Chapter 12
--Non, personne n'est malade. Allons, je vous en prie, Monsieur, asseyez-vous, et écoutez avec attention ce que j'ai à vous dire. Je n'ai pas beaucoup de temps; notre entretien doit être court... Le hasard vous a conduit dans notre maison; vous avez trouvé bon, après cela, de venir nous voir différentes fois,--trop souvent pour notre bonheur, hélas!--et nous, dans notre simplicité, nous vous avons reçu sans arrière-pensée, avec plaisir même. Nous sommes de pauvres ouvriers; vous, vous êtes le fils d'un homme riche à millions. Il paraît que, à cause de cette grande différence de conditions, vos assiduités dans cette maison sont considérées par le monde comme compromettantes pour nous. Si vous saviez, Monsieur, quelles choses odieuses on raconte de nous dans le village!
--Je le craignais: l'aubergiste de l'_Aigle d'or_ s'est vengé! soupira Herman.
--L'aubergiste de l'_Aigle d'or_ ou d'autres, cela n'y fait rien. La vérité, la triste vérité est que notre pauvre Lina a perdu sa bonne réputation peut-être pour toujours. A peine si j'ose vous déclarer ce que l'on dit et ce que l'on croit d'elle. On assure qu'elle vous attire ici pour avoir de l'argent de vous; que vous lui donnez des robes de soie et des bijoux. Qu'on l'a rencontrée à Bruxelles se promenant a votre bras...
--Ah! les vipères! s'écria le jeune homme qui se leva en serrant les poings. Les serpents, qui crachent leur bave sur Lina, sur cet ange si pur, si noble de cœur!... Ah! cela ne durera pas longtemps: je cours au village, et je saurai bien fermer la bouche à ces lâches calomniateurs.
--Non, Monsieur, vous ne ferez pas cela, je vous le défends, dit le vieillard en lui faisant signe de se rasseoir. Voulez-vous donc par votre intervention publique, donner raison à la malignité des gens et rendre tout le village hostile à notre pauvre Lina? Ce n'est pas par la violence que l'on peut combattre la calomnie: au contraire, ce serait jeter de l'huile sur le feu. Il n'y avait qu'un moyen de prévenir le mal; il n'y a qu'un moyen pour en diminuer l'effet autant que possible, maintenant que le mal s'est produit. Vous avez plus d'esprit, plus d'expérience du monde que nous, vous, Monsieur Steenvliet. Votre conscience, votre cœur devraient vous avoir depuis longtemps indiqué ce moyen.
--Ah! ils me l'ont indiqué, murmura le jeune homme.
--Est-il possible? Et vous n'avez pas écouté leur voix?
--Ce qui est arrivé, je le craignais depuis longtemps. Il y a plus de quinze jours que je voulais vous annoncer ma ferme résolution de ne plus venir vous voir désormais.
--Hélas! pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
--Vingt fois j'ai eu l'adieu sur les lèvres, père Wouters; mais chaque fois le courage de le prononcer m'a manqué. Je n'ai pas bien agi, je le reconnais trop tard. Pardonnez-le moi.
--Vous reculiez devant le chagrin que vous pensiez devoir résulter pour Lina de votre départ?
--Non, ce n'était pas là la cause de ma faiblesse. Je ne veux pas vous tromper, c'est l'égoïsme qui m'a retenu. Et qu'il y a-t-il d'étonnant? Réfléchissez un peu, père Wouters: feu ma mère m'a mis au cœur le désir des plaisirs tranquilles, simples, modestes, l'aspiration vers une amitié douce et désintéressée... et malgré cela, j'étais en voie de perdre complètement ma santé, mon intelligence et mon honneur dans les débordements d'un libertinage stupide. Je me méprisais moi-même; j'étais dégoûté de la vie. Ici, dans votre humble maisonnette, mon âme a retrouvé la paix; j'ai été réconcilié avec ma conscience, et la vie m'a souri de nouveau... Renoncer à ce bonheur, à cette délivrance,... me retrouver seul, sans appui, sans consolation, dans un monde que je hais! Ah! c'était trop pénible. Dire pour toujours adieu à vous, à la bonne mère Anne, à Lina, cela m'effrayait; et si bien convaincu que je sois que cet adieu définitif devra tout de même être prononcé une fois, je différais cette triste échéance pour prolonger mon bonheur d'un jour, d'un seul jour.
--Mais maintenant, Monsieur?
--A présent, père Wouters, c'est décidé. Après aujourd'hui, je ne ferai plus aucun effort pour vous revoir, ni votre femme, ni Lina... Ah! si vous saviez, père Wouters, comme cette séparation irrévocable me déchire le cœur!
Jean Wouters était ému.
--Allons, mon jeune ami, dit-il d'un ton consolant, ne perdez pas courage. Nous avons été tous également imprudents. Peut-être, lorsque vous ne viendrez plus chez nous, les gens reconnaîtront-ils leur erreur. Mais si même notre bonne réputation devait en rester atteinte, comme cela est à craindre, eh bien, nous le supporterons sans vous accuser pour cela.
--Oui, vous êtes assez généreux pour me pardonner ma faiblesse, dit Herman d'un ton amer, mais je ne me la pardonne pas moi-même; je ne me pardonne pas d'avoir, par lâche égoïsme, exposé votre bonne Lina à la calomnie des mauvaises langues. Je le regretterai toute ma vie. Hélas, l'innocente compagne de jeux de mon enfance, elle dont la douce amitié m'a tiré de l'abîme de l'abjection et du désespoir, je l'ai jetée en pâture à la malignité publique; je suis cause que son nom est souillé du venin de la calomnie, et restera peut-être souillé. Dieu, qui lit dans mon cœur, sait bien que je donnerais tout au monde pour racheter le mal que je lui ai fait... mais je ne le puis pas!... Pourquoi ne suis-je pas un pauvre ouvrier comme vous? Pourquoi cet argent maudit se trouve-t-il entre nous, si ce n'est pour m'empêcher de vous faire triompher de la calomnie en vous élevant au-dessus d'elle? Ah! ciel, je suis fou de colère et de chagrin. Ma tête tourne... Je ne sais plus ce que je dis!
Herman s'était levé et avait pris la main du vieillard.
--Maintenant, père Wouters, adieu! murmura-t-il les larmes aux yeux. Je m'en vais: vous ne me reverrez plus.
--Monsieur Herman, nous nous comprenons bien, n'est-ce pas, plus jamais?
--Non, plus jamais... Je vais me marier avec une demoiselle de la haute noblesse. Priez Dieu pour moi, père Wouters, afin que, dans ce brillant mariage, il me fasse retrouver quelques miettes du bonheur, de la paix de l'âme que me fait perdre cette douloureuse séparation.
Il se dirigea vers la porte d'un pas ferme et résolu; mais là il s'arrêta et regarda le charpentier d'un air suppliant, comme pour lui demander quelque chose.
--Soyez généreux, répondit le vieillard à cette prière muette; épargnez-leur cette triste émotion.
--Un mot, un seul mot!
--Les larmes de deux pauvres femmes changeraient-elles quelque chose à la fatalité qui pèse sur nous?
--Non, vous avez raison, maître. Adieu! Adieu! Et, étouffant un cri de désespoir, Herman Steenvliet sortit de la maison en courant et reprit le chemin creux, sans remarquer deux ou trois paysans qui l'épiaient et qui le suivirent des yeux en échangeant de grossières plaisanteries.
X
Herman Steenvliet, le cœur plein d'angoisse et de chagrin, marchait dans le chemin creux qui devait le conduire à Loth, près de la station de chemin de fer; mais, arrivé là, il se sentit un tel dégoût pour la société des hommes, et un tel besoin de solitude, qu'il résolut d'aller à pied jusqu'à Bruxelles, en suivant les bords du canal de Charleroy.
En chemin il s'arrêtait souvent, secouant la tête, se parlait tout haut à lui-même et se faisait violence pour retenir les larmes qui voulaient à chaque instant jaillir de ses yeux.
Sa conscience l'accusait; il comprenait fort bien que l'honneur et la bonne réputation de Lina resteraient compromis, car au village surtout, les souillures que la calomnie répand sur ses victimes sont, de leur nature, ineffaçables. Lui, Herman, avait prévu le mal et l'avait redouté; par égoïsme ou par faiblesse il avait continué ses visites, et conséquemment c'était par sa faute que son amie d'enfance allait rester méprisée et blâmée. C'est ainsi qu'il avait récompensé ces braves gens de l'amitié désintéressée qu'ils lui avaient témoignée.
Cette conviction lui était extrêmement pénible. Il se creusait le cerveau à chercher un moyen de défendre Lina contre les soupçons injurieux des gens du village; mais son esprit restait stérile. Considérant que tout ce qu'il pouvait tenter aurait pour unique résultat de provoquer des calomnies nouvelles et plus odieuses encore contre l'innocente jeune fille, il devait se soumettre avec résignation à la fatalité qui pesait sur lui.
Il ne reverrait plus jamais Lina Wouters; tout était rompu entre elle et lui; leurs relations ne devaient jamais se renouer.
Ah! il mesurait maintenant toute l'étendue, toute la puissance de son amour pour la naïve compagne de son enfance, et il s'en effrayait. Et quoique le serment de fidélité qu'il allait jurer au pied des autels à une autre femme lui fît un devoir devant Dieu d'oublier Lina, il sentait bien, hélas! qu'il ne le pourrait pas. Ah! si les millions de son père ne s'élevaient pas entre lui et la victime de son égoïste imprudence, s'il était pauvre, avec quelle joie triomphante il élèverait Lina au-dessus des atteintes de la calomnie! Mais il ne pouvait pas y penser: il ne pouvait pas se soustraire à son triste sort; il fallait qu'il devînt l'époux de Clémence d'Overburg.
Ces douloureuses pensées tourbillonnaient dans son esprit et lui faisaient saigner le cœur.
Lorsqu'il arriva enfin chez lui, il était tout à fait abattu et découragé. Il monta à sa chambre, se laissa tomber dans un fauteuil et resta là, le regard fixe, perdu dans le vide, luttant contre l'obsession de l'image de Lina qu'il voyait constamment devant lui, tantôt les yeux pleins de larmes, tantôt souriant du plus doux sourire.
Pour échapper à cette vision, il sortit de nouveau et alla se promener très loin sur la route de Tervueren; mais rien n'adoucit sa douleur, et plus cette lutte contre les arrêts du sort se prolongeait, plus profondément s'enracinait en lui la conviction que rien au monde n'était assez puissant pour affaiblir dans son cœur la sentiment qui l'enchaînait à Lina Wouters.
Durant trois jours, il resta en proie aux luttes intérieures les plus pénibles sans parvenir à déterminer clairement ce qui lui restait à faire. Mais le quatrième jour, après de longues heures passées dans sa chambre à réfléchir et à méditer, il se leva tout à coup, l'œil brillant d'une ferme résolution:
--C'est décidé: attendre plus longtemps ne servirait de rien, Que mon sort s'accomplisse! Mon pauvre père croira que je l'attriste sans hésitation et sans pitié. Ah! s'il pouvait lire dans mon cœur! Ce qu'il désire voir se réaliser lui est inspiré par son affection pour moi, je le sais bien. Mais il se trompe. Je ne peux pas consentir à être pendant toute ma vie la victime d'une erreur de sa tendresse... et, lors même que je le voudrais, je demeurerais impuissant contre une chose qui est plus forte que ma volonté... L'argent est le tyran qui me condamne à l'avenir le plus amer; eh bien, je veux, en ce qui me concerne, briser ce sceptre infernal; je serai pauvre, peut-être, et obligé de gagner mon pain en travaillant; mais libre, du moins, et maître de mon cœur et de mes actions.
En prononçant ces paroles à voix haute, il descendit rapidement et entra sans frapper dans le cabinet de son père.
--Ah! ah! on vous voit donc à la fin! lui dit joyeusement M. Steenvliet. Que diable, mon fils, où donc êtes-vous toute la journée? Je vous ai à peine entrevu deux ou trois fois depuis le commencement de la semaine.
--Mon père, j'ai à vous parler d'une affaire importante, répondit le jeune homme. Je vous en prie, ayez la bonté de m'écouter avec calme.
--Quelle mine sérieuse vous avez, Herman! Vous piquez ma curiosité. Il ne s'agit pas de votre prochain mariage?
--Si, mon père.
--Mais sur ce point, il n'y a plus rien à dire. Parlez, cependant. Quelque nouvel enfantillage?
--Jugez-en, mon père. Depuis quatre jours j'ai la tête en feu; depuis quatre jours j'ai la fièvre, mes nerfs sont tendus à se rompre, parce que je m'effraye à l'idée de vous déplaire et de vous faire du chagrin; car, je le reconnais, vous êtes bon pour moi, vous m'aimez, et dans tout ce que vous faites vous n'avez en vue que mon bien-être, tel que vous le comprenez, du moins.
--Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie? Vous n'allez pas pleurer, n'est-ce pas?
--Non, mon père, mais je m'efforce de vous faire comprendre que je vous suis reconnaissant et que je vous respecte...
--Je le sais bien, mon garçon. Laissez là ces détours, et allez droit au but. Que désirez-vous? De l'argent?
--Non; je veux vous faire part d'une résolution, d'une immuable résolution que j'ai prise.
--Immuable! Nous verrons bien. J'écoute.
Le jeune homme hésita et parut rassembler ses forces. Il dit enfin d'un ton décidé:
--Mon père, je n'épouse pas mademoiselle d'Overburg.
--Ne l'avais-je pas deviné? s'écria l'entrepreneur. Vous voilà encore une fois! De pareilles hésitations sont peut-être naturelles; mais elles ne sont certainement pas sérieuses. Quand il en sera temps, vous vous estimerez heureux de pouvoir donner le nom d'épouse à la noble demoiselle Clémence.
--Croyez là-dessus ce qu'il vous plaira, mon père, mais je vous déclare que jamais, non jamais, je n'accepterai la main de Clémence d'Overburg.
M. Steenvliet éclata de rire.
--Ah! ah! vous tournez comme une girouette! dit-il en ricanant; aujourd'hui par-ci, demain par-là. Allez encore vous promener un peu, Herman, et venez me dire ce soir quelles sont vos intentions. Vous aurez encore une fois changé d'avis.
Le jeune homme frémissait d'impatience, mais il se contint, et répondit avec un calme apparent:
--Vous êtes un homme énergique, mon père; tout le monde vante la fermeté de votre volonté. Moi, au contraire, j'ai été jusqu'à présent un être faible et hésitant, parce que l'on a contrarié tous les penchants de ma nature primitive. Mais votre sang coule dans mes veines. Ne vous étonnez donc pas, mon père, qu'après quatre jours de réflexions et de souffrances, je sois arrivé à prendre une résolution si ferme et si irrévocable que rien au monde ne pourrait la changer...
--Pas même la volonté de votre père?
--Non.
--Ni mes prières?
--Je vous demande bien humblement pardon, mon père, mais mon parti est pris. Je n'épouserai pas Clémence d'Overburg.
Cependant M. Steenvliet se refusait à croire que son fils parlait sérieusement, quoique le ton grave du jeune homme, son air décidé, et la résolution de son regard ne fussent point sans inquiéter l'entrepreneur.
--Mais, Herman, dit-il, je ne vous comprends pas. Expliquez-moi donc quelles raisons vous poussent à rompre ainsi vos engagements. Avez-vous appris, sur Clémence ou sur ses parents, quelque chose qui vous blesse?
--Non, mon père. A quoi bon vous répéter encore une fois les raisons qui, dès le premier moment, me firent considérer cette union disproportionnée comme devant faire le malheur de toute ma vie? Avec votre argent vous achetez une bru, rameau d'une antique et illustre souche. Elle ne peut pas m'aimer jamais, moi, le fils d'un ouvrier enrichi, le bourgeois égoïste dont l'orgueil veut anéantir et absorber sa noblesse. Je lirais sans cesse cette accusation dans ses yeux... Ses parents se vengeraient sur moi par une haine irréconciliable, et me mépriseraient... Et moi, moi, je devrais baisser humblement et sans résistance la tête devant cette humiliation! car ma conscience me dirait que je l'ai méritée.
--Bah! bah! folies que tout cela. Cela n'a pas le sens commun. C'est peut-être la quatrième fois que vous me répétez ces réflexions défavorables, et chaque fois vous avez reconnu qu'elles n'étaient pas fondées.
--En effet, mon père, chaque fois je me suis soumis par respect, par affection pour vous. Et s'il n'avait pas surgi d'autres raisons pour me faire reculer, j'aurais probablement accepté mon sort, si triste qu'il me parût.
--Ah! bon, il y a une nouvelle raison?
--Clémence d'Overburg n'a pas la moindre inclination pour moi; au contraire!
--Vous vous trompez, Herman, soyez-en sûr, son père me disait encore dernièrement qu'elle parle de vous dans chacune de ses lettres, et qu'elle s'informe avec intérêt de votre santé.
--Cela se peut; mais son frère Alfred, sans me le déclarer positivement, m'a fait suffisamment comprendre que mademoiselle Clémence redoute le mariage projeté comme une mésalliance déshonorante.
--Vous avez mal compris ses paroles.
--Ah! n'est-ce pas naturel? Clémence courbe la tête sous la volonté de son père, sous la pression de la fatalité. Elle se sacrifie à l'honneur et au bien être de sa race; elle se vend pour sauver ses parents d'une décadence scandaleuse. Certes, cette abnégation de soi-même est un acte digne d'éloges; mais plus noble Clémence se montre, plus lâche et plus cruel serais-je en consentant à conduire à l'abattoir cet innocent agneau. Non, je ne le ferai pas, jamais, jamais! Ce rôle de bourreau me répugne. L'idée que je devrais vivre jusqu'à la fin de mes jours côte à côte avec ma victime, me fait trembler d'horreur... Et je vous le répète, mon père, rien au monde ne peut me faire consentir à épouser mademoiselle d'Overburg.
L'entrepreneur secoua la tête avec impatience.
--Vous êtes de bien mauvaise humeur aujourd'hui, dit-il. Les paroles sans portée d'Alfred d'Overburg vous ont indisposé: mais je veux croire que cet accès de dépit se passera bientôt, comme précédemment; sans cela votre hardiesse, la légèreté avec laquelle vous essayez de reprendre vos promesses, me mettraient dans une juste colère. Ah! mon sang coule dans vos veines? Ah! vous avez une volonté ferme? Mais moi, je suis votre père, et j'ai une volonté qui n'a jamais plié. Si cela devenait nécessaire, je saurais vous montrer que quand une fois j'ai mûrement et fermement décidé quelque chose, tout doit se courber devant moi: vous surtout, qui êtes mon fils... Allons, poussez votre audace jusqu'au bout: osez me répéter que vous refuseriez d'obéir à mes ordres, à mes prières! Est-ce ainsi que vous voulez me récompenser de toute ma vie de dévouement et de sacrifices?
Le jeune homme, qui ne voulait pas répondre à cette question, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et regardait obstinément le parquet, sans rien dire. Son attitude humble fut prise par M. Steenvliet pour un signe d'hésitation ou de regret.
--Voyons, mon bon Herman, dit-il, ne vous laissez pas aller à toutes ces sottes idées. Elles vous attristent inutilement; car, à supposer qu'elles soient fondées en partie, à quoi cela vous avancerait-il? L'affaire est poussée trop loin pour que l'on puisse revenir sur ses pas. Puis-je aller dire maintenant au baron d'Overburg que nous refusons la main de sa fille? Je n'oserais jamais lui faire un si sanglant affront. Cela est complètement impossible, et d'ailleurs je ne le voudrais pas. Oubliez-vous donc, Herman, que l'unique but de mes efforts, de mes labeurs, de mes épargnes, de ma vie, a été de préparer et de réaliser votre élévation dans le monde. Et maintenant que mon vœu le plus ardent va s'accomplir, maintenant que vous allez devenir l'époux d'une jeune fille de haute noblesse, maintenant que le vieux maçon,--devenu riche grâce à son habileté et à son travail,--va voir son sang plébéien se mêler au sang illustre des Overburg, vous renonceriez à cette brillante alliance? Ah! ah! quelle folie! Soyez plus avisé; dites-moi que vous acceptez avec gratitude la main de Clémence.
--Je ne l'accepte pas, mon père!
--Ah çà! êtes-vous ensorcelé? s'écria l'entrepreneur irrité. Ne comprenez-vous donc pas que si je prenais au sérieux votre proposition insensée, vous me rendriez profondément malheureux?
--Je le sais, mon père, et pourtant...
--Pourtant quoi?
--Pourtant je dois refuser. Si je n'épouse pas Clémence, vous en aurez du chagrin pendant quelque temps; mais si je l'épouse, je me condamne moi-même à une existence sans amour, sans espoir, sans dignité. Je ne veux pas m'acheminer vers le tombeau, courbé sous l'humiliation et la haine... C'est une loi: de deux maux il faut choisir le moindre. Mademoiselle d'Overburg ne sera jamais ma femme.
--Par le diable, c'est ce que nous verrons!
Herman fit quelques pas en arrière, comme pour s'en aller.
--Restez! commanda M. Steenvliet. Je devrais me fâcher, mais je suis trop fermement convaincu que votre nouvelle lubie ne tiendra pas. Ah! si ce que vous venez de dire était bien mûrement réfléchi et délibéré, si, par hasard, vous persistiez dans votre refus, je me vengerais impitoyablement de votre désobéissance et de votre opiniâtreté. Je puis vivre assez longtemps encore pour dissiper toute ma fortune, et pour m'en aller de ce monde aussi pauvre que j'y suis venu. Alors vous n'auriez rien.
--Agissez en cela comme vous le trouverez bon, mon père, répondit le jeune homme avec le plus grand calme. Je suis assez grand pour gagner ma vie en travaillant.
--Vous allez peut-être devenir peintre? ricana le père.
--Peintre ou autre chose. Votre exemple m'a appris ce que l'on peut avec de la volonté et de la persévérance.
--Allons, Herman, vous perdez la tête. Les millions que j'ai gagnés pour vous ne serviraient donc à rien?
--Ils serviront du moins, mon père, à me faire apprécier l'humilité et à me rendre malheureux pour toute ma vie.
--Ah! c'est ainsi: Monsieur va demander son gagne-pain au travail de ses mains, et dès qu'il gagnera un peu d'argent, il épousera l'une ou l'autre petite paysanne; qui sait? peut-être même la fille de quelque artisan.
--Une femme de cette condition ne reprochera pas, du moins, à mon père d'avoir été maçon, grommela le jeune homme d'un ton acerbe. Ce serait un mariage avec un amour partagé et un respect réciproque.
--Vous radotez. Voyez-vous le fils unique du millionnaire Steenvliet demeurer dans une hutte et souffrir de la faim? Allez vous mettre au lit, Herman, reposez-vous un peu et laissez vos esprits se calmer; car, vraiment, vous êtes à moitié fou. Demain ce sera passé. En tout cas, n'espérez pas que dans cette affaire importante je prête les mains à vos caprices et à vos lubies. Clémence d'Overburg sera votre femme; c'est décidé, et cela reste décidé.
--Est-ce bien votre dernier mot, mon père?
--Mon tout dernier mot.
--Soit donc! Je sais ce qu'il me reste à faire.
En achevant ces paroles, Herman sortit du cabinet.
L'entrepreneur le suivit un instant des yeux d'un air pensif, puis il secoua la tête et se dit à lui-même en souriant:
--Pauvre garçon! La crainte de ne pas être aimé de mademoiselle Clémence le jette maintenant dans un doute pénible. Son cœur est trop sensible, trop tendre. Il tient cela de sa mère. Sans amour sa vie serait triste, en effet; mais il se trompe complètement. Dès le premier abord Clémence a montré une sympathie particulière pour lui. Je lui fournirai les moyens de satisfaire les moindres désirs de sa femme. Et si réellement elle n'éprouvait pas encore un véritable amour pour lui, cela viendra tout seul plus tard. L'argent est une baguette magique toute-puissante sur le cœur des hommes... Si l'on devait décider définitivement aujourd'hui de ce mariage, peut-être Herman n'y consentirait-il pas. Il est singulièrement mal disposé à cet égard; mais l'effet des paroles d'Alfred ne tardera pas à se dissiper. Nous avons tout le temps d'attendre. Ce qui m'inquiète plus que les lubies de mon fils, c'est l'hésitation et les atermoiements du marquis de la Chesnaie. Il ne consentira qu'après avoir ici même en personne examiné la situation de mes affaires. L'idée qu'une demoiselle d'Overburg épouserait le fils d'un ouvrier enrichi le blesse et l'humilie. S'il allait refuser? Je manquerais donc le but de tous mes efforts?... Mais je crois vraiment que la folie de mon fils me rend à mon tour hésitant! Est-ce que je ne les domine pas tous par l'argent? Seraient-ils capables de préférer le déshonneur et la déchéance? Non, non, j'ai tort de m'inquiéter, l'affaire suivra son cours comme je l'ai résolu...
Un valet ouvrit la porte et annonça à son maître que M. le baron d'Overburg était venu pour lui parler, et qu'il l'attendait au salon.