Chapter 10
Il se disait bien parfois en lui-même qu'il renoncerait volontiers à tout, à l'héritage de son père et à la considération du monde, pour pouvoir faire de Lina sa femme, et pour pouvoir passer sa vie avec elle dans la solitude et l'obscurité... Mais ce n'était qu'un vague souhait de son cœur, et il le refoulait chaque fois en lui-même avec un sourire amer.
Car il n'y fallait point penser. Lui, l'héritier de plusieurs millions, qui devait se marier avec une jeune fille de haute naissance, oserait-il jamais exprimer le désir d'épouser la fille d'un pauvre artisan? Le moindre mot sur ce sujet ferait éclater son père d'une légitime colère, et le rendrait probablement malade... Et combien serait-il raillé et plaisanté, ce pauvre père, par ses amis et connaissances, qui savaient tous parfaitement que l'ambition et l'orgueil de sa vie entière était l'élévation de son fils unique.
Non, non, il n'y avait pas d'hésitation possible; le devoir était évident. Si quelqu'un devait souffrir, cruellement souffrir peut-être à cause de l'erreur de ses sens, ce serait lui seul, lui Herman. Heureusement pas un mot, pas un geste de sa part,--il le croyait du moins--ne pouvait avoir trahi le secret de son âme; il était donc libre de tenir ce secret caché pour tout le monde et pour toujours.
Sa résolution était irrévocablement prise: il ne retournerait plus à la maisonnette de Jean Wouters; il attendrait patiemment le retour du marquis de la Chesnaie, accepterait Clémence pour femme, et, dans sa nouvelle situation, il oublierait insensiblement le sentiment qui lui tenait si fort au cœur.
Il persista dans cette bonne résolution bien que d'autres idées vinssent continuellement l'assaillir et que l'image de Lina, qu'il s'efforçait vainement de chasser, fût toujours devant ses yeux.
Ah! combien la victoire est difficile à remporter dans ces luttes contre notre propre cœur! Le pauvre jeune homme résista courageusement pendant quatre jours, au bout desquels son énergie et sa volonté succombèrent sous l'attraction irrésistible.
Ne plus revoir Lina, jamais, jamais, plus une seule fois, cela était au-dessus de ses forces: mais il se dissimula à lui-même sa défaite et essaya de rassurer sa conscience par la certitude que, s'il voulait retourner encore une fois à la maisonnette de Jean Wouters, c'était uniquement pour colorer son éloignement de l'un ou de l'autre prétexte aux yeux de ces braves gens, et en même temps pour prendre définitivement congé d'eux. Il ne pouvait pas décemment, après avoir été accueilli avec tant d'amitié et de cordialité, s'éloigner tout à coup sans adieu et sans un seul mot d'explication.
A la suite de cette résolution nouvelle, il monta en chemin de fer et descendit à la station de Loth.
A peine avait-il marché pendant quelques minutes dans le chemin creux, qu'il s'arrêta en secouant la tête d'un air pensif. Qu'est-ce qui le faisait hésiter ainsi tout à coup? Pourquoi son cœur battait-il si violemment? Pourquoi frissonnait-il comme un coupable?
Ah! il le sentait bien: Lina n'était plus la même pour lui; elle n'était pas seulement la compagne des jeux de son enfance, dont la présence était pour lui la source des plus doux souvenirs de son passé; non, c'était une femme pour laquelle il nourrissait une secrète mais puissante affection; ses yeux, sa réserve, sa timidité même ne trahiraient-ils pas ce qui se passait dans son cœur? Et comment supporterait-il maintenant le clair regard de la jeune fille?
Retourner sur ses pas?... Il ne pouvait pas s'y décider. Il y avait déjà six jours que les braves gens ne l'avaient plus vu. Sans doute ils étaient inquiets et se demandaient les motifs de sa longue absence; il ne pouvait pas se dispenser d'aller les rassurer. D'ailleurs il y avait un moyen de prévenir toute impression désavantageuse; c'était de prétexter qu'il était très pressé, d'abréger sa visite autant que possible, et de ne pas même consentir à prendre un siège.
Il poursuivit rapidement son chemin sous l'influence de ces idées, et il approcha bientôt de la demeure du père Wouters.
Lina était dans le jardinet devant la maison, près du puits; elle était occupée à puiser de l'eau. A peine eut-elle aperçu le jeune homme, qu'elle leva les bras et se mit à battre des mains si joyeusement que sa mère accourut au bruit. Elle aussi accueillit Herman avec les plus vives démonstrations de joie.
--Entrez, entrez donc, monsieur Herman Steenvliet, dit la veuve en le prenant familièrement par le bras. Ah! que vous nous avez inquiétés en restant si longtemps sans venir nous voir et sans nous donner de vos nouvelles! Lina était bien triste depuis deux ou trois jours.
--Triste? De mon absence? murmura Herman.
--Oui, certes, fort triste, répondit la jeune fille, Nous craignions que vous ne fussiez tombé malade. Pensez donc, monsieur Herman, nous avons prié pour vous tous ensemble; mais Dieu soit loué! notre inquiétude n'était pas fondée. Vous n'avez pas l'air malade du tout; cela me rend si joyeuse que j'ai des envies de chanter.
--Ce n'est pas seulement l'incertitude au sujet de votre santé qui nous rendait inquiètes, ajouta la veuve. Une autre idée nous effrayait; grand-père supposait que vous vous étiez encore une fois laissé... comment dirai-je... entraîner à l'_Aigle d'or_ par ces jeunes messieurs qui... Vous me comprenez bien, n'est-ce pas, monsieur Steenvliet?
--En effet, mes bons amis, je vous comprends, dit le jeune homme avec un sourire de reconnaissance. Heureusement vos craintes étaient également mal fondées sous ce rapport-là. Je ne sais comment expliquer cela, mais vos bons conseils, vos paroles d'encouragement, votre douce compagnie m'ont inspiré un profond dégoût pour ces dissipations et ces plaisirs bruyants. Quoi qu'il advienne de moi par la suite, je n'oublierai jamais que c'est vous qui, par votre amitié désintéressée, m'avez détourné du chemin du vice où sans cela je me serais perdu définitivement...
--Aussi, monsieur Herman, vous ne pouvez plus rester si longtemps sans venir nous voir, interrompit la jeune fille. Quand nous restons tant de jours sans vous voir, il nous vient tout de suite des idées noires, des inquiétudes. Si vous vous laissiez entraîner de nouveau à l'_Aigle d'or_ par vos riches amis, quel malheur!
--Si ce n'est que cette crainte qui vous fait désirer ma présence, soyez pleinement rassurée, Lina. Mais aujourd'hui je suis venu pour...
--Ce n'est pas cette crainte seule, répliqua la mère Wouters. Avouez-le franchement, Lina: dès que deux ou trois jours se sont passés depuis la dernière visite de M. Steenvliet, nous ne savons plus ce qui nous manque. Nous allons constamment sur la porte pour voir s'il ne vient pas, et nous ne parlons que de vous, Monsieur. Vous êtes si bon, vous avez tant d'esprit, et l'on a tant de plaisir à vous entendre parler! Dans notre solitaire et tranquille existence, votre présence n'est pas seulement un grand honneur, c'est aussi un grand bonheur pour nous. Ah! si vous deviez tout à coup cesser de venir ici, il me semble que nous le regretterions longtemps.
Herman avait eu sur les lèvres l'annonce d'une séparation définitive, et il avait déjà commencé à prononcer les premiers mots d'adieu, mais la force lui manqua pour affliger si cruellement ces braves gens. Vaincu, il se laissa tomber sur la chaise qu'on lui offrait vainement depuis qu'il était entré, et écouta, avec une délicieuse émotion, les témoignages d'amitié et de dévouement dont les deux femmes l'accablaient à l'envi.
D'abord il répondit aux questions pleines de sollicitude de la jeune fille, qu'en effet il se sentait un peu indisposé, et qu'il avait un gros mal de tête, il ne pourrait donc pas rester longtemps; d'ailleurs, des affaires urgentes le rappelaient à la maison.
Mais sa volonté et son courage ne résistèrent pas au charme magique de l'aimable conversation de Lina. L'innocente fille, pensait-il, ne pouvait pas soupçonner ce qui le troublait si profondément en sa présence. Il n'y avait donc pas de danger immédiat. S'il ne trouvait pas la force de lui dire de vive voix adieu pour toujours, il chercherait un autre moyen, dût-il le lendemain écrire une lettre à ce sujet à Jean Wouters.
Bientôt il eut oublié complètement ses bonnes résolutions, et se livra sans arrière-pensée au bonheur de regarder et d'écouter encore une fois Lina aussi longtemps que possible. C'était la dernière, pensait-il.
C'est ainsi qu'il se fit que deux grandes heures s'étaient déjà passées avant que Herman songeât à quitter ces braves gens.
Il se leva et hésita un instant: l'idée lui venait encore une lois de leur déclarer qu'à son grand chagrin il se voyait contraint de leur dire adieu pour longtemps; mais Lina et sa mère l'empêchèrent d'exprimer son intention, en le suppliant toutes deux de ne plus rester plusieurs jours sans venir les voir. Elles lui demandèrent avec de si vives instances de leur épargner ce chagrin, que Herman, retombant dans sa précédente irrésolution, s'en alla en balbutiant une promesse vague de donner satisfaction à leur ardent désir.
Lorsqu'il eut dépassé la haie qui servait de clôture au petit jardinet devant la maison, il remarqua avec une certaine surprise un homme qui se tenait caché derrière un des arbres du chemin, et qui paraissait l'espionner.
Cette supposition le blessa et l'effraya en même temps; il marcha droit à l'homme qui se cachait ainsi, pour lui demander compte de sa hardiesse. Mais l'homme en le voyant venir, poussa un grand éclat de rire, et s'enfuit à toutes jambes dans la direction du village. Herman avait reconnu dans cet espion Pauw le tortu, le domestique de l'_Aigle d'or_. Il en fut très contrarié, car il devinait ce qui s'était passé, et il prévoyait ce qui allait se passer encore. Quelqu'un devait avoir remarqué ses visites dans la maison de Jean Wouters, et cela était probablement venu aux oreilles du père Mol, l'aubergiste. Celui-ci, aigri contre Herman Steenvliet parce qu'il ne voulait plus venir à l'_Aigle d'or_, avait envoyé son garçon pour s'assurer de la vérité de la nouvelle.
Quelle en serait maintenant la conséquence? Mol et ses filles ne pouvaient pas se venger sur lui; il était au-dessus de leurs atteintes. Mais Lina, la pauvre Lina? Combien il leur serait facile de ternir la réputation de la noble et pure jeune fille par de méchantes insinuations et des faux bruits.
Et que pouvait-il, lui, l'unique cause du tout le mal, que pouvait-il pour défendre son innocente amie contre la calomnie? Rien, hélas?
Ces pénibles pensées lui gonflaient le cœur. Ce fut en soupirant tout bas et en se plaignant de son sort, qu'il s'éloigna et disparut entre les hauts escarpements du chemin creux.
IX
Ce que Herman Steenvliet avait prévu ne tarda pas a se réaliser. Dès le lendemain déjà les gens du village se réunissaient par petits groupes et se parlaient mystérieusement à l'oreille avec une expression de doute et d'indignation. On levait les bras a ciel, on déplorait la corruption du siècle, on poussait des hélas! hypocrites au sujet de la honte et du scandale qui rejaillissaient sur la commune, mais tout cela si bas, si bas, qu'à un pas de distance il eût été impossible d'entendre ce qui se disait.
Et il en était de même partout: dans les maisons, dans les rues, dans les champs. Tout le monde savait que Lina Wouters recevait presque tous les jours la visite d'un jeune monsieur de la ville, d'un de ces riches dissipateurs qui précédemment avaient mené une vie de polichinelle à l'_Aigle d'or_.
Sans doute l'aubergiste Mol et ses filles n'étaient pas étrangers à la diffusion de ce bruit; mais comment, en moins d'un jour, pouvait-il avoir pénétré jusqu'au fond des maisons les plus isolées du village, puisque personne ne l'exprimait à haute voix, et qu'on se le disait seulement à l'oreille.
Telle est la nature de la médisance: en apparence une parole de pitié, murmurée à voix basse, sur les défauts du prochain; mais en réalité un monstre invisible, un serpent ailé qui s'avance avec la rapidité de l'éclair, et verse dans tous les cœurs, même dans les plus nobles, le venin qui doit souiller l'honneur ou empoisonner la vie d'une victime souvent innocente.
La médisance se transforme rapidement en calomnie: On ne peut pas toujours rester dans le vague. Il faut que les choses aient un nom. Aussi, c'était chose étonnante, ce que l'on racontait déjà, dès le troisième jour, sur le compte de Lina Wouters et du jeune monsieur de la ville: et comme chacun y ajoutait de son propre chef quelque détail inédit, il était à craindre qu'avant la fin de la semaine la jeune fille ne fût, aux yeux de tous, assez coupable pour mériter d'être chassée du village à coups de pierre.
Comme d'ordinaire, les victimes de la calomnie étaient les seules personnes qui, jusque-là, n'avaient rien appris des bruits qui couraient. S'amuser à dire du mal d'autrui, c'était un plaisir que les villageois voulaient bien se donner; mais assumer vis-à-vis de ceux qu'ils calomniaient la responsabilité de cette mauvaise action, ils ne l'osaient pas.
Ce matin-là, Jean Wouters était dans l'atelier de son maître, occupé à travailler à son établi de menuisier, et maniant la varlope avec ardeur. Deux autres charpentiers étaient derrière lui dans un coin, en train d'ajuster les ais d'une porte. Ils regardaient du coin de l'œil leur camarade aux cheveux gris, puis échangèrent un regard d'intelligence et haussèrent les épaules en ricanant à demi, mais sans rien dire.
Jean Wouters souriait en travaillant, et paraissait de la meilleure humeur du monde. Il pensait à Lina, à la joie, à l'orgueil de ses vieux jours. Quelle tendre affection elle lui portait. Pauvre enfant, cœur aimant et généreux, n'avait-elle point, pendant des mois, abîmé ses yeux à faire de la dentelle, pour pouvoir acheter un chapeau neuf à son grand-père, un chapeau si fin et d'une forme si nouvelle, que dimanche, à l'église, bien des gens l'avaient remarqué. Et ce n'était pas encore assez: comme elle savait qu'il aimait à fumer une bonne pipe, elle lui avait fait cadeau, pour son anniversaire, d'un gros paquet d'excellent tabac.
Son lot avait été dur sur cette terre. Depuis son enfance, il avait rudement peiné pour gagner son pain quotidien. Il avait perdu de bonne heure sa femme et son fils bien-aimé, et depuis lors il avait lutté plus d'une fois contre le besoin et la maladie; mais cependant, il bénissait Dieu avec une sincère gratitude, d'avoir fait rayonner sur ses cheveux blancs l'amour de Lina, comme le soleil sur la neige.
Un joyeux sourire éclairait son visage. Il murmurait précisément le doux nom de sa chère petite-fille, lorsqu'un des apprentis vint lui annoncer que le maître avait quelque chose à lui dire, et le pria de passer dans l'arrière-boutique.
Jean Wouters déposa sa varlope et quitta l'atelier. Dans le corridor il rencontra son patron.
--Vous m'avez fait demander, patron? lui dit-il.
--Oui, suivez-moi, j'ai à vous parler d'une chose importante, répondit le maître charpentier d'un ton dont le sérieux étonna le vieillard.
Lorsqu'ils furent dans l'arrière-boutique, le maître ferma la porte et dit:
--Wouters, vous devinez probablement ce dont je veux vous parler?
--Non, maître, je ne m'en doute pas.
--Quoi! vous n'avez rien appris des bruits qui courent sur votre compte? Tout le village en est plein.
--Quels bruits, maître? Je n'en connais rien.
--Ce sont des bruits terribles; mais je ne crois pas un mot de ces perfides calomnies. Ne vous ai-je pas, depuis de longues années, connu et estimé comme un honnête homme? Ne sais-je pas que vous êtes incapable de faire ou de tolérer des choses qui pourraient attirer la honte sur vous ou sur la commune?
--J'espère, maître, répondit le vieillard sans s'émouvoir, que je n'ai rien perdu de votre estime. Je resterai honnête homme jusqu'à mon dernier jour.
--Je n'en doute nullement, Wouters, malgré tout le mal que les méchantes langues racontent de vous.
--Mais dites-moi donc ce qu'on raconte de si terrible contre moi?
--Je n'ose presque pas le répéter; tellement cela paraît méchant et ridicule. Mais c'est mon devoir de vous avertir. Vous savez bien, Wouters, que des jeunes gens de la ville venaient de temps en temps à l'_Aigle d'or_, des dissipateurs, des ivrognes, qui, pour le scandale des habitants, se comportaient là comme une bande de sauvages, sans vergogne et sans foi?
Jean Wouters fit un signe affirmatif.
--Eh bien, savez-vous ce qu'on ose raconter? On prétend qu'un de ces jeunes libertins, un certain M. Steenvliet, vient presque tous les jours dans votre maison, aussi bien pendant que vous y êtes que pendant que vous travaillez ici. Quoique beaucoup de gens soutiennent avoir vu ce M. Steenvliet sortir de chez vous, je ne crois pas que ce soit possible.
--C'est pourtant vrai, dit le vieux charpentier.
--Qu'est-ce qui est vrai?
--Que M. Herman Steenvliet nous honore de temps en temps de sa visite.
--Ciel! ce ne serait donc pas une calomnie! Ce citadin fréquente réellement votre maison, et vous le permettez?
--Mais, cher patron, quel mal y a-t-il à cela?
--Comment, quel mal il y a? C'est vous, Jean Wouters, un homme de soixante-cinq ans, qui me faites pareille question?... Pourquoi, pensez-vous, ce jeune monsieur vient-il si souvent chez vous?
--Nous lui avons rendu un service; il vient nous voir par reconnaissance.
--Par reconnaissance? Pour vous témoigner sa gratitude, à vous ou à la mère Anna? répéta le maître charpentier avec un accent d'amère raillerie. Peut-être êtes-vous sincère dans votre croyance; mais homme simple et naïf que vous êtes, ne comprenez-vous pas ce que veut ce jeune étourneau et ce qu'il vient faire chez vous? C'est un loup; vous avez un tendre agneau dans la maison; il veut le dévorer.
Le vieillard commençait seulement à deviner à qui faisaient allusion les malignes insinuations de son maître. Une expression de mépris plissa ses lèvres, et il répondit d'un ton très calme:
--Ce que d'autres personnes disent de moi ou de notre Lina m'importe fort peu, tant que ma conscience ne me reproche rien; mais que vous, maître, qui avez toujours été bon pour moi, vous paraissiez douter de notre honnêteté, cela me fait de la peine. Le jeune monsieur dont vous parlez se montre chez nous si réservé et si poli, que les gens les plus sévères et les plus scrupuleux ne pourraient rien trouver à redire à sa conduite. Dans tous les cas il n'est pas un étranger pour nous: lorsqu'il était encore enfant, ses parents demeuraient à Ruysbroeck à côté de la maison de mon fils, et alors il jouait tous les jours avec notre Lina.
Le martre charpentier secoua la tête.
--Oui, voilà ce que c'est, murmura-t-il. Le jeune monsieur, le loup vorace, a trouvé là-dedans une occasion de se rapprocher de l'agneau sans défiance... Et vous, Jean Wouters, vous êtes assez innocent pour vous laisser abuser par de pareils prétextes? Hélas! mon ami, je vous plains du fond du cœur. Vous êtes aveugle; vous seul ne savez peut-être pas ce qui se passe: vos yeux s'ouvriront quand il sera trop tard. Ah! si vous saviez ce qu'on raconte dans le village! Ce que beaucoup de gens prétendent avoir vu de leurs propres yeux!
--Eh bien, que raconte-t-on? Je vous en prie, maître, cessez de me parler par énigmes ou par insinuations. Expliquez-vous clairement, dites-moi franchement ce que l'on met à notre charge; je ne crains pas la vérité.
--Tout cela est-il bien vrai, c'est ce que je n'oserais pas affirmer; mais je ne doute pas plus longtemps du terrible danger que vous fait courir votre fatal aveuglement... Voyons, répondez-moi avec sincérité, Wouters. Pendant bien des mois vous êtes allé le dimanche à l'église avec un chapeau usé et bossué, et vous déclariez à qui voulait l'entendre que vous ne pouviez pas en acheter un autre parce que la longue maladie de votre fille vous imposait la plus sévère économie. Il n'y a rien de changé dans votre situation, et cependant vous avez maintenant un beau chapeau à la dernière mode. Comment cela se fait-il?
--Comment cela se fait, maître? dit Jean Wouters en riant. C'est on ne peut plus simple. Notre Lina a travaillé le soir, même la nuit, en dehors des heures ordinaires, à faire de la dentelle, pour gagner un peu d'argent, et quand est venu le jour de mon anniversaire, la brave enfant m'a fait cadeau de ce chapeau.
--Ah! cet argent provient de la dentelle?
--Et d'où proviendrait-il sans cela, maître?
--Et les nouvelles boucles d'oreilles que porte votre petite-fille?
--Quelles boucles d'oreilles? Notre Lina n'en a pas d'autres que celles dont sa grand'mère lui a fait présent à l'occasion de sa première communion.
--Non, non, de nouvelles, de grandes, enrichies de brillants; on les a vues à ses oreilles pas plus tard que dimanche dernier.
Le vieux charpentier, profondément blessé et indigné, releva la tête et dit:
--Ça, maître, cela va trop loin. Je commence seulement à bien comprendre de quoi l'on nous accuse. Ou veut dire que nous recevons de l'argent de M. Steenvliet, n'est-ce pas? Et c'est avec cet argent que notre Lina aurait acheté non seulement mon chapeau, mais aussi de nouveaux pendants d'oreille? Lina n'a point de nouveaux pendants d'oreilles, je l'affirme. Qui donc ose raconter ces méchancetés bêtes?
--Certainement ces choses-là doivent vous être pénibles, répliqua le maître charpentier. Probablement qu'on vous trompe, et que vous êtes en effet très ignorant de ce qui se passe; mais c'est un devoir pour moi, comme maître et comme ami, de vous arracher le bandeau des yeux... Attendez, j'ai un moyen de vous convaincre. Lucas, l'apprenti, a vu les boucles d'oreilles. Je vais l'appeler.
Il sortit en achevant ces mots.
Jean Wouters, lorsqu'il fut seul, posa sa main sur son front brûlant et se mit à réfléchir. Il frémissait d'indignation et s'efforçait de prendre assez d'empire sur lui-même pour mépriser cette vile calomnie; mais un sentiment d'angoisse et de tristesse descendit dans mon cœur à l'idée que sa bonne Lina était l'objet des suppositions malveillantes des villageois. Il déplorait comme un malheur qu'Herman Steenvliet eût mis le pied sur le seuil de sa porte.
Le maître charpentier rentra suivi de l'apprenti. Celui-ci ne paraissait pas à son aise et regardait le vieillard avec frayeur.
--Lucas, dit le maître, vous avez vu les nouvelles boucles d'oreilles de Lina Wouters. Attestez-le à son grand-père... N'ayez pas peur, je vous ordonne de dire franchement ce que vous savez et Jean Wouters vous y invite aussi.
--Je n'ai pas vu les boucles d'oreilles, maître, répondit l'apprenti. C'est Mathieu Romyn qui m'en a parlé.
--Et Romyn les a-t-il vues?
--Il ne les as pas vues non plus.
--Alors qui?
--Puis-je le dire, maître?
--Certes, vous devez le dire.
--Eh bien, il y a un marchand de bestiaux de Ruysbroeck qui connaît bien Lina. Celui-ci a dit à Mathieu Romyn qu'il a rencontré, il y a huit jours, à Bruxelles, Lina Wouters au bras d'un jeune monsieur. Elle portait une robe de soie comme une demoiselle de la ville, et de grandes boucles d'oreilles qui brillaient comme des diamants. Je n'en sais pas davantage.
Le vieillard était devenu tout pâle et ses lèvres tremblaient; mais il ne disait pas un mot, et paraissait muet de colère et de chagrin.
Sur un signe du maître l'apprenti sortit.
--Pauvre Wouters, si pareilles choses n'étaient pas des calomnies, comme ce serait terrible. Le soupçon seul est déjà un malheur, n'est-il pas vrai?
Pour toute réponse le vieux charpentier poussa un cri de désespoir, se laissa tomber sur un siège, cacha sa figure dans ses mains, et sa mit a pleurer amèrement.
Après un moment de silence, son maître lui dit:
--Allons, Wouters, consolez-vous. Il n'est probablement pas trop tard pour ramener Lina dans le bon chemin.
--Mais tout est faux, tout! s'écria le vieillard. Ceux qui répandent ces bruits sont des serpents venimeux qui crachent leur venin sur un ange. Lina est innocente et pure comme l'enfant qui vient de naître.