgueil brillait dans ses yeux. A quoi, à qui pensait-elle alors?

Tandis que la jeune fille travaillait ainsi tout absorbée, un monsieur déjà avancé en âge s'avançait par le chemin de terre qui vient du village. Il cherchait évidemment à reconnaître le pays, car il regardait de tous côtés et paraissait fort impatienté.

Heureusement, un paysan sorti d'un sentier latéral déboucha en ce moment sur le chemin.

Le monsieur lui demanda quelque chose. L'homme, continuant sa route, lui désigna du doigt la maisonnette de Jean Wouters et murmura:

--C'est là, derrière cette haie d'épine.

Un sourire amer plissa les lèvres du vieux monsieur, tandis qu'il dirigeait ses regards vers l'humble demeure.

--Ah! c'est là, derrière la haie d'épine, répéta-t-il en ricanant. C'est dans cette misérable hutte qu'elle demeure, la sorcière villageoise, la grossière sirène qui tient le fils de Steenvliet le millionnaire captif dans ses filets! Je sens mon front rougir de honte et d'humiliation. C'est donc là le pays étranger pour lequel mon imbécile de fils est parti? Me tromper ainsi! Ah! ah! nous allons mettre définitivement fin à cette indigne comédie.

Cependant, lorsqu'il eut pénétré dans le jardinet à l'intérieur de la haie, il s'arrêta tout à coup en regardant les belles fleurs si bien entretenues qui parfumaient l'air aux deux côtés du sentier conduisant à la maison. Un sourire d'une douceur singulière éclaira son visage.

Ces fleurs communes étaient pour lui aussi des amies d'enfance, et elles lui rappelaient les beaux jours de son premier amour, lorsque son âme n'avait pas encore perdu sa candeur printanière dans la bataille de la vie et la poursuite de la fortune.

Ces idées l'amenèrent à considérer la maisonnette avec moins de prévention. Elle ressemblait réellement à la demeure des parents de sa défunte femme. Elle était plus petite, à la vérité; mais ce noyer, cette vigne, ces fenêtres vertes avec leurs petits rideaux plissés! Combien de fois n'avait-il pas, avec des battements de cœur, fait pour elle un petit bouquet de ces mêmes fleurs! Et comme le bon grand-père lui souriait amicalement derrière de petits rideaux blancs pareils à ceux-ci! Ah! il se le rappelait encore: le puits avait entendu le premier, le pudique aveu de son amour pour elle. Elle était venue puiser de l'eau, et il avait profité de l'occasion pour lui balbutier à l'oreille ce qu'il avait sur le cœur. Cette larme de bonheur sur sa joue, quel diamant pouvait avoir pour lui plus de prix que cette perle humide?

Il secoua la tête comme pour chasser des idées importunes et grommela d'un ton mécontent:

--Ah çà! est-ce que je deviens aussi bête que mon fils? Vais-je me laisser attendrir follement par des choses qu'on trouve dans toutes les maisons de paysan? Il ne manquerait plus que cela! Allons, allons, pas de folie; arrachons un fils dénaturé aux griffes de cette enchanteresse!

La porte était grande ouverte; il entra, mais ne rencontra personne.

Au lieu d'appeler, il fit l'inspection de la chambre, probablement dans l'espoir d'y découvrir quelque chose qui trahît la présence de son fils.

--Rien, absolument rien! grommela-t-il. S'il est vrai, ainsi que l'affirment les gens du village, qu'il lui donne beaucoup d'argent, elle ne l'a certainement pas employé à acheter de beaux meubles. Tout ici indique la gêne et la pauvreté... Mais comme tout est propre, pourtant, et reluisant! Ce sable blanc sur les carreaux, cette draperie de cheminée finement plissée, ce crucifix avec sa branche de buis bénit entre ces deux perroquets de plâtre peints en vert... C'est comme dans la maison de ma mère. Je la vois encore; j'étais un petit garçon alors; elle me joint les mains et m'apprend à bégayer «Notre père qui êtes aux cieux...» Mais est-ce que je perds la tête? Qu'est-ce qui m'arrive donc? Me voilà tout prêt à pleurer. J'oublie que j'ai une tâche sérieuse à remplir ici... Personne? Mon fils doit être ici cependant. Il est peut-être au jardin avec elle.

Poussé par cette idée, il marcha vers la porte de derrière qui était également ouverte. Il se disposait à appeler, lorsqu'il aperçut au bout du jardin une jeune fille agenouillée et profondément courbée vers la terre, en train d'arracher les mauvaises herbes d'une couche de jeunes carottes.

C'était donc là l'ennemie de son bonheur, l'obstacle à l'élévation de son fils dans le monde. Il ne pouvait pas se tromper, car on lui avait dit dans le village qu'il n'y avait qu'une seule fille dans la maison.

Pendant un instant ses yeux restèrent fixés avec amertume sur la jeune fille occupée à sarcler; un sourire de mépris plissa même ses lèvres lorsqu'il contempla ses vêtements; son corsage brun, sa jupe verte et son mouchoir de cou en coton à fleurs, pauvres et usés, quoique portés avec une certaine élégance?

Un mouvement qu'elle fit permit en cet instant à M. Steenvliet de voir les traits de son visage. Il frémit de crainte pour son fils. Ah! il comprenait maintenant comment un jeune homme inexpérimenté avait pu se laisser charmer et séduire par une fille qui, sous le masque d'un frais et ravissant visage, cachait sa fausseté et sa cupidité. Maintenant elle paraissait travailler d'arrache-pied sans penser à rien; mais probablement ils l'avaient vu venir; Herman s'était caché quelque part, et la jeune fille rusée faisait semblant de ne rien savoir.

--Holà! Y a-t-il quelqu'un au logis? cria-t-il!

La jeune fille se leva, le regarda un instant avec étonnement, puis accourut vers lui avec un cri de joie et lui dit:

--Bonjour, monsieur Steenvliet! Quel bonheur de vous voir ici! Et comment se porte M. Herman?

--Quoi, M. Steenvliet? grommela l'entrepreneur, à la fois surpris et blessé. D'où savez-vous mon nom?

--Je vous reconnais, Monsieur; votre fils vous ressemble étonnamment.

--Voilà la première fois qu'on me dit cela. Vous croyez me flatter... Herman m'a vu venir, n'est-il pas vrai?

--Ah! je vous en supplie, monsieur Steenvliet, tranquillisez-moi. Lorsque M. Herman nous a quittés pour la dernière fois, il était si triste, si désespéré! N'est-il pas malade?

--Ne faites donc pas l'ignorante, dit l'entrepreneur d'un ton acerbe. Vous cherchez à me faire sortir du jardin; mais ces grosses malices ne peuvent pas réussir avec moi. Herman est ici, et je veux le voir, tout de suite, sans retard.

--Mais pourquoi avez-vous l'air si fâché contre moi, Monsieur? murmura Lina de plus en plus étonnée. M. Herman serait ici? Je n'en sais rien. Il y a cinq jours qu'il nous a honorés la dernière fois de sa visite.

--Vous me trompez.

--Ah! Monsieur, moi vous tromper? Pourquoi?

--Mon fils vient ici tous les jours.

--Oui, précédemment nous le voyions deux ou trois fois par semaine; mais à présent il ne viendra plus jamais ici.

--Alors, vous voulez me faire croire qu'il a rompu tout à fait avec vous?