Chapter 11
--Oui, je le crois; vous avez peut-être raison mais vous ne pouvez pas en être tout à fait certain. Qu'allez-vous faire maintenant?
--Je n'en sais rien, maître. Puis-je fermer la bouche aux méchantes gens?
--Oui, vous pouvez le faire et vous le ferez sans retard. Si vous ne montrez pas en cette circonstance que vous êtes resté réellement un honnête homme, je serais contraint de vous donner congé. Qui aime la honte doit la porter lui-même sans faire peser sur les épaules d'autrui une partie de ce lourd fardeau. Écoutez donc mon conseil avec calme et avec bon vouloir. Il importe peu que Lina soit coupable ou ne le soit pas; mais qu'un jeune homme de la ville, un de ces riches désœuvrés et libertin, fréquente habituellement votre maison, c'est là que gît le scandale de l'affaire, et, quoi que vous fassiez, le nom de votre petite-fille en restera, hélas! à jamais terni. Et s'il y avait quelque chose de vrai dans les bruits qui courent?
--Il ne peut y avoir rien de vrai là-dedans.
--Naturellement, telle est votre idée; mais dans de pareilles affaires il arrive que le plus vigilant soit trompé. En tout cas, votre devoir, comme grand-père et comme homme d'honneur, est de défendre votre porte à ce jeune effronté, sans hésitation et sans faiblesse, et si sévèrement qu'il perde toute velléité de revenir. Quel est votre sentiment à cet égard?
--Vous avez raison, maître. Oui, c'est là mon devoir et je l'accomplirai: mais soupçonner notre Lina? Jamais, jamais; elle est l'innocence et la pureté mêmes!
--Soit, Wouters, vous pouvez penser là-dessus ce que vous voulez. Faites seulement en sorte que ce M, Steenvliet n'ait plus l'occasion de voir ou de rencontrer Lina, alors le temps fera le reste, petit à petit les bruits cesseront et vous oublierez de votre côté... Mais il y a un autre côté de l'affaire qui m'échappe. Auriez-vous par hasard conçu l'espérance insensée qu'un mariage pourrait devenir possible entre votre Lina et ce jeune monsieur?
Un rire d'ironie fut la seule réponse du vieillard.
En ce moment l'apprenti rouvrit la porte et fit signe à son maître qu'il avait quelque chose a lui annoncer. En effet, il lui souffla quelques paroles à l'oreille, puis il repartit immédiatement.
Jean Wouters, dit le maître charpentier, voulez-vous savoir quelle nouvelle Lucas vient de m'apporter là? Pauw le tortu, le domestique de l'_Aigle d'Or_, vient de Bruxelles. Il affirme qu'il a vu M. Herman Steenvliet descendre du train à la station de Loth. Sans doute le jeune monsieur est déjà chez vous. Voilà une bonne occasion pour vous de mettre fin à cette déplorable affaire. Retournez chez vous, restez-y aussi longtemps qu'il sera nécessaire, prenez courage, pas de faiblesse, faites votre devoir.
--Oui, je ferai mon devoir, répondit le vieux charpentier du ton le plus douloureux, mais avec l'accent d'une ferme résolution. Je vous remercie de votre bonté, maître; mais, je vous en prie, croyez-moi, tout ce que l'on raconte est un tissu de faussetés. Après aujourd'hui, Herman Steenvliet ne mettra plus les pieds dans notre maison. Ce qui m'effraie, c'est de devoir dire à la pauvre Lina des choses dont elle est tellement innocente qu'elle n'en a même pas la moindre idée... Mais au nom du ciel, je le sens bien, il n'y pas moyen de s'y soustraire.
En achevant ces mots il traversa l'atelier à la hâte et quitta la maison de son maître.
Toujours soutenu par la conviction de l'innocence de Lina, il passa par la rue du village la tête droite et en regardant les gens bien en face, mais lorsqu'il eut atteint le chemin de terra et qu'il se trouva tout seul dans la campagne, il pencha lentement sa tête sur sa poitrine et poussa un profond soupir. A quoi cela pouvait-il leur servir, qu'il se révoltât au dedans de lui-même contre la calomnie? Si injustes, si fausses que fussent au fond les accusations contre Lina, n'avait-on pas fait à sa bonne renommée une brèche irréparable? Comme elle allait souffrir! Ne succomberait-elle pas sous le coup de cette honte imméritée?
Le courage du vieillard faiblit à cette idée et des larmes jaillirent de ses yeux.
Il réfléchit, chemin faisant, à tout ce que son maître lui avait dit; sans doute il croyait fermement à l'innocence de Lina... mais pourquoi un frisson glacial lui parcourait-il parfois les membres? D'où venait cette sueur froide qui perlait sur son front?
Pauvre homme, il luttait contre le doute qui, pareil à un serpent venimeux, voulait, malgré sa résistance, se glisser dans son esprit. Non, non, Lina était incapable de le tromper... Mais, ô ciel, si le jeune monsieur Steenvliet était un trompeur, un séducteur, un loup, comme avait dit le maître charpentier? S'il avait noué un bandeau sur les yeux de la pauvre enfant et s'il lui avait ôté ainsi la conscience du bien et du mal? On avait déjà vu ces choses-là... Cela était-il possible? Herman se comportait envers Lina avec réserve, avec respect, jamais il n'avait laissé échapper une parole douteuse. Un homme ne peut pourtant pas feindre à ce point... Calomnie, rien que calomnie.
Alors il redressait la tête et souriait... mais presque aussitôt son visage redevenait sombre, sous l'influence de réflexions plus inquiétantes.
--Un marchand de bestiaux de Ruysbroeck, murmurait-il, affirme avoir vu Lina à Bruxelles au bras de M. Herman? Et vêtue de soie comme une demoiselle? Ah! quelle sottise! Depuis plusieurs mois elle n'est plus allée à... Ciel! s'interrompit-il tout à coup en cessant de marcher; elle a été à Bruxelles, il y a huit jours... pour m'acheter un chapeau! Aurait-elle rencontré M. Herman? s'est-elle promenée avec lui, à son bras? Me l'aurait-elle caché par crainte, par remords, par honte?
Il tremblait et essuyait machinalement les larmes qui lui troublaient la vue.
L'inquiétude me rend fou, reprit-il, en secouant douloureusement la tête. Que l'homme est faible contre la calomnie! Moi, son grand-père, moi qui l'aime et qui l'admire pour la pureté de son âme, je la soupçonnerais d'hypocrisie et de fausseté! Loin de moi ces sottes et odieuses pensées! Lina est restée ce qu'elle était: innocente et pure.
C'est ainsi que le malheureux vieillard luttait contre les tourments du doute et de l'incertitude, tantôt rejetant toutes les suppositions contraires, tantôt succombant à l'angoisse qui lui étreignait le cœur.
Au moment où il approchait de sa maison, son esprit avait repris un peu de calme et de clarté.
--Ces craintes, ces alternatives d'inquiétude et de sécurité, de doute et de certitude, ne suivent à rien, se disait-il en lui-même. Je vais savoir ce qu'il y a à craindre. Quoi qu'il en soit, le plus coupable, c'est moi. C'est moi qui ai charge d'âmes; je suis vieux, je suis le père, c'était à moi à veiller sur un enfant sans expérience. Ah! fasse Dieu qu'il ne soit point trop tard! Maintenant du moins mes yeux se sont ouverts et je veillerai avec sollicitude, sans me laisser retenir par quoi que ce soit. J'accomplirai mon devoir, pas de respect, pas de pitié! M. Herman doit sortir de ma maison sur-le-champ, pour ne plus jamais y remettre les pieds... De la prudence pourtant, car s'il n'y avait rien, absolument rien de fondé dans tous ces bruits? J'accuserais donc injustement Lina, je la ferais rougir inutilement?
Il traversa le petit jardin devant la maison et entra dans sa demeure. La mère Anne était seule dans la pièce.
--Où est Lina? demanda-t-il.
--Lina est dans le potager, qui travaille.
--M. Herman n'est pas ici?
--M. Herman? Non. Pourquoi me demandez-vous cela d'un ton si singulier, mon père?
--Appelez Lina, j'ai à lui parler.
--Vous êtes si pâle! On dirait presque que vous avez pleuré! murmura la veuve avec un accent de frayeur. Ciel! est-il arrivé un malheur?
--Non; faites ce que je vous dis: appelez Lina, vous allez le savoir.
La veuve obéit. Il la suivit du regard à travers la porte vitrée du jardin.
Il vit de loin Lina venir à lui, par l'allée du milieu, avec un doux et aimable sourire sur les lèvres. Son regard était si clair, l'expression de son visage si sereine, si pure et si gaie, qu'il eut l'envie de serrer l'innocente enfant dans ses bras et de lui demander pardon; mais sa conscience le cuirassa contre cette faiblesse.
--Bonjour, grand-père, s'écria Lina. Déjà de retour? Vous avez quelque chose à me dire? est-ce une bonne nouvelle?... Mais qu'avez-vous, grand-père? Êtes-vous malade?
--Non, mon enfant, je ne suis pas malade; j'ai beaucoup de chagrin.
--Du chagrin? Pauvre grand-père, venez, asseyez-vous, et racontez-moi ce que c'est, je vous consolerai bien, moi!
Elle lui passa le bras autour du cou et voulut le conduire à un siège; mais il se dégagea et lui dit:
--Lina, ma chère Lina, ce que j'ai à vous demander vous fera aussi beaucoup de peine. Pardonnez-le moi, ce n'est pas ma faute. Soyez-en bien sûre, mon enfant, de tout ce que l'on dit dans le village, je ne crois rien; mais il faut que je soulage mon cœur du poids qui m'étouffe.
--Ah! grand-père, allez-vous écouter maintenant les vains propos des gens?
Mais le vieillard lui prit la main et lui demanda d'un ton presque suppliant:
--Lina, promettez-moi de me dire la vérité, toute la vérité?
--Qu'est-ce que c'est que cette demande-là? grommela la mère Anne stupéfaite. Avez-vous jamais pris Lina en délit de mensonge?
--Non, mais cette fois, si elle me cachait quelque chose, elle me rendrait profondément malheureux.
--Mon cher grand-père, dit la jeune fille, je ne vous comprends vraiment pas. Qu'est-ce que je pourrais vous cacher?
--Eh bien, soyez sincère. Vous êtes allée à Bruxelles, il y a huit jours?
--Oui, pour vous acheter un nouveau chapeau, vous le savez bien.
--Et n'y avez-vous rencontré personne?
--Naturellement; toute sorte de gens; à Bruxelles il y a toujours beaucoup de monde dans les rues. Mais pourquoi me demandez-vous cela, grand-père?
--N'avez-vous pas rencontré M. Herman Steenvliet, à Bruxelles?
--Non.
--Et si vous l'aviez réellement rencontré? Si vous vous étiez promenée avec lui, me l'avoueriez-vous?
--Ah! pauvre grand-père, s'écria-t-elle, si cela était, pourquoi vous en aurais-je fait mystère? M. Herman lui-même vous l'aurait dit. Est-ce là les sottes histoires que l'on raconte dans le village? Et vous vous attristez pour de semblables cancans?
--Mais, mon père, qu'est-ce que vous avez donc dans l'esprit? murmura la veuve d'un ton de reproche. Croyez-vous donc que notre Lina ne sache pas comment une honnête fille doit se conduire? Je suis bien sûre que si M. Steenvliet l'avait rencontrée, elle se serait contentée de lui dire simplement bonjour, et empressée de passer son chemin.
--M. Herman, d'ailleurs, ne m'aborderait pas au milieu de la rue, ajouta Lina, il a beaucoup trop d'esprit pour cela. Laissez donc jaser les ignorants, grand-père, ils ne savent pas ce qu'ils disent.
Jean Wouters demeura un instant silencieux. Il était pleinement convaincu de l'innocence de la jeune fille et il allait renoncer à toute question ultérieure; cependant, obéissant à ce qu'il croyait être de son devoir, il demanda encore:
--Lina, vous n'avez jamais, n'est-ce pas, porté d'autres vêtements que ceux que nous connaissons, votre mère et moi? Jamais un autre bijou que les boucles d'oreilles, de votre grand'mère défunte, n'a brillé à vos oreilles?
Les deux femmes, muettes et comme ahuries, le regardèrent comme si elles ne le comprenaient pas.
--Répondez-moi, je vous en supplie, soupira le grand-père.
--Mais, pour l'amour du ciel, mon père, qu'est-ce qui vous arrive? s'écria la veuve. Des habits, des joyaux, notre Lina? Où sont donc vos esprits?
Le vieillard s'absorba dans ses réflexions; un sourire de satisfaction entr'ouvrait ses lèvres. Mais sa physionomie redevint tout de suite sérieuse, car il se souvint du conseil, de la menace de son patron, et en même temps de la promesse formelle, à lui Jean Wouters. Il secoua tristement la tête et dit:
--Ah! mes enfants, qu'il y a de méchantes gens au monde! Tout ce que l'on raconte n'est que fausseté, calomnie et venin. Mais nous n'avons pas d'autre richesse que notre honneur, et lorsque le soin de notre bonne renommée et la défense de notre réputation exigent de nous certains sacrifices, nous ne pouvons pas hésiter... Asseyez-vous toutes deux, je vous expliquerai ce qui m'a rendu triste et malade. Je ne vous dirai pas tout,--cela n'est pas nécessaire,--mais assez du moins pour vous faire comprendre ce que le devoir nous commande.
Dès qu'ils furent tous assis, il dit avec un embarras visible, et en cherchant ses mots:
--M. Herman Steenvliet vient ici deux ou trois fois par semaine. Nous savons qu'il n'est amené chez nous que par reconnaissance, par amitié peut-être, et cela nous suffit pour l'accueillir sans arrière-pensée. Oui, vous, Lina, et votre mère, vous avez engagé M. Herman à renouveler ses visites le plus souvent possible. Nous croyions que nous pouvions contribuer par là à le tenir éloigné de ses liaisons dangereuses. Notre but, du moins, était louable... Hélas! mes enfants nous sommes des cœurs simples et nous ne connaissons pas le monde. Tandis que nous vivions ici en pleine sécurité, la calomnie courait dans le village pour dire toute sorte de mal de nous. Par exemple, on a l'impudence d'affirmer que nous attirons ici M. Herman par cupidité, par calcul. On ose même prétendre, Lina, que vous portez des robes de soie et des boucles d'oreilles enrichies de brillants, que vous auriez acceptées de M. Herman.
--Moi? des robes de soie, des boucles d'oreilles de M. Herman? répéta la jeune fille en riant. Quelle folie est-ce là? Et qui répand ces bruits absurdes, grand-père?
--Ce sont de méchantes gens, de mauvaises langues, mon enfant. Ne vous en inquiétez pas! s'écria la mère.
--Des langues envenimées, c'est certain, reprit le vieillard; mais elles n'ont pas tout à fait tort; nous sommes coupables du moins d'une grave imprudence. Ce que nous avons perdu de vue, c'est que les visites d'un jeune monsieur si riche dans notre humble petite maison devaient naturellement amener beaucoup de commentaires. En effet, les villageois ne peuvent pas comprendre quel plaisir un monsieur de la ville, riche et instruit, peut trouver dans la société de gens simples, de pauvres ouvriers tels que nous. Dans leur ignorance, ils se forgent toute sorte de mauvaises pensées sur notre compte; ils bavardent entre eux sur nous, et disent des choses dont la seule idée... En un mot ils nous volent notre honneur et ternissent notre bonne renommée.
Jean Wouters, qui avait d'abord l'intention de faire connaître en peu de mots les raisons de son retour inopiné au logis, tombait maintenant d'une hésitation dans l'autre. Il n'osait pas déclarer quelles raisons on attribuait dans le village aux visites d'Herman Steenvliet. L'innocente Lina n'avait pas mérité une si cruelle injure; lui, son grand-père, ne pouvait pas trouver le courage de lui plonger ce poignard dans le cœur.
--Allons, grand-père, ne vous tourmentez pas pour cela, dit la jeune fille. C'est affreux, c'est agir méchamment avec nous qui n'avons jamais fait de mal à personne; mais nous ne pouvons pas empêcher les méchantes langues d'aller leur train. Que nous fait leur bavardage, aussi longtemps que nous n'avons rien à nous reprocher?
--Oui, mon père, pourquoi nous laisser troubler par ces vains cancans tant que notre conscience ne nous reproche rien?
--Nous avons quelque chose à nous reprocher, enfants. Non, nous n'avons pas fait notre devoir comme il convenait de le faire, dit le vieillard d'une voix plus ferme. Il ne suffit pas de ne point faire le mal, il faut également écarter toute apparence de mal, et ne point donner aux gens de prétexte à commentaires malveillants... Ah! je ne sais vraiment pas comment vous faire comprendre ce que je veux dire... Mon maître m'a appelé dans son arrière-boutique et m'a expliqué comment tout le village fait scandale autour de notre nom parce que M. Herman vient chez nous. Un si riche monsieur de la ville dans la maison d'un pauvre ouvrier, cela ne peut pas durer, prétend-il; cela nous ravirait pour toujours notre réputation d'honnêtes gens; tous les habitants du village nous considéreraient comme des gens sans honneur... J'ai promis à mon patron que nous défendrons à M. Steenvliet l'entrée de notre maison, et qu'il ne remettrait plus jamais les pieds chez nous.
--Quoi? que dites-vous là, grand-père? s'écria impétueusement la jeune fille avec incrédulité! Vous chasseriez M. Herman de notre maison? Cela ne se peut pas. Quel mal nous a-t-il fait?
--Oui, oui, mon père, répondez, quel mal ce bon jeune homme nous a-t-il fait? Le chasser pour faire plaisir à quelques langues envenimées du village? Vous n'en aurez certainement pas le courage.
--Dites ce que vous voudrez, mes enfants, il m'est défendu de rien entendre. Herman Steenvliet ne peut plus nous rendre visite. S'il vient encore une fois chez nous après aujourd'hui, mon patron me renverra de l'atelier. Quelle honte! Et d'ailleurs, où trouverai-je alors du travail et du pain?
Ces mots, qui résonnaient à ses oreilles comme une condamnation, arrachèrent à Lina un cri d'angoisse. Elle se cacha la figure dans les mains et se mit à pleurer en silence. Bientôt les larmes ruisselèrent à travers ses doigts.
Jean Wouters la regardait le cœur serré. Cette extrême tristesse à la seule annonce de l'éloignement de Herman, qu'est-ce que cela signifiait? Ciel, allait-il apprendre un déplorable secret? Avait-il en effet été aveugle, aveugle pour un terrible danger? Se verrait-il forcé de bénir les calomniateurs qui l'avaient rappelé à temps à la conscience de ses devoirs paternels?
Pendant qu'il était assailli de ses pénibles pensées, la mère Anne continuait ses efforts pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas le droit d'interdire ainsi brusquement et grossièrement à M. Herman l'entrée de leur maison. Certes, elle pensait aussi maintenant qu'il valait mieux que le jeune homme cessât ses visites, mais on pouvait le lui faire sentir petit à petit. Il était, après tout, un jeune homme bien élevé, auquel ils n'avaient rien à reprocher, et on ne chasse pas ainsi des honnêtes gens comme un voleur ou un mendiant.
La vue de la profonde émotion de Lina semblait avoir irrité le vieillard. Un feu sombre brillait dans ses yeux fixes; ses lèvres étaient contractées, et ce fut d'un ton bref et tranchant qu'il répondit enfin:
--Je n'écoute rien, Anna. C'est mon maître qui m'a envoyé ici. Pauw le tortu a vu M. Herman descendre du train à Loth. Il n'est pas ici; je le regrette. S'il vient en mon absence, envoyez immédiatement Lina à l'atelier pour m'appeler. Je ferai connaître à M. Herman ma résolution irrévocable.
--Ah! mon père, réfléchissez encore quelques jours.
--Plus un mot, Anna; le sentiment du devoir me rend inexorable. Je veux être obéi.
Il se dirigea vers la porte, prêt à partir. Mais malgré ses suppositions douloureuses, son cœur s'ouvrit à la pitié; il alla à Lina, lui prit la main, et lui dit tristement:
--Allons, Lina, séchez vos larmes et prenez courage. La pensée que M. Herman ne reviendra plus jamais ici vous afflige profondément; malheureuse enfant, mettez-vous donc le plaisir de sa société au-dessus du soin de votre propre réputation? Reconnaissez votre devoir: soumettez-vous avec résignation à la nécessité, et votre chagrin sera bien vite passé.
--Mon chagrin, grand-père! répéta la jeune fille; mon chagrin n'est rien... Mais lui, le pauvre jeune homme, vous allez donc le chasser comme un mauvais homme?
--Le chasser, Lina? C'est-à-dire que je lui ferai comprendre qu'il ne peut plus venir nous rendre visite, et qu'il doit se comporter dorénavant comme s'il ne nous avait jamais connus. L'intégrité de notre honneur, le repos de notre vie sont à ce prix.
--Oh! grand-père, comment pouvez-vous être devenu tout à coup si cruel et si impitoyable? Vous allez rendre M. Herman malheureux, peut-être pour toujours. N'affirme-t-il pas lui-même que c'est notre amitié seule qui lui prête la force de ne pas retomber dans les écarts de sa conduite passée? Vous voulez l'abandonner maintenant sans aide, sans soutien, à la séduction des plaisirs bruyants. Prenez encore un peu de patience, quelques semaines seulement, jusqu'à ce qu'il se marie.
--Pas de patience, Lina, cela n'est pas possible. Si M. Herman vient encore nous rendre visite aujourd'hui, comme cela est probable, il faut qu'il entende un adieu définitif.
--Mais, grand-père, ce jeune homme m'a sauvée de la mort.
--Oui, je le sais, mon enfant, mais cela ne fait rien, toutes ces paroles sont superflues. Je ne veux pas être chassé de mon atelier avec la crainte douloureuse de l'avoir peut-être mérité. Maintenant que je sais quel est mon devoir de père et d'honnête homme, rien ne peut me faire reculer. Écoutez-moi bien, Lina. Si M. Herman vient encore ici aujourd'hui, courez au village sans perdre une minute pour m'annoncer son arrivée. Je veux, j'ordonne que vous m'obéissiez en cela. Si vous restiez auprès de M. Herman, si vous lui parliez de toutes ces choses, songez-y, je ne vous le pardonnerais jamais. Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas?
Les deux femmes tremblaient en écoutant le son de sa voix qui avait pris un accent impérieux. Jamais elles ne l'avaient vu si sévère, si résolu, si implacable. Il était déjà sorti qu'elles tendaient encore les mains vers lui.
Mais tout à coup il rentra en disant précipitamment:
--La-bas, au bas du chemin creux, arrive M. Herman. Montez toutes les deux à l'étage. Dépêchez-vous. Ne m'entendez-vous pas? Montez, vous dis-je.
La jeune fille poussa un cri de désespoir; elle sa laissa tomber à genoux devant son grand-père et lui dit en pleurant:
--Ah! grand-père, ayez pitié de lui! Il est si bon! Ne lui dites point de paroles dures; ne le rejetez pas dans le désespoir.
--Cela dépendra de lui-même, Lina. Je n'aimerais pas de lui dire des paroles dures, mais s'il veut s'insurger contre la raison et le devoir, alors... Anne, obéissez-moi, montez avec Lina, et ne redescendez pas avant que je ne vous appelle. Je veux être tout à fait seul avec M. Steenvliet.
Lina se leva, et quoiqu'elle tremblât de tous ses membres, elle prit le bras de sa mère et monta l'escalier d'un pas ferme.
Le vieillard agité passa sa main sur son front et essaya de reprendre son calme. La profonde tristesse de Lina, la chaleur de ses supplications en faveur de Herman l'avaient rendu inquiet et défiant. Il commençait seulement à comprendre clairement qu'il devait rester impitoyable... Mais d'un autre côté sa raison lui disait qu'il n'avait pas le droit de parler durement ni impoliment au jeune homme, attendu qu'il ne savait pas si, au fond, il avait à lui reprocher autre chose que l'imprudence dont ils s'étaient tous rendus coupables. Il devait donc rester calme et faire connaître à M. Herman sa volonté sans colère. Mais s'il advenait qu'il opposât de la résistance, s'il refusait de cesser définitivement ses visites, alors lui, Jean Wouters, lui prouverait que les sentiments d'honneur peuvent donner même à un vieillard usé par le travail, la force et la volonté d'accomplir son devoir sans crainte.
A peine ses réflexions l'avaient-elles amené à cette résolution, que Herman Steenvliet parut sur la porte, regarda tout autour de la pièce, et demanda son chapeau à la main.
--Bonjour, père Wouters. Quelle chance et quel plaisir de vous rencontrer ici à cette heure? Je ne m'y attendais pas. Vous n'êtes pas seul à la maison, n'est-ce pas?
--Voici une chaise, Monsieur, grogna le vieux charpentier. J'ai à causer avec vous sérieusement, très sérieusement.
Herman, frappé du ton inaccoutumé du vieillard, le regarda avec étonnement.
--Vous me faites trembler, maître. Est-il arrivé ici un accident?
--Un malheur, un grand malheur! répondit l'autre.
--Ciel! Lina est-elle tombée malade?