Chapter 13
--Ah! le père de Clémence maintenant, grommela l'entrepreneur en ôtant sa robe de chambre. Pourvu que celui-ci ne vienne pas à son tour avec des hésitations et des faux-fuyants. Je finirais par perdre patience. Bah! peut-être m'apporte-t-il, au contraire, de bonnes nouvelles; car lui, du moins, est un homme sensé et il sait ce qu'il fait, ou du moins ce qu'il peut faire. Voyons, nous allons bien savoir.
En entrant dans le salon, il alla à la rencontre de son noble visiteur avec un sourire aimable, lui serra la main et lui dit:
--Bonjour, monsieur le baron. Voilà une agréable surprise, à laquelle je ne m'attendais pas aujourd'hui. Vous deviez être en ville pour vos affaires; et vous n'avez pas voulu retourner à votre château sans m'honorer d'une visite. Je vous remercie du fond du cœur pour cette bonne idée. Veuillez vous asseoir, monsieur le baron... Mais je ne sais pas ce que je vois à l'air de votre visage. Auriez-vous du chagrin? Tout ne marche-t-il pas au gré de vos désirs?
--Non, pas tout, monsieur Steenvliet, répondit le baron. Il y a certaines choses qui m'inquiètent depuis une couple de jours. Je suis venu pour causer de cela très sérieusement avec vous.
Mais d'abord, je dois vous annoncer que mon oncle, le marquis de la Chesnaie, m'a écrit qu'il part aujourd'hui de Monaco, et arrangera son voyage de manière à arriver jeudi prochain à Bruxelles. Vous pouvez donc vous attendre à notre visite pour la fin de la semaine prochaine.
--Peut-être le marquis préférerait-il que je vinsse lui parler à votre château?
--En ce cas, monsieur Steenvliet, je vous le ferais savoir.
--Et peut-on supposer, d'après les termes de sa lettre, qu'il est toujours favorablement disposé?
--Toujours favorablement. Ce n'est que pour la forme qu'il diffère son approbation définitive, jusqu'à ce qu'il ait obtenu par lui-même les renseignements nécessaires. Mais ces renseignements seront-ils bien de nature à le satisfaire complètement? Voilà la question que je me pose, et qui m'inquiète depuis deux jours.
--Et qu'est-ce qui pourrait bien y manquer, monsieur le baron? Vous lui avez fait connaître avec une entière sincérité la véritable situation des choses. N'est-il pas vrai que vous lui avez écrit tout ce qui pouvait exercer quelque influence sur sa décision?... Quoi? Vous secouez la tête?
--Ce que j'ignorais alors, je ne pouvais naturellement pas le lui mander. S'il l'apprend--et je crains fort qu'il ne l'apprenne--alors il est probable qu'il s'opposera au mariage de Clémence. Vous avez ma parole, monsieur Steenvliet, la mauvaise tournure de mes affaires, le généreux secours que vous m'avez prêté, me rendent votre obligé et m'engagent envers vous. Je n'hésiterais pas à conclure ce mariage, même sans le consentement de mon oncle; mais le marquis nous déshériterait et mes enfants y perdraient plus de deux millions. Je vous en prie, mon bon monsieur Steenvliet, ayez pour la seconde fois pitié d'un malheureux gentilhomme! Employez toute votre autorité paternelle pour faire cesser un scandale qui, du moins en présence des projets d'union qui existent entre nous, est déshonorant pour votre fils, pour ma pauvre Clémence, pour vous même et pour toute ma famille.
--Mais parlez donc clairement, monsieur le baron, murmura M. Steenvliet épouvanté. Un scandale? Que voulez-vous dire?
--C'est difficile à dire, répondit le baron. Ce sont des choses que nous voyons, hélas, se passer trop souvent. Mais nous, qui sommes d'une autre époque, nous reculons devant une pareille publicité.
--Pour l'amour de Dieu, ne mettez pas ma patience à une si rude épreuve! s'écria l'entrepreneur. Un scandale? Et mon fils en serait l'auteur? Vous faites signe que oui? J'espère bien, du moins, qu'il n'a ni volé, ni tué?
--Non, non, calmez-vous, je vais vous dire ce que c'est... D'après des bruits dont la vérité n'est pas douteuse, M. Herman ne va presque plus au Club et il n'y reste que quelques instants quand il y va. Ses camarades d'autrefois ne le rencontrent nulle part. Savez-vous, monsieur Steenvliet, où votre fils passe tout son temps depuis un mois?
--Sans doute que je le sais, répondit l'entrepreneur avec un rire triomphant. Le mariage projeté l'a rendu tout à coup sérieux, beaucoup trop sérieux même à mon avis, le jeune homme se promène, dessine, lit et rêve.
--Ainsi, vous ignorez qu'on peut le trouver du matin au soir dans certaine maison d'ouvriers située au bord d'un chemin isolé, pas bien loin du village où le banquier Dalster a son château?
--Bah! bah! Quelle folie! Que diable mon fils irait-il faire là?
--L'ouvrier a une fille qui, à ce qu'il paraît, n'est pas seulement très jolie, mais aussi très madrée et très artificieuse.
--Et vous voulez dire, monsieur d'Overburg, que c'est là que mon fils s'amuse? Voilà ce que je ne crois pas et, en tous cas, ce que je n'approuverais pas. Mais en serait-il bien ainsi?
--Le mal est déjà assez grave lors même qu'il resterait caché; mais, ce qui ne se peut supporter surtout par nous, gentilshommes, c'est que ce mal soit publié. Votre fils, au vu et au su de tout le monde, passe des journées entières dans cette pauvre maison d'ouvriers, il y mange à la table commune comme s'il faisait partie de la famille, il achète à la fille des robes de soie et des bijoux, il se promène dans les rues de Bruxelles avec cette jeune effrontée à son bras.
Péniblement atteint par cette révélation, l'entrepreneur secoua la tête et répondit après un moment d'hésitation:
--Mais, mon cher monsieur d'Overburg, tout cela ne serait-il pas une simple médisance? Pour des choses de cette nature mon fils était, jusqu'à présent, beaucoup plus réservé que d'autres jeunes gens de son âge.
--Le vieux monsieur Dalster est mon témoin. Informez-vous de la vérité dans le village, vous apprendrez que les habitants sont indignés de la conduite de M. Herman et de celle qui le tient captif dans ses filets. Et si de simples paysans, qui ne sont en rien responsables des actes de la fille de l'ouvrier, se sentent déshonorés par ces relations blâmables, que dois-je dire, moi, gentilhomme, moi, père de la future femme de votre fils?
--Je lui parlerai de cela aujourd'hui même, monsieur le baron, et si vos renseignements sont fondés...
--Ils sont fondés, n'en doutez pas.
--Et bien, je lui ferai comprendre qu'il doit rompre avec cette fille.
Le baron frémissait d'impatience et de dépit.
--Hélas! monsieur Steenvliet, dit-il, je m'effraye de vous voir si calme, et de ne pas vous trouver pénétré de l'impérieuse nécessité d'une rupture immédiate et complète de ces déshonorantes relations. Si ces bruits parvenaient aux oreilles de ma fille Clémence, n'aurait-elle pas le droit de refuser sa main, contre ma volonté, à un homme qui, d'avance et publiquement, manque au respect qu'il doit à sa future femme? Et si mon oncle, le marquis, devait apprendre quelque chose de cette triste affaire, lui si fier et si susceptible sur le point d'honneur, il m'accablerait de reproches et soulèverait toute ma famille contre moi. Vous-même, monsieur Steenvliet, vous regretteriez profondément, n'est-ce pas, que des circonstances imprévues vinssent rendre impossible le mariage de votre fils.
--Mais, jusqu'à présent, ce mariage ne court pas de danger, j'espère?
--Si, un grand danger. Je vous en conjure, prenez des mesures énergiques pour nous préserver de ce malheur; car pour moi, vous le savez, la non-réussite de ce mariage serait une catastrophe. Je n'ai pas d'autre moyen de reconnaître votre bienfait et de mériter la continuation de votre généreux secours.
--Mais, mon digne monsieur d'Overburg, que puis-je faire, sinon de montrer à mon fils son imprudence, son étourderie?
--Lui défendre sévèrement, absolument, de remettre les pieds dans cette maison; lui faire promettre fermement et irrévocablement de rompre désormais toutes relations avec cette méprisable fille.
--N'est-ce que cela que vous désirez, monsieur le baron? Soyez donc bien tranquille: Herman n'ira plus dans ce village. Je vous le promets en son nom.
--Et s'il refusait de vous obéir?
--Non, pas cela. Herman peut avoir une faiblesse et faire une folie; mais c'est un garçon raisonnable et il a un cœur excellent. En tout cas, je n'ai pas l'habitude de voir ma volonté méconnue... Doutez-vous encore? Souhaitez-vous qu'Herman vienne lui-même s'excuser auprès de vous et vous promettre d'éviter désormais tout prétexte de soupçon ou de médisance?
--Oh! non, je n'exige pas cela, s'écria joyeusement M. d'Overburg. Je vous remercie, mon bon monsieur Steenvliet: j'ai foi en votre parole. Il me suffit de pouvoir au besoin déclarer et affirmer que ces bruits n'ont plus de fondement... Allons, écartons toutes ces douloureuses inquiétudes et espérons que rien n'empêchera ni ne retardera le mariage souhaité. A la fin de la semaine prochaine, je viendrai vous rendre visite avec mon oncle le marquis. Nous réglerons tout alors en sa présence... Permettez-moi de vous dire adieu pour aujourd'hui. Je dois partir pour Liège où je vais chercher Clémence. Je vous serre la main, rassuré et consolé.
Près de la porte cochère, et prêt à remonter en voiture, le baron murmura a l'oreille de l'entrepreneur:
--N'oubliez pas vos promesses. Je vous en supplie, soyez énergique. Notre bonheur à tous en dépend.
--Je n'ai jamais laissé protester une promesse, répondit M. Steenvliet. Soyez sans aucune crainte.
La voiture s'éloigna, et l'entrepreneur retourna à pas lents à son cabinet, où il se laissa tomber sur une chaise. Il y resta longtemps pensif et immobile.
En présence du baron, il avait caché ses impressions pour amoindrir autant que possible la faute d'Herman; mais, maintenant qu'il se trouvait seul, l'expression de son visage changea et devint amère.
--L'imbécile! grommela-t-il. A quels ridicules enfantillages va-t-il se livrer au moment même où l'on prépare son mariage avec la fille d'un baron! Lui, si indifférent pour toutes les jeunes filles, si riches et si jolies qu'elles soient, se laisserait charmer par une fille d'ouvrier? Il lui achèterait des robes de soie et des bijoux! Il se promènerait avec elle dans les rues de Bruxelles? Tout ce qu'il me disait de son aversion pour une union disproportionnée n'était donc que fausseté? Oui, car la distance entre lui et une simple ouvrière est infiniment plus grande que la distance entre moi et M. d'Overburg. Il repousserait et dédaignerait mes ordres et mes prières, par amour pour une fine mouche de village, qui n'a pas d'autre but que de lui soutirer de l'argent, beaucoup d'argent? Et moi, son père, je devrais céder à une aussi méprisable adversaire? Ah! ah! cela ne sera pas! Il ne jouera pas un jour de plus avec mon honneur, et ne me rendra pas plus longtemps ridicule aux yeux de quiconque nous connaît. Que dis-je, un jour? Non, pas une heure; je vais sur-le-champ lui signifier ma volonté, et malheur à lui s'il ne m'obéit pas immédiatement.
En achevant ces mots, il sortit de son cabinet, monta l'escalier en courant, ouvrit la porte d'Herman, et fit irruption dans la chambre le poing en avant.
Mais il s'arrêta surpris et désappointé, car son fils n'y était pas.
--Il n'est pas là! grommela-t-il. L'entêté coquin serait-il déjà sorti?... Oui, voilà son bonnet grec qui pend là; son chapeau n'y est pas, et je ne vois pas non plus son pardessus. Il veut donc rester dehors jusqu'à la nuit? Où peut-il être?... Ah! je comprends; mais il n'y restera pas, dussé-je aller l'en arracher.
Il alla dans un des angles de la pièce et tira un cordon de sonnette. Un valet ne tarda pas à paraître.
--Jacques, avez-vous vu sortir mon fils? demanda-t-il.
--Hélas! oui, Monsieur, répondit l'autre, j'en suis encore profondément troublé.
--Troublé? Pourquoi?
--Notre jeune maître avait les larmes aux yeux; il m'a serré la main et m'a dit adieu d'un ton singulier, comme s'il voulait dire que je ne le reverrais jamais.
M. Steenvliet pâlit visiblement; mais il maîtrisa son émotion, et demanda avec un calme simulé:
--Avait-il des bagages?
--Rien que sa petite sacoche de cuir.
--Et où est-il allé?
--Je ne sais pas, Monsieur. Il m'a fait chercher un fiacre, et lorsqu'il y est monté après m'avoir serré encore une fois la main, je l'ai entendu qui disait au cocher: gare du Nord, ventre à terre.
--Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Jacques? Herman n'a-t-il pas dit: gare du Midi?
--Non, Monsieur, j'ai très bien entendu. Il a positivement dit Nord.
--Eh bien, allez aussi me chercher ma voiture; mais pas un mot de tout cela. Entendez-vous. C'est une lubie d'Herman qui sera oubliée demain. Personne n'a à se mêler de cela.
--Je comprends, Monsieur.
--Allez, courez et ramenez-moi une voiture.
L'entrepreneur rentra chez lui, endossa fiévreusement une redingote et courut à la porte cochère avant que le valet, qui n'avait qu'à aller jusqu'au coin de la rue, pût être de retour.
Cette courte attente parut encore trop longue à M. Steenvliet; il marronnait en lui-même, frappait du pied, serrait les poings et paraissait en proie à un profond chagrin et à une vive inquiétude.
Enfin, sans dire un mot de plus à son domestique, il monta en voiture en criant au cocher:
--Au Nord. Double prix si nous allons vite.
Le cocher enleva ses chevaux d'un coup de fouet et les stimula tellement que la voiture faillit verser en tournant l'angle de la rue de la Loi.
M. Steenvliet ne savait que penser. Pourquoi Herman s'était-il fait conduire à la gare du Nord?
Il n'était donc pas allé au village où demeurait la fille de l'ouvrier? Car il ne pouvait y aller que par la ligne du Midi. Où était-il donc allé? Quoique le pauvre père essayât de se persuader que ses craintes n'étaient pas fondées, de temps en temps un frisson glacial parcourait ses membres.
Sous sa froideur et sa dureté apparentes se cachait une tendresse excessive pour son fils; on pouvait même dire que celui-ci était l'unique objet de son amour et de sa sollicitude. Herman avait dit adieu au domestique les larmes aux yeux, un adieu solennel! Qu'est-ce donc que le pauvre jeune homme pouvait bien avoir en tête? Herman paraissait faible et irrésolu, mais l'entrepreneur savait bien qu'une volonté ferme et énergique se cachait au fond du caractère de son fils. C'était dans le sang. Cette résolution ne pouvait-elle pas le rendre capable de prendre le parti le plus insensé? Ah! Dieu, combien son cœur paternel était tourmenté par les plus effrayantes prévisions!... Mais son fils n'était probablement pas encore parti; il le trouverait encore au chemin de fer, il le retiendrait, le menacerait de sa colère, au besoin il le supplierait de renoncer à son projet; et, s'il fallait absolument lui permettre de refuser la main de Clémence, eh bien, M. Steenvliet sacrifierait l'espoir de toute sa vie pour sauver son enfant égaré!
M. Steenvliet n'eut pas beaucoup le temps de réfléchir. La voiture s'arrêta devant la gare. Il sauta à terre, jeta une pièce de cinq francs au cocher et courut dans la station à droite et à gauche, regardant de tous côtés pour voir s'il n'apercevait pas Herman.
Mais toutes ses recherches furent infructueuses. Il se retourna vers les distributeurs de coupons; il s'adressa aux employés, aux hommes d'équipe, aux hommes de peine, leur décrivit la personne et le costume de son fils et leur demanda s'ils ne l'avaient pas remarqué, ou s'ils ne savaient pas dans quelle direction il était parti.
Quelques-uns répondirent qu'ils avaient bien vu un jeune homme répondant au signalement donné; mais l'un affirmait qu'il avait pris un coupon pour Liège; un second disait qu'il l'avait vu monter dans le train d'Anvers, tandis qu'un troisième prétendait qu'il était parti pour Ostende.
Après avoir perdu là plus d'une heure, l'entrepreneur comprit l'inutilité de ses efforts, et monta dans un fiacre pour se faire ramener chez lui.
Alors seulement, et loin des yeux du monde, il se livra au chagrin et à l'inquiétude qui lui serraient le cœur. Il resta longtemps immobile, la tête basse, les yeux fixes, perdu dans la contemplation de visions effrayantes. Peut-être craignait-il de perdre son fils pour toujours.
Sans qu'il s'en aperçût, des larmes coulaient lentement sur ses joues.
Quand la voiture s'arrêta devant sa porte et qu'il vit qu'il était chez lui, alors seulement il s'éveilla de son pénible rêve, et essuya d'un mouvement nerveux ses yeux noyés de pleurs.
Il ouvrit la portière, sauta à terre, paya le cocher sans prononcer une syllabe, rentra chez lui, et hâta le pas pour aller s'enfermer dans son cabinet. Mais Jacques, le vieux domestique, vint à sa rencontre tenant à la main un papier plié.
--Monsieur, lui dit-il, voici un télégramme pour vous.
--Un télégramme? Donnez, donnez vite, s'écria l'entrepreneur. C'est peut-être de lui.
Il ouvrit la dépêche et lut:
«Mon père, je pars pour un pays étranger. Ne soyez pas inquiet de moi. Dès que j'aurai trouvé un séjour fixe, je vous écrirai. Quoi qu'il m'arrive, je vous aimerai toujours, et je vous serai éternellement reconnaissant.
--Hypocrite! grommela le père blessé, en froissant le télégramme avec colère.
--Monsieur, s'il vous plaît, m'est-il permis de vous demander si ce télégramme vient de M. Herman? demanda le vieux domestique.
--Oui, Jacques, il vient de l'étourneau. Mais soyez tranquille, c'est encore une folle lubie sans gravité.
--Ah! Dieu soit loué!
M. Steenvliet entra dans son cabinet et se laissa tomber sur une chaise, épuisé. Mais il se releva aussitôt, serra les poings d'un air menaçant, et murmura avec une expression de colère et d'amertume:
--Le sans cœur! le bourreau! Moi, son père, me faire souffrir ainsi, me faire mourir d'angoisse, d'inquiétude et de peur! Ah! c'est affreux. L'hypocrite! Il m'aime, il me respecte? Il me déchire le cœur sans pitié! Ah! il me le paiera cher, très cher. Pense-t-il donc rendre impossible son mariage avec Clémence d'Overburg? Eh bien, il se trompe. J'ai confiance dans le temps; j'ai une patience que rien ne lasse, et une volonté de fer. Herman n'a pas d'argent; il faudra bien qu'il revienne au bout de quelques mois ou de quelques semaines, cela m'est égal. Il épousera tout de même mademoiselle d'Overburg, ne fût-ce que pour le punir de son affreuse cruauté envers moi. Oui, il se mariera, aussi vrai que j'existe.
Et l'entrepreneur appuya cet arrêt d'un violent coup de poing sur son bureau.
XI
Ce matin-là, Lina était assise près du poêle, la tête penchée sur sa poitrine et aussi immobile que si elle était endormie.
A ses pieds il y avait un chaudron plein d'eau; sur ses genoux une pelure de pomme de terre en spirale, et elle tenait encore à la main le couteau dont elle venait de se servir pour les besoins du ménage.
Sa mère sortit de l'étable et la surprit dans cette attitude. Elle haussa les épaules avec compassion et lui dit:
--Lina, mon enfant, vous avez tort de rêvasser toujours ainsi en vous-même. A quoi réfléchissez-vous si profondément?
--Comment pouvez-vous le demander, ma mère? répondit la jeune fille. A quoi, à qui pensez-vous vous-même du matin au soir? Je voudrais savoir comment il va maintenant, mère. Ah! s'il allait retomber dans ses erreurs passées! La crainte qu'il pourrait devenir malheureux et se perdre peut-être m'afflige profondément. Cela est-il si étonnant!
--Non, mon enfant, je suis aussi inquiète que vous à cet égard, j'en conviens; mais il faut garder une juste mesure en tout. Vous êtes tellement absorbée dans vos idées, que vous laissez là votre ouvrage pour vous abandonner à vos rêveries.
--Mon ouvrage est fini, ma mère, dit la jeune fille en se levant. Je vais allumer le poêle et mettre les pommes de terre sur le feu.
--Innocente, où sont vos esprits? Il est encore une grosse heure trop tôt.
--Alors, je continuerai au jardin à piquer des tuteurs auprès des jeunes pois.
--Cela ne presse pas, Lina. Je vous ferai une autre proposition. J'ai remarqué tout à l'heure qu'il ne nous reste plus assez de pain; demain le café nous manquera également. Il fait un temps superbe; allez au village, cela vous distraira un peu.
--Au village, ma mère? Et dimanche, suivant votre conseil, je suis allée à la messe à Hal pour ne pas rencontrer une de ces méchantes langues.
--Bah! Lina, depuis lors les commérages ont bien diminué; d'ailleurs, vous ne pouvez pas rester éternellement sans vous montrer au village; cela paraîtrait encore plus étrange. Il vaut encore mieux que l'on vous voie, mon enfant. De cette façon vous pourrez du moins convaincre nos amis qu'ils se sont trompés sur notre compte... Allez, Lina, cette promenade vous fera du bien; allez au village chercher du pain et du café.
--Eh bien, j'irai, ma mère, si vous le désirez. Au fond, je n'ai pas d'objection à y faire. On peut penser de moi ce qu'on veut; ma conscience est pure, et l'on ne me mangera pas là-bas.
La jeune fille ôta son tablier, se coiffa d'un autre bonnet, et se dirigea vers le village par le chemin de terre.
Le ciel n'avait pas un nuage; un doux vent d'ouest susurrait dans le feuillage vert des arbres et tempérait l'ardeur du soleil. Des milliers de fleurs étoilaient les champs et les prairies, et les oiseaux célébraient par leurs chansons amoureuses le retour du gai printemps.
Sous l'influence heureuse de ce beau temps, Lina redressait la tête et respirait à pleins poumons l'air chargé de senteurs printanières. Des idées consolantes surgissaient dans son esprit; un doux sourire entr'ouvrait ses lèvres, et elle marchait d'un pas allègre sous les arbres du chemin.
Insensiblement, cependant, elle ralentit le pas, et l'expression de son visage redevint sérieuse. Elle s'arrêta même tout à fait et demeura immobile, les yeux fixés au sol comme si elle interrogeait la terre sur des choses douteuses dont la solution lui tenait au cœur. La réponse qui se présentait à son esprit ne devait pas être favorable, car elle secoua la tête avec un certain découragement.
Tout à coup un sourire éclaira de nouveau ses traits rassérénés, et elle dirigea joyeusement son regard sur les champs longeant le chemin, où elle voyait s'agiter au-dessus des fleurs jaunes des pissenlits une foule de boules floconneuses.
C'est la coutume, parmi les jeunes villageoises de certaines contrées, lorsqu'elles désirent ardemment quoique chose, de consulter, en soufflant dessus, les têtes floconneuses des pissenlits montés en graine. C'est ce que Lina voulait faire également.
Elle entra dans la prairie, choisit une de ces touffes de graines, l'approcha de sa bouche, et demanda à haute voix:
--Est-il malade? Est-il bien portant?
Elle répéta plusieurs fois ces questions, et chaque fois elle souffla avec force sur la touffe, jusqu'à ce que le dernier flocon de graine se fût envolé et eût ainsi répondu affirmativement à la dernière question posée.
Le résultat final de cette consultation fut sans doute favorable, car le visage de Lina respirait le contentement, et elle jeta vers le ciel un coup d'œil furtif, comme si elle éprouvait le besoin de remercier Dieu.
Elle s'était déjà retournée et se disposait à sortir de la prairie, lorsqu'une idée lui vint; Elle s'arrêta, regarda les pissenlits en hésitant, et, obéissant à une attraction mystérieuse, elle cueillit une nouvelle tête floconneuse de pissenlit, et demanda d'une voix à peine perceptible:
--Le reverrai-je encore?... Ne le reverrai-je plus jamais?
Sa main tremblait; elle osait à peine souffler, et à mesure que les graines se détachaient de la tige, son anxiété grandissait. Elle craignait évidemment une réponse défavorable.
Sans attendre le résultat final de l'épreuve, elle jeta la tête du pissenlit, éclata de rire et s'écria:
--Ah! folle que je suis! Qu'est-ce que cette innocente fleur sait de ces choses-là?
Elle ajouta d'une voix plus contenue: